[629] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 décembre 1679), t. VI, p. 238, édit.

G.--DUCHESSE D'ORLÉANS, _Mémoires et fragments historiques_,

1832, in-8º, p. 18. Madame de Clérambault mourut en 1722.

[630] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 juillet 1673), t. III, p. 161, édit.

G.--_Ibid._, t. III, p. 88, édit. M.

[631] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 décembre 1672), t. III, p. 138.

[632] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 février et 15 avril 1673), t. III,

p. 142 et 151, édit. G.; t. III, p. 71 et 80, édit. M.--CHOISY,

_Mémoires_, liv. IV, t. LXIII, p. 266.--LOUIS XIV, _OEuvres_, t.

III, p. 275.--_Gazettes_ de 1673; Paris, 1674, in-4º, p. 394. (Le

13 avril, le comte de Tott eut son audience de congé à

Saint-Germain.)--MIGNET, _Négociations sous Louis XIV_, t. IV, p.

146.

[633] _Recueil de gazettes nouvelles et extraordinaires_, 1675,

in-4º, p. 712 (8 juillet 1674).--CHOISY, _Mémoires_, liv. IV, t.

LXIII, p. 286.

[634] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 février 1673), t. III, p. 142.

[635] _Stances chrétiennes sur divers passages de l'Écriture

sainte et des Pères_, 2e édit.; Paris, 1675, in-12 (173

pages).--Cette seconde édition est anonyme sur le titre; mais

l'auteur est nommé sur le titre de la 5e édition; Paris, 1703,

in-12;--Recueil de gazettes nouvelles, ordinaires et

extraordinaires; 1675, in-4º, p. 712, etc. (8 juillet 1674). Un

musicien, nommé Oudot, mettait en musique les stances de l'abbé

Têtu. Voyez le _Recueil des chansons historiques_ (Mss.

Maurepas), t. VII, p. 83, et t. IV, p. 167.

[636] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 juillet 1680), t. VII, p. 133, édit.

G.; t. VI, p. 394, édit. M.--_Ibid._ (26 mai 1673), t. III, p.

156, édit. G.; t. III, p. 83, édit. M.

Quoique madame de Sévigné se plaigne beaucoup de la paresse que madame de

la Fayette met à lui répondre, cependant les lettres qui nous restent de

celle-ci pendant le séjour de madame de Sévigné en Provence sont en plus

grand nombre que celles de madame de Coulanges, et elles suffisent pour

nous peindre l'existence de l'auteur de _Zaïde_ et de _la Princesse de

Clèves_, sujette aux vapeurs, aux fièvres, à la migraine. On la voit sans

cesse tourmentée par le désir de jouer un rôle brillant; elle s'y croyait

appelée par son esprit et par ses liaisons avec les grands personnages

auxquels elle plaisait. Elle aurait aussi voulu tenir le haut bout de la

société dans Paris, remplacer les Rambouillet, les Sablé, les Choisy,

précieuses nullement ridicules, qui avaient disparu de la scène du monde;

mais sa déplorable santé et plus encore l'instabilité de son humeur s'y

opposaient. Bien vue de Louis XIV, il fallait qu'elle parût de temps en

temps à la cour, ce qui était pour elle une grande fatigue. M. de la

Rochefoucauld annonce à madame de Sévigné que madame de la Fayette ne

peut lui répondre, parce qu'elle était allée le matin à Saint-Germain

pour remercier le roi d'une pension de cinq cents écus qu'on lui a donnée

sur une abbaye[637], pension qui lui en vaudra mille avec le temps. «Le

roi a même accompagné ce présent de tant de paroles agréables qu'il y a

lieu d'attendre de plus grandes grâces.»

[637] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 février 1673), t. III, p. 140, édit.

G.; et t. III, p. 69, édit. M.--Conférez ci-dessus la 3e partie

de ces _Mémoires_, chap. XIX, p. 391 à 393.

M. le Duc, fils du prince de Condé, se plaisait beaucoup dans la société

de madame de la Fayette: il allait fréquemment la voir; et quand il était

à l'armée, elle entretenait une correspondance avec Briord, son premier

écuyer, qui devint ambassadeur à Turin, fut envoyé à la Haye, et fait

conseiller d'État d'épée. C'est par lui qu'elle apprend le plaisant trait

de ce bourgeois d'Utrecht qui, voyant M. le Duc prendre, en sa présence,

des familiarités un peu trop grandes avec sa femme jeune et jolie, lui

dit: «Pour Dieu! monseigneur, Votre Altesse a la bonté d'être trop

insolente[638].»

[638] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 mai 1673), t. III, p. 156, édit. G.;

t. III, p. 84, édit. M. Toutes les éditions ont mis à tort

_Briole_. L'éditeur des _Lettres de la Fayette_, collection de

Léopold Collin, 3e édit., t. III, p. 23, a copié les éditeurs de

Sévigné.--SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, édit. in-8º,

1829, t. I, p. 455; t. II, p. 364; t. III, p. 184; t. IV, p.

113.--LOUIS XIV, _OEuvres_, t. III, p. 378. (Lettre du roi à

Louvois, le 23 décembre 1672. Louis XIV envoie Briord au prince

de Condé.)--Voyez SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 février 1674), t. III,

p. 337.

J'ai dit ailleurs combien le fils du grand Condé avait de goût pour

embellir Chantilly, cette magnifique et royale demeure, et pour y

organiser des fêtes[639]. Madame de la Fayette était invitée à toutes les

fêtes que donnait M. le Duc. Elle alla à une de ses chasses en carrosse

vitré, et la migraine l'empêcha de rendre compte à madame de Sévigné de

ce _voyage de Chantilly_, qu'elle avait, dit-elle, commencé l'année

passée, mais qu'elle ne put continuer, parce que la fièvre la prit sur le

Pont-Neuf[640]. Mais, selon elle, «de tous les lieux que le soleil

éclaire, il n'y en a point de pareil à celui-là;» et quand, par le triste

bénéfice de l'âge, on a vu, au milieu de cette magnifique forêt, ce

château, ces belles eaux, ces bosquets dans toute leur splendeur, on ne

trouve rien là d'exagéré. Elle y resta six jours, et dit à madame de

Sévigné: «Nous vous y avons extrêmement souhaitée, non-seulement par

amitié, mais parce que vous êtes plus digne que personne du monde

d'admirer ces beautés-là.» Le jour où madame de la Fayette écrivait cette

phrase, qui n'était pas une flatterie[641], elle allait dîner à Livry

avec MM. de la Rochefoucauld, Morangiès et Coulanges; il lui paraît

étrange d'aller dans ce lieu sans madame de Sévigné. Le plus grand nombre

des lecteurs doivent être également surpris que madame de la Fayette et

ceux qui l'accompagnaient aillent dîner à Livry lorsque madame de Sévigné

et son oncle en sont absents. Mais il faut se rappeler que l'abbaye de

Livry n'était pas alors la seule maison où l'on dînât bien: Claude de

Sanguin, seigneur de Livry, dont la terre fut par la suite érigée en

marquisat, possédait au milieu de la forêt un très-beau château[642]; et,

vu sa qualité de premier maître d'hôtel du roi, il devait avoir la

prétention de donner au moins d'aussi bons dîners que l'abbé de

Coulanges. Ce fut, à n'en pas douter, chez ce personnage que, vers la fin

du mois de mai, lorsque les arbres de la forêt couvraient le sol de leurs

ombres printanières, se rendirent tous ces amis de madame de Sévigné. Ils

durent penser au temps où, jeunes, ils l'avaient vue dans ce même

château, sous ces mêmes ombrages, avec son poëte Sanguin de

Saint-Pavin[643].

[639] LA BRUYÈRE, 1re édit. complète, 1845, p. 658, 659.

[640] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 et 26 mai 1673), t. III, p. 152 et

154.

[641] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 et 26 mai 1673), t. III, p. 156.

[642] L'abbé LE BOEUF, _Hist. du diocèse de Paris_, t. VI, p.

204; _État de la France_, année 1678, p. 35.

[643] _Poésies de Saint-Pavin et de Charleval_, 1769, p. 4 et

68.--Conférez le chap. VI de la 1re partie de ces _Mémoires_, 2e

édit., p. 76-77.

Cette même année (1673) la fête de Livry fut célébrée; on rendit le pain

bénit, et sur ce sujet l'intarissable Coulanges chanta, pendant le repas,

une longue chanson intitulée _le Pain bénit de Livry_, qu'il avait

composée sur l'air populaire _Allons-nous à quatre_. Il y parle de madame

de Sévigné, de son absence, prolongée par le plaisir qu'elle éprouve en

contemplant sa fille, plaisir pareil à celui de la Niquée du roman

d'_Amadis des Gaules_, qui fut enchantée en voyant Fleurize son amant.

. . . . . . . . .

Certaine marquise,

Dit un garde-bois,

Qu'on voyait tant autrefois,

Où s'est-elle mise

Depuis treize mois?

Un moine s'avance,

Qui répond: Hélas!

Ne savez-vous pas

Qu'elle est en Provence,

Elle et ses appas?

Elle est enchantée

Auprès de Grignan,

Et se plaît en la voyant

Tout comme Niquée

Voyant son amant[644].

Madame de la Fayette et madame de Coulanges n'oublient ni l'une ni

l'autre, dans leurs lettres, aucune de ces anecdotes satiriques ou

galantes qui peignent les mœurs de la cour à cette époque. Dans les

lettres de madame de Coulanges, c'est la princesse d'Harcourt qui a paru

à la cour par pure dévotion. Nouvelle qui efface toutes les autres;

Brancas (son père) en est ravi[645]. Dans les lettres de madame de la

Fayette, c'est la Bonnetot dévote[646] qui ôte son œil de verre et ne

met plus de rouge ni de boucles. Madame de Sévigné était au reste fort

curieuse de ces sortes de nouvelles, et les provoquait par ses demandes.

«Pour répondre à vos questions, lui écrit madame de la Fayette, je vous

dirai que madame de Brissac [Gabrielle-Louise de Saint-Simon] est

toujours à l'hôtel de Conti, environnée de peu d'amants, et d'amants peu

propres à faire du bruit. Le premier président de Bordeaux est amoureux

d'elle comme un fou. M. le Premier et ses enfants sont aussi fort assidus

auprès d'elle[647].»

[644] _Recueil de chansons choisies_, 1694, in-12, p.

16.--Seconde édit., 1698, t. I, p. 33; et _Chansons historiques_

(Mss. de Maurepas), t. IV, p. 67 (année 1673).

[645] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 décembre 1672), t. III, p. 135,

édit. G.; t. III, p. 65, édit. M.

[646] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 juillet 1673), t. III, p. 161, édit.

G.

[647] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 mai 1673), t. III, p. 155, édit.

G.--_Chansons historiques_ (Mss. Maurepas, Bibliot. royale), t.

IV, p. 67 (année 1673).

Puis après vient le scandaleux procès du marquis d'Ambres: «Je dois voir

demain madame du Vill....; c'est une certaine ridicule à qui M. d'Ambres

a fait un enfant; elle l'a plaidé, et a perdu son procès; elle conte

toutes les circonstances de son aventure; il n'y a rien au monde de

pareil; elle prétend avoir été forcée: vous jugez bien que cela conduit à

de beaux détails[648].»

[648] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 juillet 1673), t. III, p. 161, édit.

G.

Ce n'est pas seulement le nom, mais toute l'existence de François Gelas

de Voisin, marquis d'Ambres, qui se rattache à un changement de

cérémonial et d'étiquette très-prononcé et à des modifications que le

despotisme de Louis XIV introduisait dans les habitudes, sinon plus

serviles, au moins plus respectueuses du langage. On écrivait

_monseigneur le Dauphin_; mais en parlant de lui on ne disait jamais que

_M. le Dauphin_; et ainsi pour les autres fils de France et princes du

sang, ou les personnages moins élevés en dignité. Louis XIV décida qu'on

dirait _monseigneur_ en parlant au Dauphin[649]. Cette innovation (à

laquelle Montausier et quelques autres ne se conformèrent jamais) en

amena beaucoup d'autres: d'abord pour les princes de la famille royale;

puis, dans une assemblée du clergé, les évêques prirent une délibération

par laquelle ils convinrent qu'en s'écrivant ils se donneraient

mutuellement le titre de _monseigneur_[650]. Ils ne réussirent d'abord à

se le faire donner que par le clergé séculier et subalterne; mais le

temps, ce grand maître de l'usage, fit accorder généralement ce titre aux

évêques. Ensuite, et successivement, les ducs, les maréchaux, les

ministres secrétaires d'État[651], les intendants même prétendirent au

titre de _monseigneur_; mais ceux auxquels l'ancienneté de la naissance,

le grade ou la fierté naturelle du caractère donnaient de la répugnance

pour cette exigence de l'usage refusaient de s'y conformer. A une époque

où ce point d'étiquette était fixé, où personne ne songeait à s'en

écarter, Saint-Simon se vante[652] de ne s'y être jamais conformé, même

en parlant au duc d'Orléans régent, dont il était l'ami et le partisan,

et d'avoir été le seul qui lui dît _Monsieur_.

[649] Voyez la note de RICHELET sur l'épître dédicatoire des

fables de LA FONTAINE au Dauphin, t. I, p. 2 de mon édit. des

_OEuvres de la Fontaine_, édit. 1827.

[650] SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. VII, p. 151, 152.

[651] _Id._, _Mémoires_, t. II, p. 284-286.

[652] _Id._, _Mémoires_, t. VII, p. 154.

Le marquis d'Ambres, dont Saint-Simon blâme la hauteur, était de la même

humeur que lui. Le père de ce marquis avait été fait chevalier des ordres

du roi en 1633[653]. Colonel du régiment de Champagne en 1657, il fut

ensuite, au moyen d'un payement de 200,000 francs, nommé lieutenant

général pour le roi dans le gouvernement de Guyenne[654]. D'Albret, comte

de Miossens, maréchal de France, était gouverneur de cette province.

C'était à l'époque où les militaires d'un haut grade hésitaient à donner

le _monseigneur_ aux maréchaux de France. Grignan, Lavardin, Beuvron et

autres évitaient la difficulté en faisant écrire leurs femmes, leurs

mères, leurs sœurs. Le marquis d'Ambres, plus franc ou plus fier, refusa

net le _monseigneur_ au maréchal d'Albret[655]; et tous deux en

appelèrent au jugement du roi sur ce différend. Le roi ordonna à d'Ambres

de donner le titre de _monseigneur_ à d'Albret. Cette décision fut la loi

à laquelle tout le monde se soumit. D'Ambres, dont elle choquait

l'orgueil, en s'y conformant, écrivit à d'Albret une lettre insolente,

qui lui attira une réponse de même sorte. Le résultat de cette querelle

fut que d'Ambres quitta le service[656]. C'était, dit Saint-Simon, un

«grand homme très-bien fait, très-brave homme, avec de l'esprit et de la

dignité dans les manières.» Il fut despote dans ses domaines et à la

cour, où il paraissait souvent, quoique froidement accueilli par le roi,

auquel il survécut, ayant prolongé sa carrière jusqu'à l'âge de

quatre-vingt-un ans[657].

[653] _Id._, _Mémoires authent._, t. XVIII, p. 346.

[654] ROUX DE ROCHELLE, _Histoire du régiment de Champagne_;

Paris, Didot, 1839, in-8º, p. 411.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 avril

1671), t. I, p. 319, édit. M.

[655] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 avril 1671), t. I, p. 411, édit. G.;

t. I, p. 319, édit. M.

[656] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 et 27 août 1675), t. IV, p. 29 et

69, édit. G.; t. III, p. 406, 433 et 434, édit. M.

[657] Il mourut en 1721, sa femme en 1693.--SÉVIGNÉ, _Lettres_

(1693), t. X, p. 446, édit. G.

Ce n'était pas seulement par ses victoires, par la bravoure de ses

troupes, par le génie de ses généraux et de ses marins que Louis XIV

agitait toutes les puissances de l'Europe et pesait sur elles; c'était

encore par l'activité de ses négociations, l'adresse et l'habileté de ses

diplomates. Jamais toutes ces causes de succès n'agirent avec plus

d'évidence et de force que durant les conférences de Cologne et dans tout

le temps qui précéda la paix de Nimègue. Jamais monarque ne sut plus que

Louis XIV profiter avec habileté de la bonne fortune; ce qui est

peut-être plus rare que de savoir trouver des ressources contre la

mauvaise. C'est bien à tort qu'en s'emparant des fautes de la vieillesse

de Louis XIV on a voulu lui ravir la gloire due à ses belles années, et

attribuer l'éclat de cette partie de son règne aux seuls grands hommes

dont il savait s'entourer. Aujourd'hui que tout ce qu'il y a d'important

à connaître de cette grande époque de notre histoire a été mis au jour,

nous savons que tout aboutissait à ce roi; et si Condé, Turenne, Louvois

lui soumettaient leurs idées pour la guerre; si Colbert, Louvois,

Pomponne, le Tellier traitaient et préparaient les grandes affaires de

l'intérieur et de l'extérieur, c'était lui seul qui ordonnait; lui seul

répartissait le travail entre ses ministres, ses commandeurs, ses

guerriers, ses chefs d'escadre; de sorte qu'aucun conflit d'autorité ne

pouvait nuire à l'action du gouvernement. Il saisissait avec un coup

d'œil d'aigle l'ensemble et les résultats des opérations militaires, les

intérêts compliqués des différents États, s'attachant à connaître et à

influencer les personnages qui les gouvernaient. Il ne confiait de ses

secrets, de ses pensées, à ses serviteurs les plus dévoués, que ce qui

leur était strictement nécessaire pour bien opérer dans les différentes

affaires dont ils étaient chargés. Les deux puissances qu'il avait eu le

talent d'enchaîner aux intérêts de la France étaient la Suède et

l'Angleterre. Pour ce dernier pays, il avait employé toutes les

ressources de l'intrigue, de la corruption; et il était parvenu à

entraîner Charles II, ses ministres et ses ambassadeurs dans la sphère

de son ambitieuse politique, contre les intérêts de l'Angleterre, contre

la volonté du parlement anglais, affaibli dans son opposition à la

couronne par le souvenir récent des dernières révolutions et dominé par

la crainte d'en produire encore une nouvelle. Il résultait de cette

situation des deux États une sorte d'alliance et de confraternité entre

la cour de France et celle d'Angleterre; et la seconde imitait la

première, beaucoup plus brillante et plus riche.

Charles II, qui pendant l'usurpation de Cromwell avait passé en France sa

jeunesse, conservait sur le trône ses inclinations pour les mœurs

faciles, élégantes de ce pays. Sa cour, comme celle de Louis XIV, fut

brillante, polie, remarquable par l'éclat des fêtes, des beautés qui y

brillèrent; et elle fut aussi le théâtre de beaucoup d'intrigues

amoureuses, auxquelles les courtisans se complaisaient, à l'exemple du

monarque. Ces rapports de goûts, d'occupations, de divertissements

contribuèrent à former les liens qui unissaient les souverains et la

noblesse des deux pays: on s'occupait en France des aventures, des

intrigues galantes d'Angleterre, comme en Angleterre de celles de France.

Une des femmes qui avaient fait le plus de bruit à Paris, pour sa beauté,

était la comtesse de Northumberland.

Madame de la Fayette envoya, le 30 septembre 1672, à madame de Sévigné, à

Aix, une lettre du comte de Sunderland, la chargeant de la faire remettre

à la comtesse de Northumberland, à Aix. «M. de la Rochefoucauld, que le

comte de Sunderland voit très-souvent, s'est chargé de lui remettre ce

paquet. Comme vous n'êtes plus à Aix, ajoute-t-elle, je vous supplie

d'écrire un mot à madame de Northumberland, afin qu'elle fasse réponse,

et qu'elle vous mande qu'elle l'a reçu: vous m'enverrez sa réponse. On

dit ici que si M. de Montaigu n'a pas un heureux succès de son voyage; il

passera en Italie, pour faire voir que ce n'est pas pour les beaux yeux

de madame de Northumberland qu'il court le pays. Mandez-moi un peu ce que

vous verrez de cette affaire, et comme quoi il sera traité[658].»

[658] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 décembre 1672), t. III, p. 137,

édit. G.; t. III, p. 66, édit. M.

Montaigu était alors l'amant de la duchesse de Brissac; il la négligea

dès qu'il commença à faire sa cour à la comtesse de Northumberland[659].

[659] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 mai 1673), t. III, p. 155, édit. G.;

t. III, p. 83, édit. M.

D'après ce que nous venons de dire des cours de France et d'Angleterre,

on serait tenté de croire que le mystérieux paquet de l'ambassadeur

anglais était relatif à une intrigue d'amour, et que le comte de

Sunderland, qui avait succédé à Montaigu en qualité d'ambassadeur en

France, était encore son rival à l'égard de la comtesse de

Northumberland.

Ces apparences n'avaient rien de réel. La réputation de la comtesse de

Northumberland fut toujours intacte; et Robert Spencer, second comte de

Sunderland, qui fut deux fois ambassadeur en France et deux fois premier

ministre d'Angleterre, avait épousé une très-belle femme: c'était Anne

Digby, fille du fameux lord Digby, comte de Bristol, dont Bussy a

raconté, dans son libelle, les amours avec la duchesse de Châtillon[660].

[660] _Madame de Sévigné and her contemporaries_; London, 1841,

in-12, t. II, p. 236.--BUSSY, _Histoire amoureuse des Gaules_, p.

142 et 149, édit. avec l'estampe du salon de la Bastille, in-18

de 258 pages.--HAMILTON, _Mémoires de Gramont_, t. I, p. 201 des

_OEuvres_, édit. de Renouard, in-8º, 1802.

Lord Digby, dont la vie si remplie d'aventures fut, selon l'expression

d'Horace Walpole, une contradiction perpétuelle, avait été fort lié, au

temps de la Fronde, avec le duc de la Rochefoucauld, et il ne manqua pas

de lui recommander son gendre et sa fille. Celle-ci fut présentée à la

cour de Louis XIV, où, parmi tant de femmes remarquables, sa beauté fit

sensation[661].

[661] _Recueil des gazettes de 1673_, p. 100 et 292, 28 janvier

et 27 mai 1673.

Il n'en fut pas ainsi de lady Northumberland, au jugement de madame de la

Fayette, dont les appréciations, il faut le dire, sont presque toujours

sévères et souvent peu bienveillantes quand il s'agit des personnes de

son sexe. Dans sa lettre du 15 avril 1673, elle écrit à madame de

Sévigné: «Madame de Northumberland me vint voir hier; j'avais été la

chercher avec madame de Coulanges. Elle me parut une femme qui a été fort

belle, mais qui n'a plus un seul trait de visage qui se soutienne ni où

il soit resté le moindre air de jeunesse: j'en fus surprise. Elle est

assez mal habillée, point de grâce: enfin, je n'en fus point du tout

éblouie. Elle me parut entendre fort bien tout ce qu'on dit, ou, pour

mieux dire, ce que je dis; car j'étais seule. M. de la Rochefoucauld et

madame de Thianges, qui avaient envie de la voir, ne vinrent que comme

elle sortait. Montaigu m'avait mandé qu'elle viendrait me voir; je lui ai

fort parlé d'elle; il ne fait aucune façon d'être embarqué à son service,

et paraît très-rempli d'espérance[662].»

[662] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 avril 1673), t. III, p. 151, édit.

G.; t. III, p. 79, édit. M.

En effet, Montaigu partit le 24 mai, pour se rendre en Angleterre; lady

Northumberland, deux jours après[663]. Elle le rejoignit à Titchefield,

au château de Wriothesley, dans le Hampshire, où le mariage se fit.

C'était le château de la famille de lady Northumberland, ou d'Élisabeth

Wriothesley. Elle était la plus jeune des filles du lord trésorier

Southampton, et sœur de l'héroïque épouse de ce Russell dont la mort fut

un des crimes et une des plus grandes fautes du règne de Charles II.

Ainsi, par les Russell lady Northumberland se trouvait alliée au marquis

de Ruvigny, calviniste et mandataire des Églises réformées en mission,

qui lui permit de rendre de grands services comme diplomate, lorsque

Louis XIV n'était pas encore devenu intolérant et persécuteur. Élisabeth

Wriothesley avait hérité des grands biens de son aïeul maternel; elle fut

mariée très-jeune à Josselyn Percy, onzième comte de Northumberland. Les

deux époux se rendirent à Paris pour raison de santé, accompagnés de

Locke, leur médecin, devenu depuis si célèbre par ses ouvrages de

métaphysique. Le comte continua son voyage jusqu'en Italie, et mourut à

Turin de la fièvre, en 1670. Sa femme, restée à Paris, avait été confiée

par lui aux soins de Locke et à Montaigu, alors ambassadeur d'Angleterre.

Celui-ci mit toute son application à consoler la jeune et riche veuve,

et, par ses assiduités et sa constance, parvint à se faire agréer d'elle

comme époux. Elle mourut à quarante-quatre ans, en 1690. Montaigu fit un

second mariage plus riche encore, et surtout plus extraordinaire. Il

épousa la folle duchesse d'Albermale, dont il ne put obtenir le

consentement qu'en lui faisant croire qu'il était l'empereur de la

Chine[664]. Il lui fit rendre tous les honneurs comme à une véritable

impératrice de Chine, et la retint renfermée dans ce même hôtel de

Montaigu, si célèbre depuis qu'il est devenu le Musée britannique[665]

(_British Museum_).

[663] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 mai 1673), tom. III, p. 155, édit.

G.--MIGNET, _Négociations sous Louis XIV_, t. IV, p.

238.--LALLY-TOLENDAL, _Biographie universelle_, t. XXXIX, p. 343,

article _Bussy_.

[664] _Madame de Sévigné and her contemporaries_; London, t. II,

p. 219-222-229.

[665] Sur Ralph Montaigu, conférez encore BUSSY, _Amours des

Gaules_, et les _Mémoires de Gramont_, t. I, p. 132 et 341 des

_OEuvres d'_HAMILTON, édition in-8º; Paris, Renouard, 1812.

_Memoirs of count Gramont_; London, 1809, in-8º, t. I, p. 209,

277; t. III, p. 131.

Mémoires touchant la vie et les ecrits de Marie de Rabutin-Chantal, (4/6) · 第 20 / 28 段