considérations qui sont favorables au vote de l'impôt, Barral passa aux
développements des motifs que l'assemblée pouvait faire valoir pour le
refuser, et ce fut dans un langage bien autrement énergique. Sauf les
conclusions, l'assesseur montre, par cette partie de son discours, la
sincérité, la rudesse (sinon l'éloquence) du paysan du Danube.
Le roi a oublié «les tendresses et les avantages» dont sa libéralité
avait voulu gratifier le pays. Lorsqu'en août 1661 l'assemblée accorda le
don gratuit, Sa Majesté déclara que, tant qu'elle jouirait de
l'augmentation de l'impôt du sel, la province serait affranchie de
l'entretien des troupes en quartier d'hiver et soulagée d'une partie des
charges qui résultaient de leur passage; et cependant jamais depuis lors
un plus grand nombre de troupes n'a prolongé son séjour dans la province;
jamais les lieux placés sur les routes où elles passent n'ont été plus
accablés par la nécessité de les loger et de les nourrir. Les populations
en ont été écrasées, et n'ont éprouvé ni soulagement ni repos. La cherté
du sel a détruit les bergeries et le ménage. Les cultivateurs, ne pouvant
acheter du sel pour engraisser les bestiaux, n'en élèvent plus; privées
d'engrais, les terres, sèches et arides, ne produisent presque rien. Le
commerce des suifs, des cuirs est anéanti; les oliviers ont été détruits
par les gelées, et la récolte d'huile a manqué. La profonde misère des
propriétaires leur ôte les moyens de réparer les fermes, d'entretenir
les digues qui s'opposent au ravage des eaux; de sorte que les familles,
et le sol même qui les alimentait, se détruisent de jour en jour. Les
impôts qui ont été mis sur la farine, la viande, le vin, le poisson font
que la plus grande partie des taillables ne peuvent pas suffire au
payement des tailles, tellement que les fermiers des taxes sont
contraints d'abandonner leurs prétentions sur les débiteurs insolvables;
et, forçant les termes des édits, ils dépouillent injustement ceux à qui
il reste encore un peu de bien, et qui craignent de le perdre en frais de
justice, s'ils résistent à leurs injustes concussions. «Enfin il semble
encore qu'on veuille ôter aux particuliers de cette province toutes les
occasions qu'ils avaient de gagner leur vie, les muletiers étant troublés
en la conduite des litières et au louage de leurs mulets pour les porter,
à cause que M. le comte d'Armagnac, grand écuyer de France (madame de
Sévigné en parle souvent sous le nom de M. le Grand[584]), a obtenu le
droit de louer des litières et de les faire porter, à l'exclusion de tous
les habitants de la province. Ceux qui louaient des chevaux sont
interdits, à moins de donner chaque année une somme considérable qui
emporte les profits. Les maîtres de poste et courriers empêchent les
habitants de porter d'un lieu à un autre les lettres, hardes et papiers;
de cette façon, le commerce qui s'entretenait par les amis est détruit.
Les mesures même prises par Sa Majesté pour l'encouragement du commerce,
en affranchissant le port de Marseille, tournent contre le commerce de la
province, qu'elles contribuent encore à appauvrir. Les huiles, les
savons et toutes les denrées que l'on veut exporter à l'étranger de
Toulon et de tous les ports du pays doivent payer un droit forain, dont
Marseille est exempt. Ce qui est expédié de Toulon et des autres ports,
et de l'intérieur pour Marseille, paye le même droit, tandis que les
marchandises peuvent entrer et sortir de Marseille, et ne sont
assujetties à aucun droit; de sorte que tout le commerce se concentre
dans cette ville, et que les étrangers sont favorisés aux dépens des
nationaux.» Telles furent ces remontrances.
[584] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 novembre 1670), t. I, p. 275, édit.
G.--(13 janvier 1672), t. II, p. 346.--MONTPENSIER, _Mémoires_,
t. XLIII, p. 60.--LA FAYETTE, _Mém._, t. LXIV, p. 381.--LOUIS
XIV, _OEuvres_, t. V, p. 131-138 (_Lettres_).--BUSSY, _Lettres_,
t. VI, p. 46.
L'assemblée vota le don gratuit des 500,000 livres, mais à la condition
que Sa Majesté serait suppliée de remédier à tous les abus, et de faire
droit à toutes les réclamations dont l'assesseur avait parlé dans son
discours, plus longuement énumérées et mieux précisées dans le
procès-verbal de la délibération et dans les cahiers. Le lieutenant
général et l'intendant acceptèrent cette délibération, et promirent
d'appuyer de tout leur pouvoir «les très-humbles remontrances de
l'assemblée[585].»
[585] _Abrégé des délibérations prises dans l'assemblée générale
des communautés du pays de Provence_, tenue à Lambesc les mois de
décembre 1672 et janvier 1673, p. 1 à 12, Mss. Dans le recueil de
ces délibérations, que je possède, celles de cette année sont
manuscrites, tandis que celles qui suivent et qui précèdent sont
imprimées. Il est probable que la vigueur des remontrances en
empêcha cette fois l'impression.
Toutes les affaires générales ayant été délibérées dans les trois jours
et dans la journée du 18 décembre, Forbin-Janson, qui voulait se rendre à
Marseille pour y recevoir madame de Sévigné, ajourna l'assemblée jusqu'à
son retour, qui eut lieu le 23 décembre. Ce fut dans la séance de ce jour
que l'assesseur, au nom de M. le comte de Grignan, renouvela la demande
qu'il avait faite l'année dernière pour que des gardes lui fussent
donnés, comme on en donnait au gouverneur. M. le duc de Vendôme,
gouverneur, n'était jamais venu dans la province; il ne le pouvait pas,
puisqu'il servait dans l'armée du roi. Le comte de Grignan en faisait les
fonctions; il était donc juste qu'on lui donnât les moyens de subvenir à
cette dépense. Mais l'assesseur observait que les édits de 1560, de 1635
et de 1639, qui avaient réglé les appointements du gouverneur et du
lieutenant général, s'opposaient à ce que l'assemblée cédât à cette
demande du lieutenant général. «L'édit du 7 juin 1639 fixe définitivement
à 18,000 livres la somme que la province paye tous les ans à monseigneur
le lieutenant du roi. Il n'est donc pas juste de lui accorder aucune
autre somme, encore moins sous le prétexte des gardes, attendu que la
province compte annuellement 15,000 livres pour une compagnie de gardes,
sans qu'elle en retire aucun avantage[586].»
[586] _Abrégé des délibérations, etc._, Mss., p. 14.
Oui; mais il eût été juste d'ôter ces 15,000 livres au duc de Vendôme et
de les donner au comte de Grignan, dont les gardes auraient pu faire un
service utile. C'était au comte de Grignan à proposer cette mesure au
roi, et même à demander que la province fût soulagée du payement annuel
de 36,000 livres qu'elle donnait pour les appointements d'un gouverneur
qui ne se montrait jamais, et ne rendait à la province aucun service;
mais le comte de Grignan eût été mal reçu à la cour s'il en avait agi
ainsi. Ce qui se supprime le moins, ce sont les dépenses inutiles. On
permettait bien au comte de Grignan d'imposer, s'il pouvait y parvenir,
une double taxe sur la province, pour le payement des gardes du
gouverneur, mais non de faire cesser l'abus d'une sinécure dont profitait
un prince du sang. On voulait bien que le comte de Grignan, lieutenant
général, eût toute la puissance et tous les honneurs d'un gouverneur,
afin qu'il pût en remplir les fonctions, pourvu que le prince qui en
était titulaire en pût toucher le salaire; et telle fut la cause des
grandes dépenses du comte de Grignan, que madame de Sévigné déplore si
souvent[587]. Cette haute dignité, dans laquelle l'orgueilleuse madame de
Grignan se complaisait, au lieu de porter à une plus grande élévation
l'illustre maison des Adhémar de Grignan, amena sa décadence et sa ruine.
[587] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 août 1680), t. VII, p. 171 et 172,
édit. G.--(26 octobre et 13 novembre 1689, 26 février 1690), t.
X, p. 56, 87, 245, 274.
Cependant l'assesseur ajouta «que toutes les lois avaient leurs
exceptions, et les règlements leurs limites; et que l'équité voulait
qu'en raison des bons services rendus par M. le comte de Grignan il lui
fût accordé une somme de 5,000 livres, comme témoignage de gratitude,
mais non pour le payement d'une seconde compagnie de gardes.» Ces 5,000
livres furent accordées; et l'assemblée s'occupa ensuite, dans la séance
du 31 janvier 1673, à régler tout ce qui concernait les autres affaires
particulières de la province, qui étaient nombreuses et compliquées.
Lorsque ce travail eut été terminé, l'assesseur exposa une nouvelle
demande du comte de Grignan: c'était de réformer la délibération du 23
décembre en ce qui concernait le payement des gardes et les dépenses du
lieutenant général gouverneur. Le comte de Grignan insistait surtout pour
qu'il lui fût alloué une somme pour les frais du courrier qui portait au
roi les délibérations de l'assemblée. Les frais de ce courrier étaient
assez considérables, parce que celui qu'on envoyait en cette qualité
était un personnage notable, un avocat ou un autre homme de robe, capable
de plaider les intérêts de la province auprès des ministres. Madame de
Sévigné s'était surtout flattée que l'évêque de Marseille ferait accorder
à son gendre une somme plus que suffisante pour cette dépense. Mais,
avant de partir de Lambesc, elle avait su que Forbin-Janson s'opposerait
à cette demande: l'assesseur, qui agissait par ses inspirations, invoqua
les règlements, qui ne permettaient pas de mettre deux fois la même
affaire en délibération, et proposa de passer outre. L'évêque de
Marseille prit la parole, et ôta tout prétexte à la demande du comte de
Grignan en proposant d'envoyer M. de la Barben, premier consul de la
ville d'Aix et procureur du pays, porter le cahier des remontrances de la
province à la cour, où il avait à se rendre pour ses propres affaires. M.
de la Barben offrit non-seulement de faire le voyage à ses dépens, mais,
pendant son séjour à la cour, de prendre soin des affaires de la
province, et de poursuivre les réponses aux remontrances, sans prétendre
jamais à aucun subside ni à aucun frais de vacation. L'offre fut
acceptée; «et monseigneur le comte de Grignan et le seigneur intendant
furent suppliés de donner leurs lettres de faveur, et d'appuyer de leur
protection les poursuites dudit sieur de la Barben; et l'évêque de
Marseille, au nom de l'assemblée, remercia celui-ci du zèle désintéressé
qu'il montrait pour la province.»
L'année précédente, c'était l'évêque de Marseille lui-même, procureur du
clergé, le marquis de Maillane, procureur du pays pour la noblesse, et le
marquis de Soliers, premier consul d'Aix et procureur du pays, qui
s'étaient chargés de porter à la cour le cahier des remontrances de
l'assemblée, et qui en avaient délibéré avec Colbert. L'évêque de
Marseille à son retour, en rendant compte de sa mission, avait déclaré
«qu'il renonçait au payement des vacations ordinaires de 18 livres par
jour, que la province accordait aux personnes de son rang[588].»
[588] _Abrégé des délibérations faites en l'assemblée générale
des communautés du pays de Provence_, p. 6, tenue à Lambesc en
décembre 1670, janvier, février et mars 1671; Aix, chez Charles
David, 1671, in-8º.
Cette fois, dans la séance du 12 janvier, de Rouillé, intendant, lut une
lettre de M. de Pomponne, qui annonçait que Sa Majesté avait approuvé les
délibérations de l'assemblée, et qu'elle donnerait à la province des
marques de la satisfaction qu'elle en avait reçue.
Le roi, en effet, avait lieu d'être satisfait. Il y avait eu quatre
séances solennelles, pour débattre en assemblée générale ce qui avait été
déterminé dans les assemblées particulières des ordres. Ces séances
avaient eu lieu les 17 et 23 décembre, les 3 et 12 janvier[589]; et dès
la première séance, malgré l'amertume des plaintes et la sévérité des
remontrances, l'assemblée avait voté la totalité du don gratuit,
non-seulement sans que personne eût proposé le moindre retranchement,
mais en décidant «que monseigneur comte de Grignan, et le seigneur de
Rouillé, comte de Melay, intendant, seraient suppliés d'écrire au roi la
manière soumise et respectueuse avec laquelle l'assemblée s'est portée
d'accorder à Sa Majesté la somme de 500,000 livres qui lui a été demandée
de sa part, pour lui donner des preuves du zèle et de la fidélité qu'elle
a pour son service, au temps même de sa plus grande nécessité[590].»
[589] _Abrégé des délibérations_, Mss., pour 1672-1673, p. 1, 12,
15, 39.
[590] _Abrégé des délibérations de l'assemblée des communautés du
pays de Provence, tenue à Lambesc dans les mois de décembre 1672
et janvier 1673._ Mss., p. 11.
Ainsi fut terminée définitivement l'assemblée des états et communautés de
Provence. Tout était fini pour M. de Grignan après les trois premiers
jours. Ce qu'il y avait d'important pour lui était l'obtention du don
gratuit et ce qui concernait les finances: le reste regardait
particulièrement l'évêque de Marseille, l'assesseur et les hommes
d'affaires du pays. Il connaissait quel serait le sort des demandes qu'il
renouvelait chaque année, pour prescrire contre l'usage; et il savait que
sa demande pour les frais de courrier, qu'il avait fallu communiquer
d'avance à l'évêque de Marseille, serait rejetée. Il était donc de sa
dignité de ne pas rester plus longtemps à Lambesc. Mais entre la journée
du 19 décembre, où se trouvait terminée la régulière assemblée des
communautés, et celle du 23, où cette assemblée devait tenir ses séances
particulières, viennent se placer le voyage de madame de Sévigné à
Marseille et la réception que lui fit Forbin-Janson. Cet incident est,
pour notre objet, la partie la plus intéressante de la narration du
voyage de madame de Sévigné, parce que c'est celle qui jette le plus de
lumière sur une grande partie de sa correspondance.
Les mêmes motifs qui déterminaient M. de Grignan à quitter Lambesc
agissaient encore plus fortement sur l'esprit de madame de Sévigné, qui
ne s'était déterminée à se rendre dans cette petite ville que pour y
accompagner son gendre. Madame de Sévigné était très-connue et très-aimée
en Provence, où presque tous ceux qui y occupaient de hauts emplois
étaient au nombre de ses amis ou de ses connaissances. Tous les
Provençaux qui avaient eu l'occasion de s'entretenir avec elle à Paris
faisaient, à leur retour en Provence, l'éloge de son esprit, de son
amabilité; on désirait donc vivement la voir. Comme sa passion pour sa
fille était connue, l'on comprit son séjour à Grignan pendant quatre mois
de suite. Mais quand on sut qu'elle était à Aix pour la tenue des états,
elle fut fortement invitée à accompagner à Marseille M. de Grignan, qui
devait, pour les affaires de son gouvernement, se rendre dans cette
ville. Aux instances du comte de Grignan et de toutes les autorités de
Marseille se joignaient les pressantes invitations de Forbin-Janson; mais
madame de Sévigné était mécontente de ce que cet évêque s'était montré
contraire aux intérêts de son gendre, et elle ne voulait pas céder à ses
invitations. Le lendemain du jour de la clôture des délibérations de
l'assemblée (lundi 19 décembre), elle annonça qu'elle retournerait à
Grignan, et fit ses préparatifs de départ. Le jour suivant (mardi 20
décembre)[591], elle était prête à se mettre en route à huit heures du
matin, quand une pluie diluvienne vint fondre sur Lambesc. M. de Grignan
lui représenta le danger qu'elle courait à se hasarder dans de mauvaises
routes; il lui montra combien il était plus facile, même après une
pareille pluie, de faire leur retraite de Lambesc sur Aix et Marseille,
et que cette excursion retarderait seulement de trois ou quatre jours son
retour à Grignan. Madame de Sévigné céda, et écrivit à sa fille sa
lettre datée de Lambesc[592] le mardi matin, 20 décembre: «M. de Grignan,
en robe de chambre d'omelette, m'a parlé sérieusement de la témérité de
mon entreprise... J'ai changé d'avis; j'ai cédé entièrement à ses sages
remontrances... Ainsi, ma fille, coffres qu'on rapporte, mulets qu'on
dételle, filles et laquais qui se sèchent pour avoir seulement traversé
la cour, et messager que l'on vous envoie... Il arrivera à Grignan jeudi
au soir; et moi je partirai bien véritablement quand il plaira au ciel et
à M. de Grignan, qui me gouverne de bonne foi, et comprend toutes les
raisons qui me font désirer passionnément d'être à Grignan.» On voit, par
la suite de cette lettre, qu'elle hésitait encore et qu'elle fait espérer
à sa fille, comme elle l'espérait elle-même, qu'elle retournerait à
Grignan. Cependant elle dit: «Ne m'attendez plus.» Mais une lettre écrite
après l'envoi du messager dut instruire madame de Grignan que sa mère
allait à Marseille; elle y arriva le jour même de son départ (mardi 20
décembre[593]); et le soir, aussitôt son arrivée, l'évêque vint la voir.
Il l'invita à dîner pour le lendemain. Elle accepta; mais comme pendant
son séjour à Aix elle n'avait pu réussir à le faire changer de
détermination, et qu'elle était animée par les plaintes que madame de
Grignan faisait de lui, elle avait écrit une lettre à d'Hacqueville[594],
pour qu'il fît agir madame de la Fayette, Langlade et tous ses amis
contre ce prélat. Elle écrivit aussi à Arnauld d'Andilly pour le
desservir dans l'esprit de Pomponne, à qui elle savait que la lettre
serait communiquée. Cette lettre, où il n'est question que de dévotion,
de prière et de charité (datée du dimanche)[595], contient ces
insinuations peu charitables: «Tout ce que vous saurez entre ci et là,
c'est que, si le prélat qui a le don de gouverner les provinces avait la
conscience aussi délicate que M. de Grignan, il serait un très-bon
évêque; _ma basta_.» Madame de Sévigné n'ignorait pas que M. de Pomponne
avait une haute idée de la capacité de Forbin-Janson; et elle cherchait à
lui nuire dans l'esprit du ministre en insinuant qu'il était sans
conscience et dépourvu des vertus ecclésiastiques, ce qui était
parfaitement faux. Les éditeurs de madame de Sévigné ont cru l'excuser en
disant que l'évêque de Marseille empiétait sur les fonctions de M. de
Grignan comme gouverneur. Ils se trompent: l'évêque de Marseille, comme
un des procureurs du pays, usait de son droit et remplissait un devoir en
s'immisçant dans les affaires de l'administration de la Provence, en
s'opposant aux actes de l'autorité usurpatrice du gouverneur ou de celui
qui le remplaçait; en réclamant, chaque année, contre l'illégalité des
délibérations de l'assemblée des communautés, qui, pour être valides,
auraient dû être confirmées par l'assemblée des états, qu'on ne
réunissait jamais. Il montrait ainsi le courage d'un bon citoyen; et,
lorsqu'il usait de son esprit et de l'influence que lui donnaient son
savoir et ses talents pour se concilier la faveur du roi et de ses
ministres, afin d'être utile à son diocèse et à sa province, il agissait
en politique éclairé et en bon évêque.
[591] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (A Lambesc, 20 décembre 1672, à dix
heures du matin), t. III, p. 131, édit. G.; t. III, p. 61, édit.
M.; t. III, p. 205, édit. Grouvelle, in-12, stéréotype d'Herhan.
[592] _Recueil des lettres de madame_ DE SÉVIGNÉ _à madame de
Grignan, sa fille_; 1734, in-12, t. II, p. 222 (la date y est
entière), édit. 1754, t. II, p. 325.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III,
p. 51, édit., M.; t. III, p. 131, édit. G. (20 décembre 1672).
[593] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (mercredi 21 décembre 1672), t. III, p.
54, édit. M.; t. III, p. 124, édit. G.
[594] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 décembre 1672), t. III, p. 66, édit.
M.; t. III, p. 136, édit. M. Conférez la 3e partie de ces
_Mémoires_, 2e édit., p. 369, chap. XVIII.
[595] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (Aix, 11 décembre 1672), t. III, p. 59,
édit. M.; t. III, p. 130, édit. G.
M. de Grignan était un brave et honnête gentilhomme, qui, durant le cours
de sa longue administration, se fit aimer des Provençaux. La noblesse
surtout lui était dévouée, puisque deux fois elle répondit à son appel,
et s'arma pour la gloire du roi et la défense du pays; mais toute sa vie
il fut joueur et dissipateur, et ne se fit aucun scrupule de ne pas payer
ses dettes[596]. On ne devine pas par quel côté Forbin-Janson, qui a
fourni une si longue, si honorable et si brillante carrière, pourrait
mériter le reproche grave que lui fait madame de Sévigné, de ne pas avoir
une conscience au moins aussi délicate que celle de M. de Grignan. Mais
si Marie de Rabutin-Chantal n'eût point eu toutes les susceptibilités,
tous les travers, toutes les préventions, tous les entraînements de
l'amour maternel, elle n'eût point été madame de Sévigné.
[596] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. XII, p.
59-60.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 octobre 1689), t. X, p. 53, édit.
M. (24 novembre et 8 décembre 1673), t. III, p. 226 et 246, édit.
G.
Forbin-Janson fut un des plus habiles négociateurs, un des plus vertueux
prélats que la France ait possédés. Né pauvre et étant cadet de famille,
il s'éleva successivement du petit prieuré de Laigle à l'évêché de
Marseille. Les preuves qu'il donna alors de sa capacité le firent envoyer
comme ambassadeur en Pologne, et ensuite à Rome. Il fut évêque de
Beauvais, comte et pair de France, puis cardinal et grand aumônier: tout
cela par la seule confiance qu'il inspirait au clergé, aux ministres et
au roi, auquel il résista pourtant avec fermeté quand le monarque, mal
conseillé, voulut s'immiscer dans les affaires ecclésiastiques de son
diocèse. Il y était adoré, surtout des pauvres; il s'y plaisait plus
qu'à la cour, où cependant il se montrait avec la magnificence et les
manières d'un grand seigneur; désintéressé, mais avec mesure; poli avec
bonté, mais avec choix et dignité; naturellement obligeant et d'une
fidélité inébranlable. Quand il mourut dans un âge avancé, il fut
regretté universellement[597]. Son nom, honoré de tous, ne se trouve dans
aucun libelle du temps, et fut respecté par la calomnie. Tel a été
l'homme qui déplaisait tant à madame de Grignan, avec lequel elle eut la
maladresse de se mettre en hostilité malgré les conseils de sa mère[598].
[597] SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. V, p. 22, 110; t. VIII, p. 364;
t. IX, p. 3 et 4; t. X, p. 484, 485-487.
[598] Voyez la 3e partie de ces _Mémoires_, p. 303, chap. XVI.
Cette mère était bien connue à Paris comme à la cour, en Bretagne comme
en Bourgogne, comme en Provence. Personne n'ignorait jusqu'à quel degré
de faiblesse elle s'abandonnait à l'amour maternel. Elle ne s'en cachait
pas; au contraire, elle en fatiguait ses amis; mais, comme elle était
véritablement aimée, et que pour sa fille on n'éprouvait pas le même
sentiment, cette extravagante passion soulevait plutôt la jalousie que la
sympathie, et nuisait à ses sollicitations pour madame de Grignan, au
lieu de lui être utile. Les amis de madame de Sévigné, pour ne pas la
frapper au cœur dans l'endroit le plus sensible, n'avaient donc d'autre
ressource que de dissimuler leurs pensées, lorsqu'ils ne voulaient pas
céder à l'influence que sa fille faisait peser sur eux. Il manquait à
madame de Sévigné, pour ses négociations sur les affaires de Provence, ce
qu'il y a de plus essentiel à tout négociateur: c'est de bien pénétrer,
sous des apparences souvent contraires, les intentions et les
inclinations réelles de ceux avec qui l'on traite; et madame de Sévigné
aurait plus habilement, et avec plus de succès peut-être, atteint le but
de ses sollicitations si elle s'était défiée de ses amis, et si elle
avait eu confiance en ceux qu'elle considérait comme ses ennemis, qui
n'étaient pas les siens, mais ceux de madame de Grignan. Elle admirait
tant sa fille qu'il ne pouvait pas lui entrer dans la pensée qu'elle pût
avoir des ennemis; et en effet on peut dire qu'elle avait plutôt des
adversaires. Tout ce que madame de Sévigné écrivit en cette circonstance
contre l'évêque de Marseille ne nuisit point à ce prélat, et n'altéra
nullement la bonne opinion qu'on avait de lui. On n'ignorait pas que
madame de Sévigné était complétement abusée, et que ses paroles n'étaient
en quelque sorte que les échos de celles de M. de Grignan. C'est ce que
son amie madame de la Fayette cherche à lui insinuer avec autant de
ménagement que de finesse dans sa lettre datée de Paris du 30 décembre,
qu'elle commence ainsi: