Elle fit sur Gregorio Leti une bien plus forte impression que sur le

jeune philosophe de Carlat. Gregorio Leti est le père du style

romantique: nul n'a égalé sa fécondité et ses succès; il a écrit en

langue italienne, dans un style toujours extravagamment figuré, plus de

cent volumes, dont quelques-uns forment d'épais in-quarto. Si on excepte

la Vie de Sixte-Quint, pas un seul de ces volumes n'est lu aujourd'hui.

Telle était cependant la haute réputation dont jouissait de son temps

Gregorio Leti que Louis XIV voulut, s'il consentait à se faire

catholique, se l'attacher en qualité d'historiographe; que l'Angleterre

le disputa au roi de France; que la Hollande négocia pour l'enlever à

l'Angleterre; que la duchesse de Savoie, alors régente, voulut le fixer

dans ses États; et que la république de Genève lui concéda gratuitement,

et sans aucuns frais, le droit de bourgeoisie, faveur qui n'avait été

accordée à personne avant lui. Sidonia avait été munie d'une lettre de

recommandation pour cet illustre auteur, alors retiré à Genève, où il

jouissait d'une considération qui lui donnait un grand ascendant sur les

esprits.

Lorsque Sidonia vint lui présenter sa lettre, il fut tellement surpris et

charmé à la vue d'une si belle personne qu'il ne put jamais se guérir de

l'amour qu'elle lui avait inspiré; et, à Genève comme à Paris, elle put

toujours disposer de lui pour les divers services qu'elle eut à lui

demander. Dans les lettres qu'il a écrites au duc de Giovanazzo,

ambassadeur d'Espagne à Turin[452], il a tracé d'elle un portrait qui,

pour l'exagération du style figuré, n'a de pareil que quelques-unes des

pages de plusieurs romanciers modernes. Il s'exprime avec plus d'esprit

et de naturel quand il fait au duc le récit de sa première entrevue avec

elle: «J'avoue à votre excellence, dit-il, qu'en voyant une si grande

beauté je restai tout ébloui, d'autant plus qu'avec une politesse pleine

de grâce elle s'approcha de moi, et me donna un baiser à la française, en

me disant: «Ne croyez pas, monsieur Leti, que je sois ici pour quelque

mauvaise affaire; ce qui m'amène, c'est que mon mari me veut, et que je

ne le veux pas.» Alors je répondis en plaisantant: «Certes, madame, il y

a bien d'autres personnes qui vous voudraient, parce que vos beautés sont

trop grandes pour être le partage d'un seul.»

[452] GREGORIO LETI, _Lettres_, dans la _Vie de la marquise_ DE

COURCELLES, _écrite par elle-même_, p. 187-189.

Le commerce que Sidonia entretenait avec du Boulay était un secret

soigneusement gardé par tous deux; mais il finit par être connu à Paris à

la fin de l'année 1675. Madame de Sévigné écrivit alors à sa fille:

«Connaissez-vous du Boulay? oui. Il a rencontré par hasard madame de

Courcelles: la voir, l'adorer n'a été qu'une même chose. La fantaisie

leur a pris d'aller à Genève. Ils y sont; c'est de ce lieu qu'il a écrit

à Manicamp la plus plaisante lettre du monde[453].» Madame de la

Fayette[454], qui connaissait du Boulay et la violence de sa passion pour

Sidonia, avait prédit son voyage.

[453] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 décembre 1675), t. IV, p. 147, édit.

M.; t. IV, p. 274, édit. G.

Cependant la position où se trouvait madame de Courcelles, accusée

d'adultère, la forçait, ainsi que du Boulay, à prendre des précautions

infinies pour ne pas donner de nouvelles armes à l'accusation: de sorte

que, lorsqu'il quittait Paris pour se rendre auprès d'elle, il lui

fallait, pour dérouter les soupçons, ne pas paraître à Genève, se cacher

dans une campagne des environs, vivre solitaire; tandis que Sidonia,

connue et aimée de toute la ville, se livrait sans contrainte à sa gaieté

naturelle, était de toutes les fêtes, faisait entendre sa belle voix dans

tous les concerts, et jouissait du plaisir suprême, pour une coquette

accomplie, d'être admirée et entourée. Sidonia participait même aux

divertissements les plus virils, montant à cheval avec hardiesse, et,

comme la duchesse de Bouillon, aimant la chasse et maniant un fusil avec

une dextérité remarquable. Elle était surtout bien accueillie du comte et

de la comtesse Dhona[455]. Le comte Dhona était de la religion

protestante[456] et alors retiré à Genève, où il se faisait aimer des

habitants par son esprit, son caractère, sa magnificence. Sa société

était la plus brillante de la ville, et Sidonia y trouvait tous les

agréments dont elle était habituée à jouir. Son genre de vie ne pouvait

plaire à du Boulay, non plus que celui auquel il était contraint de

s'assujettir. Les services qu'il rendait à Sidonia, son généreux

dévouement à tous ses intérêts avaient produit en elle une vive

reconnaissance et une amitié tendre qui ressemblait à l'amour; mais cet

amour était loin d'égaler la passion ardente que du Boulay ressentait

pour elle et qu'elle-même avait éprouvée pour Villeroi. L'habitude

qu'elle avait contractée dans l'intérêt de ce premier attachement, avec

l'approbation d'un amant peu délicat, de former deux parts de son

existence, celle des sens et celle du cœur, faisait qu'en l'absence

prolongée de celui auquel elle s'était donnée elle n'était plus maîtresse

d'elle-même, et qu'elle se pardonnait tout. Sa conscience était en repos

lorsqu'elle se sentait pour son amant la même préférence, la même

tendresse exclusive. Du Boulay aurait pu la retenir dans les doux liens

d'un mutuel amour s'il ne l'avait pas quittée; s'il avait pu, en les

partageant, se livrer avec elle aux joies et aux distractions du monde;

si aux prévenances et aux complaisances de l'amant il avait joint les

facilités et les droits de l'époux. Mais il était obligé, par ses devoirs

de militaire, de résider longtemps loin de celle qu'il aimait; et pendant

ses absences Sidonia eut plusieurs intrigues galantes, qu'elle s'efforça

d'envelopper d'un profond mystère.

[454] COURCELLES, lettre IV, p. 90; lettre II de LETI, p. 187.

(Le nom de la Fayette se trouve en toutes lettres dans le

manuscrit de cette vie, collationné par M. Monmerqué.)

[455] COURCELLES, _Vie_, p. 2.

[456] J. CONVENENT, _Histoire abrégée des dernières révolutions

arrivées dans la principauté d'Orange_; Londres, rue

Robert-Roger, 1704, in-12, p. 8.--_Sur le rasement de la ville

d'Orange_, p. 451, mss.

Il lui fut impossible d'échapper sans cesse à la surveillance de du

Boulay; et alors les fureurs jalouses, les reproches amers convertirent

les délices de leur union en un supplice continuel. Du Boulay l'aimait

encore avec passion, malgré ses déréglements; et elle lui était toujours

de plus en plus attachée par l'estime, par la reconnaissance, par les

preuves qu'il lui donnait tour à tour de son désintéressement, de sa

loyauté, de la bonté de son cœur. Il n'est pas même jusqu'à ses fureurs

jalouses qui ne fussent pour elle un lien de plus; car elles étaient une

preuve de l'amour violent et délicat qu'elle lui inspirait et dont sa vie

de cour ne lui avait fourni aucun exemple. Ainsi ces deux êtres,

fortement attirés l'un vers l'autre et violemment tourmentés l'un par

l'autre, ne pouvaient ni se séparer ni rester unis.

Du Boulay avait une sœur d'une raison supérieure, qu'il chérissait, à

laquelle il ne cachait rien et dont il suivait presque toujours les

conseils. Elle avait en vain combattu sa passion pour Sidonia; mais quand

elle vit que cette passion était devenue pour lui un sujet continuel de

tourments sans aucune compensation, elle chercha à profiter des preuves

qu'elle avait acquises de l'inconstance de Sidonia pour arracher son

frère aux séductions de cette femme. Elle l'exhortait continuellement à

avoir le courage de rompre tout à fait une liaison si fatale à son repos.

N'avait-il pas, toujours occupé des affaires de cette perfide maîtresse,

négligé les siennes, sacrifié son temps, sa fortune, son état, ses

projets d'ambition? N'avait-il pas, pour la rejoindre, quitté amis,

parents, résisté aux conseils, aux instances d'une sœur? N'avait-il pas

renoncé à toute autre liaison, renoncé à l'espoir d'épouser une riche

héritière? Ne s'était-il pas privé des plaisirs de Paris et des sociétés

brillantes où on aimait à le voir? Jusqu'où voulait-il pousser le pardon

des ruses, des mensonges, des infidélités répétées d'une femme à laquelle

il se sacrifiait? Jusqu'à quand enfin cesserait-il de supporter la honte

et le ridicule d'un tel attachement? Du Boulay reconnaissait la vérité de

ces reproches, et était convaincu de l'excellence de ces conseils; mais

l'empire qu'exerçaient sur lui les caresses de Sidonia, ses tendres

protestations l'empêchaient de prendre la résolution de l'abandonner et

de l'oublier pour toujours[457].

[457] _Lettres de la marquise_ DE COURCELLES, p. 100 et 104,

lettre IX, p. 108, 124, 128, 149, 152, 153.

Enfin Sidonia se livra aux caprices de ses penchants jusqu'à perdre le

sentiment de sa dignité; et, suivant ce que dit Gregorio Leti[458], du

Boulay l'aurait surprise entre les bras d'un homme trop inférieur par sa

condition pour qu'il pût supporter sans honte un tel rival. Il écrivit au

comte Dhona et à toutes les personnes de Genève qui protégeaient la

marquise de Courcelles des lettres diffamantes. Ces lettres produisirent

leur effet. Gregorio Leti, qui en eut des copies, exprime son étonnement

que, dans un siècle où la galanterie était de mode, un chevalier français

prudent et homme d'esprit, tel qu'était du Boulay, se soit laissé

emporter par la colère au point de dire tout ce qu'il était possible

d'imaginer de plus piquant et de plus outrageant contre l'honneur d'une

femme qu'il avait aimée[459].

[458] Note manuscrite de Gregorio Leti sur le billet de la

marquise de Courcelles, qui est à la page 153.

[459] _Vie de la marquise_ DE COURCELLES, p. XVI de

l'avant-propos.--GREGORIO LETI, _Storia Ginevrina_, t. V, p. 133.

C'était l'excès de l'amour et de la jalousie qui avait porté du Boulay à

se venger d'une manière si cruelle et si opposée à son caractère. Il en

eut un profond regret; et la lettre touchante et noble que Sidonia lui

écrivit en quittant l'asile que, par lui, elle était forcée de fuir,

malheureuse et abandonnée, accrut encore le douloureux repentir de celui

qui, malgré ses torts, l'aimait encore. «Toutes vos injures et tous vos

emportements, lui dit-elle, ne me peuvent faire oublier que vous êtes

l'homme du monde à qui j'ai le plus d'obligations; et tout le mal que

vous m'avez fait, à l'avenir, n'empêchera pas que vous ne m'ayez rendu

les derniers services. Ne vous laissez donc point surprendre, en lisant

ce billet, à cette horreur qu'on sent pour les caractères de ses ennemis:

songez seulement que ce sont les marques de la reconnaissance d'une

personne que vous avez aimée et qui vous regardera éternellement comme le

plus honnête homme du monde, si vous ne voulez pas que ce soit comme le

meilleur de ses amis. Si la passion que vous avez eue pour moi ne vous

avait coûté que des soins et des soupirs, je ne vous laisserais point

rompre avec moi présentement, ma justification étant la chose du monde la

plus facile; mais puisque vous la pourriez soupçonner de quelque sorte

d'intérêt, je la remets à un temps où vous m'en saurez plus de gré par le

peu de besoin que j'aurai de vous. Cependant, monsieur, soyez très-assuré

que je vous estimerai toute ma vie. Adieu. Je pars demain pour Annecy, où

j'attendrai les réponses de Chambéry, et que j'aie mis ordre à mes

affaires. Adieu encore une fois. Je n'ai point d'autre crime auprès de

vous que celui de ne vous avoir pas aimé autant que le méritait votre

attachement[460].»

[460] COURCELLES, _Lettres_, p. 156 et 157, mais avec quelques

corrections faites d'après le manuscrit de Millin, collationné

par M. Monmerqué.

La marquise de Courcelles se retira en Savoie et y resta cachée, tandis

que son procès en appel se poursuivait à Paris. Par les démarches de du

Boulay et de ses autres amis de Paris, elle obtint, quoique contumace,

que le parlement réformât la sentence du juge de Château-du-Loir. Par

l'arrêt rendu le 17 juin 1673, elle ne fut plus privée de ses biens; on

adjugea seulement à son mari, à titre de dommages et intérêts, une somme

de cent mille livres qu'elle avait mise dans la communauté par son

contrat de mariage; mais le même arrêt ordonnait qu'elle serait enfermée

dans un couvent. C'est pour obtenir la réforme de cette disposition et sa

séparation de corps d'avec son mari qu'elle en appelait. Pour avoir

droit à un jugement favorable il eût fallu qu'elle fît purger la

contumace et qu'elle se remît en prison; mais elle redoutait d'être

condamnée à rentrer sous la puissance maritale, ou à être renfermée dans

un couvent. Heureusement pour elle, son mari mourut; et c'est encore

madame de Sévigné qui nous apprend la date de sa mort. Dans sa lettre du

18 septembre 1678, elle parle du procès intenté à Lameth au sujet du

meurtre du marquis d'Albret, et des témoins qui ont déposé dans cette

affaire; puis elle ajoute: «On y attendait encore M. de Courcelles; mais

il n'y vint pas, parce qu'il mourut ce jour-là d'une maladie dont sa

femme se porte bien[461].»

[461] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 septembre 1678), t. VI, p. 33, édit.

G.; t. V, p. 363, édit. M.

En effet, aussitôt que la marquise de Courcelles eut appris qu'elle était

veuve, elle se crut libre, et se hâta de revenir à Paris, pour y vivre en

femme uniquement occupée de ses plaisirs. Mais son beau-frère Camille de

Champlais, connu dans le monde sous le nom de chevalier de

Courcelles[462], unique héritier de son mari, la fit arrêter et conduire

à la Conciergerie. Lors des premiers jours de sa réclusion, un de ses

pages, qui l'avait servie à Genève et qui y avait vu Gregorio Leti, le

reconnut dans Paris, où il était arrivé depuis huit jours, et le dit à sa

maîtresse, qui écrivit de sa prison à l'illustre auteur, pour l'inviter à

venir la voir. Les visites de Gregorio Leti, les lettres qu'elle lui

écrivit en italien, les réponses qu'elle recevait de lui, et que Gregorio

Leti à fait imprimer, contribuèrent à dissiper l'ennui de sa prison.

Chardon de la Rochette remarque que les lettres de l'illustre auteur de

la Vie de Sixte-Quint, adressées à la marquise de Courcelles, sont les

meilleures qu'il ait écrites et les plus naturelles. Sur quoi il fait

cette réflexion judicieuse: «Les lettres de la marquise, auxquelles les

siennes servent de réponses, sont pleines d'esprit et de grâce; et on

prend ordinairement le ton de son correspondant, comme on prend celui de

son interlocuteur[463].»

[462] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. V, p. 103.

[463] _Vie de madame_ DE COURCELLES, p. XIX, p. 210 à

239.--GREGORIO LETI, _Lettere sopra differenti materie_;

Amsterdam, 1701, 2 vol. in-8º, lettre XLIII du recueil.

Ces lettres nous prouvent que la marquise avait répudié son nom de

Courcelles, et qu'elle se regardait comme n'ayant plus rien de commun

avec son mari, car elle signe toujours _Sidonia de Lenoncourt_. Son

procès ne se termina pas aussi heureusement qu'elle le supposait. Devant

ses juges, elle prétendait qu'en se représentant l'arrêt rendu contre

elle par contumace avait été anéanti, et qu'on ne pouvait plus la

poursuivre comme adultère, parce que cette action était éteinte par la

mort de son mari, d'où elle concluait que les jugements intervenus dans

ce procès ne pouvaient lui être opposés.

Le chevalier de Courcelles répondait que l'accusée n'était plus recevable

à purger la contumace, parce que, depuis le 17 juin 1673 jusqu'au jour où

elle s'était représentée à la justice, il s'était écoulé plus de cinq

ans, ce qui donnait à ce jugement la même force que s'il avait été rendu

contradictoirement. Elle opposait à cela quelques défauts de formalité

dans la signification de l'arrêt; mais ses moyens les plus puissants

étaient l'intérêt qu'on prenait à sa personne et la séduction dont on ne

pouvait se garantir quand on la voyait. On connaissait ses malheurs et

les persécutions qu'elle avait éprouvées, mais l'on ne savait qu'une

partie de ses désordres. Il courut alors des pièces de vers en sa faveur,

où l'on suppliait messieurs du parlement d'en user avec elle comme

Jésus-Christ en usa envers Madeleine:

Il savait qu'en amour la faute est si commune

Qu'il faudrait assommer et la blonde et la brune:

Or, il était venu pour sauver les pécheurs[464].

[464] _Requeste à messieurs du parlement, présentée par_ madame

de C***, à la suite du _Voyage de messieurs_ DE BACHAUMONT et LA

CHAPELLE; 1698, in-12, p. 137.--BUSSY, _Lettres_ du 2 mars 1673

(t. IV, p. 37), édit. 1737.

Mais ces messieurs du parlement comprirent très-bien qu'à eux appartenait

de juger les coupables, et non de les sauver et de leur pardonner. Un

arrêt définitif du 5 janvier 1680 condamna Sidonia de Lenoncourt,

marquise de Courcelles, pour adultère commis avec le sieur de Rostaing, à

soixante mille francs de dommages et intérêts, à deux mille livres

d'aumône, à cinq cents livres d'amende et aux dépens. Le même arrêt la

déclara déchue de ses conventions matrimoniales, douaires, préciput; mais

elle ne subit point la peine de la réclusion, à laquelle les héritiers

n'avaient pas le droit de conclure[465].

[465] CHARDON DE LA ROCHETTE, dans la _Vie de la marquise de

Courcelles_, p. 77; il cite le _Traité des adultères_, par

Fournel; 1783, in-12, p. 41.

Sidonia se trouva donc enfin en possession de cette liberté qu'elle avait

tant désirée et maîtresse d'une fortune qui, malgré les dépenses faites

par son mari et la perte de son procès, était encore considérable.

Nonobstant ses richesses, après l'arrêt qui la condamnait et la conduite

qu'elle avait tenue, elle se trouvait bannie de la société des femmes de

son rang les moins scrupuleuses. La fille aînée du comte de Bussy, la

marquise de Coligny, dont nous aurons à faire connaître plus tard la

conduite imprudente et le scandaleux procès, ne voulait pas (elle veuve)

admettre que madame de Courcelles pût être considérée comme faisant

partie du corps respectable des veuves; et elle désapprouve madame de

Sévigné, qui lui donne ce titre[466]. Entrer au couvent au sortir de

prison et aller passer une année ou deux à Orléans chez l'abbesse de

Lenoncourt eût été pour Sidonia le seul moyen de se réhabiliter dans le

monde; mais il paraît qu'elle ne le voulut pas; car celui qui a terminé,

d'après les notes du président Bouhier, les mémoires qu'elle a écrits et

laissés incomplets nous dit en finissant: «On ne connaît pas les autres

circonstances de sa vie, on sait seulement qu'étant sortie de prison, et

après avoir eu plusieurs aventures, elle devint amoureuse d'un officier,

qu'elle épousa par belle passion et avec qui elle vécut peu

heureuse[467].» C'était une mésalliance et une faute qui, dans l'esprit

de ce temps, la rendait plus coupable que tous les déréglements de ses

années antérieures.

[466] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 septembre 1678), t. VI, p. 35, édit.

G. (C'est une lettre de Bussy à Corbinelli, où il y a quelques

lignes de madame de Coligny adressées à madame de Sévigné.)

[467] _Vie de la marquise_ DE COURCELLES, p. 78.

L'officier qu'elle épousa était capitaine de dragons, et se nommait le

Tilleuf[468]; elle lui avait fait une donation de cent cinquante mille

écus. Elle vécut peu de temps dans ces nouveaux liens. Cinq ans après

être sortie de prison, en décembre 1685, elle mourut à l'âge de

trente-quatre ans, laissant cette preuve, ajoutée à tant d'autres, que le

seul fondement certain du bonheur est en nous-même; et que la naissance,

la richesse, la beauté, les grâces, l'esprit, tout ce qu'on ambitionne,

tout ce qu'on désire sont non-seulement des dons impuissants pour nous

rendre heureux, mais peuvent être les plus fortes et quelquefois les

seules causes de notre malheur. Otez à Sidonia un seul des avantages dont

elle avait été dotée par la nature, par la fortune, par la famille, et

aussitôt vous verrez disparaître une partie des dangers qui

l'assaillirent à peine au sortir de l'enfance. Ses destinées alors

eussent été tout autres, soit que ses jours se fussent écoulés dans la

tranquille obscurité du cloître ou dans l'heureuse activité du toit

domestique, soit qu'elle eût passé sa vie dans la brillante sphère de la

cour, au milieu des luttes et des agitations du monde.

[468] DANGEAU, _Journal manuscrit_ (25 décembre), cité par M.

Monmerqué dans son édition des _Lettres de madame_ DE SÉVIGNÉ, V,

263.--Conférez encore, dans le même, I, 260; II, 263, 339, 357,

363; IV, 147.

CHAPITRE VII.

1672.

Mort de la tante de madame de Sévigné.--Préparatifs de départ pour

la Provence.--Madame de Sévigné fait ses adieux à ses amies.--Ramène

sa petite-fille Blanche de Livry à Paris.--Part ensuite pour se

rendre à Grignan.--Détails sur sa manière de voyager.--Elle couche à

Melun, arrive à Auxerre, s'arrête à Montjeu trois jours.--Détails

sur ce lieu et sur Jeannin de Castille.--Souvenirs que le séjour à

Montjeu rappelle à madame de Sévigné.--Elle y avait été en

1656.--Madame de Toulongeon sa tante, madame de Toulongeon la

jeune, madame de Senneterre viennent voir madame de Sévigné à

Montjeu.--Détails sur ces personnes.--Réconciliation de Jeannin

de Castille et de Bussy.--Correspondance entre Bussy et la

jeune comtesse de Toulongeon.--Madame de Sévigné va coucher à

Châlon.--Arrive à Lyon.--Soins et attentions dont elle est l'objet

de la part de l'intendant et de madame de Coulanges.--Pourquoi

madame de Coulanges et son mari s'étaient rendus à Lyon.--Date du

mariage du fils de M. du Gué-Bagnols avec mademoiselle de Bagnols,

sa cousine.--Madame de Sévigné loge chez un beau-frère de M.

de Grignan.--Elle fait connaissance avec la comtesse de

Rochebonne.--Voit madame de Senneterre.--Détails sur le deuil

de celle-ci et sur la fin tragique de son mari.--Madame de

Sévigné part de Lyon, et va coucher à Valence.--Elle arrive à

Montélimart.--Madame de Grignan vient la chercher dans ce lieu, et

la conduit à Grignan.--Calculs sur la durée du voyage de madame de

Sévigné et sur le temps de sa séparation d'avec madame de Grignan.

Qu'on ne s'y trompe pas, toute cette jeune noblesse, qui paraissait si

fort occupée de ses plaisirs, de ses intrigues amoureuses, était prodigue

de ses veilles et de son sang quand il s'agissait des intérêts et de la

gloire du monarque et de celle de la France. En cela comme en toutes

choses, dans ce qui était digne de louange comme dans ce que réprouvait

une morale sévère, elle suivait l'exemple de son roi. A l'époque où l'on

jugeait à la Tournelle le procès de Sidonia de Lenoncourt, le marquis de

Courcelles son mari, Colbert de Maulevrier qu'on avait voulu lui faire

épouser, Louvois et Villeroi, Cavoye son amant, Castelnau, Lavardin,

d'Uxelles, la Rochefoucauld, prince de Marsillac, Choiseul-Pradelle, du

Plessis-Praslin, du Lude et tant d'autres connus de madame de Sévigné

donnaient des preuves de leur valeur, et secondaient Louis XIV dans la

conquête de la Hollande[469]. Madame de Sévigné, tranquille sur son fils,

qui lui avait écrit que la campagne était terminée, que toute la Hollande

se rendait sans résistance, annonçait à madame de Grignan[470] qu'elle

faisait ses préparatifs pour ce voyage de Provence projeté depuis si

longtemps, depuis si longtemps différé, et dont elle n'osait plus parler:

«car, dit-elle, les longues espérances usent la joie, comme les longues

maladies usent la douleur[471].»

[469] DU LONDEL, _Fastes des rois de la maison d'Orléans et de

celle des Bourbons_, 1697, in-8º, p. 207-209.

[470] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 juin 1672), t. III, p. 82, édit. G.;

p. 17, édit. M.

[471] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 juillet 1672), t. III, p. 101, édit.

G.; t. III, p. 34, édit. M.

Rien ne la retenait. Sa tante la Trousse, qu'elle n'avait pas quittée

durant sa maladie, était morte le 30 juin. Après avoir donné à

mademoiselle de la Trousse et à toute la famille les consolations

d'usage; après avoir écrit à la comtesse de Bussy pour s'excuser de ne

pas céder à son invitation d'aller la voir, madame de Sévigné fixa enfin

le jour de son départ, et fit ses adieux à d'Andilly, à madame de la

Fayette et à M. de la Rochefoucauld, alors au château de Saint-Maur, dont

Gourville[472] avait acheté l'usufruit au prince de Condé. Madame de

Sévigné y fut retenue à souper, et y coucha. Elle avait ramené de Livry

ses _petites entrailles_[473], Blanche sa petite-fille, parce qu'elle

craignait que la nourrice ne s'ennuyât à la campagne. Madame du Puy du

Fou, madame de Sanzei[474], madame de Coulanges et le petit Pecquet, son

médecin, devaient donner des soins à l'enfant, et lui en répondre[475].

[472] GOURVILLE, _Mémoires_, t. LII, p. 454 et 455.

[473] Voyez ci-dessus, 3e partie, chap. XVI, p. 311.

[474] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 juillet 1672).

[475] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 et 16 juillet 1672), t. III, p.

84-86, édit. G.; t. III, p. 19, édit. M.

Mémoires touchant la vie et les ecrits de Marie de Rabutin-Chantal, (4/6) · 第 13 / 28 段