Mais Marseille et plusieurs autres villes n'avaient pas pris part à

l'insurrection contre le duc d'Angoulême, parce que celui-ci avait

respecté leurs priviléges, en même temps qu'il attentait à ceux du

parlement et de la ville d'Aix. Il résulta de cette division qu'il y eut

deux partis en Provence, le parti du parlement de Provence et le parti de

la ville de Marseille; le parti de ceux qui s'étaient joints à la révolte

et le parti de ceux qui étaient pour la paix et avaient aidé Mazarin à la

rétablir. Ces derniers étaient en faveur auprès de la cour; les autres,

et surtout le comte de Carces et le premier président Forbin d'Oppède,

étaient en disgrâce. Mais l'ambition et l'orgueil du prince de Condé

donna une tout autre face aux affaires de la Provence, comme à celles de

toute la France. Lorsque Mazarin se décida à faire emprisonner ce prince,

il fut forcé de changer le gouverneur de la Provence, le duc d'Angoulême,

qui, comme cousin germain de Condé, tenait pour lui et était contre le

ministre. Mazarin envoya pour commander à sa place le duc de Mercœur,

qui avait épousé la nièce aînée des Mancini. Le duc d'Angoulême voulut se

maintenir par la force dans son gouvernement[568]. Il y eut conflit entre

le gouverneur destitué et le gouverneur nouvellement nommé. Le président

d'Oppède et le comte de Carces, et avec eux la ville d'Aix, ennemis du

duc d'Angoulême, se déclarèrent pour le duc de Mercœur. La guerre se

fit. Mercœur assiégea et prit Tarascon, Saint-Tropez, et bloqua Toulon.

Les villes de Marseille et d'Arles intervinrent pour pacifier le pays;

mais le duc d'Angoulême, ayant appris que le prince de Condé s'était

retiré en Flandre, profita de l'amnistie, et laissa le champ libre au duc

de Mercœur[569].

[568] MONGLAT, _Mémoires_, t. L, p. 391.

[569] MONGLAT, _Mémoires_, t. L, p. 391.

Les partis cèdent à la nécessité, mais ils subsistent. En Provence, ils

s'étaient aigris par de longues dissensions. Le duc de Mercœur s'appuya

sur le parlement, qui l'avait soutenu, et accorda toute sa confiance au

premier président d'Oppède, qui, de chef du parti des rebelles, était

devenu, par un revirement commun dans les temps de dissensions civiles,

un des soutiens de la cause royale.

Le joug du gouverneur s'appesantit sur la noblesse, qui s'était déclarée

du parti de Condé ou du duc d'Angoulême. Mais le plus désastreux fut que

d'Oppède, pour se venger des Marseillais, détermina le duc de Mercœur à

restreindre les libertés municipales et à s'arroger le droit de nommer

les magistrats de cette ville. Le mécontentement fut extrême,

non-seulement dans Marseille, mais dans toute la Provence; il n'y eut

point de révolte ouverte, mais des oppositions, des désobéissances

continuelles aux ordres de l'autorité.

Ce fut dans le dessein de faire cesser cette espèce d'anarchie et

d'établir en Provence l'autorité souveraine qu'en 1660 Mazarin conduisit

à Aix le jeune roi, dont l'arrivée avait été précédée par six mille

hommes de troupes. Mazarin, comme le duc de Mercœur, s'abandonna aux

conseils du président d'Oppède, et sévit avec violence contre ceux qui

s'étaient montrés les plus rebelles aux ordres de Louis XIV. «Pendant que

l'on fut à Aix, dit MADEMOISELLE dans ses Mémoires, l'on en châtia, l'on

en fit pendre, l'on en envoya aux galères, l'on en exila quelques-uns des

principaux du parlement dans des pays fort éloignés.» Après tous ces

châtiments, l'on chanta le _Te Deum_ pour la paix[570].

[570] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLII, p. 449 et 450.--REBOULET,

_Histoire du règne de Louis XIV_, t. I, p. 524.--HENRI MARTIN,

_Histoire de France_, t. XIV, p. 480.

Marseille fut traitée avec encore plus de rigueur: le roi y entra par une

brèche faite à ses remparts, comme dans une ville conquise. Une des

portes sur laquelle était une image de Henri IV fut abattue, parce que

sur le cadre de ce bas-relief on avait gravé cette inscription, qu'on

trouva séditieuse[571]:

SUB CUJUS IMPERIO SUMMA LIBERTAS.

[571] MONGLAT, _Mémoires_, t. LI, p. 97 et 98.

On fit dresser le plan d'une citadelle à l'entrée du port, pour dominer

la ville.

C'est à Aix que le prince de Condé, après sa rentrée en France, vint se

présenter au roi et faire sa soumission. Il ne resta donc plus de traces

du parti qu'il avait en Provence. Mais ce pays, quoique soumis, n'en

regrettait pas moins ses libertés perdues; et ce fut pour adoucir les

esprits et dissiper autant que possible la haine contre le gouvernement

qu'on fit succéder aux mesures de rigueur une administration bienfaisante

et les formes légales aux décisions arbitraires. On s'abstint, à

l'exemple de Richelieu, de réunir les états; mais les assemblées des

communautés furent exactement convoquées tous les ans. Toutefois, ces

assemblées, lorsqu'on les forçait d'accomplir des actes qui n'étaient pas

de leur compétence, mais de celle des états, avaient bien soin de

rappeler les droits et les prérogatives de ceux-ci. Lorsqu'on leur

demanda de nommer un procureur du pays-joint, elles ne s'y refusèrent

pas; mais dans le procès-verbal de nomination elles insérèrent ces mots:

«Le tout sous le bon plaisir des prochains états[572].» Prochains états

dont la convocation ne se fit jamais.

[572] _Abrégé des délibérations de l'assemblée générale des

communautés du pays de Provence, convoquée à Lambesc_ le 25 août

1668, p. 2.

Cependant le président du parlement, Forbin d'Oppède, qui n'avait plus de

vengeance à exercer et qui rendait justice à tous avec conscience et

impartialité, assurait le maintien de l'autorité par son influence sur le

parlement et sur la ville d'Aix; mais il s'était fait trop d'ennemis à

Marseille, et durant les troubles, pour pouvoir administrer la province.

Forbin-Janson, évêque de Digne, et ensuite évêque de Marseille en 1668,

homme d'une capacité supérieure, se faisait chérir des Marseillais, et

avait dans l'assemblée des communautés, où il était procureur-joint, une

prépondérance qui déterminait les décisions[573].

[573] Voyez ci-dessus la 3e partie de ces _Mémoires_, p. 303-304.

Lorsqu'on nomma un lieutenant général gouverneur, les ministres de Louis

XIV durent se féliciter de voir placer à la tête du gouvernement de cette

province les deux familles les plus notables par l'antiquité de leur

noblesse, par leurs grands domaines, par le nombre des places éminentes

dont elles étaient en possession dans l'Église, dans l'armée, dans la

magistrature. Les familles des Grignan et des Forbin-Janson, si elles

avaient été unies, auraient donné au gouvernement du roi des moyens

puissants pour administrer ce pays et pour effacer tous les souvenirs

fâcheux des révolutions et des crimes des partis. Mais les chefs de ces

deux familles, par la nature de leurs fonctions et des devoirs qu'elles

leur imposaient, par l'origine de leur pouvoir et les causes de leur

influence, ne pouvaient marcher d'accord. Comme hommes privés, ils

pouvaient s'estimer, s'aimer même; mais, comme hommes publics, ils se

trouvaient divisés. En effet, M. de Grignan, obligé d'assurer l'autorité

du roi, de maintenir les usurpations faites sur la liberté du pays et de

le forcer à supporter le poids accablant des impôts, ne pouvait avoir ni

le même ascendant sur les esprits ni la même popularité que

Forbin-Janson, l'évêque de Marseille, qui défendait contre les

prétentions des états les intérêts de cette ville, et cependant appuyait

de son autorité épiscopale et de son crédit les réclamations que les

états renouvelaient en vain chaque année. En apparence opposé à

l'autorité royale, mais dans le fait son partisan et son plus utile

appui; bruyant et hardi quand il fallait faire connaître au roi les abus

de l'administration, les besoins et la détresse de la province; concluant

toujours à l'adoption des demandes du monarque lorsque celui-ci, pour

répondre aux représentations de l'assemblée des communes, exprimait ses

volontés directement et itérativement, mais résistant lorsque ces

demandes étaient transmises de prime abord à cette assemblée par l'organe

du lieutenant général gouverneur, c'est ainsi que l'évêque de Marseille

parvenait à substituer son influence et son autorité à celle du

lieutenant général gouverneur, et se rendait puissant dans le pays et

nécessaire au pouvoir. Par les places qu'occupaient ses parents, le

bailli de Forbin, Forbin-Moquier, marquis d'Oppède, Forbin-Soliers[574],

et aussi par les amis personnels qu'il s'était faits, Forbin-Janson avait

de puissants appuis auprès des ministres; il était bien en cour, où

d'ailleurs il se montrait souvent. M. de Grignan y était appuyé par sa

famille et par madame de Sévigné. Les ministres n'étaient contraires à

aucune des deux familles; mais le conflit continuel que cet antagonisme

occasionnait dans les affaires de Provence produisait une division dans

les conseils du roi; chacun des ministres suivait ses inclinations

personnelles, et subissait les influences de M. de Forbin-Janson ou de M.

de Grignan, ainsi que celles de leurs amis.

[574] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 novembre 1673), t. III, p. 227.

Pomponne, alors à l'apogée de la faveur, était dévoué à madame de

Sévigné. Par madame de Coulanges et les amis et parents des Adhémar,

madame de Sévigné agissait sur Louvois et par conséquent sur le Tellier,

qui inclinait pour Grignan. Cette raison seule eût pu amener Colbert à se

tourner aussi contre ce dernier; mais un puissant motif, et plus digne de

lui, le portait à être favorable à Forbin-Janson. Pour Colbert, qui avait

toujours les yeux ouverts sur la prospérité du commerce de la France,

Marseille était toute la Provence, et ce qui intéressait cette ville

attirait au plus haut point son attention. Il trouvait chez l'évêque de

Marseille tant de lumières, une si grande habileté à manier les esprits

qu'il avait avec raison bien plus de confiance dans cet homme d'Église

que dans un brave et honnête militaire, dissipateur, aimant le jeu, la

musique, ennemi de toute grande contention d'esprit, et qui dans toutes

les affaires se laissait guider par sa femme.

Aussi madame de Sévigné trouve-t-elle toujours Colbert insensible à ses

moyens de persuasion. Son abord la glaçait comme le _vent du nord_,

qu'elle lui donnait pour surnom. D'ailleurs, celle qui était restée

l'amie de Fouquet et de tous ceux de sa famille, dans le malheur qui les

accablait, inspirait nécessairement de la défiance à Colbert, et ne

pouvait lui agréer. Les dispositions de ce ministre envers madame de

Sévigné la contrariaient d'autant plus que c'était principalement de lui

que ressortait la tenue des états et tout ce qu'il y avait de plus

important dans le gouvernement de la Provence. Il n'en était pas de même

pour madame de Sévigné de l'évêque de Marseille, du président d'Oppède,

du bailli de Forbin et de tous les Forbin. Avec ce tact fin dont elle

était douée, elle avait très-bien vu que le succès de son gendre et de sa

fille en Provence tenait à faire cesser la rivalité qui existait entre la

famille des Grignan et celle des Forbin et à l'accord entre M. de Grignan

et l'évêque de Marseille. Elle eut envers celui-ci, lorsqu'il était à

Paris, les plus aimables procédés, et parvint à lui plaire, ainsi qu'à

Forbin d'Oppède et à tous ceux de cette famille. Elle aurait bien voulu

faire entrer madame de Grignan dans cette voie, mais elle ne put y

parvenir. Madame de Grignan, jeune, belle et flattée, qui ne connaissait

ni le pays ni les hommes lorsqu'elle arriva en Provence, fut très-choquée

de voir que l'autorité de l'évêque de Marseille balançait celle d'un

Adhémar gouverneur, dont l'oncle était archevêque d'Arles. Par ses

hauteurs et par ses intrigues, contraires à tout ce que désirait

Forbin-Janson, par son obstination à se refuser à toute concession, elle

se fit un adversaire redoutable d'un homme qui n'aurait pas demandé mieux

que de se servir de son influence pour arriver à ses fins, et se rendre

encore plus utile à la ville de Marseille, dont il était le pasteur. En

vain madame de Sévigné écrivait à sa fille qu'elle était injuste envers

l'évêque; «que rien n'est plus capable d'ôter tous les bons sentiments

que de marquer de la défiance; qu'il suffit souvent d'être soupçonné

comme ennemi pour le devenir[575];» en vain elle l'exhortait «à desserrer

son cœur;» en vain elle lui disait: «_Point d'ennemis_, ma chère enfant!

faites-vous une maxime de cette pensée, qui est aussi chrétienne que

politique; je dis non-seulement _point d'ennemis_, mais _beaucoup

d'amis_[576]:» ce précepte, si bien pratiqué par madame de Sévigné, ne

fut jamais à l'usage de madame de Grignan. Elle mettait si peu de

discernement et tant d'empressement dans ses haines qu'en arrivant en

Provence elle se persuada que le premier président d'Oppède faisait cause

commune avec l'évêque de Marseille, parce qu'il était un Forbin et parce

que la nomination de M. de Grignan lui enlevait l'autorité de gouverneur

de la province, qu'il exerçait au nom du parlement. Mais le président

d'Oppède était depuis longtemps acquis aux volontés du pouvoir. Avant que

son parent Forbin-Janson eût été nommé évêque de Marseille, il avait fait

trop de mal à cette ville pour ne pas se ranger du parti du lieutenant

général; et madame de Grignan, qui d'abord avait résisté à ce sujet aux

assurances de sa mère, fut obligée de reconnaître que d'Oppède, bien loin

de lui être opposé, lui était favorable. Il devint un de ses plus fidèles

amis; et, lorsqu'il mourut (le 14 novembre 1671), elle le regretta

d'autant plus vivement que son influence dans le parlement était

très-utile à M. de Grignan[577].

[575] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 novembre 1671), t. I, p, 276, édit.

G.; t. I, p. 206, édit. M.

[576] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 février 1690), t. X, p. 273, édit.

G.; t. IX, p. 317.

[577] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 novembre 1670, 18, 22 et 25 novembre

1671), t. I, p. 277, édit. G.; t. I, p. 206, édit. M.; t. II, p.

277 et 295, édit. G.; t. II, p. 240 et 251, édit. M.

Depuis la mort du président d'Oppède, madame de Grignan eut plus souvent

à se plaindre de l'évêque de Marseille;[578] et jamais leur mutuelle

aversion n'avait été plus forte qu'à l'époque de l'arrivée de madame de

Sévigné en Provence. Cette inimitié était d'autant plus redoutable que,

de la part de Forbin-Janson, elle se voilait sous les dehors d'une

bienveillance simulée et d'une exquise politesse.

[578] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (Aix, 11 décembre 1672), t. III, p. 59,

édit. M.; t. III, p. 129, édit. G.--_Ibid._ (30 décembre 1672),

t. III. p. 66, édit. M.

Madame de Sévigné, qui n'avait cessé d'entretenir avec l'évêque de

Marseille des relations amicales, espérait profiter de son séjour en

Provence pour faire cesser des divisions dont, à Versailles et à

Saint-Germain, elle avait tant de peine à prévenir les suites.

Une occasion allait se présenter de mettre à l'épreuve l'évêque de

Marseille, et de lui demander la réalisation des promesses et des

protestations d'attachement qu'il n'avait cessé de faire à madame de

Sévigné.

Après trois mois de séjour à Grignan, où elle avait joui délicieusement

de la vue de sa fille, en compagnie de son gendre, de son ami Corbinelli

et de presque toute la famille des Grignan, l'époque de la tenue de

l'assemblée des communautés arriva; et madame de Grignan ne pouvant

suivre son mari d'abord à Aix, et ensuite à Lambesc, ce fut madame de

Sévigné qui dut accompagner M. de Grignan. Les affaires de la Provence

étaient dans un état de crise qui devait donner beaucoup d'inquiétude au

lieutenant général gouverneur. L'année précédente, il avait été obligé

d'écrire à Colbert pour solliciter des lettres de cachet contre les plus

récalcitrants des députés de l'assemblée des communautés, qui

refusaient[579] de voter le don gratuit; et, non-seulement Colbert lui en

avait envoyé dix, mais il lui avait écrit qu'après avoir exilé ces

députés à Grandville, à Saint-Malo, à Cherbourg et à Concarneau il

fallait dissoudre l'assemblée, et se passer d'elle pour la levée de

l'impôt. Nous avons déjà dit comment, par le vote de l'assemblée d'une

somme un peu moindre que celle qui avait été demandée, et par les bons

offices, les démarches et les excellents conseils de madame de Sévigné,

on avait évité de faire usage des lettres de cachet, et d'exaspérer le

parlement et tout le pays[580]. Colbert, en annonçant à M. de Grignan que

le roi acceptait l'offre de 450,000 fr. pour le don gratuit, persistait

pour les mesures de rigueur et l'exil des dix députés; il terminait sa

lettre en disant: «Quant à réunir encore cette assemblée, il n'est pas

probable que le roi s'y décide de longtemps[581].»

[579] _Lettre de M._ DE GRIGNAN _à Colbert_, du 22 décembre 1671,

Biblioth. nationale, Mss., donnée dans l'ouvrage de M. CLÉMENT,

_Histoire de la vie et de l'administration de Colbert_, 1846,

in-8º, p. 382.

[580] Conférez ci-dessus la 3e partie de ces _Mémoires_, p. 443.

[581] _Lettre de_ COLBERT _à M. de Grignan_, du 31 décembre 1671,

citée par M. CLÉMENT, _Histoire de la vie et de l'administration

de Colbert_, 1846, in-8º, p. 352.

M. de Grignan se serait rendu odieux à toute la Provence s'il eût laissé

anéantir les restes de sa liberté; et il est probable que les troubles

qui avaient eu lieu sous le gouvernement du duc d'Angoulême se seraient

renouvelés si on l'avait forcé à lever l'impôt du don gratuit sans qu'il

eût été voté par l'assemblée des communautés.

Il obtint donc que l'avis de Colbert ne serait point suivi, et que les

états communaux seraient rassemblés cette année comme de coutume. Les

lettres de commissions du roi, datées du 10 septembre, lui furent

envoyées pour autoriser la convocation de l'assemblée, qui fut fixée au

mois de décembre.

Lambesc, petite ville, n'est qu'à cinq lieues d'Aix, où résidait le

lieutenant général gouverneur. Madame de Grignan se trouvait trop avancée

dans sa grossesse pour pouvoir se déplacer; elle resta donc à Grignan; et

madame de Sévigné, avec son gendre, se transportèrent à Aix dans le

commencement de décembre. M. de Grignan s'occupa des préparatifs de la

tenue de l'assemblée des communautés, qui devait s'ouvrir le 17 du mois.

Le séjour de madame de Sévigné à Aix et ensuite à Lambesc, pendant la

tenue de l'assemblée des communautés, nous autorise à entrer dans

quelques détails sur ce qui se passa dans cette assemblée, lors même que

ces détails n'auraient pas une grande importance historique, pour

éclairer d'un jour très-vif le mode d'administration des provinces

privilégiées sous le règne de Louis XIV.

On commença par la lecture des règlements contenant des défenses de

faire des dons et gratifications, ordonnant qu'il sera dit une messe tous

les jours au nom du Saint-Esprit, en laquelle tous les députés

assisteront; qu'ils prêteront ès mains de messieurs les commissaires des

états le serment de tenir les propositions secrètes, et de ne pas révéler

ce qui se passerait dans l'assemblée ni les opinions émises; de plus, ils

promettaient de se trouver aux séances aux heures assignées, sous les

peines déterminées par les règlements.

Ceux qui étaient présents comme ayant droit de siéger, d'opiner et de

voter dans cette assemblée étaient, pour le clergé, l'archevêque d'Aix,

les deux évêques nommés procureurs-joints du clergé, et l'évêque de

Marseille: celui-ci était toujours nommé. Pour la noblesse, deux

gentilshommes nommés procureurs-joints de la noblesse, les consuls d'Aix,

procureurs-nés du pays, les députés des trente-sept principales

communautés et leurs syndics, et ceux des vingt vigueries. Arles et

Marseille n'étaient appelées aux assemblées générales de la province que

par honneur et alternativement, et n'y avaient point voix délibérative;

ce qui était juste, puisque ces villes ne contribuaient en rien aux

impositions ordinaires votées par les états, par la raison que leur

territoire appartenait autrefois à des seigneurs particuliers qui ne

reconnaissaient que l'Empire. L'agent et le trésorier général du pays,

les deux greffiers faisaient aussi, de droit, partie de l'assemblée. Le

lieutenant général gouverneur pouvait faire le discours d'ouverture; mais

après il n'entrait plus dans l'assemblée, afin de ne pas gêner les

votes[582]. Ces votes étaient donnés à haute voix.

[582] PIGANIOL DE LA FORCE, _Nouvelle description de la France_,

3e édit., t. V, p. 99; et EXPILLY, le _Dictionnaire des Gaules et

de la France_, au mot _Provence_.

Le roi nommait un commissaire pour présider l'assemblée, et son choix

tombait toujours sur l'intendant de la province. Selon l'usage constant

qui subsista jusqu'à la révolution de 1789, l'assemblée générale des

communautés de Provence, agissant comme les états pour voter le don

gratuit et rédiger ses réclamations ou remontrances, ne devait durer que

trois jours: les affaires qui, pour être traitées dans ces trois jours,

exigeaient de plus longues discussions étaient examinées dans des

assemblées particulières d'un petit nombre de membres, qui n'étaient que

les représentants de l'assemblée générale, les exécuteurs de sa volonté,

et qui ne statuaient que sous son bon plaisir et sauf rectification. Les

jours de la réunion de ces assemblées particulières, qui peuvent être

considérées comme la continuation de l'assemblée générale, étaient

déterminés par le président. Ce président était alors, de droit,

l'archevêque d'Aix, ou son vicaire; mais les fréquentes absences du

cardinal de Grimaldi, alors archevêque d'Aix, avaient forcé de lui donner

un remplaçant, qui était l'évêque de Marseille.

Le crédit dont jouissait Forbin-Janson, comme procureur-adjoint du pays,

lui assurait la principale influence sur l'assemblée des communautés.

D'après les règlements, les députés ne pouvaient rien soumettre à la

délibération sans l'avoir prévenu: il opinait le premier, proposait

toutes les grâces; il présentait à la nomination de l'assemblée ceux qui

devaient remplir les places vacantes dans les offices du pays, et avait

encore beaucoup d'autres prérogatives[583].

[583] PAPON, _Voyage littéraire de Provence_, 1780,

in-12.--PIGANIOL DE LA FORCE, _Nouvelle description de la

France_, 3e édit., 1783, t. V, p. 92-180.--EXPILLY, _Diction. des

Gaules et de la France_, aux mots _Provence_, _Aix_ et

_Marseille_.

L'assemblée s'était ouverte cette année, le 16 décembre 1672, par les

préliminaires d'usage. Dans la séance du 17, de Rouillé, comte de Melay,

intendant de la province, nommé commissaire du roi, demanda aux députés

des trois états qu'une somme de cinq cent mille livres de don gratuit fût

imposée sur tous les contribuables de la province, sans y comprendre les

villes de Marseille et d'Arles, terres adjacentes, cotisées séparément.

Cette somme devait être employée aux armements de mer pendant la présente

année.

L'évêque de Marseille prononça ensuite un discours au nom du pays pour

appuyer la demande du don gratuit; puis un sieur Barral prit la parole en

sa qualité d'_assesseur_, De même que l'intendant était l'homme du roi,

l'assesseur était l'homme de l'assemblée, celui qui devait proposer

toutes les matières en délibération, et diriger les débats; c'était

toujours un des procureurs du pays. Barral exposa que la guerre contre

les Hollandais motivait suffisamment la demande du roi; que cette guerre

était entreprise dans les intérêts de la religion, et que la Provence,

toujours fidèle aux décisions de l'Église et dépositaire d'un si grand

nombre de reliques saintes, était plus intéressée à cette guerre

qu'aucune autre province du royaume. «Il est de l'honneur de la France,

dit-il, de conserver le nombre surprenant de ses conquêtes, ce qui ne

peut se faire qu'à grands frais. Une partie de ce don gratuit doit être

employée à l'entretien des vaisseaux et galères qui défendent nos côtes,

et à purger les mers des pirates et des ennemis du commerce. Par ses

conquêtes le roi a donné le moyen à tous ses sujets de s'enrichir par le

commerce, que les peuples des Pays-Bas ont de tout temps cherché à

accaparer au détriment de cette province.»

Mémoires touchant la vie et les ecrits de Marie de Rabutin-Chantal, (4/6) · 第 17 / 28 段