l'insurrection contre le duc d'Angoulême, parce que celui-ci avait
respecté leurs priviléges, en même temps qu'il attentait à ceux du
parlement et de la ville d'Aix. Il résulta de cette division qu'il y eut
deux partis en Provence, le parti du parlement de Provence et le parti de
la ville de Marseille; le parti de ceux qui s'étaient joints à la révolte
et le parti de ceux qui étaient pour la paix et avaient aidé Mazarin à la
rétablir. Ces derniers étaient en faveur auprès de la cour; les autres,
et surtout le comte de Carces et le premier président Forbin d'Oppède,
étaient en disgrâce. Mais l'ambition et l'orgueil du prince de Condé
donna une tout autre face aux affaires de la Provence, comme à celles de
toute la France. Lorsque Mazarin se décida à faire emprisonner ce prince,
il fut forcé de changer le gouverneur de la Provence, le duc d'Angoulême,
qui, comme cousin germain de Condé, tenait pour lui et était contre le
ministre. Mazarin envoya pour commander à sa place le duc de Mercœur,
qui avait épousé la nièce aînée des Mancini. Le duc d'Angoulême voulut se
maintenir par la force dans son gouvernement[568]. Il y eut conflit entre
le gouverneur destitué et le gouverneur nouvellement nommé. Le président
d'Oppède et le comte de Carces, et avec eux la ville d'Aix, ennemis du
duc d'Angoulême, se déclarèrent pour le duc de Mercœur. La guerre se
fit. Mercœur assiégea et prit Tarascon, Saint-Tropez, et bloqua Toulon.
Les villes de Marseille et d'Arles intervinrent pour pacifier le pays;
mais le duc d'Angoulême, ayant appris que le prince de Condé s'était
retiré en Flandre, profita de l'amnistie, et laissa le champ libre au duc
de Mercœur[569].
[568] MONGLAT, _Mémoires_, t. L, p. 391.
[569] MONGLAT, _Mémoires_, t. L, p. 391.
Les partis cèdent à la nécessité, mais ils subsistent. En Provence, ils
s'étaient aigris par de longues dissensions. Le duc de Mercœur s'appuya
sur le parlement, qui l'avait soutenu, et accorda toute sa confiance au
premier président d'Oppède, qui, de chef du parti des rebelles, était
devenu, par un revirement commun dans les temps de dissensions civiles,
un des soutiens de la cause royale.
Le joug du gouverneur s'appesantit sur la noblesse, qui s'était déclarée
du parti de Condé ou du duc d'Angoulême. Mais le plus désastreux fut que
d'Oppède, pour se venger des Marseillais, détermina le duc de Mercœur à
restreindre les libertés municipales et à s'arroger le droit de nommer
les magistrats de cette ville. Le mécontentement fut extrême,
non-seulement dans Marseille, mais dans toute la Provence; il n'y eut
point de révolte ouverte, mais des oppositions, des désobéissances
continuelles aux ordres de l'autorité.
Ce fut dans le dessein de faire cesser cette espèce d'anarchie et
d'établir en Provence l'autorité souveraine qu'en 1660 Mazarin conduisit
à Aix le jeune roi, dont l'arrivée avait été précédée par six mille
hommes de troupes. Mazarin, comme le duc de Mercœur, s'abandonna aux
conseils du président d'Oppède, et sévit avec violence contre ceux qui
s'étaient montrés les plus rebelles aux ordres de Louis XIV. «Pendant que
l'on fut à Aix, dit MADEMOISELLE dans ses Mémoires, l'on en châtia, l'on
en fit pendre, l'on en envoya aux galères, l'on en exila quelques-uns des
principaux du parlement dans des pays fort éloignés.» Après tous ces
châtiments, l'on chanta le _Te Deum_ pour la paix[570].
[570] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLII, p. 449 et 450.--REBOULET,
_Histoire du règne de Louis XIV_, t. I, p. 524.--HENRI MARTIN,
_Histoire de France_, t. XIV, p. 480.
Marseille fut traitée avec encore plus de rigueur: le roi y entra par une
brèche faite à ses remparts, comme dans une ville conquise. Une des
portes sur laquelle était une image de Henri IV fut abattue, parce que
sur le cadre de ce bas-relief on avait gravé cette inscription, qu'on
trouva séditieuse[571]:
SUB CUJUS IMPERIO SUMMA LIBERTAS.
[571] MONGLAT, _Mémoires_, t. LI, p. 97 et 98.
On fit dresser le plan d'une citadelle à l'entrée du port, pour dominer
la ville.
C'est à Aix que le prince de Condé, après sa rentrée en France, vint se
présenter au roi et faire sa soumission. Il ne resta donc plus de traces
du parti qu'il avait en Provence. Mais ce pays, quoique soumis, n'en
regrettait pas moins ses libertés perdues; et ce fut pour adoucir les
esprits et dissiper autant que possible la haine contre le gouvernement
qu'on fit succéder aux mesures de rigueur une administration bienfaisante
et les formes légales aux décisions arbitraires. On s'abstint, à
l'exemple de Richelieu, de réunir les états; mais les assemblées des
communautés furent exactement convoquées tous les ans. Toutefois, ces
assemblées, lorsqu'on les forçait d'accomplir des actes qui n'étaient pas
de leur compétence, mais de celle des états, avaient bien soin de
rappeler les droits et les prérogatives de ceux-ci. Lorsqu'on leur
demanda de nommer un procureur du pays-joint, elles ne s'y refusèrent
pas; mais dans le procès-verbal de nomination elles insérèrent ces mots:
«Le tout sous le bon plaisir des prochains états[572].» Prochains états
dont la convocation ne se fit jamais.
[572] _Abrégé des délibérations de l'assemblée générale des
communautés du pays de Provence, convoquée à Lambesc_ le 25 août
1668, p. 2.
Cependant le président du parlement, Forbin d'Oppède, qui n'avait plus de
vengeance à exercer et qui rendait justice à tous avec conscience et
impartialité, assurait le maintien de l'autorité par son influence sur le
parlement et sur la ville d'Aix; mais il s'était fait trop d'ennemis à
Marseille, et durant les troubles, pour pouvoir administrer la province.
Forbin-Janson, évêque de Digne, et ensuite évêque de Marseille en 1668,
homme d'une capacité supérieure, se faisait chérir des Marseillais, et
avait dans l'assemblée des communautés, où il était procureur-joint, une
prépondérance qui déterminait les décisions[573].
[573] Voyez ci-dessus la 3e partie de ces _Mémoires_, p. 303-304.
Lorsqu'on nomma un lieutenant général gouverneur, les ministres de Louis
XIV durent se féliciter de voir placer à la tête du gouvernement de cette
province les deux familles les plus notables par l'antiquité de leur
noblesse, par leurs grands domaines, par le nombre des places éminentes
dont elles étaient en possession dans l'Église, dans l'armée, dans la
magistrature. Les familles des Grignan et des Forbin-Janson, si elles
avaient été unies, auraient donné au gouvernement du roi des moyens
puissants pour administrer ce pays et pour effacer tous les souvenirs
fâcheux des révolutions et des crimes des partis. Mais les chefs de ces
deux familles, par la nature de leurs fonctions et des devoirs qu'elles
leur imposaient, par l'origine de leur pouvoir et les causes de leur
influence, ne pouvaient marcher d'accord. Comme hommes privés, ils
pouvaient s'estimer, s'aimer même; mais, comme hommes publics, ils se
trouvaient divisés. En effet, M. de Grignan, obligé d'assurer l'autorité
du roi, de maintenir les usurpations faites sur la liberté du pays et de
le forcer à supporter le poids accablant des impôts, ne pouvait avoir ni
le même ascendant sur les esprits ni la même popularité que
Forbin-Janson, l'évêque de Marseille, qui défendait contre les
prétentions des états les intérêts de cette ville, et cependant appuyait
de son autorité épiscopale et de son crédit les réclamations que les
états renouvelaient en vain chaque année. En apparence opposé à
l'autorité royale, mais dans le fait son partisan et son plus utile
appui; bruyant et hardi quand il fallait faire connaître au roi les abus
de l'administration, les besoins et la détresse de la province; concluant
toujours à l'adoption des demandes du monarque lorsque celui-ci, pour
répondre aux représentations de l'assemblée des communes, exprimait ses
volontés directement et itérativement, mais résistant lorsque ces
demandes étaient transmises de prime abord à cette assemblée par l'organe
du lieutenant général gouverneur, c'est ainsi que l'évêque de Marseille
parvenait à substituer son influence et son autorité à celle du
lieutenant général gouverneur, et se rendait puissant dans le pays et
nécessaire au pouvoir. Par les places qu'occupaient ses parents, le
bailli de Forbin, Forbin-Moquier, marquis d'Oppède, Forbin-Soliers[574],
et aussi par les amis personnels qu'il s'était faits, Forbin-Janson avait
de puissants appuis auprès des ministres; il était bien en cour, où
d'ailleurs il se montrait souvent. M. de Grignan y était appuyé par sa
famille et par madame de Sévigné. Les ministres n'étaient contraires à
aucune des deux familles; mais le conflit continuel que cet antagonisme
occasionnait dans les affaires de Provence produisait une division dans
les conseils du roi; chacun des ministres suivait ses inclinations
personnelles, et subissait les influences de M. de Forbin-Janson ou de M.
de Grignan, ainsi que celles de leurs amis.
[574] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 novembre 1673), t. III, p. 227.
Pomponne, alors à l'apogée de la faveur, était dévoué à madame de
Sévigné. Par madame de Coulanges et les amis et parents des Adhémar,
madame de Sévigné agissait sur Louvois et par conséquent sur le Tellier,
qui inclinait pour Grignan. Cette raison seule eût pu amener Colbert à se
tourner aussi contre ce dernier; mais un puissant motif, et plus digne de
lui, le portait à être favorable à Forbin-Janson. Pour Colbert, qui avait
toujours les yeux ouverts sur la prospérité du commerce de la France,
Marseille était toute la Provence, et ce qui intéressait cette ville
attirait au plus haut point son attention. Il trouvait chez l'évêque de
Marseille tant de lumières, une si grande habileté à manier les esprits
qu'il avait avec raison bien plus de confiance dans cet homme d'Église
que dans un brave et honnête militaire, dissipateur, aimant le jeu, la
musique, ennemi de toute grande contention d'esprit, et qui dans toutes
les affaires se laissait guider par sa femme.
Aussi madame de Sévigné trouve-t-elle toujours Colbert insensible à ses
moyens de persuasion. Son abord la glaçait comme le _vent du nord_,
qu'elle lui donnait pour surnom. D'ailleurs, celle qui était restée
l'amie de Fouquet et de tous ceux de sa famille, dans le malheur qui les
accablait, inspirait nécessairement de la défiance à Colbert, et ne
pouvait lui agréer. Les dispositions de ce ministre envers madame de
Sévigné la contrariaient d'autant plus que c'était principalement de lui
que ressortait la tenue des états et tout ce qu'il y avait de plus
important dans le gouvernement de la Provence. Il n'en était pas de même
pour madame de Sévigné de l'évêque de Marseille, du président d'Oppède,
du bailli de Forbin et de tous les Forbin. Avec ce tact fin dont elle
était douée, elle avait très-bien vu que le succès de son gendre et de sa
fille en Provence tenait à faire cesser la rivalité qui existait entre la
famille des Grignan et celle des Forbin et à l'accord entre M. de Grignan
et l'évêque de Marseille. Elle eut envers celui-ci, lorsqu'il était à
Paris, les plus aimables procédés, et parvint à lui plaire, ainsi qu'à
Forbin d'Oppède et à tous ceux de cette famille. Elle aurait bien voulu
faire entrer madame de Grignan dans cette voie, mais elle ne put y
parvenir. Madame de Grignan, jeune, belle et flattée, qui ne connaissait
ni le pays ni les hommes lorsqu'elle arriva en Provence, fut très-choquée
de voir que l'autorité de l'évêque de Marseille balançait celle d'un
Adhémar gouverneur, dont l'oncle était archevêque d'Arles. Par ses
hauteurs et par ses intrigues, contraires à tout ce que désirait
Forbin-Janson, par son obstination à se refuser à toute concession, elle
se fit un adversaire redoutable d'un homme qui n'aurait pas demandé mieux
que de se servir de son influence pour arriver à ses fins, et se rendre
encore plus utile à la ville de Marseille, dont il était le pasteur. En
vain madame de Sévigné écrivait à sa fille qu'elle était injuste envers
l'évêque; «que rien n'est plus capable d'ôter tous les bons sentiments
que de marquer de la défiance; qu'il suffit souvent d'être soupçonné
comme ennemi pour le devenir[575];» en vain elle l'exhortait «à desserrer
son cœur;» en vain elle lui disait: «_Point d'ennemis_, ma chère enfant!
faites-vous une maxime de cette pensée, qui est aussi chrétienne que
politique; je dis non-seulement _point d'ennemis_, mais _beaucoup
d'amis_[576]:» ce précepte, si bien pratiqué par madame de Sévigné, ne
fut jamais à l'usage de madame de Grignan. Elle mettait si peu de
discernement et tant d'empressement dans ses haines qu'en arrivant en
Provence elle se persuada que le premier président d'Oppède faisait cause
commune avec l'évêque de Marseille, parce qu'il était un Forbin et parce
que la nomination de M. de Grignan lui enlevait l'autorité de gouverneur
de la province, qu'il exerçait au nom du parlement. Mais le président
d'Oppède était depuis longtemps acquis aux volontés du pouvoir. Avant que
son parent Forbin-Janson eût été nommé évêque de Marseille, il avait fait
trop de mal à cette ville pour ne pas se ranger du parti du lieutenant
général; et madame de Grignan, qui d'abord avait résisté à ce sujet aux
assurances de sa mère, fut obligée de reconnaître que d'Oppède, bien loin
de lui être opposé, lui était favorable. Il devint un de ses plus fidèles
amis; et, lorsqu'il mourut (le 14 novembre 1671), elle le regretta
d'autant plus vivement que son influence dans le parlement était
très-utile à M. de Grignan[577].
[575] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 novembre 1671), t. I, p, 276, édit.
G.; t. I, p. 206, édit. M.
[576] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 février 1690), t. X, p. 273, édit.
G.; t. IX, p. 317.
[577] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 novembre 1670, 18, 22 et 25 novembre
1671), t. I, p. 277, édit. G.; t. I, p. 206, édit. M.; t. II, p.
277 et 295, édit. G.; t. II, p. 240 et 251, édit. M.
Depuis la mort du président d'Oppède, madame de Grignan eut plus souvent
à se plaindre de l'évêque de Marseille;[578] et jamais leur mutuelle
aversion n'avait été plus forte qu'à l'époque de l'arrivée de madame de
Sévigné en Provence. Cette inimitié était d'autant plus redoutable que,
de la part de Forbin-Janson, elle se voilait sous les dehors d'une
bienveillance simulée et d'une exquise politesse.
[578] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (Aix, 11 décembre 1672), t. III, p. 59,
édit. M.; t. III, p. 129, édit. G.--_Ibid._ (30 décembre 1672),
t. III. p. 66, édit. M.
Madame de Sévigné, qui n'avait cessé d'entretenir avec l'évêque de
Marseille des relations amicales, espérait profiter de son séjour en
Provence pour faire cesser des divisions dont, à Versailles et à
Saint-Germain, elle avait tant de peine à prévenir les suites.
Une occasion allait se présenter de mettre à l'épreuve l'évêque de
Marseille, et de lui demander la réalisation des promesses et des
protestations d'attachement qu'il n'avait cessé de faire à madame de
Sévigné.
Après trois mois de séjour à Grignan, où elle avait joui délicieusement
de la vue de sa fille, en compagnie de son gendre, de son ami Corbinelli
et de presque toute la famille des Grignan, l'époque de la tenue de
l'assemblée des communautés arriva; et madame de Grignan ne pouvant
suivre son mari d'abord à Aix, et ensuite à Lambesc, ce fut madame de
Sévigné qui dut accompagner M. de Grignan. Les affaires de la Provence
étaient dans un état de crise qui devait donner beaucoup d'inquiétude au
lieutenant général gouverneur. L'année précédente, il avait été obligé
d'écrire à Colbert pour solliciter des lettres de cachet contre les plus
récalcitrants des députés de l'assemblée des communautés, qui
refusaient[579] de voter le don gratuit; et, non-seulement Colbert lui en
avait envoyé dix, mais il lui avait écrit qu'après avoir exilé ces
députés à Grandville, à Saint-Malo, à Cherbourg et à Concarneau il
fallait dissoudre l'assemblée, et se passer d'elle pour la levée de
l'impôt. Nous avons déjà dit comment, par le vote de l'assemblée d'une
somme un peu moindre que celle qui avait été demandée, et par les bons
offices, les démarches et les excellents conseils de madame de Sévigné,
on avait évité de faire usage des lettres de cachet, et d'exaspérer le
parlement et tout le pays[580]. Colbert, en annonçant à M. de Grignan que
le roi acceptait l'offre de 450,000 fr. pour le don gratuit, persistait
pour les mesures de rigueur et l'exil des dix députés; il terminait sa
lettre en disant: «Quant à réunir encore cette assemblée, il n'est pas
probable que le roi s'y décide de longtemps[581].»
[579] _Lettre de M._ DE GRIGNAN _à Colbert_, du 22 décembre 1671,
Biblioth. nationale, Mss., donnée dans l'ouvrage de M. CLÉMENT,
_Histoire de la vie et de l'administration de Colbert_, 1846,
in-8º, p. 382.
[580] Conférez ci-dessus la 3e partie de ces _Mémoires_, p. 443.
[581] _Lettre de_ COLBERT _à M. de Grignan_, du 31 décembre 1671,
citée par M. CLÉMENT, _Histoire de la vie et de l'administration
de Colbert_, 1846, in-8º, p. 352.
M. de Grignan se serait rendu odieux à toute la Provence s'il eût laissé
anéantir les restes de sa liberté; et il est probable que les troubles
qui avaient eu lieu sous le gouvernement du duc d'Angoulême se seraient
renouvelés si on l'avait forcé à lever l'impôt du don gratuit sans qu'il
eût été voté par l'assemblée des communautés.
Il obtint donc que l'avis de Colbert ne serait point suivi, et que les
états communaux seraient rassemblés cette année comme de coutume. Les
lettres de commissions du roi, datées du 10 septembre, lui furent
envoyées pour autoriser la convocation de l'assemblée, qui fut fixée au
mois de décembre.
Lambesc, petite ville, n'est qu'à cinq lieues d'Aix, où résidait le
lieutenant général gouverneur. Madame de Grignan se trouvait trop avancée
dans sa grossesse pour pouvoir se déplacer; elle resta donc à Grignan; et
madame de Sévigné, avec son gendre, se transportèrent à Aix dans le
commencement de décembre. M. de Grignan s'occupa des préparatifs de la
tenue de l'assemblée des communautés, qui devait s'ouvrir le 17 du mois.
Le séjour de madame de Sévigné à Aix et ensuite à Lambesc, pendant la
tenue de l'assemblée des communautés, nous autorise à entrer dans
quelques détails sur ce qui se passa dans cette assemblée, lors même que
ces détails n'auraient pas une grande importance historique, pour
éclairer d'un jour très-vif le mode d'administration des provinces
privilégiées sous le règne de Louis XIV.
On commença par la lecture des règlements contenant des défenses de
faire des dons et gratifications, ordonnant qu'il sera dit une messe tous
les jours au nom du Saint-Esprit, en laquelle tous les députés
assisteront; qu'ils prêteront ès mains de messieurs les commissaires des
états le serment de tenir les propositions secrètes, et de ne pas révéler
ce qui se passerait dans l'assemblée ni les opinions émises; de plus, ils
promettaient de se trouver aux séances aux heures assignées, sous les
peines déterminées par les règlements.
Ceux qui étaient présents comme ayant droit de siéger, d'opiner et de
voter dans cette assemblée étaient, pour le clergé, l'archevêque d'Aix,
les deux évêques nommés procureurs-joints du clergé, et l'évêque de
Marseille: celui-ci était toujours nommé. Pour la noblesse, deux
gentilshommes nommés procureurs-joints de la noblesse, les consuls d'Aix,
procureurs-nés du pays, les députés des trente-sept principales
communautés et leurs syndics, et ceux des vingt vigueries. Arles et
Marseille n'étaient appelées aux assemblées générales de la province que
par honneur et alternativement, et n'y avaient point voix délibérative;
ce qui était juste, puisque ces villes ne contribuaient en rien aux
impositions ordinaires votées par les états, par la raison que leur
territoire appartenait autrefois à des seigneurs particuliers qui ne
reconnaissaient que l'Empire. L'agent et le trésorier général du pays,
les deux greffiers faisaient aussi, de droit, partie de l'assemblée. Le
lieutenant général gouverneur pouvait faire le discours d'ouverture; mais
après il n'entrait plus dans l'assemblée, afin de ne pas gêner les
votes[582]. Ces votes étaient donnés à haute voix.
[582] PIGANIOL DE LA FORCE, _Nouvelle description de la France_,
3e édit., t. V, p. 99; et EXPILLY, le _Dictionnaire des Gaules et
de la France_, au mot _Provence_.
Le roi nommait un commissaire pour présider l'assemblée, et son choix
tombait toujours sur l'intendant de la province. Selon l'usage constant
qui subsista jusqu'à la révolution de 1789, l'assemblée générale des
communautés de Provence, agissant comme les états pour voter le don
gratuit et rédiger ses réclamations ou remontrances, ne devait durer que
trois jours: les affaires qui, pour être traitées dans ces trois jours,
exigeaient de plus longues discussions étaient examinées dans des
assemblées particulières d'un petit nombre de membres, qui n'étaient que
les représentants de l'assemblée générale, les exécuteurs de sa volonté,
et qui ne statuaient que sous son bon plaisir et sauf rectification. Les
jours de la réunion de ces assemblées particulières, qui peuvent être
considérées comme la continuation de l'assemblée générale, étaient
déterminés par le président. Ce président était alors, de droit,
l'archevêque d'Aix, ou son vicaire; mais les fréquentes absences du
cardinal de Grimaldi, alors archevêque d'Aix, avaient forcé de lui donner
un remplaçant, qui était l'évêque de Marseille.
Le crédit dont jouissait Forbin-Janson, comme procureur-adjoint du pays,
lui assurait la principale influence sur l'assemblée des communautés.
D'après les règlements, les députés ne pouvaient rien soumettre à la
délibération sans l'avoir prévenu: il opinait le premier, proposait
toutes les grâces; il présentait à la nomination de l'assemblée ceux qui
devaient remplir les places vacantes dans les offices du pays, et avait
encore beaucoup d'autres prérogatives[583].
[583] PAPON, _Voyage littéraire de Provence_, 1780,
in-12.--PIGANIOL DE LA FORCE, _Nouvelle description de la
France_, 3e édit., 1783, t. V, p. 92-180.--EXPILLY, _Diction. des
Gaules et de la France_, aux mots _Provence_, _Aix_ et
_Marseille_.
L'assemblée s'était ouverte cette année, le 16 décembre 1672, par les
préliminaires d'usage. Dans la séance du 17, de Rouillé, comte de Melay,
intendant de la province, nommé commissaire du roi, demanda aux députés
des trois états qu'une somme de cinq cent mille livres de don gratuit fût
imposée sur tous les contribuables de la province, sans y comprendre les
villes de Marseille et d'Arles, terres adjacentes, cotisées séparément.
Cette somme devait être employée aux armements de mer pendant la présente
année.
L'évêque de Marseille prononça ensuite un discours au nom du pays pour
appuyer la demande du don gratuit; puis un sieur Barral prit la parole en
sa qualité d'_assesseur_, De même que l'intendant était l'homme du roi,
l'assesseur était l'homme de l'assemblée, celui qui devait proposer
toutes les matières en délibération, et diriger les débats; c'était
toujours un des procureurs du pays. Barral exposa que la guerre contre
les Hollandais motivait suffisamment la demande du roi; que cette guerre
était entreprise dans les intérêts de la religion, et que la Provence,
toujours fidèle aux décisions de l'Église et dépositaire d'un si grand
nombre de reliques saintes, était plus intéressée à cette guerre
qu'aucune autre province du royaume. «Il est de l'honneur de la France,
dit-il, de conserver le nombre surprenant de ses conquêtes, ce qui ne
peut se faire qu'à grands frais. Une partie de ce don gratuit doit être
employée à l'entretien des vaisseaux et galères qui défendent nos côtes,
et à purger les mers des pirates et des ennemis du commerce. Par ses
conquêtes le roi a donné le moyen à tous ses sujets de s'enrichir par le
commerce, que les peuples des Pays-Bas ont de tout temps cherché à
accaparer au détriment de cette province.»