ce que vous lui mandez sur l'évêque: il faut que le prélat ait tort,
puisque vous vous en plaignez. Je montrerai votre lettre à Langlade, et
j'ai bien envie de la faire voir à madame du Plessis, car elle est
très-prévenue en faveur de l'évêque. Les Provençaux sont des gens d'un
caractère tout particulier[599].»
[599] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 décembre 1672), t. III, p. 66, édit.
M.; t. III, p. 136, édit. G.--(19 mai 1673), t. III, p. 152,
édit. G. (Lettres de madame de la Fayette.)
Madame du Plessis avait un fils en Provence, et par lui pouvait éclairer
les amis de madame de Sévigné sur ce qu'on devait penser de l'évêque de
Marseille. Lorsque madame de Sévigné était à Paris, elle voyait tout
différemment. Ces haines et ces rivalités de province lui paraissaient
bien mesquines, et elle écrivait à sa fille: «Adhémar m'aime assez, mais
il hait trop l'évêque et vous le haïssez trop aussi: l'oisiveté vous
jette dans cet amusement; vous n'auriez pas tant de loisir si vous étiez
ici[600].» Mais à l'époque dont nous nous occupons, madame de Sévigné
était fort animée contre Forbin-Janson, et ne pouvait lui pardonner une
conduite qu'elle eût trouvée fort légitime si elle n'avait nui qu'à ses
seuls intérêts. Cette fois, son amour pour sa fille la rendit
non-seulement injuste, mais ingrate. Ce fut lui, ce fut Forbin-Janson
qui, dans les trois jours de son voyage à Marseille, lui fit les honneurs
de la Provence avec un éclat, une grâce, une complaisance qu'elle ne peut
s'empêcher de reconnaître dans ses lettres, et qui prouvent qu'il avait
pour elle autant d'amitié que d'estime. Peut-être aussi le désir de se
rendre agréable à l'amie de M. de Pomponne, qui, sans aucun doute, la lui
avait recommandée, contribua-t-il à la conduite qu'il tint en cette
circonstance. Elle fut flattée, mais non satisfaite, des prévenances dont
elle était l'objet; elle y voyait de la duplicité; elle eut le tort de ne
rien déguiser de ce qu'elle pensait. L'aigreur de ses paroles ne changea
en rien les manières de l'évêque, et ne parut pas avoir altéré ses bons
sentiments pour elle. Elle était femme, elle était mère; il la plaignit,
et lui pardonna ses reproches. Du reste, elle peint vivement les plaisirs
qu'elle éprouva pendant ce petit voyage. Elle fut enchantée de voir
Marseille par un beau temps, mais qui ne dura guère. Avant d'y arriver,
du haut de cette colline qu'on nomme _la Vista_, elle contemple avec
admiration la ville, le port, la multitude des _bastides_ qui
l'environnent, et la mer. «Je suis ravie, dit-elle, de la beauté
singulière de cette ville. Je demande pardon à Aix, mais Marseille est
bien plus joli, et plus peuplé que Paris à proportion; il y a cent mille
âmes au moins: et de vous dire combien il y en a de belles, c'est ce que
je n'ai pas le loisir de compter[601].»
[600] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 mars 1672), t. II, p. 353, édit. M.;
t. II, p. 416, édit. G.--Sur Adhémar, le beau-frère de madame de
Grignan, qui prit le nom de chevalier de Grignan, voyez la lettre
du jeudi 22 décembre à midi, t. III, p. 127, édit. G.
[601] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ,
_à madame la comtesse de Grignan_, édit. de la Haye, 1726, t. I,
p. 311. La date est: A Marseille, mercredi 1672; ajoutez 21
décembre; t. III, p. 124, édit. G.; édit. 1734, t. II, p.
216.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 124, édit. G.; t. III, p.
54, édit. M. (Dans toutes ces éditions il faut compléter la date,
et mettre Mercredi 21 décembre 1672, et transposer la lettre.)
Elle paraît surtout charmée de ce mélange de costumes et de populations
qui, pour une Parisienne et une femme de la cour, était en effet neuf et
surprenant. «La foule des chevaliers qui vinrent hier voir M. de Grignan
à son arrivée fut grande; des noms connus, des Saint-Herem, etc., des
aventuriers, des épées, des chapeaux du bel air, une idée de guerre, de
romans, d'embarquement, d'aventures, de chaînes, de fers, d'esclaves, de
servitude, de captivité: moi qui aime les romans, je suis transportée. M.
de Marseille vint hier au soir; nous dînons chez lui; c'est l'affaire des
deux doigts de la main[602].»
[602] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 125, édit. G.; t. III, p.
55, édit. M.; édit. de la Haye, 1726, t. I, p. 311 (mercredi 21
décembre). Dans toutes ces éditions la date est: Marseille,
mercredi... 1672; ajoutez 21 décembre.
Le lendemain jeudi, 22 décembre, elle écrit à sa fille deux fois dans la
journée, à midi[603] et à minuit; et toujours l'évêque de Marseille
l'accompagne. «Nous dînâmes hier chez M. de Marseille; ce fut un très-bon
repas. Il me mena l'après-dîner faire les visites nécessaires, et me
laissa le soir ici. Le gouverneur me donna des violons, que je trouvai
très-bons; il vint des masques plaisants: il y avait une petite Grecque
fort jolie: votre mari tournait autour. Ma fille, c'est un fripon. Si
vous étiez bien glorieuse, vous ne le regarderiez jamais. Il y a un
chevalier de Saint-Mesmes qui danse bien, à mon gré; il était en Turc; il
ne hait pas la Grecque, à ce qu'on dit... Si tantôt il fait un moment de
soleil, M. de Marseille me mènera _béer_.» Et dans la lettre écrite à
minuit: «J'ai été à la messe à Saint-Victor avec l'évêque; de là, par
mer, voir la Réale et l'exercice, et toutes les banderoles, et des coups
de canon, et des sauts périlleux d'un Turc. Enfin on dîne, et après dîner
me revoilà, sur le poing de l'évêque de Marseille, à voir la citadelle et
la vue qu'on y découvre; et puis à l'arsenal voir tous les magasins et
l'hôpital, et puis sur le port, et puis souper chez ce prélat, où il y
avait toutes les sortes de musique.» Et c'est à la suite de cette petite
fête qu'il lui avait donnée qu'elle eut le courage de lui faire des
reproches sur l'affaire du courrier. «Il n'y a point de réponse,
dit-elle, à ne pas me vouloir obliger dans une bagatelle, où lui-même,
s'il m'avait véritablement estimée, aurait trouvé vingt expédients au
lieu d'un.» Elle termine cependant en disant: «Soyez certaine que, quand
je serais en faveur, il ne m'aurait pas mieux reçue ici[604].»
[603] _Lettres de_ MARIE RABUTIN-CHANTAL, édit. de la Haye, 1726,
t. I, p. 313.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, édit. 1734, t. II, p. 218,
édit. 1754, t. II, p. 321; t. III, p. 56, édit. M.; t. III, p.
126, édit. G. (Jeudi 22 décembre 1672).
[604] _Lettres de_ MARIE RABUTIN-CHANTAL, édit. de la Haye, 1726,
t. I, p. 315.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, édit. 1734, t. II, p. 220;
édit. 1754, t. III, p. 323; t. III, p. 58, édit. M.; t. III, p.
128, édit. G. Dans toutes ces éditions, la date est: A Marseille,
jeudi à minuit 1672; il faut la compléter, et mettre Jeudi 22
décembre, et transposer les deux lettres.
Madame de Sévigné partit le lendemain vendredi, 23 décembre, à cinq
heures du matin, pour se rendre à Grignan[605]. Elle revint à Aix avec sa
fille, qui faillit de mourir en accouchant. On peut juger des angoisses
de madame de Sévigné tant que dura le danger[606]. Probablement l'enfant
ne vécut point, il n'en est nulle part fait mention.
[605] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 mars 1673), t. III, p. 149, édit.
G.; t. III, p. 77, édit. M. C'est une lettre de madame de
Coulanges. Conférez encore celle du 24 février, t. III, p. 73,
édit. M.; t. III, p. 144, édit. G.
[606] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 et 27 juillet 1673), t. III, p. 164
et 168, édit. G.; t. III, p. 90 et 94, édit. M.--BUSSY-RABUTIN,
_Lettres_, édit. 1737, t. I, p. 117, 118 et 121.
Madame de Grignan fut cependant promptement rétablie, puisque, ayant
accouché en mars, elle n'éprouvait plus au commencement d'avril, du mal
qu'elle avait ressenti, qu'une grande lassitude[607].
[607] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 avril 1673), t. III, p. 149 et 150,
édit. G.; t. III, p. 78, édit. M.
Madame de Sévigné passa à Aix, chez son gendre, tout l'hiver et une
partie de l'été suivant.
CHAPITRE X.
1673.
Séjour de madame de Sévigné en Provence.--Des lettres qu'elle écrit
à ses amis de Paris.--Des lettres qu'elle reçoit.--Nouvelles qui
lui sont données par M. de la Rochefoucauld, madame de Coulanges,
madame de la Fayette.--Levée du siége de Charleroi.--Crédit
de madame Dufresnoy.--Occupations nombreuses de Louis XIV.--Ses
égards pour la reine.--Il laisse madame de Montespan à
Courtray.--Habileté de sa politique.--Il fait à cheval toute la
campagne de 1673.--Madame de Coulanges se fait peindre.--Voit
en secret madame Scarron.--Rendez-vous du beau monde chez la
maréchale d'Estrées.--Détails sur cette dame,--sur madame de
Marans,--la comtesse du Plessis, de Clérambault,--M. de
Mecklembourg.--Congrès pour la pacification.--De madame de Monaco
et du comte de Tott.--De l'abbé de Choisy en Bourgogne.--L'abbé
Têtu déplaît à madame de Coulanges.--Madame de la Fayette.--De
sa paresse à écrire.--Ses vapeurs, ses prétentions à dominer la
société parisienne.--Le roi donne une rente à son fils.--Recherchée
par le fils du prince de Condé.--Sa correspondance avec Briord
quand M. le Duc est à l'armée.--Madame de la Fayette et sa société
vont dîner à Livry.--Chez qui.--Nouvelles de conversions et
d'aventures galantes.--Du marquis d'Ambres.--Sur le titre de
_monseigneur_.--Influence personnelle de Louis XIV sur la politique
et les destinées de l'Europe.--Alliance intime de Louis XIV et de
Charles II.--On s'occupait dans le monde de ce qui se passait dans
les deux cours.--De Montaigu.--De sa liaison avec la duchesse de
Brissac.--De son mariage avec la comtesse de Northumberland.--Le roi
prend Maëstricht.--La Trousse est envoyé en Bourgogne.--Sévigné
reste à Paris.--Il obtient un congé.--Il devient amoureux de madame
du Ludres.--Il a besoin d'argent.--Madame de la Fayette en demande
pour lui à sa mère.--Question entre deux maximes, faite par madame
de la Fayette à madame de Sévigné.--Détails sur la Rochefoucauld et
sur son livre des _Maximes_.--Corneille donne _Pulchérie_, et Racine
_Mithridate_.--Mort de Molière.
Durant les quatorze mois des années 1672 et 1673, que madame de Sévigné
se trouva réunie avec sa fille en Provence[608], on est privé du journal
presque quotidien qu'elle lui transmettait, et qui nous instruit d'une
foule de particularités importantes pour l'histoire de son siècle.
[608] Quatorze mois et six jours. Voyez SÉVIGNÉ, _Lettres_
(mercredi 27 juillet 1672, jeudi 5 octobre 1673), t. III, p. 109
et 176, édit. G.
Mais l'âge n'avait rien fait perdre à madame de Sévigné de sa vive
imagination et de la faculté qu'elle avait de se rendre présente à ses
amis même lorsqu'elle en était séparée par de grandes distances, et de
les intéresser à tout ce qui se passait autour d'elle. Aussi aimait-on à
recevoir de ses lettres, et c'est une grande perte pour la littérature et
l'histoire que la disparition de celles qu'elle écrivit, pendant son
séjour en Provence, à son fils, à son cousin de Coulanges, à madame de la
Fayette, à madame de Coulanges, à mademoiselle de Meri, sa cousine, sœur
du marquis de la Trousse, qui transmettait les nouvelles de l'armée
qu'elle recevait de son frère[609], et enfin au duc de la Rochefoucauld.
Celui-ci, dont la réputation était grande comme bon juge des ouvrages
d'esprit, auquel les Boileau, les la Fontaine, les Molière soumettaient
leurs écrits, était plus charmé que tout autre à la lecture des lettres
de madame de Sévigné, parce que, comme homme de cour, comme bel esprit,
il appréciait mieux que tout autre le talent qui s'y montrait. Il
commence ainsi la réponse à la première lettre qu'il reçut d'elle de
Provence: «Vous ne sauriez croire le plaisir que vous m'avez fait de
m'envoyer la plus agréable lettre qui ait jamais été écrite: elle a été
lue et admirée comme vous le pouvez souhaiter; il me serait difficile de
vous rien envoyer de ce prix-là[610].» Et madame de Coulanges lui écrit:
«J'ai vu une lettre admirable que vous avez écrite à M. de Coulanges;
elle est si pleine de bon sens et de raison que je suis persuadée que ce
serait méchant signe à qui trouverait à y répondre. Je promis hier à
madame de la Fayette qu'elle la verrait; je la trouvai tête à tête avec
un appelé M. le duc d'Enghien [le fils du grand Condé]. On regretta le
temps que vous étiez à Paris, on vous y souhaita: mais, hélas! ils sont
inutiles les souhaits! et cependant on ne saurait s'empêcher d'en
faire[611].»
[609] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 décembre 1672), t. III, p. 133,
édit. G.; t. III, p. 63, édit. M.
[610] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 février 1673), t. III, p. 139, édit.
G.; t. III, p. 69, édit. M.
[611] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 mars 1673).
Heureusement que l'on possède quelques-unes des réponses qui ont été
faites aux lettres qu'elle écrivit de Provence à ses amis, et qu'on peut,
par ces réponses, suppléer en partie aux lettres qu'elle aurait écrites à
sa fille si elle n'avait pas été en Provence.
Ces réponses sont de M. de la Rochefoucauld, de madame de Coulanges et de
madame de la Fayette en dernier.
Madame de Coulanges était la mieux placée pour donner des nouvelles. Son
oncle le Tellier était malade: c'est chez lui que les courriers
descendaient. C'est elle qui apprend à madame de Sévigné la levée du
siége de Charleroi[612], qui valut à Montal une belle récompense, une
lettre flatteuse de Louis XIV[613], et des lettres de félicitations de
Bussy, qui, pour rentrer en grâce, ne laissait échapper aucune occasion
de flatter les généraux en faveur[614].
[612] Le 22 décembre 1672. Conférez SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26
décembre 1672), t. III, p. 133, édit. G.; t. III, p. 63, édit. M.
[613] LOUIS XIV, _Mémoires militaires_ (Lettre de Compiègne, du
26 décembre 1672, au comte de Montal), t. III, p. 292.
[614] BUSSY, lettre à Montal, datée de Chaseu le 6 janvier 1673,
dans la suite des _Mémoires de_ BUSSY. Manuscrit (biblioth. de
l'Institut), p. 1. Ce ms. renferme les années 1673-1676,
inédites.
Elle lui dit: «Nous avons ici madame de Richelieu; j'y soupe ce soir avec
madame Dufresnoy; il y a grande presse chez cette dernière à la cour.»
Il n'est pas étonnant qu'on se montrât très-empressé auprès de cette
maîtresse de Louvois: le ministre était à l'apogée de sa puissance et de
sa faveur. Louis XIV avait quitté le théâtre de la guerre, et y avait
laissé Louvois, auquel il transmettait ses ordres de Compiègne et ensuite
de Saint-Germain. Le roi continuait à diriger l'ensemble des opérations
militaires et des négociations auxquelles elles donnaient lieu, et il
entretenait personnellement et sans aucun intermédiaire une
correspondance très-active avec son ministre, avec Turenne et avec Condé.
Il se relevait souvent la nuit pour répondre à de longues dépêches de
Louvois, écrites en chiffres; et il dictait ses réponses à mesure qu'on
les déchiffrait. Il ne lui cachait rien; il lui donnait les instructions
les plus étendues et un pouvoir absolu pour l'exécution de ses
ordres[615]. La maladie de le Tellier lui occasionna un surcroît de
travail, parce qu'il ne voulut confier à personne le secret des lettres
que le courrier portait à ce ministre; et il se les faisait remettre pour
y répondre lui-même.
[615] LOUIS XIV, _OEuvres_, t. III, p. 261, 302. _Lettres de
Louis XIV, relatives à la fin de la campagne de 1672._ (Du 19 au
30 décembre.)
Charles II, son allié, lui était dévoué, et se conduisait par ses
conseils. Louis XIV comprenait mieux que les ministres du roi
d'Angleterre la constitution anglaise et la tactique parlementaire; ce
fut lui qui empêcha Charles II de casser son parlement, et qui lui fit
sentir la nécessité de le satisfaire. Ce fut lui qui donna à ce roi
faible et dominé par la volupté une maîtresse française, mademoiselle de
Kerouel, que Charles II fit duchesse de Portsmouth: Louis XIV la dota de
la terre d'Aubigny-sur-Nière, et fixa d'avance le sort des enfants que le
roi d'Angleterre pourrait en avoir, comme il aurait fait des siens
propres[616].
[616] _Lettre de_ COLBERT _à Louis XIV_ (mars 1673). _Lettres
patentes du mois de décembre 1673_, portant donation de la terre
d'Aubigny-sur-Nière à mademoiselle de Kerouel.--LOUIS XIV,
_OEuvres_, t. VI, p. 451-456.
Les historiens se sont mépris quand ils ont accusé Louis XIV d'avoir
quitté l'armée par amour pour Montespan. Il crut que la reine était
enceinte[617]; il la rejoignit et ne la quitta pas, soumettant même ses
départs et le transport de sa cour d'un lieu dans un autre aux exigences
de sa dévotion[618]. Lui-même aussi donna l'exemple de l'accomplissement
des devoirs religieux. Le 1er avril (la veille du jour de Pâques en
1673), il communia solennellement dans l'église paroissiale de
Saint-Germain en Laye: dans le jardin des Récollets il toucha 800
malades, et termina, à pied, ses stations du jubilé dans l'église des
Augustins de la forêt[619]. Il avait laissé madame de Montespan à
Courtray[620], et ne prenait d'autres distractions que celles de la
chasse, le plus souvent dans les bois de Versailles. Aussitôt son arrivée
à Saint-Germain, il écrivit à Louvois ces mots: «Il serait d'éclat d'agir
pendant l'hiver[621];» et il donna des ordres pour attaquer en Flandre
les Espagnols, qui avaient fourni au prince d'Orange des troupes et des
canons[622]. Il était arrivé le 2 décembre (1672) à Saint-Germain, et il
en repartit le 1er mai, accompagné de la reine, voyageant à cause d'elle
à petites journées. Un heureux accouchement était pour lui d'un intérêt
politique, et à cette considération il subordonnait toutes choses, même
ses passions. Il n'arriva que le 15 à Courtray[623]. Il fit à cheval
toute cette glorieuse campagne de 1673, dont il s'est complu à écrire
lui-même l'histoire, comme la plus glorieuse de toutes celles qu'il ait
faites.
[617] _Lettre de madame_ DE LA ROCHE _au comte de Bussy, en date
du 8 janvier 1673_. Dans la suite des _Mémoires de_ BUSSY (Mss.
de la biblioth. de l'Institut), p. 8.
[618] LOUIS XIV, _OEuvres_, t. III, p. 271, 273, 274, 299, 300 et
301.
[619] _Gazettes_, année 1673; Paris, in-4º, 1674, p. 314.
[620] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 mai 1673), t. III, p. 15, édit. G.
[621] LOUIS XIV, _OEuvres_, t. III, p. 262.
[622] LOUIS XIV, _OEuvres_. Lettres à Louvois, datées de Verberie
des 22 et 23 décembre, t. III, p. 271, 273, 274, 276.
[623] LOUIS XIV, _OEuvres_, t. III, p. 300, 301, 307.--SÉVIGNÉ,
_Lettres_ (26 mai 1673), t. III, p. 156, édit. G.; t. III, p. 84,
édit. M.
Madame de Coulanges donne à madame de Sévigné toutes les nouvelles qui
peuvent l'intéresser; elle se fait peindre, pour envoyer son portrait à
M. de Grignan, qui le lui avait demandé. Elle n'oublie pas de parler à
madame de Sévigné de leur amie commune, madame Scarron, dont la vie
mystérieuse occupait vivement la cour. «Aucun mortel, dit madame de
Coulanges, n'a commerce avec elle. J'ai reçu une de ses lettres; mais je
me garde bien de m'en vanter, de peur des questions infinies que cela
m'attire[624].»
[624] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 décembre 1672), t. III, p. 134.
Madame de Coulanges dit encore dans cette lettre: «Le rendez-vous du beau
monde est les soirs chez la maréchale d'Estrées.» C'était la sœur du
marquis de Longueval de Manicamp, la veuve de François-Annibal d'Estrées,
frère de Gabrielle d'Estrées, la maîtresse de Henri IV. Ce fut à l'âge de
quatre-vingt-treize ans que François-Annibal épousa en troisièmes noces
mademoiselle de Manicamp. On ne doit pas confondre cette maréchale
d'Estrées, dont parle madame de Coulanges, avec la fille de Morin le
financier, laquelle fut aussi maréchale d'Estrées par son mariage avec le
comte d'Estrées, fils d'Annibal. L'hôtel de celle-ci fut, plus longtemps
encore que celui de sa belle-mère, le rendez-vous du beau monde à
Paris[625].
[625] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 décembre 1672), t. III, p. 64, édit.
M.--_Ibid._ (6 mai 1676), t. IV, p. 280; il est fait mention de
madame de Longueval, chanoinesse, sœur de la maréchale.--_Ibid._
(14 février 1687), t. VII, p. 419, édit. G. Françoise de
Longueval, chanoinesse de Remiremont, était aussi sa sœur.
(Mardi, 9 avril 1689), t. VII, p. 69, édit. M. La femme du fils
du maréchal d'Estrées le marin: c'est Marie-Marguerite Morin.
Voyez SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, année 1714, t. XI, p.
176; et sur Morin, conférez Saint-Évremond, édit. 1753, in-12, t.
I, p. 164; t. V, p. 70.
De toutes les lettres adressées à madame de Sévigné pendant son séjour en
Provence, celles de madame de la Fayette ressemblent le plus à celles de
madame de Coulanges par la facilité du style et par l'intérêt des
nouvelles qu'elles renferment. Madame de Coulanges et madame de la
Fayette étaient très-liées, et faisaient leurs visites ensemble. Madame
de Coulanges annonce que madame la princesse d'Harcourt, comme madame de
Marans, tourne à la dévotion, et a paru sans rouge à la cour. Puis vient
le mariage de la comtesse du Plessis, récemment veuve, avec le marquis de
Clérambault, dont elle était amoureuse[626]. Cette comtesse du Plessis
est cette petite-cousine de Bussy, dont mademoiselle d'Armentières et le
comte de Choiseul font mention dans leurs lettres[627]. Elle suivit
MADAME HENRIETTE en Angleterre, et était de retour de ce pays au 30 juin
1670. Madame de Coulanges raconte encore sa visite au Palais-Royal, en
compagnie avec madame de Monaco, chez MONSIEUR, qui lui fit beaucoup de
caresses en présence de la maréchale de Clérambault. Cette dernière était
gouvernante des enfants de MONSIEUR et une des plus singulières personnes
de la cour: dans le tête-à-tête pleine d'esprit naturel, causant
délicieusement; en société silencieuse par dédain du monde et par
ménagement pour sa poitrine; aimant à jouer sans risquer de grosses
sommes; riche et avare, dédaignant les modes, toujours en grand habit, et
la dernière qui ait conservé l'usage du masque de velours noir pour
conserver son teint, qui était fort beau[628]. Elle fut regrettée de
MADAME lorsqu'elle perdit sa charge, et qu'on la sacrifia à madame de
Fiennes, à madame de Grancey, au chevalier de Lorraine et à tous ces gens
avides et corrompus qui gouvernaient et entouraient MONSIEUR; ce qui
justifia bien son mépris pour le genre humain, dont l'accuse madame de
Sévigné[629]. Quant à madame de Monaco, toujours belle et blanche, elle
est, dit madame de la Fayette, «engouée de cette MADAME-ci comme de
l'autre, et sa favorite[630].» Madame de la Fayette ridiculisait M. de
Mecklembourg de ce qu'il était à Paris lorsque tout le monde était à
l'armée[631]. Un congrès de toutes les puissances de l'Europe s'était
formé pour parvenir à la pacification générale. La Suède, qui recevait
des subsides de la France, avait été admise comme médiatrice. Elle envoya
pour ambassadeur extraordinaire le comte de Tott, qui fut reçu avec
beaucoup de distinction par Louis XIV. Sur le point de retourner dans son
pays, le comte de Tott venait tous les jours voir madame de la Fayette et
madame de Coulanges; tous les jours il parlait de madame de Sévigné, et
des regrets qu'il avait de quitter Paris sans la voir[632]. Jeune, beau,
noble dans ses manières, parlant français aussi facilement, aussi
élégamment qu'aucun des courtisans de Louis XIV; grand joueur,
dissipateur, galant et spirituel, de Tott, dit l'abbé de Choisy, était
adoré et flatté par toutes les femmes[633]. Il revint à Paris l'année
suivante, mais ce fut pour y mourir le dernier de sa noble race. M. de
Chaulnes part, Langlade va en Poitou, Marsillac à Barréges. Madame de
Coulanges annonce à madame de Sévigné tous ces départs, et aussi ceux de
Vaubrun et de la Trousse; celui-ci est envoyé pour commander en
Franche-Comté, sur la nouvelle qu'a eue le roi d'une révolte en ce pays.
La Trousse s'afflige de n'avoir pu consoler madame de Coulanges de
l'absence de tous ses amis; et comme elle n'a ni madame de Sévigné ni
madame Scarron, elle ajoute plaisamment: «Je n'ai rien cette année de
tout ce que j'aime; l'abbé Têtu et moi nous sommes contraints de nous
aimer[634].» Ce vaporeux abbé, académicien, prédicateur, poëte, rimant
des madrigaux et des poésies chrétiennes[635], recherchait trop les
femmes pour que Louis XIV voulût consentir à en faire un évêque, malgré
les instances qui lui furent faites à cet égard par les grandes dames de
sa cour. Têtu fut surtout longtemps et fortement occupé de madame de
Coulanges, qui se jouait de son amour et avec laquelle il rompit avec une
sorte d'éclat[636].
[626] SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. XX, p. 341.
[627] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 296; t. V, p. 87, 157, 160.
[628] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 décembre 1672), t. III, p. 138,
édit. G.