Tous ses préparatifs achevés le mercredi 13 juillet, elle se mit en route

dans un carrosse de campagne acheté pour ce voyage et attelé de six

chevaux[476]. Elle avait avec elle deux femmes de chambre, l'abbé de

Coulanges, qui malgré son âge ne voulait pas la quitter, et l'abbé de la

Mousse, qui hésita à se mettre en route parce qu'il redoutait les

fatigues d'un si long voyage, et craignait les scorpions, les puces et

les punaises[477]. Cependant, si l'on en croit les révélateurs indiscrets

des secrètes généalogies de ces temps, l'abbé de la Mousse avait un

intérêt tout particulier pour désirer faire ce voyage, puisqu'il devait

retrouver à Lyon, dans M. du Gué l'intendant et dans madame de Coulanges,

un père et une sœur[478].

[476] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 et 8 juillet 1672), t. III, p. 93-95,

édit. G.; t. III, p. 27-29, édit. M.

[477] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 avril 1672), t. II, p. 456, édit.

G.; t. II, p. 385, édit. M.

[478] _Recueil de chansons historiques_, mss de la Biblioth.

royale, in-folio, t. IV, p. 61.

Madame de Sévigné avait emporté pour tout livre un Virgile: «non pas

_travesti_, dit-elle, mais dans toute la majesté du latin et de

l'italien.» Elle dut coucher le premier jour à Essonne ou à Melun. Le

samedi 16, elle arriva à Auxerre[479]. Elle parcourut donc en quatre

jours 166 kilomètres (41 lieues et demie), ou 11 à 12 lieues de poste par

jour. Le voyage fut sérieux; elle regretta la compagnie de son cousin de

Coulanges: «Pour avoir de la joie, écrit-elle, il faut être avec des gens

réjouis. Vous savez que je suis comme on veut; mais je n'invente rien.»

[479] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 et 27 juillet 1672), p. 101 et

111-113, édit. G.; p. 34 et 42, édit. M.--(16 juillet 1672), t.

III, p. 104, édit. G.; t. III, p. 37, édit. M.

Six jours après, nous la trouvons, non pas à Autun, mais à deux lieues au

delà, hors de la route qui conduit à Lyon, où elle tendait, dans le beau

château de Montjeu, sur le sommet de ce _mons Jovis_ qui domine la ville

moderne d'Autun et les ruines de l'antique Bibracte. De là elle écrit à

Bussy une lettre datée du 22 juillet, c'est-à-dire six jours après son

départ d'Auxerre; mais comme sa lettre nous prouve qu'elle était déjà

depuis cinq jours installée dans ce château[480], il en résulte qu'elle a

mis trois jours à faire ce trajet, qui est de 128 kilomètres (32 lieues).

Ainsi, quoique cette route soit même encore aujourd'hui montueuse et

difficile en approchant d'Autun, madame de Sévigné fit par jour dix à

onze lieues, comme dans son voyage en Bretagne. Mais quel motif,

dira-t-on, madame de Sévigné, désireuse d'arriver à Grignan et de revoir

sa fille, avait-elle pour se détourner de sa route et s'arrêter quatre

jours à Montjeu? Nous allons l'expliquer.

[480] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 juillet 1672), t. III, p. 108, édit.

G.; t. III, p. 40, édit. M.

Elle dit à Bussy: «M. Jeannin m'a priée si instamment de venir ici que je

n'ai pu lui refuser. Il me fait gagner le jour que je lui donne par un

relais qui me mènera demain coucher à Châlon, comme je l'avais résolu.»

D'après le calcul que nous venons de faire, on s'aperçoit que ce qu'elle

dit n'était pas tout à fait exact, et qu'elle perdait plus d'un jour;

mais il fallait qu'elle s'excusât auprès de son cousin, alors à Dijon

pour affaires et non encore réconcilié avec le seigneur de Montjeu[481].

Si elle avait dirigé sa route par la capitale de la Bourgogne, elle eût

pu voir en passant son cousin, avec lequel sa correspondance était

redevenue fort active et fort aimable[482]. Si Bussy avait été à Chaseu

lors de son passage par Autun, nul doute qu'elle ne se fût arrêtée chez

lui; mais comme il était absent, il en résulta que dans cette Bourgogne,

dans cette patrie de ses aïeux, où elle avait ses biens, ses parents, ses

alliés, elle céda plutôt aux prières d'un étranger qu'aux instances de

famille qui lui étaient faites de toutes parts. C'est que cet étranger

était un ami, un ami de sa jeunesse, un ami que l'adversité avait frappé;

et nul n'avait plus qu'elle la mémoire du cœur, nul n'avait un sentiment

plus vif des preuves de tendresse et d'attachement qu'a droit de réclamer

la constance en amitié. Le seigneur de Montjeu était ce Jeannin de

Castille, trésorier des ordres du roi et un des trésoriers de l'épargne

sous l'administration de Fouquet. Jeannin, ainsi que Duplessis Guénégaud,

cet autre ami de madame de Sévigné, avait été une de ces grandes

existences financières que Colbert avait brisées en parvenant au pouvoir.

Entraîné dans la disgrâce et le procès du surintendant[483], Jeannin

paya, par la perte de ses places et d'une partie de sa fortune, son trop

complaisant concours aux immenses opérations financières de Fouquet.

Comme celui-ci, dans son temps de prospérité il avait profité du crédit

et de la puissance dont il jouissait pour obtenir les faveurs de belles

femmes de la cour, connues par la facilité de leurs mœurs; mais il avait

sur Fouquet l'avantage d'une très-belle figure. Il ne fut pas épargné par

l'esprit satirique de Bussy-Rabutin, qui, dans ses _Amours des Gaules_,

en parle comme d'un des rivaux heureux du duc de Candale auprès de la

comtesse d'Olonne[484]. Il avait aussi, par ses fêtes, ses magnificences,

contribué aux plaisirs des belles années de madame de Sévigné, alors que,

jeune veuve et n'ayant pas encore à s'occuper de l'éducation de ses

enfants, elle s'abandonnait à la gaieté de son caractère, lorsqu'elle

aimait à s'entourer de courtisans et d'admirateurs, et qu'elle présentait

ce singulier contraste d'une piété sincère, d'une invincible vertu unies

à un grand penchant à la coquetterie, à une extrême indulgence pour les

faiblesses où l'amour précipite les personnes de son sexe, et au libre

langage d'une imagination peu chaste et peu scrupuleuse.

[481] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 juillet 1672), t. III, p. 101, édit.

G.; t. III, p. 34, édit. M.

[482] BUSSY, _Lettres_ t. I, p. 94-116.

[483] FOUQUET, _Défenses_, t. X (t. V de la suite), p. 24 et 25;

t. I, p. 144 et 141.--_Ibid._, _Conclusions des défenses_, p. 69

et 70, édit. in-18.--GUY-PATIN, _Lettres_, t. II, p. 471; t. III,

p. 415, édit. 1846, in-8º.

[484] BUSSY, _Histoire ancienne des Gaules_, p. 18, 20 et 22,

édit. in-18, 1666, avec frontispice gravé.--_Histoire amoureuse

de France_, dans le _Recueil des histoires galantes_; Cologne,

chez Jean le Blanc, p. 18.--_Histoire amoureuse de France_; 1710,

in-12, p. 26.

Si le nom de Jeannin de Castille n'a pas encore paru dans ces Mémoires,

c'est que nous n'avons pu faire mention d'un voyage que madame de Sévigné

fit en Bourgogne, parce que nous en ignorions l'époque. La lettre que

madame de Sévigné écrit de Montjeu à son cousin nous donne la date de ce

voyage. Ce fut en 1656, année où Bussy quitta l'armée pour se rendre

aussi en Bourgogne[485], la même année où Jeannin de Castille eut assez

de crédit pour faire ériger en marquisat la baronnie de Montjeu, qu'il

avait héritée de son père[486]. Madame de Sévigné s'y rendit alors. Ce ne

fut donc pas pour la première fois qu'en allant en Provence elle admira

ce château, ces eaux limpides jaillissant de terre à une grande hauteur,

alimentant toutes les fontaines et les usines de la ville d'Autun;

qu'elle parcourut ces belles allées, ces bosquets, ces vergers, ces

parterres de fleurs placés au milieu d'un parc de quatre à cinq lieues de

tour, fermé de murailles et peuplé de cerfs, de daims, de biches et de

toutes sortes de gibier[487]. Jeannin, qui faisait de ce lieu sa

principale résidence, y avait ajouté de nouveaux embellissements. «J'ai

trouvé, dit madame de Sévigné en écrivant à Bussy, cette maison embellie

de la moitié depuis seize ans que j'y étais venue; mais je ne suis pas de

même, et le temps, qui a donné de grandes beautés à ces jardins, m'a ôté

un air de jeunesse que je ne pense pas que je recouvre jamais [elle avait

quarante-six ans]. Vous m'en eussiez rendu plus que personne par la joie

que j'aurais eue de vous voir, et par les épanouissements de la rate, à

quoi nous sommes fort sujets quand nous sommes ensemble. Mais Dieu ne l'a

pas voulu, ou le grand Jupiter, qui s'est contenté de me mettre sur sa

montagne, sans vouloir me faire voir ma famille entière[488].»

[485] Voyez ci-dessus, 2e partie, chap. VII, p. 73.

[486] EXPILLY, _Dictionnaire des Gaules et de la France_, t. IV,

p. 855, au mot _Montjeu_.

[487] GARREAU, _Description du gouvernement de Bourgogne_, p.

541, 2e édit., 1734, in-8º.--_Ibid._, 1re édit., 1717, p. 291.

[488] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 juillet 1672).--(11 juillet 1672),

t. III, p. 34, édit. M.--(13 octobre 1677), t. V, p. 432.--BUSSY,

_Mémoires_, édit. d'Amst., 1721, t. I, p. 93 et 125.--Voyez

ci-dessus, t. I, p. 119 de ces _Mémoires_.

Cependant une grande partie de cette famille, prévenue de son arrivée,

s'empressa de lui rendre visite à Montjeu. La première qui y vint fut

Françoise de Rabutin, veuve du comte Antoine de Toulongeon, sœur du

baron de Chantal, père de madame de Sévigné, et belle-mère de Bussy par

sa fille Gabrielle, qu'elle avait perdue en 1646. Quoique alliée à leur

famille par tant de titres, cette comtesse de Toulongeon n'était point

aimée de madame de Sévigné ni de Bussy. Elle était fort avare, mais

cependant charitable envers les pauvres[489]. Madame de Sévigné avait

considéré comme un devoir indispensable de s'arrêter chez elle quelques

jours[490]. Pour éviter la dépense que lui aurait occasionnée une telle

réception, elle se hâta de prévenir madame de Sévigné. Cette tante de

Toulongeon résidait à Autun. Son fils possédait la terre d'Alonne, du

bailliage de Montcenis; il la fit par la suite ériger en comté de son

nom, et, par ordre du roi, _Alonne_ se nomma _Toulongeon_. Ce lieu,

voisin d'Autun, devint, par les embellissements qu'y fit le comte de

Toulongeon, un des plus agréables séjours de la Bourgogne[491]. Chazeu,

dont madame de Sévigné admirait tant la pureté de l'air, la belle

situation et la vue riante, était aussi du bailliage d'Autun, dans la

paroisse de Laizy, et très-rapproché de Toulongeon, de Montjeu, aussi

bien que d'Autun; de sorte que lorsque Bussy allait se fixer dans cette

demeure favorite, il ne manquait pas de société[492].

[489] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 juillet 1672, 4 juin 1687, 5 mars

1690), t. III, p. 41; t. VII, p. 449; t. VIII, p. 435; t. IX, p.

338.--BUSSY, _Lettres_, t. I, p. 306.

[490] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 décembre 1684), t. VII, p. 505,

édit. G.[**;] t. VII, p. 222, édit. M.--(30 mai 1687), t. VII, p. 446,

édit. M.

[491] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 juillet 1685), t. VIII, p. 90, édit.

G.--(18 janvier 1687), t. VII, p. 414, édit. M.; t. VIII, p. 208,

édit. G.--GARREAU, _Description du gouvernement de Bourgogne_, 2e

édit., 1734, in-8º, p. 641; 1re édit., p. 320.

[492] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 septembre 1677), t. V, p. 215, édit.

M., t. V, p. 379, édit. G.--GARREAU, _Description de la

Bourgogne_, p. 416; il écrit _Chaseul_.

Madame de Toulongeon s'empressa d'aller à Montjeu rendre visite à sa

cousine; madame de Sévigné, qui la voyait pour la première fois, fut

charmée de la trouver si jolie et si aimable. Bussy, dont elle était la

belle-sœur, regrettait auprès d'elle tout ce que l'âge lui avait fait

perdre[493]. Il disait qu'il lui avait donné de l'esprit, mais qu'elle le

lui avait rendu avec usure: et, en effet, les vers les plus agréables

qu'il ait faits sont ceux qu'elle lui a inspirés[494]. Elle était un des

ornements de la société qui se réunissait à Montjeu, et il est probable

qu'elle contribua beaucoup, ainsi que madame de Sévigné, à la

réconciliation de Bussy avec Jeannin de Castille, qui eut lieu l'année

suivante[495]. Cette réconciliation fut sincère; et le nom du seigneur de

Montjeu revient assez fréquemment dans les lettres de madame de Sévigné

et dans celles de Bussy[496]. Jeannin de Castille, plus heureux que

Bussy, obtint plus tôt que lui la permission de se présenter devant Louis

XIV, et termina heureusement ses affaires[497]. Si son fils, qui mourut

avant lui, ne répondit pas à ses espérances, il eut la consolation de

voir sa petite-fille épouser un prince d'Harcourt. Cette princesse

d'Harcourt donna le jour à deux filles, qui furent la duchesse de

Bouillon et la duchesse de Richelieu.

[493] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 juillet 1672), t. III, édit. G.; t.

III, p. 40, édit. M.--XAVIER GIRAULT, _Détails historiques sur

les ancêtres, les possessions et les descendants de madame de

Sévigné_, dans les _Lettres inédites de madame de Sévigné_, 1819,

in-12, p. XLIV; dans les _Lettres de Sévigné_, édit. G., t. I, p.

XCIII.

[494] BUSSY DE RABUTIN, _Lettres_ (10 et 21 juillet 1686 et 27

août 1687), t. VI, p. 180, 251, 254, édit. 1727, in-12.--(19 et

28 mars 1688), t. VI, p. 275 et 277.--(18 janvier, 3 mai 1690),

t. VII, p. 119.--(5 septembre 1690), t. VII, p. 148.

[495] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 octobre 1673), t. III, p. 115, édit.

M.; t. III, p. 195, édit. G.

[496] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 septembre, 13 octobre 1677, 27 juin

1678), t. V, p. 257, 261, 341.--_Ibid._ (9 décembre 1638), t.

VIII, p. 201, édit. M.--_Ibid._ (14 août 1691), t. IX, p.

471.--BUSSY, _Lettres_ (20 février 1687), t. VI, p. 218.

[497] BUSSY, _Lettres_ (9 mars et 11 juillet 1687), t. VI, p. 224

et 250.--(28 avril 1690), t. VII, p. 114 à 119.

Madame de Sévigné s'arrêta cinq jours à Autun, et n'en partit que le

samedi 23 juillet. Après un trajet de 51 kilomètres ou 12 lieues depuis

Autun, madame de Sévigné arriva à Châlon-sur-Saône, où elle coucha. Elle

s'embarqua le lendemain, dimanche 24, pour Lyon; et quoiqu'elle n'eût que

125 kilomètres ou 32 lieues à parcourir, elle n'arriva le jour suivant

qu'à six heures du soir[498]. «M. l'intendant de Lyon (du Gué-Bagnols),

sa femme et madame de Coulanges vinrent me prendre au sortir du bateau

de midi (25 juillet). Je soupai chez eux; j'y dînai hier.»

[498] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 juillet 1672), t. III, p. 109, édit.

G.; t. III, p. 42, édit. M.--RICHARD, _Guide classique du

voyageur en France_, p. 15, édit. 1833, in-12, p. 241.

Madame de Coulanges s'était rendue avec son mari à Lyon, immédiatement

après Pâques[499], pour le mariage de sa sœur, mademoiselle du Gué, avec

Bagnols, cousin issu de germain[500], riche de 45,000 livres de rente.

Bagnols devint depuis intendant de Flandre; et le jeune baron de Sévigné

nous forcera bientôt d'occuper nos lecteurs de sa femme. Elle ne plut

guère à madame de Sévigné, qui fut bien aise que les nouveaux mariés se

proposassent d'aller à Paris, plutôt que de céder aux invitations plus

polies que sincères qu'elle était obligée de leur faire. Madame de

Coulanges, bien autrement engagée aussi à faire ce voyage, promit de

l'accompagner à Grignan, à condition que madame de Sévigné ne se hâterait

pas trop de quitter Lyon. Le plaisir que toute cette famille de Bagnols

eut à jouir pendant quelques jours de la société de madame de Sévigné fit

qu'on ne crut jamais lui prodiguer assez de soins, assez d'attentions.

«On me promène, on me montre, je reçois mille civilités. J'en suis

honteuse; je ne sais ce qu'on a à me tant estimer[501].»

[499] Pâques, en l'année 1672, était le 17 avril.

[500] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 février 1672), t. II, p. 391, édit.

G.; t. II, p. 332, édit. M.

[501] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 juillet 1672), t. III, p. 109, édit.

G.; t. III, p. 43, édit. M.

Elle alla dans une des deux bastilles de Lyon, celle de Pierre-Encise,

rendre visite à un ami prisonnier, dont il est difficile de deviner le

nom par la seule lettre initiale F. Il n'en est pas de même d'un monsieur

M., chez lequel elle dit qu'on doit la mener pour voir «son cabinet et

ses antiquailles.» Nul doute qu'il ne soit ici question de M. Mey, riche

amateur des beaux-arts, Italien d'origine, dont les étrangers qui

passaient à Lyon allaient visiter la maison, située à la montée des

Capucins, célèbre par sa belle vue, la magnifique collection de tableaux

et les beaux objets d'antiquité qu'elle renfermait. On y admirait surtout

alors ce beau disque antique en argent connu sous le nom de _bouclier de

Scipion_, qui fut acheté par Louis XIV après la mort de M. Mey et qui est

aujourd'hui un des ornements du cabinet des médailles de la Bibliothèque

nationale[502].

[502] SPON, _Recherches des antiquités et curiosités de la ville

de Lyon_; 1675, in-8º, p. 196, pl.--MARION DUMERSAN, _Histoire du

Cabinet des médailles_; 1838, in-8º, p. 12.

Cependant ce ne fut pas chez l'intendant que logea madame de Sévigné,

mais chez un beau-frère de M. de Grignan, Charles de Châteauneuf,

chanoine-comte et chamarier de l'église de Saint-Jean de Lyon: «C'est,

dit-elle, un homme qui emporte le cœur, une facilité et une liberté

d'esprit qui me convient et qui me charme.» Elle fut aussi

très-satisfaite de faire connaissance avec la sœur de M. de Grignan, la

comtesse de Rochebonne, qui ressemblait à son frère d'une manière

étonnante. Elle était veuve du comte de Rochebonne, commandant du

Lyonnais. Madame de Sévigné reçut la visite d'une autre veuve parente de

Bussy-Rabutin, Anne de Longueval, veuve de Henri de Senneterre, marquis

de Châteauneuf, que sa mère fut accusée d'avoir fait assassiner[503]. La

marquise de Senneterre porta longtemps le deuil, et sembla regretter son

mari, mais elle trouvait peu de personnes disposées à sympathiser aux

marques de sa douleur, et même à croire à leur sincérité[504].

[503] _Lettres de madame_ DE RABUTIN-CHANTAL, édit. de La Haye,

1726, in-12, t. I, p. 260. Le nom du marquis de Senneterre est en

toutes lettres dans cette édition.

[504] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 mai, 28 octobre, 26 décembre 1671),

t. II, p. 78, 273 et 290, édit. G.--(19 août 1676), t. V, p.

83.--(17 janvier 1680.)

Après les trois jours donnés à madame de Coulanges, madame de Sévigné

partit de Lyon, s'embarqua le vendredi 29 juillet au matin, et alla

coucher à Valence. Puis elle fut confiée aux soins des patrons de barque

choisis par l'intendant. «J'ai de bons patrons, dit-elle dans sa lettre à

madame de Grignan; surtout j'ai prié qu'on ne me donnât pas les vôtres,

qui sont de francs coquins: on me recommande comme une princesse.» Le

trajet qu'elle avait parcouru dans cette journée était de 99 kilomètres,

ou 24 lieues trois quarts. Le lendemain, samedi 30 juillet, elle était, à

une heure après midi, à Robinet sur le Robion, lieu où l'on débarque pour

se rendre à Montélimart. Madame de Grignan vint la prendre dans sa

voiture; et, après avoir franchi les quatre lieues qui séparent le

château de Grignan de Montélimart, la mère et la fille se trouvèrent

enfin réunies sous le même toit. Leur séparation avait duré un an et sept

mois[505]. La distance parcourue par madame de Sévigné depuis Paris était

de 620 kilomètres ou 150 lieues de poste. Dix-sept jours avaient été

employés pour faire ce trajet; mais on doit en retrancher huit pour les

séjours à Montjeu et à Lyon; il en résulte que la journée moyenne était

de 67 kilomètres ou de 16 lieues par jour. La durée de ce trajet eût été

plus longue si une partie n'en avait pas été faite par eau. Rendue à

Grignan sans autre accident que la perte d'un de ses chevaux qui se noya,

madame de Sévigné, ainsi que son oncle, ses femmes de chambre et son abbé

de la Mousse, arrivèrent en parfaite santé, quoiqu'elle annonce

malignement que ce dernier, dès son entrée à Lyon, était tout étonné de

se trouver encore en vie après un si grand et si périlleux voyage.

[505] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 février 1671), t. I, p. 305, édit.

G.; t. I, p. 231, édit. M.--_Ibid._ (27 juillet 1672), t. III, p.

110, édit. G.; t. III, p. 42, édit. M. Conférez ci-dessus la 3e

partie de ces _Mémoires_, p. 320.

CHAPITRE VIII.

1672.

Le court séjour de madame de Sévigné à Lyon accroît son intimité

avec madame de Coulanges.--Dans les lettres que celle-ci lui écrit à

Grignan, elle lui annonce l'arrivée de Villeroi à Lyon.--Cet exil

est la cause du rappel du chevalier de Lorraine.--Fâcheux effets de

ce rappel.--Débauche chez M. le duc d'Enghien.--Le chevalier de

Lorraine habile à séduire les femmes.--Le marquis de Villeroi plus

séduisant encore.--Il est nommé le _charmant_.--Aveu singulier de

madame de Sévigné.--Son explication.--Conjectures sur la cause de

l'exil de Villeroi.--Il se rend à l'armée de l'électeur de

Cologne.--Le roi le force de retourner à Lyon.--Ses intrigues

d'amour à Lyon.--Il se retire à sa terre de Neufville, désespéré de

l'infidélité d'une maîtresse de la cour, désignée dans les lettres

sous le nom d'_Alcine_.--Les indiscrétions de Villeroi sur cette

liaison ont été la cause de son exil.--Alcine n'est point la

comtesse de Soissons.--Détails sur cette comtesse et sur sa liaison

avec Villeroi.--Le _gros cousin_ de madame de Coulanges n'est point

Louvois, mais son frère l'archevêque de Reims.--Portrait de cet

archevêque et détails sur ses liaisons avec la duchesse

d'Aumont.--Il suit le roi à l'armée, et inaugure, dans la cathédrale

de Reims, des drapeaux pris sur les Hollandais.--_Alcine_ est la

duchesse d'Aumont.--Détails sur cette duchesse.--Son caractère, sa

vie décente.--Ses liaisons amoureuses.--Dévote dans l'âge

avancé.--Son genre de dévotion.--Contraste entre certaines

dévotes.--Liaisons amoureuses de la duchesse d'Aumont, avant sa

conversion, avec Caderousse, le marquis de Biran et le marquis de

Villeroi.--Le mystère de sa liaison avec l'archevêque de Reims est

dévoilé par le beau-fils de la duchesse d'Aumont, le marquis de

Villequier.--On n'ajoute pas foi à ses révélations.--La comtesse de

Soissons reprend son ascendant sur le marquis de Villeroi.--On

s'intéressait aux intrigues amoureuses des hommes renommés par

leurs séductions.--Cause de l'indulgence générale pour les fautes

que l'amour fait commettre.--Vardes séduit mademoiselle de

Toiras.--Scène de désespoir entre ces deux amants, jouée par madame

de Coulanges et par Barillon.--Madame de Sévigné redoute la visite

de Villeroi à Grignan.--Bruit qui court à Paris sur Vardes et

Villeroi.--Madame de Coulanges part pour Lyon, et se rend à Paris.

Le court séjour de madame de Sévigné à Lyon et le peu de temps passé dans

la société de madame de Coulanges accrurent encore leur attachement

mutuel. Ces deux amies ne pouvaient se passer l'une de l'autre; toutes

deux, connaissant parfaitement le monde et la cour, s'intéressaient plus

vivement à tout ce qui s'y passait; toutes deux aimaient à railler et à

médire[506], non par haine, non par malice, non par envie, mais pour

exercer leur esprit, pour s'amuser et s'instruire mutuellement de ce qui

se passait autour d'elles. Quand elles ne pouvaient converser ensemble,

elles s'écrivaient. Madame de Sévigné, le jour même de son départ de

Lyon, écrivit à madame de Coulanges, et puis encore le lendemain en

arrivant à Grignan[507].

[506] Voyez la 3e partie de ces _Mémoires_, p. 397-400.

[507] COULANGES, dans SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er août 1672), t. III,

p. 112, édit. G.; t. III, p. 44, édit. M.

Une des réponses de madame de Coulanges roule presque en entier sur le

marquis de Villeroi, gouverneur de Lyon, et qui venait d'y arriver; il

regrettait beaucoup de n'y plus retrouver madame de Sévigné. Celle-ci,

avant son départ de Paris, avait su que le marquis de Villeroi était

exilé à Lyon, et elle avait mandé cette nouvelle à sa fille. Le motif de

cette sévérité de Louis XIV envers un de ses courtisans qu'il aimait le

mieux, et qui avait été le compagnon de son enfance, était inconnu. On

savait seulement qu'il était le résultat d'une indiscrétion et de paroles

imprudentes prononcées chez la comtesse de Soissons[508]. C'est cet exil

qui donna occasion à MONSIEUR de demander au roi le rappel du chevalier

de Lorraine. Ce rappel ne surprit pas moins que la défense faite à

Villeroi d'accompagner Louis XIV à l'armée et l'ordre qu'il reçut de se

rendre à Lyon. Au milieu des grands événements de la guerre, on s'en

préoccupa à la cour. Les détails de l'entretien des deux frères au sujet

de ce rappel nous prouvent combien était grand l'effet du despotisme de

Louis XIV sur sa famille, la crainte qu'il inspirait à tout ce qui

l'entourait et la profonde humiliation de MONSIEUR. Il faut que les

singulières particularités de cet entretien aient été racontées par le

roi lui-même ou par Monsieur, pour que madame de Sévigné, en les

transmettant à sa fille, puisse lui écrire: «Vous pouvez vous assurer que

tout ceci est vrai: c'est mon aversion que les faux détails, mais j'aime

les vrais. Si vous n'êtes de mon goût, vous êtes perdue, car en voici

d'infinis[509].» Il est difficile d'admettre qu'il y ait eu un seul

témoin de cette étrange scène.

[508] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 avril 1671), t. II, p. 451, édit.

G.--(24 juin 1672), t. III, p. 79, édit. G.; t. III, p. 15, édit.

M.--(10 février 1672), t. II, p. 378, 380, édit. G.; t. II, p.

321, édit. M.

[509] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 février 1672), t. II, p. 379.

Mémoires touchant la vie et les ecrits de Marie de Rabutin-Chantal, (4/6) · 第 14 / 28 段