385.--_Histoire amoureuse des Gaules_, 1754, in-12, t. V, p. 106
et 175.
Cependant le secret des amours de la duchesse d'Aumont fut assez connu
pour fournir, quand elle vivait, le sujet d'un de ces romans où l'auteur,
comme Bussy dans son libelle, montre une trop grande connaissance des
noms, des qualités, des caractères et de l'âge des personnages qu'il met
en scène pour que les faits principaux qu'il leur attribue ne soient pas
le résultat de ce qui se disait, à tort ou à raison, à la cour et dans le
grand monde. Nous avons encore une autre preuve de la vérité des
assertions du romancier: c'est que lorsque parurent les Caractères de la
Bruyère, toutes les clefs écrites et mises en marge de ce livre par les
personnes du temps portaient le nom de la duchesse d'Aumont auprès des
caractères qui peignent les femmes à la fois galantes et dévotes[546].
[546] LA BRUYÈRE, _Des femmes_, nos 35, 43, 46; t. I, p. 204,
207, 209; t. II, p. 672, 673, 674, 689, édit. 1845, in-8º.
Les faits énoncés sous la forme d'un roman acquièrent une valeur
historique lorsqu'ils ont été sérieusement avancés par des personnes
placées de manière à en être bien informées. Or, dans les libelles
diffamatoires du genre des _Amours des Gaules_, publiés en Hollande du
vivant de la duchesse d'Aumont, dans les chansons du temps et dans les
notes historiques de ces chansons, les deux derniers amants qu'on lui
prête sont précisément ceux que nomme madame de Coulanges: Caderousse et
l'archevêque de Reims[547]; et ils dépeignent ce dernier comme ayant un
embonpoint remarquable. Cet archevêque, dans tous ces libelles, ne se
trouve mêlé à aucune autre intrigue de ce genre: la séduction de la
duchesse d'Aumont est le seul méfait qu'on lui attribue; ce qui prouve
que ces auteurs ont écrit avant les préférences marquées qu'il eut pour
la marquise de Créquy, sa nièce, fille de Madeleine le Tellier et du duc
d'Aumont[548]. Par la même raison, ils n'ont pu ajouter la belle-fille à
la belle-mère dans la scandaleuse histoire du _gros cousin_ de madame de
Coulanges. Ce surnom de _gros cousin_ était au moins aussi applicable à
l'archevêque de Reims qu'à son frère le ministre Louvois. Si dans les
répertoires des intrigues de l'époque il n'est pas fait mention de
Villeroi, c'est que, relativement à lui, le secret de cette liaison, par
suite de la sévérité du roi, aura été mieux gardé.
[547] _Chansons historiques_, t. VII, p. 87, Mss. de la Biblioth.
royale, collection Maurepas.
[548] _La France galante, ou Histoire amoureuse de la cour_,
nouvelle édition, augmentée de pièces curieuses; Cologne, chez
Pierre Marteau, p. 295 à 385, 394, 414 et 415. Voir le recueil
intitulé _Histoire amoureuse des Gaules, par_ BUSSY-RABUTIN;
1754, in-12, t. V, p. 79, 172, 174, 216.
La duchesse d'Aumont fut mariée à l'âge de dix-neuf ans. Villeroi en
avait vingt-neuf et elle vingt-deux[549] lorsqu'il en fut épris; mais ils
se connaissaient dès leur première jeunesse. Sous le nom de mademoiselle
de Toucy, qu'elle portait alors, la duchesse d'Aumont, à l'âge de treize
ans, avait, ainsi que le duc de Villeroi, et en compagnie de mademoiselle
de Sévigné, figuré dans les _ballets_ dansés par le roi. Lorsque
mademoiselle de Toucy parut sur ce dangereux théâtre en 1666, âgée de
seize ans, dans le _ballet_ des _Muses_ (Molière y figura, personnifiant
la Comédie), elle représentait avec Villeroi une scène de bergère avec
son berger[550]. Ces souvenirs de jeunesse ont pu contribuer, quelques
années après, à l'attrait qui les unit. Il est probable que la duchesse
d'Aumont sacrifia Caderousse à Villeroi[551]; peut-être le marquis de
Biran (depuis duc de Roquelaure) succéda-t-il à Caderousse, comme le
disent les libellistes. Villeroi ne crut pas qu'elle le trahissait pour
l'archevêque de Reims. Mais madame de Coulanges, qui connaissait bien son
_gros cousin_ et de quoi il était capable, pensait tout différemment; et,
comme de fréquents et solitaires entretiens avec un archevêque qui
affectait de prendre parti pour les jansénistes contre les jésuites[552]
n'avaient rien qui pût porter ombrage, madame de Coulanges ne connaissait
aucun moyen de dessiller les yeux de Villeroi. Son amour paraissait
devoir durer longtemps, et madame de Sévigné s'en étonne. Elle n'y voit
de remède que par la comtesse de Soissons, habile, quand la fantaisie lui
en prenait, à ressaisir ses jeunes amants trop longtemps écartés d'elle
et à semer la division entre eux et ses rivales.
[549] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. IX, p. 142 et
143.--BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 124 et 129.
[550] BENSERADE, _OEuvres_, 1697, in-12, t. II., p. 364.--_État
de la France_, 1677, p. 78.--SAINT-SIMON, _Mémoires_. Conférez
BUSSY, LETTRES, t. V, p. 124 et 129. Voyez MONMERQUÉ, _Lettres de
Sévigné_, t. IV, p. 151, note.--_La France galante_, édit. 1695,
in-12, p. 287, 290.--BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 125 et 129.
[551] _La France galante_, 1695, in-12, p. 348, 414,
415.--_Histoire amoureuse des Gaules_, 1654, in-12, t. V, p. 79,
166, 173, 174, 218, et _madame_ DE COULANGES, dans SÉVIGNÉ,
_Lettres_ (20 mars 1673), t. III, p. 149, édit. G.; t. III, p.
53, édit. M.
[552] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, chap. VII, t. II, p.
84.
Comme la duchesse d'Aumont avait beaucoup d'embonpoint[553] et peu
d'esprit, madame de Sévigné écrivait à sa fille: «Je ne puis comprendre
la nouvelle passion du _charmant_; je ne me représente pas qu'on puisse
parler de deux choses avec cette matérielle Chimène. On dit que son mari
lui défend toute autre société que celle de madame d'Armagnac. Je suis
comme vous, mon enfant; je crois toujours voir la vieille _Médée_, avec
sa baguette, faire fuir, quand elle voudra, tous ces vains fantômes
matériels[554].»
[553] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. IX, p. 142: «La
duchesse douairière d'Aumont mourut; c'était une grande et grosse
femme.»
[554] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 décembre 1675), t. IV, p. 281, édit.
G.; t. IV, p. 154, édit. M.
La défense faite à _Alcine_ prouve que le duc d'Aumont avait des soupçons
sur sa femme. La duchesse d'Armagnac, amie de M. et de madame de
Coulanges, était une précieuse sévère et d'une réputation intacte. Cette
défense prouve encore que la liaison de Villeroi et de la duchesse
d'Aumont fut tenue secrète, et que le duc d'Aumont était loin de la
soupçonner. La duchesse d'Armagnac, sœur du maréchal de Villeroi, était
la tante du marquis de Villeroi, qui avait, par cette parenté, de faciles
occasions de voir plus souvent son _Alcine_[555].
[555] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. VI, p.
75.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 janvier 1695), t. XI, p. 124, édit.
G.; t. X, p. 50, édit. M.
Ce qui peut avoir servi à donner le change à l'opinion, c'est qu'il
paraît qu'à cette époque le marquis de Villequier, fils unique du duc
d'Aumont, revenu des voyages entrepris pour achever son éducation,
aurait, par le moyen d'une femme de chambre, acquis la preuve du commerce
de son oncle l'archevêque avec la duchesse d'Aumont: mais l'inconduite de
Villequier et la haine[556] qu'on lui connaissait pour sa belle-mère la
défendirent contre les imprudentes révélations de ce jeune étourdi. Elles
ne firent tort qu'à lui-même, et lui attirèrent le blâme de Louis XIV.
Villeroi refusa d'y croire. C'est ce qui fit dire à madame de Coulanges
que «rien ne pouvait lui dessiller les yeux.»
[556] _La France galante, ou Histoire amoureuse de la cour_;
Cologne, chez Pierre Marteau, 1695, in-12, p. 416 et
417.--_Histoire amoureuse des Gaules_, édit. 1754, t. V, p. 213
et suiv.
Madame de Sévigné et madame de Grignan ne se trompaient pas dans leurs
prévisions sur la comtesse de Soissons. La baguette de la vieille _Médée_
(c'est ainsi qu'elles la désignaient) exerça sa magique et salutaire
influence sur l'amant abusé de la trompeuse _Alcine_. Au lieu de
s'absorber tout entier dans un seul amour, Villeroi redevint aimable pour
toutes les femmes qui, par leur esprit, les agréments de leurs personnes,
lui semblaient dignes de ses soins; et, en cherchant à plaire à toutes,
il mérita de nouveau pour toutes le surnom de _charmant_, que lui avait
donné madame de Coulanges. Vardes, qui avait été le rival de Villeroi
auprès de la comtesse de Soissons et de beaucoup d'autres; Vardes, son
maître dans la carrière de la galanterie, au lieu de s'abandonner dans
son exil à la tristesse et au découragement, cherchait à se distraire par
ses triomphes en province sur des beautés qui valaient bien celles de la
cour. A cette époque, les femmes du grand monde les moins capables de
faiblesse s'intéressaient aux aventures de ces séducteurs célèbres, comme
elles s'intéressent aujourd'hui à la lecture d'un roman.
La destinée que l'état social imposait en France aux filles de grande
naissance explique l'indulgence générale pour les fautes que l'amour leur
faisait commettre. Comme tout était sacrifié à la perpétuité des familles
et à leur élévation, les filles n'étaient considérées que comme des
moyens d'alliance entre ceux que l'intérêt rapprochait. Le devoir le plus
impérieux de ces jeunes innocentes était de se soumettre aux volontés de
leurs parents pour le choix d'un époux; ou, si on ne les mariait pas, de
se laisser mettre en religion, c'est-à-dire de se condamner à la
réclusion du cloître. Celles qui étaient malheureuses avec leurs maris
protestaient parfois ouvertement contre la tyrannie sociale par le
scandale de leur conduite, et rendaient presque respectables les femmes
qui, dans le vice, conservaient les apparences de la vertu. On attribuait
leurs égarements passagers à la violence d'un sentiment avec lequel on se
savait gré de sympathiser.
Ainsi on sut à Paris que Vardes avait séduit mademoiselle de Toiras, la
fille du gouverneur de Montpellier; et, d'après le récit de cet amour et
de sa fin, on en forma une espèce de drame attendrissant, que l'on se
plaisait à jouer en société. Madame de Sévigné écrivit alors à sa
fille[557]: «Madame de Coulanges et M. de Barillon jouèrent hier la scène
de Vardes et de mademoiselle de Toiras. Nous avions tous envie de
pleurer: ils se surpassèrent eux-mêmes.» L'éloge de la grande actrice,
la Champmêlé, suit immédiatement l'éloge de Barillon comme acteur; et
cependant Barillon était un personnage important, qui devait partir trois
semaines après pour l'Angleterre, où il fut nommé ambassadeur[558].
Peut-être parut-il propre à cet emploi parce qu'il jouait bien la comédie
et qu'il réussissait auprès des femmes.
[557] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 mars et 1er avril 1672), t. II, p.
443 et 446, édit. G.--_Ibid._, t. II, p. 374, 376, édit.
M.--_Ibid._ (28 juin 1671), t. II, p. 93, édit. M.; et t. II, p.
113, édit. G.
[558] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 avril 1672), t. II, p. 467, édit.
G.--_Ibid._, t. II, p. 394, édit M.
Madame de Coulanges termine sa première lettre de Lyon à madame de
Sévigné en lui apprenant que l'on dit à Paris que Vardes et Villeroi se
sont rencontrés; puis elle termine par ces mots: «Devinez où?» Madame de
Sévigné n'avait pas de peine à deviner que c'était chez madame de
Coulanges. Cette nouvelle était fausse; mais elle était vraisemblable et
pouvait avoir acquis quelque crédit, parce qu'on savait que Vardes et
Villeroi avaient toujours recherché la société de madame de Coulanges.
Elle se montrait alors très-occupée de ce dernier. Elle annonce à madame
de Sévigné que Villeroi se propose de l'aller voir à Grignan avec le
comte de Rochebonne; mais en même temps elle ne souhaite pas qu'il
l'accompagne, et elle indique le motif de cette répulsion: «J'ai peur,
lui écrit-elle, que vous ne traitiez mal notre gouverneur; vos manières
m'ont toujours paru différentes de celles de madame de Salus[559].»
[559] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er août 1672), t. III, p. 112 et 114,
édit. G.; t. III, p. 46, édit. M.
Madame de Sévigné avait une raison grave pour ne pas désirer la visite de
Villeroi. Ce séducteur de femmes avait, par ses assiduités auprès de sa
fille, avant qu'elle fût madame de Grignan, donné occasion à la calomnie
de s'exercer par de malins vaudevilles[560].
[560] Conférez le _Recueil de chansons, vaudevilles, épigrammes,
épitaphes et autres pièces satiriques, historiques, avec des
remarques curieuses_, Mss. de la Biblot. royale, t. III, depuis
1666 jusqu'à 1672.
Ni Villeroi ni même madame de Coulanges ne vinrent à Grignan. Madame de
Coulanges quitta Lyon le 1er novembre, pour s'en retourner à Paris,
exprimant à madame de Sévigné le regret de s'éloigner d'elle, et disant à
Corbinelli, qui de Grignan lui avait écrit qu'il voulait être _son
confident_: «Venez vous faire refuser à Paris[561].»
[561] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 octobre 1672), t. III, p. 123, édit.
G.--_Ibid._, t. III, p. 53.
CHAPITRE IX.
1673.
Séjour de madame de Sévigné et de sa fille à Grignan.--La présence
de madame de Sévigné en Provence a un intérêt politique.--Pourquoi
la Provence était difficile à administrer.--Révolte de cette
province sous Louis XIV.--Puissance des états, des parlements, des
magistrats municipaux restreinte par la création des intendants.--En
1639, on substitue l'assemblée des communautés à l'assemblée des
états.--Le parlement de Provence s'unit à celui de Paris pendant la
Fronde.--Le comte d'Alais est gouverneur, ensuite le duc de
Mercœur.--Mazarin conduit le roi à Aix en 1660.--Mesures de
rigueur.--Mesures plus douces.--Influence de Forbin-Janson dans
l'assemblée des communautés, dans la ville d'Aix sur le clergé, le
parlement.--Il s'établit une rivalité entre les deux familles les
plus notables de la province, celle de Forbin-Janson, évêque de
Marseille, celle de Grignan, lieutenant général gouverneur.--Quels
étaient à la cour les appuis de l'une et de l'autre.--Madame de
Grignan se met en hostilité avec Forbin-Janson malgré les conseils
de sa mère.--Pourquoi le premier président Forbin d'Oppède ne
lui était pas contraire.--Elle reste à Grignan à cause de sa
grossesse; madame de Sévigné se rend à Aix et ensuite à Lambesc
avec M. de Grignan.--Ouverture de l'assemblée des communautés.--Leur
composition.--Discours de l'assesseur.--Vigueur des remontrances.--Le
don gratuit est accordé.--On refuse au lieutenant général gouverneur
l'entretien de ses gardes.--Cinq mille francs lui sont donnés
à titre de gratification.--On lui refuse de l'indemniser pour les
frais du courrier qui doit porter les cahiers de l'assemblée.--De
la Barben offre de les porter en cour à ses frais.--On
accepte.--L'évêque de Marseille, l'année précédente, avait porté
gratuitement ces cahiers, et discuté avec Colbert.--L'assemblée
ne tenait que trois jours pour les affaires générales.--Madame
de Grignan et madame de Sévigné quittent Lambesc pour aller visiter
Marseille.--Madame de Sévigné est désirée à Marseille.--Elle
est mécontente de Forbin-Janson.--Ce prélat, évêque de Marseille,
justifié.--Madame de Sévigné écrit à Arnauld d'Andilly, avec
l'intention de le déprécier dans l'esprit de Pomponne.--Comparaison
de l'évêque de Marseille et de M. de Grignan.--Talents et
capacités de l'évêque de Marseille.--Il devient successivement
évêque de Beauvais, cardinal, grand aumônier.--Son portrait et
son beau caractère.--Comment il reçoit madame de Sévigné
à Marseille.--Il l'accompagne partout, lui donne des dîners et des
fêtes.--Elle lui fait de vive voix d'injustes reproches.--Elle est
ingrate à son égard.--Elle est enchantée de Marseille.--Après trois
jours de voyage, elle retourne à Grignan.--Couches malheureuses de
madame de Grignan.--Madame de Sévigné et sa fille reviennent à Aix,
et y séjournent.
Le besoin de faire cesser le déchirement de cœur qu'elle éprouvait
lorsqu'elle était séparée de sa fille chérie, le désir de jouir de sa
société, de lui épargner des fatigues pendant sa grossesse, de l'assister
dans ses couches avaient été les seuls motifs du long voyage que madame
de Sévigné venait d'achever[562]. Mais l'état des affaires, la division
qui régnait entre deux familles rivales donnaient à son arrivée en
Provence et au séjour qu'elle devait y faire une assez grande importance
politique. Sa présence dans ce pays semblait être le signal d'un accord
que, dans l'intérêt public, les uns désiraient, et que les autres
redoutaient.
[562] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 et 27 juillet 1673), t. III, p. 164
et 168, édit. G.; t. III, p. 80 et 94, édit. M.--(11 septembre
1672), t. III, p. 120, édit. G.; t. III, p. 51, édit. M. Lettre
de madame de Coulanges: «Le bruit court que vous ne travaillez
pas à patrons, etc.»
De tous les pays qui, par des traités, des alliances, la ruine des grands
feudataires, avaient été annexés plutôt qu'incorporés à la France, la
Provence était celui qui avait été le plus difficile à réduire sous le
niveau du sceptre royal, et il était encore celui qui exigeait le plus
d'habileté et de discernement dans le maniement des affaires et dans le
choix des hommes.
Il y avait à cela plusieurs causes. La Provence avait été, dès les
siècles les plus reculés, séparée du reste de la Gaule sauvage. Par la
civilisation grecque et romaine, elle était restée le pays le plus
prospère, le plus éclairé et le plus riche. La féodalité n'y avait pas,
autant que dans le reste de la France, appesanti son joug asservissant.
Dans les grandes villes, les franchises municipales dataient, pour
plusieurs, du temps des Romains; elles avaient formé dans le moyen âge
des espèces de républiques presque indépendantes. Alors que toute la
navigation des peuples de l'Europe se concentrait dans la Méditerranée,
Marseille, enrichie par le génie actif de ses habitants, était devenue
une des premières villes du monde. Comme ce pays avait été chrétien bien
avant l'invasion des barbares, et qu'Arles était, dans les derniers temps
de l'empire romain en Occident, la capitale de toute la Gaule, la
Provence renfermait deux archevêchés, et elle comptait un plus grand
nombre d'évêchés qu'aucune autre portion de territoire français aussi
circonscrite. Enfin, c'est par cette contrée qu'après la nuit des siècles
d'invasion avaient commencé à reparaître les sciences, la poésie, la
littérature et les arts. Il résultait de toutes ces causes, pour la
Provence, une forte nationalité, qui avait d'autant plus de peine à se
fondre dans la nationalité française que le peuple parlait une langue
riche, harmonieuse, pittoresque et plus propre à exprimer les doux
sentiments du cœur que les dialectes franco-germaniques du nord de la
Loire.
La langue provençale, la langue des _troubadours_, n'était pas celle que
parlaient, dans le nord de la France, les _trouvères_, le roi et sa cour:
ainsi les origines, la législation, les mœurs tendaient à faire de la
Provence un pays distinct et séparé de la France. Il en était de même du
gouvernement et de l'administration. La Provence possédait ce qui n'avait
pu s'établir chez nous, des assemblées régulières d'états généraux,
c'est-à-dire une assemblée législative qui se réunissait tous les ans et
où les trois ordres, celui des ecclésiastiques, ceux de la noblesse et du
tiers état, étaient parfaitement représentés par les grandes notabilités,
qui délibéraient en commun sur les affaires communes. Pour les affaires
particulières de chaque partie du territoire, il y avait encore des
assemblées de communautés, qui se réunissaient toutes les fois que le
besoin le requérait. Arles et Marseille, terres adjacentes, villes
impériales, n'étaient point comprises dans cette organisation; elles
avaient leurs priviléges, leur constitution municipale, leur législation
à part, et étaient plus démocratiquement organisées. Un parlement, cour
suprême de justice, toujours composé d'hommes habiles et éclairés, chargé
de l'exécution des lois faites par le pays et pour le pays, maintenait
sous sa puissante juridiction les villes, les communautés, les
seigneuries.
De l'assemblage de ces classes, de ces corporations, de ces associations
diverses résultaient sans doute des dissidences que des intérêts
différents ou opposés faisaient naître; l'harmonie ne régnait pas
toujours entre le parlement, les états et les villes; mais quand il
s'agissait de défendre contre l'autorité les priviléges et les droits de
la Provence, ils se réunissaient et agissaient en commun. Ainsi la
Provence était habituée à se considérer comme un petit État à part, ayant
des intérêts distincts de ceux de la France. Sous Henri IV, il fallut
employer beaucoup d'habileté et d'énergie pour empêcher ce pays de se
donner à l'Espagne; et Sully déclare que la réduction de Marseille par le
duc de Guise est une des plus belles actions militaires et politiques qui
se soient passées de son temps[563].
[563] SULLY, _OEconomies royales_ (1594), t. II, p. 253 de la
collection des _Mémoires relatifs à l'histoire de France_, édit.
de Petitot, 1820, in-8º.
Pour pouvoir gouverner ce pays, il fallait donc, sinon anéantir, au moins
affaiblir l'autorité du parlement, celle des états et celle des
magistrats des villes. C'est ce que fit Richelieu, non-seulement en
Provence, mais dans toute la France. Il créa les intendants de lois et de
finances, et, par cette despotique institution, il ôta aux parlements
toute action sur la levée des impôts et sur les mesures d'ordre public.
Il rendit ainsi ces grands corps complétement étrangers à
l'administration financière et à la police du royaume. Il fut le premier
auteur de la séparation salutaire du pouvoir judiciaire et du pouvoir
civil.
Richelieu fit plus encore contre la Provence. En 1639, pour faire voter
le don gratuit et la répartition des impôts et pour le règlement des
affaires du pays, il assembla les _communautés_, mais non les _états_,
malgré l'usage constamment suivi jusqu'alors. Comme l'assemblée des
communautés était composée à peu près des mêmes personnes que celles qui
siégeaient aux états, ce changement était peu de chose au fond; mais les
nouvelles attributions qu'il fallut donner à l'assemblée des communautés
anéantissaient de fait les priviléges de l'une et l'autre assemblée,
puisqu'elles ne semblaient plus qu'une concession royale, qui pouvait
être supprimée à volonté.
De plus en plus mécontents des mesures illégales prises pour les
soumettre au sceptre royal, les Provençaux se révoltèrent au temps de la
Fronde, en 1649[564], et ils firent prisonniers le comte d'Alais, leur
gouverneur, et le duc de Richelieu, général des galères. Le parlement
d'Aix, présidé par le baron d'Oppède, s'unit au parlement de Paris,
auquel il envoya une députation pour lui offrir une armée de quinze mille
hommes prête à marcher et tout l'argent nécessaire à sa subsistance[565].
[564] Le 20 janvier 1649. Conférez l'opuscule intitulé _Les
emplois de M. le président Gaufredi_ (sans titre, sans nom
d'imprimeur, ni date, ni frontispice, de 100 pages), p. 86.
[565] PAPON, _Histoire de Provence_, t. IV, p. 501 et 601. En
1543, un Adhémar de Grignan figure dans les affaires de ce temps,
p. 110 et 117.
Des concessions faites au parlement de Paris comme au parlement de
Provence produisirent un calme momentané. Le comte d'Alais fut mis en
liberté, et ressaisit le pouvoir; mais, de même que le prince de Condé,
par son orgueil et ses prétentions il ralluma la guerre civile. Le comte
d'Alais, devenu duc d'Angoulême par la mort de son père, voulut se venger
du parlement d'Aix, et traiter les Provençaux comme des rebelles[566]. Le
parlement (en 1652) leva des troupes pour lui résister, et en donna le
commandement au comte de Carces, lieutenant général. Ces nouvelles
recrues auraient infailliblement succombé contre les soldats exercés du
comte d'Alais si la cour n'était pas intervenue, et n'avait pas envoyé
le comte de Saint-Aignan avec un traité de paix, qu'il fit signer aux
deux partis[567].
[566] REBOULET, _Histoire du règne de Louis XIV_; Avignon, 1744,
in-4º, t. I, p. 189.--MONGLAT, _Mémoires_, t. L, p. 153-154.
[567] MONGLAT, _Mémoires_, t. L, p. 243 et 391.--REBOULET,
_Histoire du siècle de Louis XIV_, t. I, p. 202.