Ce retour du chevalier de Lorraine produisit, parmi les courtisans de

MONSIEUR, un redoublement de débauche qui scandalisait cette cour galante

et si peu scrupuleuse. C'est alors que les lettres de madame de Sévigné

et les libelles du temps nous signalent un honteux libertinage, des

fêtes, des parties de chasse et des repas splendides faits à Saint-Maur

au milieu de la nuit, sans aucun égard pour les prescriptions du carême

ou plutôt avec la coupable intention d'assaisonner la débauche par

l'impiété. Le duc d'Enghien, fils du prince de Condé, était un des grands

promoteurs de ces orgies; et madame de Sévigné figura dans une de ces

parties, où se trouvaient les deux filles de la maréchale de Grancey,

qu'on appelait les _anges_ (l'une, mademoiselle de Grancey, avait le

titre de madame, parce qu'elle était chanoinesse; l'autre était madame de

Marey), et avec elles mesdames de Coëtquen et de Bordeaux, et la comtesse

de Soissons[510]. La présence à la cour du chevalier de Lorraine, qui

était l'indispensable acteur dans toutes ces parties, fournit aussi à

madame de Sévigné[511] l'occasion d'entretenir madame de Grignan d'une

des filles d'honneur de la reine, mademoiselle de Fiennes. Elle avait été

enlevée par le chevalier de Lorraine avant qu'il fût exilé; il la

délaissa, quoiqu'il en eût eu un fils qui fut élevé avec les enfants de

la comtesse d'Armagnac, à la vue du public, dit madame de Sévigné. Après

son retour, il reconnut cet enfant.

[510] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 avril 1672), t. II, p. 449, édit. G.;

t. II, p. 379, édit. M.--_La France galante, ou Histoire

amoureuse de la cour_, nouv. édit., à Cologne, chez Pierre

Marteau, 1695, in-18, p. 287, 355, 356, 357.--_Ibid._, p. 304,

385.

[511] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 mars, 1er et 20 avril 1672), t. II,

p. 442, 446 et 447, édit. G.; t. II. p. 377, édit. M. Conférez

ci-dessus la 3e partie de ces _Mémoires_, chap. XII, p. 221.

Le chevalier de Lorraine, profondément dissimulé, avait cependant une

physionomie ouverte et enjouée, qui convenait à madame de Sévigné; il

déplaisait à sa fille, probablement meilleure physionomiste. Lui, Vardes

et Villeroi étaient considérés comme les plus dangereux séducteurs; mais

Villeroi l'emportait alors sur ses deux rivaux par sa jeunesse, par les

agréments de sa personne, par la magnificence et le goût de sa parure, la

grâce de ses belles manières, son habileté et son adresse dans tous les

exercices du corps, sa force et sa belle santé, qui le rendaient en tout

infatigable[512].

[512] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 et 28 juillet 1680), t. IV, p. 362 et

392, édit. M.; t. VII, p. 92 et 131, édit. G.--SAINT-SIMON,

_Mémoires authentiques_, t. XII, p. 235, 238, édit. 1829,

in-8º.--_OEuvres complètes de Louis de Saint-Simon_, t. XII, p.

155, édit. 1791, in-8º.

Madame de Coulanges ne tarit pas dans ses lettres sur les louanges

qu'elle donne au _charmant_. Madame de Sévigné témoigne pour son amie,

sur l'effet de cet engouement, des craintes qui paraissent sérieuses; et,

à ce sujet, elle fait un aveu trop important pour que son biographe le

laisse passer inaperçu.

Elle était à Livry, où son cousin Coulanges vint la voir; et elle écrivit

à sa fille le 2 juin, alors qu'elle se disposait à se rendre à Lyon et en

Provence: «M. de Coulanges, dit-elle, est charmé du marquis de Villeroi.

Il (Coulanges) arriva hier au soir. Sa femme, comme vous dites, a donné

tout au travers des louanges et des approbations de ce marquis. Cela est

naturel; il faut avoir trop d'application pour s'en garantir. Je me suis

mirée dans sa lettre, mais je l'excuse mieux qu'on ne m'excusait[513].»

Le marquis de Villeroi n'était alors âgé que de vingt-neuf ans, et madame

de Sévigné en avait quarante-six. Dans ce retour qu'elle fait sur

elle-même, elle ne pouvait penser au temps présent; elle fait allusion à

l'époque de sa jeunesse, alors que, compromise par la publication du

perfide ouvrage de Bussy, elle ne trouva personne qui voulût l'excuser de

s'être trop complue aux louanges que lui donnait son cousin, et de ne

s'être pas assez refusée au plaisir que lui faisaient éprouver ses

spirituelles saillies et sa réjouissante conversation[514].

[513] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 juin 1672), t. III, p. 50, édit. G.;

t. II, p. 458, édit. M.

[514] Conférez la 2e partie de ces _Mémoires_, chap. XXV, p. 360.

Le marquis de Villeroi alla d'abord à Lyon, pour obéir aux ordres du roi;

mais il s'en écarta presque aussitôt, et partit pour se rendre près de

l'électeur de Cologne, voulant servir Louis XIV au moins dans l'armée de

ses alliés[515]. Ce zèle ne réussit pas, et le roi lui ordonna de

retourner à Lyon[516].

[515] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 juin 1672), t. II, p. 463, édit. M.;

t. III, p. 56, édit. G.

[516] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 juin 1672), t. III, p. 15, édit. M.;

t. III, p. 79, édit. G.

A cette époque, le marquis de Villeroi était réellement amoureux d'une

femme de la cour. Il avait retrouvé à Lyon une madame Salus, femme d'un

financier, qu'il avait séduite. Quand il la revit après un assez long

intervalle, il trouva chez elle une madame Carles, qui lui parut plus

belle, et les attentions qu'il eut pour celle-ci divisèrent les deux

amies[517]; mais ni l'une ni l'autre ne purent le distraire d'une passion

où, contre son ordinaire, son cœur était engagé. Nous avons vu, par

l'exemple de Sidonia, que, bien différent de Vardes, le marquis de

Villeroi, quand il était véritablement épris d'une femme, ne gardait plus

ni discrétion ni mesure. Il est probable que les paroles qu'il prononça

chez la comtesse de Soissons et qui furent la cause de son exil avaient

trait à cette passion. L'inconduite fut le seul motif qu'allégua Louis

XIV pour justifier sa rigueur envers le jeune Villeroi; et le vieux

maréchal duc, son père, reçut de la bouche royale l'assurance que la

pénitence ne serait pas de longue durée[518]. Mais Villeroi, à la fois

dévoré par l'amour et par l'ambition, était désespéré de se voir condamné

à un honteux repos quand il aurait pu se distinguer à la conquête de la

Hollande par des actions d'éclat, et gagner des grades à l'armée. Il

était désolé surtout que son exil à Lyon l'éloignât d'une maîtresse

adorée. Très-peu disposé à se prévaloir des liaisons qu'il avait formées

ou à en chercher de nouvelles, il se retira dans sa terre de Neufville, à

quatre lieues de Lyon, n'y recevant personne. Madame de Coulanges écrit à

madame de Sévigné: «Écoutez, madame, le procédé du _charmant_. Il y a un

mois que je ne l'ai vu; il est à Neufville, outré de tristesse; et quand

on prend la liberté de lui en parler, il dit que son exil est long; et

voilà les seules paroles qu'il ait proférées depuis l'infidélité de son

_Alcine_[519]. Il hait mortellement la chasse, et il ne fait que chasser;

il ne lit plus, ou du moins il ne sait ce qu'il lit; plus de Salus, plus

d'amusement: il a un mépris pour les femmes qui empêche de croire qu'il

méprise celle qui outrage son amour et sa gloire..... Je suis de votre

avis, madame, je ne comprends pas qu'un amant ait tort, parce qu'il est

absent; mais qu'il ait tort étant présent, je le comprends mieux. Il me

paraît plus aisé de conserver son idée sans défauts pendant l'absence;

Alcine n'est pas de ce goût; le _charmant_ l'aime de bien bonne foi:

c'est la seule personne qui m'ait fait croire à l'inclination naturelle;

j'ai été surprise de ce que je lui ai entendu dire là-dessus..... Le

bruit de la reconnaissance que l'on a pour l'amour de mon gros cousin se

confirme. Je ne crois que médiocrement aux méchantes langues; mais mon

cousin, tout gros qu'il est, a été préféré à des tailles plus fines; et

puis, après un petit un grand. Pourquoi ne voulez-vous pas qu'un gros

trouve sa place[520]?»

[517] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er août 1672), t. III, p. 112, 114.

[518] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 février 1672), t. II, p. 384 et 386,

édit. G.; t. II, p. 325, édit. M.

[519] Allusion au septième chant de l'_Orlando furioso_, qui

contient l'histoire de _Ruggiero_ et d'_Alcina_.

[520] MADAME DE COULANGES, dans SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 octobre

1672), t. III, p. 122, édit. G.; t. III, p. 52. édit. M.

Et quatre mois après, de retour à Paris ainsi que Villeroi[521], madame

de Coulanges écrit encore à son amie: «Le marquis de Villeroi est si

amoureux qu'on lui fait voir ce que l'on veut. Jamais aveuglement ne fut

pareil au sien; tout le monde le trouve digne de pitié, et il me paraît

digne d'envie: il est plus charmé qu'il n'est _charmant_; il ne compte

pour rien sa fortune, mais la belle compte Caderousse pour quelque chose,

et puis un autre pour quelque chose encore: un, deux, trois, c'est la

pure vérité! Fi! je hais les médisances.»

[521] MADAME DE COULANGES, dans SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 février

1673), t. III, p. 143 et 144, édit. G.; t. III, p. 73, édit. M.

Madame de Coulanges, toujours préoccupée et en quelque sorte tourmentée

de l'illusion de Villeroi et de la ruse dont il est la dupe, dit encore:

«L'histoire du _charmant_ est pitoyable; je la sais..... Orondate était

peu amoureux auprès de lui: c'est le plus joli homme, et son _Alcine_ la

plus indigne femme[522].»

[522] MADAME DE COULANGES, dans SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 mars

1673), t. III, p. 149, édit. G.; t. III, p. 53, édit. M.

Ni ces dernières paroles ni celles qui les précèdent ne peuvent, sous la

plume de madame de Coulanges, s'appliquer, ainsi qu'on l'a prétendu[523],

à madame Dufresnoy. C'est dans cette même lettre, où madame de Coulanges

parle de l'_indigne femme_, qu'elle apprend à madame de Sévigné

l'admiration qu'excita madame Dufresnoy, dont la beauté, dit-elle,

«efface sans miséricorde celle de mademoiselle S****[524], réputée si

belle.» Madame de Coulanges ne tarda pas à se lier intimement avec madame

Dufresnoy[525]. Elle ne parle jamais que favorablement de l'_amie intime_

de son cousin ministre. _Alcine_ n'est pas plus la comtesse de Soissons

que le gros cousin n'est Louvois. Il est bien vrai que le marquis de

Villeroi était alors (avec plusieurs autres) engagé dans les liens de la

comtesse[526], et qu'il eut du regret de les voir rompre, lorsque des

soupçons trop fondés forcèrent cette femme criminelle à s'exiler[527]. De

toutes les nièces du cardinal Mazarin dont Louis XIV adolescent fut

entouré, Olympe Mancini fut celle qu'il parut d'abord préférer; et comme

les effets de la première effervescence de l'âge sur lui étaient un

secret maternel soigneusement gardé[528], son inclination naissante pour

Olympe Mancini, qui le révéla à toute la cour, devint l'objet de

l'attention générale. Fouquet obtint alors de son poëte favori un joli

madrigal pour célébrer cette première victoire de l'amour, remportée par

les yeux d'Olympe sur le cœur du jeune monarque[529]. Ambitieuse,

sensuelle, Olympe Mancini comprit les obstacles que pourrait mettre à son

établissement la préférence que lui donnait le roi; et elle chercha à

diriger sur sa sœur Marie, plus sensible, plus capable d'un attachement

sincère, les mouvements de ce cœur que tourmentait le besoin d'aimer et

d'être aimé.

[523] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 octobre 1672), t. III, p. 198, édit.

1811, de Grouvelle. Cet éditeur est le premier auteur des notes

de cette lettre; ces notes ne se trouvent pas dans les deux

éditions du chevalier Perrin: c'est à tort que M. G. de

Saint-Germain les lui attribue. Voyez t. III, p. 123; et dans

l'édit. de M. t. III, p. 53.

[524] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 mars 1673), t. III, p. 148.

L'initiale S désigne peut-être mademoiselle d'Usa de Salusse,

inscrite la première dans la liste des filles d'honneur de la

reine. Voyez _État de la France_, 1669, in-12, p. 361.

[525] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 février 1673), t. III, p.

142.--L'_État de la France_, 1678, p. 376.--La charge de dame du

lit fut créée le 2 avril 1673.

[526] SAINT-SIMON, _Mémoires complets et authentiques_, t. I, p.

205.

[527] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 janvier 1680), t. VI, p. 331, édit.

G.; t. VI, p. 133, édit. M.

[528] Voyez ci-dessus, 3e partie de ces _Mémoires_, chap. IX, p.

104 et suiv.

[529] LA FONTAINE, _OEuvres_, t. VI, p. 187 de l'édit. 1826,

in-8º; p. 264 de l'édit. 1827; 580 de l'édit. 1835, in-8º, 1

vol., _Sixain pour le roi_.

Olympe Mancini obtint plus d'ascendant sur Louis XIV en servant sa

passion qu'en la partageant: en facilitant ses rendez-vous, en

l'entourant de tous les agréments de sa jeune société, qu'elle animait

par son esprit, elle sut se rendre indispensable. Elle voulait que la

faveur dont elle jouissait servît à lui assurer un établissement

proportionné à ses ambitieux désirs. Sa sœur Louise-Victoire avait

épousé le duc de Mercœur[530]. Lorsque le prince de Conti se décida à

prendre pour femme une des nièces de Mazarin, il choisit la belle et

vertueuse Martinozzi. Olympe ne dissimula point le dépit qu'elle

ressentait de n'avoir pas été préférée à sa cousine germaine[531].

Offerte au grand maître, fils du maréchal de la Meilleraye, Olympe fut

refusée; mais ce fut un bonheur pour son orgueil et son ambition,

puisqu'elle épousa le prince Eugène de Savoie, comte de Soissons[532]; et

la charge de surintendante de la maison de la reine, que Mazarin fit

alors créer pour elle, la plaçait dans un rang élevé, ajoutait à sa

fortune et lui donnait de grandes prérogatives.

[530] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLII, p. 20.

[531] MOTTEVILLE, _Mémoires_, t. IV, p. 368.

[532] MOTTEVILLE, _Mémoires_, t. IV, p. 398.

«Rien n'est pareil, dit Saint-Simon, à la splendeur de la comtesse de

Soissons, de chez qui le roi ne bougeait avant et après son mariage, et

qui était la maîtresse de la cour et des grâces, jusqu'à ce que la

crainte d'en partager l'empire avec les maîtresses la jeta dans une folie

qui la fit chasser avec Vardes et le comte de Guiche. La comtesse de

Soissons fit la paix, et obtint son retour par la démission de sa charge,

qui fut donnée à madame de Montespan[533].»

[533] SAINT-SIMON, _Mémoires complets et authentiques_, t. IV, p.

394 et 395.

Cette folie dont parle Saint-Simon est, on le sait, l'intrigue ourdie par

la comtesse de Soissons, Vardes et mademoiselle de Montalais, pour faire

chasser la Vallière[534]. Après son retour, la comtesse de Soissons

perpétua son pouvoir par ses liaisons, ses intrigues et ce charme magique

que donne à la femme sans pudeur l'expérience de la faiblesse de l'homme.

L'ambition et la volupté étaient les enchantements qu'employait cette

Circé de la cour pour inspirer à ses amants le désir de ne pas se séparer

d'elle; mais, avec ses appas surannés et ses habitudes volages, il ne

pouvait subsister entre elle et eux de sentiments passionnés ni une

constance qu'elle ne s'imposait pas à elle-même. Aussi Villeroi, qui

avait succédé à Vardes dans ses bonnes grâces, avait pu céder aux charmes

attrayants de madame de Monaco et à la passion que lui inspira ensuite la

marquise de Courcelles, sans exciter le ressentiment de la comtesse de

Soissons, sans faire cesser les habitudes d'une liaison que renouaient

par intervalle les calculs de l'intérêt et les caprices des sens. La

comtesse de Soissons ne pouvait s'empêcher d'accorder à Villeroi cette

large part d'indulgence qu'elle réclamait pour elle-même.

[534] Conférez partie II, chap. XX de ces _Mémoires_, p. 299 à

301.

Tel n'est point le caractère de la passion qui subjuguait alors le

marquis de Villeroi, telle n'est point l'idée que nous en donne l'amie de

madame de Sévigné et madame de Sévigné elle-même. C'est un amour récent,

dont la violence et l'aveuglement étonnent surtout madame de Coulanges.

C'est donc une jeune femme, dont les déréglements, s'ils étaient réels,

sont encore enveloppés de mystère, puisque Villeroi se refuse à y croire.

Mais il y avait peu de mystères de ce genre pour madame de Coulanges: sa

vie dissipée et toute mondaine, sa parenté avec un ministre, sa

familiarité avec les plus hauts personnages de la cour lui donnaient les

moyens, dont elle usait amplement, de surprendre les secrets des

intrigues les plus cachées, même celles des femmes qui, succombant aux

séductions qui les assiégeaient, tenaient assez à leur réputation pour

conserver les apparences d'une conduite régulière. Telle était celle qui

avait fasciné le marquis de Villeroi. En tout temps soumise aux pratiques

extérieures de la religion, il lui était facile de dissimuler l'intimité

d'une liaison coupable avec un ecclésiastique. Cet ecclésiastique, ce

rival heureux de Villeroi, était ce gros abbé auquel, lorsque, par

l'effet d'une faveur inouïe, il fut nommé à l'un des premiers siéges

épiscopaux de France[535], madame de Coulanges disait: «Quelle folie

d'aller à Reims! Et qu'allez-vous faire là? vous vous ennuierez comme un

chien. Demeurez ici, nous nous promènerons[536].»

[535] CHOISY, _Mémoires_, t. LXIII, p. 458 et suiv. Reçu alors

seulement comme coadjuteur; mais cela lui assurait le siége à

vingt-sept ans.--SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. II, p.

279.

[536] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 mars 1671), t. II, p. 386, édit. G.;

t. I, p. 298, édit. M.

Oui! l'amant d'_Alcine_ ne peut être que cet abbé le Tellier, que cet

autre cousin de madame de Coulanges, avec lequel madame de Grignan

n'avait cessé, depuis sa jeunesse[537], d'être en correspondance, à qui

elle négligeait de répondre, même après qu'il lui avait écrit deux

lettres consécutives; cet abbé que ni sa mère, ni elle, ni madame de

Coulanges, toutes les fois qu'elles en parlaient[538], ne pouvaient se

résoudre à prendre au sérieux, quoiqu'il fût l'un des princes de l'Église

de France; spirituel, instruit, habile administrateur; cachant sous des

manières brusques l'adresse du courtisan; mais présomptueux, arrogant,

aimant le luxe, la magnificence et la bonne chère, et, par ses allures

décidées et tranchantes, ressemblant plus à un colonel de dragons qu'à un

prélat[539].

[537] Voyez, ci-dessus, la 3e partie de ces _Mémoires_, t. I, p.

80, 386 et 407.

[538] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 décembre 1673), t. III, p. 164, édit.

M.; t. III, p. 254, édit. G.--_Ibid._ (19 janvier 1674), t. III,

p. 220, édit. M.; t. III, p. 319, édit. G.--_Ibid._ (5 février

1674), t. III, p. 324, édit. M.; t. III, p. 336, édit. G. (Récit

de l'homme renversé.)--(12 août 1675), t. III, p. 394, édit. M.;

t. IV, p. 16, édit. G.--(22 février 1695), t. X, p. 60, édit. M.;

t. XI, p. 135, édit. G.; et ci-dessus, 3e partie de ces

_Mémoires_, p. 78.

[539] SAINT-SIMON, _Mémoires_, chap. VIII, t. II, p. 85.

Il y a lieu de croire que quelques paroles prononcées chez la comtesse de

Soissons par Villeroi, et qui occasionnèrent son exil, étaient de nature

à blesser la réputation de cet archevêque de Reims, alors en grande

faveur à la cour. Ce qui est certain, c'est que pour cette campagne, qui

fut la plus glorieuse de toutes celles de son règne, Louis XIV écarta de

l'armée et condamna à un honteux repos un jeune guerrier compagnon de sa

jeunesse, dont il devait faire un jour un maréchal de France[540], et

qu'il permit à un archevêque, qui n'était point alors son grand

aumônier[541] et que le devoir obligeait à résider dans son diocèse, de

l'accompagner. Tandis que Villeroi, retiré à Neufville, s'indignait de

son oisiveté, le Tellier, de retour de sa guerrière excursion, le samedi

15 octobre (1672), arborait triomphalement, dans la nef de l'église de

Notre-Dame de Reims, dix-neuf enseignes d'infanterie prises sur les

Hollandais[542].

[540] BUSSY, _Lettres_ (avril 1672), t. I, p. 110 (supplément).

[541] C'était alors le cardinal de Bouillon, depuis le 10

décembre 1671. Voyez l'_État de la France_, p. 12.

[542] _Mémoires de M._ FR. DE MAUCROIX, _chanoine et sénéchal de

l'église de Reims_; 1842, in-12, 2e partie, p. 41.

La femme que madame de Coulanges et madame de Sévigné désignent sous le

nom d'_Alcine_ est la duchesse d'Aumont. Des trois filles de la maréchale

de la Mothe, toutes trois belles, toutes trois mariées fort jeunes à des

hommes d'une haute naissance qu'elles ne purent aimer, la duchesse

d'Aumont était l'aînée et la plus belle: ce fut aussi celle qui mit le

plus de discrétion dans le nombre et le choix de ses amants. Le duc

d'Aumont, beaucoup plus âgé qu'elle, avait, lorsqu'il l'épousa, deux fils

et deux filles de sa première femme, Madeleine le Tellier, sœur de

Louvois et de l'archevêque de Reims; de sorte que la duchesse d'Aumont

se trouvait apparentée avec le Tellier et par conséquent aussi avec

madame de Coulanges[543].

[543] L'_État de la France_; 1677, in-12, p. 78.--SAINT-SIMON,

_Mémoires authentiques_, t. VI, p. 4-6; t. VII, p. 127, et t. IX,

p. 142.

La duchesse d'Aumont, dans son âge avancé, compta parmi les femmes qui,

après avoir été célèbres par leurs aventures galantes, se faisaient

remarquer par leur grande dévotion; mais c'était de cette dévotion

fastueuse qui s'annonçait à tous par l'absence de rouge, par de grandes

manches et une mise particulière, par une affectation de pratiques

rigoureuses, par un grand renfort de directeurs et de confesseurs. Madame

de Sévigné, dans les lettres toutes confidentielles qu'elle écrit à sa

fille, exerce souvent sur ces femmes sa spirituelle malice; et ses éloges

railleurs font présumer qu'elle croyait peu à la sincérité de leur foi.

Nous pensons qu'elle se trompait: la vanité est un défaut tellement

inhérent à notre nature que le plus grand triomphe du christianisme est

d'empêcher que ce méprisable sentiment ne se glisse involontairement

jusque dans l'exercice des actions les plus vertueuses. La foi la plus

sincère ne nous garantit pas toujours de ce danger. Ce qui faisait naître

la défiance de madame de Sévigné sur les femmes qui restaient dans le

monde après leur conversion, et qui semblaient aspirer à la gloire de lui

servir d'exemple et de modèle, c'est la comparaison qu'elle faisait

d'elles avec ces grandes pécheresses dont la subite transformation,

opérée par une grâce toute divine, excitait à la fois sa surprise et son

admiration. Si humbles, si douces, si bonnes, si retirées, si entièrement

dévouées aux bonnes œuvres, à la pénitence, au repentir, si complétement

absorbées par le saint amour de Dieu, et en même temps si calmes, si

contentes, si réjouies de leur état, elles étaient les premières à

condamner et à flétrir la folie de leur vie passée; elles en parlaient

sans exagération et sans vains détours, avec une joyeuse pitié, comme

d'un désir maladif dont on est heureusement guéri[544]; et tout cela sans

avoir besoin de conseils, d'exhortations, d'éloquents sermons; n'aimant

le prêtre qu'à l'autel et au confessionnal, n'implorant de lui que le

pain céleste, l'absolution et la prière. Telle alors se montra, après le

brisement de cœur causé par la mort du chevalier de Longueville, la

comtesse de Marans, cette _Mélusine_ envers laquelle madame de Sévigné

s'était longtemps montrée si cruelle et dont, par une sorte d'amende

honorable, elle trace à sa fille une admirable peinture, bien propre à

faire envier à celle-ci, au milieu des grandeurs du monde, de ses

agitations et de ses tourments, l'oubli de toutes les peines, de toutes

les passions et le calme bonheur de cette nouvelle convertie.

[544] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 décembre 1672, 14 juillet 1673).

(Lettre de madame de la Fayette: «La Marans est une sainte; il

n'y a point de raillerie, cela me paraît un miracle.»)--(1er, 5

et 15 janvier 1674), t. III, p. 67, 70, 100, 195, 197, 211, édit.

M.; t. III, p. 72, 137, 309, édit. G. Voyez aussi sur madame de

la Sablière, _ibid._, _Lettres_ (8 novembre 1679, 21 juin et 14

juillet, 4 août 1680), t. VI, p. 335, 373, 405, édit.

M.--SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. XV, p. 434, trace un portrait

semblable de la marquise de Créquy.

Il n'est pas impossible que la religion, qui domina la duchesse d'Aumont

dans son âge mûr, ne lui ait inspiré dans sa jeunesse assez de crainte et

de respect pour qu'elle se soumît à ses prescriptions, mais sans lui

donner la force suffisante pour résister à la violence des penchants qui

l'entraînaient. Dans ce siècle, les exemples de ce genre sont fréquents,

sans compter celui de Louis XIV. Alors s'explique comment une certaine

exactitude à remplir ses devoirs religieux aurait donné à la duchesse

d'Aumont plus de retenue[545], et comment ses liaisons amoureuses furent

plus cachées et causèrent moins de scandale que celles de ses deux

sœurs, la duchesse de la Ferté et la duchesse de Ventadour.

Mémoires touchant la vie et les ecrits de Marie de Rabutin-Chantal, (4/6) · 第 15 / 28 段