L'amour-propre de Louvois fut flatté de ne devoir qu'à lui-même les

progrès qu'il croyait avoir faits dans le cœur de Sidonia, et de n'avoir

pas à acheter un succès peu flatteur par des grâces imméritées.

Courcelles était entièrement dans sa dépendance pour son avancement et sa

fortune; et il suffit à Louvois de montrer un visage sévère et d'exprimer

son mécontentement pour que Sidonia se vît entièrement libre. Elle devint

l'objet des attentions et des flatteries d'une famille qui n'avait eu

pour elle que des rigueurs et qui la détestait. Mais, pour obtenir un tel

résultat, elle fut forcée d'engager son indépendance, et de faire cesser

la longue résistance qu'elle avait opposée à Louvois. Celui-ci fut

glorieux et ravi de faire rejaillir sur elle tout le crédit et la

considération que pouvait lui donner la réputation d'avoir soumis au

pouvoir de ses charmes un homme si puissant, en si grande faveur auprès

du monarque. Louis XIV venait de le nommer ministre, et de lui donner

entrée au conseil. C'est alors qu'on vit Sidonia paraître à la cour. Par

sa folâtre gaieté, son esprit vif et brillant, ses manières gracieuses et

enfantines, elle plut singulièrement à Henriette, duchesse d'Orléans, et,

toujours désirée, elle fut un ornement de toutes les fêtes et de tous les

divertissements que donnait cette princesse. Ainsi tout réussissait à

Sidonia; son orgueil, son amour, sa haine, ses penchants aux déréglements

de la coquetterie, tout se trouvait satisfait. Mais un bonheur ourdi par

tant de perfidies ne devait pas durer longtemps; et le secret de ses

ruses libertines fut enfin révélé par ses imprudences et par celles de

son amant.

Ce fut en 1667: la guerre commençait; le roi, sa cour et les ministres

allèrent rejoindre l'armée. Louvois et Villeroi étaient du nombre.

Sidonia était restée à Saint-Cloud avec la duchesse d'Orléans[431].

Celle-ci recevait souvent les visites de madame de Monaco, qu'elle

aimait. La vue de cette rivale réveilla la jalousie de Sidonia. C'était

Sidonia qui, à l'insu de madame de Monaco, faisait passer à celle-ci les

lettres que Villeroi n'avait cessé de lui écrire: Sidonia les recevait

avec les siennes, sous une même enveloppe, par des courriers dont Louvois

signait lui-même les passe-ports. Mais, fatiguée d'être ainsi

l'instrument de la joie que ces lettres causaient à madame de Monaco,

Sidonia obtint de Villeroi qu'il lui écrirait plus rarement, et qu'il lui

enverrait des courriers sans autres dépêches que les lettres qui lui

étaient destinées. On avait pris Oudenarde (31 juillet), et le duc de

Gramont avait été chargé d'en apporter la nouvelle à la reine. Aussitôt

après cet événement, le marquis de Villeroi avait envoyé secrètement

Charleville, son valet de chambre, pour porter ses dépêches à la marquise

de Courcelles[432]. Charleville arriva avant le duc de Gramont; et

l'envie de répandre la première une nouvelle agréable fit que Sidonia

parla de la prise d'Oudenarde, sans dire par quel moyen elle en avait été

instruite. Lorsque Gramont en toute hâte arriva à Paris, la cour

connaissait déjà la nouvelle qu'il apportait. On se demanda par qui cette

nouvelle avait été dite en premier, et on ne put le savoir. Charleville,

selon les instructions qu'il avait reçues, s'était caché aussitôt après

avoir remis à Sidonia ses dépêches, et n'avait point paru à l'hôtel de

Villeroi. Mais, s'ennuyant dans sa retraite, il crut concilier les ordres

de son maître et son envie de voir le jour en se déguisant en Polonais.

Ainsi accoutré, il parut dans la cour du château de Saint-Germain en

Laye. C'était justement l'heure où la reine sortait pour aller au salut.

Comme toutes les femmes qui l'entouraient, la reine fut frappée de

l'habillement du faux Polonais; on lui ordonna d'approcher, et il fut

contraint d'obéir. Parmi les femmes qui composaient en ce moment le

cortége de la reine se trouvaient la princesse de Monaco, la marquise de

Courcelles et sa belle-mère. Celle-ci reconnut aussitôt Charleville, et

l'appela par son nom. Pour la princesse de Monaco, dont les craintes

jalouses avaient été éveillées par l'interruption de sa correspondance

avec Villeroi, ce fut un trait de lumière soudain et terrible, comme

l'éclair qui précède la foudre. Tous ses soupçons furent confirmés, et

tous les mystères devinés par un seul regard jeté sur Sidonia, qui ne

sut ni composer son visage ni déguiser le trouble de son âme. La

princesse de Monaco trouva la belle-mère de Sidonia, sa belle-sœur, la

marquise de la Baume et son mari empressés à s'associer à sa vengeance:

elle fut cruelle. L'appartement qu'occupait Sidonia fut fouillé; ses

cassettes furent ouvertes, et on y trouva non-seulement les lettres que

Villeroi lui avait écrites, mais encore toutes celles qu'il lui avait

remises particulièrement, et les lettres que madame de Monaco avait

adressées à Puyguilhem, depuis duc de Lauzun.

[431] LA FAYETTE, _Histoire de madame Henriette, Mém._, t. LXIV,

p. 446.

[432] Marquise DE COURCELLES, _Vie écrite par elle-même_, p. 39.

La princesse de Monaco intéressa toute la cour à sa douleur, et l'on fut

révolté de la perfidie de Villeroi. Sa complice devint un objet de colère

et de réprobation pour tous ceux qui l'avaient accueillie et protégée;

MADAME surtout ressentit vivement l'insulte faite à une princesse qu'elle

aimait et qui était la surintendante de sa maison[433]. Sidonia retomba

sous le joug oppresseur et insultant de son mari, de sa belle-mère, de sa

belle-sœur, qui la séquestrèrent et l'empêchèrent de faire un pas sans

être suivie et surveillée. Elle se consolait de toutes ses disgrâces par

la certitude qu'elle croyait avoir d'être aimée de Villeroi. Les lettres

qu'elle lui écrivait furent interceptées, et elle ne reçut point de

réponse. Les inquiétudes et les serrements de cœur que ce silence lui

fit éprouver lui faisaient répandre des larmes durant le jour et passer

les nuits sans sommeil; mais quand elle apprit que, par la crainte

d'encourir la disgrâce de Louvois, de MONSIEUR et du roi lui-même,

Villeroi avait promis de l'abandonner, de ne plus lui écrire, de ne plus

la revoir, elle qui n'avait foi qu'en l'amour, qui alors pour Villeroi

aurait sacrifié l'univers entier, s'abandonna à un tel désespoir qu'elle

eut une fièvre maligne qui dura quarante jours et qui la mit aux portes

du tombeau. Elle reçut l'extrême-onction; sa mort fut annoncée dans la

_Gazette_, qui eut à se rétracter et qui devait par la suite faire plus

d'une fois mention de ses étranges aventures. Elle fut soignée avec

beaucoup de sollicitude par ceux dont elle était haïe, parce qu'ils

craignaient, si elle mourait sans faire de testament, d'être privés de la

jouissance de ses grands biens. Durant sa convalescence, on n'osa pas la

gêner dans sa liberté.

[433] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, édit. 1829, in-8º, t.

VI, p. 394. Comme la comtesse de Soissons l'était de la maison de

la reine, et la princesse de Conti (Martinozzi) de celle de la

reine mère.

Sa maladie lui avait fait perdre sa belle chevelure; et lorsque la fièvre

l'eut quittée, ses yeux caves, son visage pâle, amaigri la faisaient

ressembler à un spectre sorti de la tombe[434]. Un jour elle alla se

promener, contre son ordinaire, sans son carrosse, sans les gens de sa

livrée, mais dans la voiture de la comtesse de Castelnau, qui la

conduisit à la porte Saint-Bernard: elle y rencontra plusieurs personnes

avec lesquelles elle était liée, et n'en fut point reconnue. Son chagrin

fut si grand que dès le lendemain elle partit pour Orléans, et qu'elle

alla se renfermer dans le couvent où elle avait été élevée. Heureuse si,

docile aux sages remontrances d'une tante qui avait pour elle un amour

maternel, elle avait été satisfaite de trouver là, enfin, un asile assuré

contre les persécutions de son mari et de sa famille[435]!

[434] _Vie de la marquise_ DE COURCELLES, p. 51.

[435] Conférez LORET, liv. VII, p. 3; liv. XII, p.

105.--TALLEMANT DES RÉAUX, t. IV, p. 321, 322.--SÉVIGNÉ,

_Lettres_ (octobre 1677), t. V, p. 267, édit. M.

La vie réglée du cloître, les chants pieux, les prières, les exhortations

de l'abbesse de Saint-Loup opérèrent un heureux changement chez Sidonia:

le calme se rétablit dans son âme agitée. Sa convalescence fit de rapides

progrès; sa santé devint plus florissante qu'elle n'avait jamais été; sa

beauté brilla d'un éclat plus grand qu'avant sa maladie. Alors elle

quitta le couvent, reparut dans le monde; et son penchant à la

coquetterie la domina plus impérieusement qu'à l'époque où elle se

croyait obligée de le déguiser. Le scandale de ses aventures augmenta le

nombre de ses adorateurs: elle avait acquis cette malheureuse célébrité

qui, sous l'influence de la corruption des mœurs, environne la beauté

d'un scandaleux prestige et en accroît l'éclat et la puissance. Louvois,

qui, malgré les preuves qu'il avait eues de la perfidie de Sidonia, en

était toujours épris, revint la voir. De tous ceux qui alors la

courtisaient, c'était celui qui lui plaisait le moins; et cependant,

comme Louvois pouvait la protéger contre sa belle-mère et contre son

mari, elle n'osait pas se soustraire aux droits qu'elle lui avait donnés

précédemment sur sa personne[436].

[436] _Vie de la marquise_ DE COURCELLES, _écrite par elle-même_;

1808, in-12, p. 53.

«Après un mois de solitude et de retraite, dit-elle dans ses Mémoires, je

revins à Paris. M. de Louvois me rendit ses soins ordinaires; mais

j'avais pris tant de plaisir à le tromper que je ne pouvais plus m'en

passer. L'hiver vint, et me fournit mille occasions pour me satisfaire

là-dessus. Je me masquais toutes les nuits avec MM. d'Elbeuf, de Bouillon

et le comte d'Auvergne, avec M. de Mazarin et M. de Rohan, mais jamais

avec M. de Louvois; et, quelque prière qu'il m'en fît, je lui faisais

naître des impossibilités journalières pour cela. Un jour que, pour le

consoler, j'avais promis de me trouver dans une assemblée et de me faire

connaître à lui sous un habit que je lui avais marqué, j'en pris un tout

différent; et après avoir joui longtemps du plaisir de le voir, inquiet,

me chercher inutilement, j'eus la folie d'en faire confidence à M. de

Marsan, qui se trouva près de moi; et, parlant avec chaleur, je déguisai

si peu mon ton de voix qu'il fut reconnu de tout le monde, et de Louvois

plus tôt que de personne. Ce fut une nouvelle querelle; elle aurait été

la dernière si une madame de la Brosse n'avait trouvé l'invention de nous

raccommoder[437].»

[437] _Ibid._, p. 53 et 54.

Le jeu que s'était permis Sidonia avec Louvois lui réussit mal. Pour se

venger d'elle, ce ministre la fit enfermer (en 1669), par ordre du roi,

dans le couvent des Filles Sainte-Marie de la rue Saint-Antoine, celui-là

même où madame de Sévigné aimait à faire ses retraites. La marquise de

Courcelles se lia avec la duchesse de Mazarin, qui se trouvait ainsi

qu'elle, pour cause d'inconduite, renfermée dans ce couvent. Les Mémoires

de cette duchesse nous apprennent que le crédit des amis que la marquise

de Courcelles avait à la cour lui fut fort utile pour obtenir du roi la

permission de plaider contre son mari. Jamais le sort ne réunit deux

femmes dont l'âge, les penchants, les caractères, la destinée fussent

mieux assortis. Toutes deux jeunes, belles, spirituelles, coquettes et

folâtres[438], elles avaient fait toutes deux la fortune de leurs maris;

toutes deux les détestaient, et voulaient s'en séparer; toutes deux

bravaient l'autorité des lois. Elles désolèrent tellement les religieuses

de Sainte-Marie[439] par leurs folies extravagantes que celles-ci

obtinrent enfin d'en être délivrées. On les fit entrer à l'abbaye de

Chelles, d'où le duc de Mazarin voulut, à la tête de soixante cavaliers,

enlever sa femme, sans pouvoir y réussir. La duchesse eut la permission

de rester séparée de son mari tant que durerait le procès qu'il lui avait

intenté. Sortie de l'abbaye de Chelles, la marquise de Courcelles alla

demeurer au palais Mazarin, chez la duchesse son amie[440]. Elles avaient

obtenu la permission de ne pas se séparer. Dans le couvent, leur amitié

paraissait indissoluble; dans le monde, elles devinrent rivales. Elles se

disputèrent la conquête du marquis de Cavoye, un des plus beaux hommes de

la cour. La marquise de Courcelles, qui l'emporta sur la duchesse, ne

voulut point rester au palais Mazarin, et aima mieux aller rejoindre son

mari[441] que de devoir l'hospitalité à sa rivale. Courcelles fut

instruit, par la duchesse de Mazarin, de la liaison de sa femme avec

Cavoye. Un duel eut lieu; et, après s'être battus en braves, les deux

champions eurent une explication, s'embrassèrent, et devinrent amis. Mais

Louis XIV fut irrité de ce qu'on enfreignît ses ordonnances sur le duel:

il permit à la justice d'informer; et les deux coupables furent mis en

prison[442]. On fut indigné contre Sidonia: son mari, soutenu par

l'opinion publique, n'éprouva plus aucun obstacle pour exercer sur elle,

dans toute sa rigueur, son autorité maritale. Obligé de partir pour

l'armée, il l'envoya à son château de Courcelles, dans le Maine, où elle

se trouva placée sous la dure surveillance de sa belle-mère. Elle sut la

mettre en défaut, ou plutôt, peut-être, elle tomba dans le piége qu'on

lui tendait. Un beau jeune homme, nommé Jacques Rostaing de la Ferrière,

qui avait été page de l'évêque de Chartres, oncle du marquis de

Courcelles, et qui par cette raison avait un libre accès au château, plut

à Sidonia, et la rendit enceinte. Dès que Courcelles en fut instruit, il

envoya un officier et quelques-uns des soldats qui étaient sous ses

ordres pour garder sa femme à vue[443]. Il lui intenta un procès en

adultère, ainsi qu'à Rostaing. Le juge de Château-du-Loir informa, et

lança (le 6 juin 1669), contre la marquise, un décret de prise de corps,

ainsi que contre Rostaing. Celui-ci disparut. Gardée par ceux que son

mari avait envoyés, Sidonia fut transférée au château de la Sanssorière,

appartenant à Henri de Sancelles, seigneur d'Oiray, parent du marquis de

Courcelles; et là elle accoucha, le 9 juillet 1669, d'une fille. Après

ses couches, elle fut conduite dans les prisons de Château-du-Loir. Sans

conseil, sans connaissance des lois, lorsqu'elle fut pour la première

fois interrogée, croyant se venger de son mari et dans l'espoir d'en être

séparée, elle déclara qu'elle était enceinte d'un autre que de lui; mais

elle refusa de nommer l'auteur de sa grossesse. C'est en vain qu'elle

voulut depuis rétracter cet imprudent aveu: une sentence du 7 septembre

1669 la déclara convaincue d'adultère; elle fut condamnée à être

cloîtrée, et sa dot fut confisquée au profit de son époux. C'était le

résultat que celui-ci avait voulu atteindre; mais dès qu'il l'eut obtenu,

l'opinion l'abandonna, et se tourna vers sa femme. On s'intéressait à ses

malheurs; et, parmi la jeunesse de la cour, plusieurs des plus riches et

des plus puissants aspiraient à se mettre au rang de ses protecteurs. Par

le secours de M. de Rohan, Sidonia s'échappa de sa prison. Des chevaux de

relais, disposés sur la route, la conduisirent rapidement jusqu'à

Luxembourg; puis, peu de temps après, selon le conseil de ses nombreux

amis, elle revint à Paris, et se constitua prisonnière à la Conciergerie.

[438] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 et 27 novembre, 11 décembre 1675),

t. IV, p. 97, 223, édit. M.--_Ibid._, p. 246, édit. G.

[439] _Recueil de chansons historiques_ (Mss. de la Bibl.

royale), t. III, p. 191.

[440] _Mém. de M. L. D. M._ (de madame la duchesse de Mazarin);

Cologne, 1676, p. 53, 60, dans les _OEuvres de Saint-Évremond_,

t. VIII, p. 37.--BUSSY _à madame de Montmorency_ (1er mars 1669),

t. III, p. 119.

[441] _Mémoires de la duchesse_ DE MAZARIN, dans SAINT-ÉVREMOND,

t. VIII, p. 44.--_Vie de madame_ DE COURCELLES, p.

64.--SAINT-SIMON, _Mém._, t. I, p. 342-345.

[442] _Vie de madame_ DE COURCELLES, p. 62.--BUSSY, _Lettres_, t.

III, p. 124.

[443] _Ibid._, p. 63.

Son système de défense était de soutenir qu'elle n'était point coupable,

et que sa fille était bien du fait de son mari, dont Rostaing,

disait-elle, était le complice. Elle dévoila les moyens odieux employés

pour lui ravir sa fortune. Ce qui donnait du poids à ses assertions,

c'est que Rostaing fut arrêté dans l'intérieur même de l'Arsenal, où il

ne pouvait résider sans une permission de Courcelles, qui y commandait.

Elle produisit un testament qu'on l'avait forcée de signer en faveur de

ce parent du marquis de Courcelles, de ce Henri de Sancelles, seigneur

d'Oiray, qui avait osé consentir à être son geôlier. Alors le procès de

la marquise de Courcelles devint la grande affaire du jour. Madame de

Sévigné y revient souvent dans ses lettres à sa fille. Dans celle qui est

en date du 26 février 1672, elle dit: «L'affaire de madame de Courcelles

réjouit fort le parterre. Les charges de la Tournelle sont enchéries

depuis qu'elle doit être sur la sellette. Elle est plus belle que jamais.

Elle boit, et mange, et rit, et ne se plaint que de n'avoir pas encore

trouvé d'amant à la Conciergerie[444].» Et madame de Montmorency écrivait

à Bussy: «On croit que l'affaire de madame de Courcelles ira bien pour

elle; je crains que ce ne soit son mari qui ne soit rasé et mis dans un

couvent. Madame de Cornuel l'a averti d'y prendre garde, et l'a assuré

que le parlement de Paris ne croyait non plus aux c.... qu'aux sorciers.»

Madame de Cornuel se trompait. Madame de Sévigné, mieux informée,

écrivait à sa fille: «Madame de Courcelles sera bientôt sur la sellette;

je ne sais si elle touchera _il petto adamantino_ de M. d'Avaux; mais

jusqu'ici il a été aussi rude à la Tournelle que dans sa réponse[445].»

Le procès, en se prolongeant, ne soutint pas madame de Courcelles dans

ses espérances. Elle disait bien, avec quelque vérité: «Je ne crains

rien, puisque ce sont des hommes qui sont mes juges;» mais l'ennui la

gagna, et elle s'évada de la Conciergerie à l'aide des habits d'une femme

de chambre dévouée. Elle alla rejoindre en Angleterre la duchesse de

Mazarin, avec laquelle elle s'était réconciliée. Ces deux femmes avaient

trop besoin de se justifier l'une par l'autre et de se rendre de mutuels

services pour qu'elles pussent rester toujours divisées[446].

[444] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 février 1672), t. II, p. 399, édit.

G.; t. II, p. 339, édit. M.

[445] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 et 16 mars 1672), t. II, p. 421, 428,

édit. G.; t. II, p. 357, 363, édit. M.--Madame DE MONTMORENCY,

_Lettre à_ BUSSY, _et Lettres de Bussy-Rabutin_, t. I, p. 1 et 2.

[446] _Supplém. aux Mémoires et lettres du comte_ DE BUSSY, t. I,

p. 1 et 2.

Cependant Sidonia retourna promptement en France; un motif puissant la

contraignait d'y revenir: elle avait formé un nouvel attachement. Elle

avait enfin rencontré dans François Brulart du Boulay, capitaine au

régiment d'Orléans, un amant _honnête homme_; non dans le sens que les

libertins de la cour et le monde d'alors attachaient à cette expression,

mais dans le sens le plus vrai et le seul admis aujourd'hui. Ce n'était

ni par le grade élevé qu'il occupait dans l'armée ni par l'ancienneté de

sa noblesse que du Boulay pouvait être distingué, mais par la franchise

de son caractère, par la droiture et l'élévation de ses sentiments, par

la sensibilité de son cœur, toujours porté aux actions généreuses.

Recherché dans le grand monde par son esprit et son amabilité; lié même

avec des jeunes gens de son âge, qui à la course faisaient remarquer par

leur conduite peu réglée, lui, qui ne partageait pas leur dépravation,

n'avait pu voir Sidonia sans compatir à ses peines. Les basses intrigues

dont elle avait été la victime excusaient à ses yeux tous ses torts. Il

la crut capable d'un attachement durable, et, se flattant d'avoir réussi

à le lui inspirer, il se dévoua tout entier à elle, et savourait avec

délices le plaisir de posséder une femme si charmante. Mais plus son

amour était violent, sincère, plus il voulait être aimé sans partage: la

seule idée d'une infidélité faisait palpiter son cœur. Malheureusement

le souvenir des aventures de Sidonia, dont une partie lui était connue,

tendait sans cesse à combattre cette aveugle confiance que l'amour

inspire; la plus légère circonstance éveillait ses soupçons, et, dès le

commencement de sa liaison, les noirs fantômes de la jalousie troublèrent

son bonheur.

Sidonia ne paraissait pas s'être corrigée de cette légèreté et de cette

coquetterie dont elle avait donné tant de preuves. Absente, il la

jugeait d'après sa vie passée, et toutes ses défiances renaissaient;

présente, il sentait aussitôt toutes ses craintes se dissiper. Elle était

si gaie, si folâtre, si indiscrète, même dans les aveux qui lui étaient

contraires; le son de sa voix était si doux, les mouvements de sa

tendresse si vifs et si spontanés, ses beaux yeux si éclatants, si

expressifs, qu'alors il se reprochait ses défiances comme un sacrilége

contre l'amour, comme une injure faite à une amante excellente et

dévouée. Lors même qu'il n'était plus auprès d'elle, les indices

accusateurs de ses écarts se trouvaient combattus par les lettres si

spirituelles, si aimables, si pleines de tendresse qu'elle lui écrivait:

le plaisir qu'il éprouvait à les lire et à les relire entretenait sa

passion et lui faisait repousser tout ce qui pouvait y être contraire.

C'est là-dessus qu'il insiste dans l'avertissement du recueil de ses

lettres, qu'il avait formé pour ses amis: «Les personnes, dit-il, de l'un

et de l'autre sexe qui ont trouvé mauvais que je l'aie tant aimée, après

ce que la renommée m'en avait appris, se trouveront un peu embarrassées

elles-mêmes quand elles auront lu ses lettres, et que je leur aurai dit,

en passant, que cet esprit était accompagné d'une figure très-aimable,

avec toutes les proportions et toutes les grâces que la nature sait

mettre dans un ouvrage quand elle prend bien du plaisir à le faire[447].»

[447] _Vie de la marquise_ DE COURCELLES, _en partie écrite par

elle-même_; Paris, 1808, in-12, p. XIV de l'avant-propos.

Cependant, lorsque, à son retour d'Angleterre, elle vint à Paris

incognito, elle paraît avoir, à l'insu de du Boulay, qui n'en fut informé

que longtemps après, renouvelé ses liaisons avec le duc de Rohan, avec

Crillon et surtout avec le marquis de Villars, qui devint son protecteur

avoué, son conseil, l'agent principal de ses affaires.

Trop exposée à Paris à être reprise, Sidonia alla d'abord s'enfermer dans

le château d'Athée, près d'Auxonne[448], qui appartenait à un de ses

parents, nommé Lusigny. Du Boulay vint l'y rejoindre, et la conduisit à

Genève[449]: là, hors du territoire français, et déguisée sous le nom de

madame de Beaulieu, elle se crut en sûreté. Mais sa beauté la fit

remarquer; et la duchesse de Mazarin, qui était en route pour Augsbourg,

étant venue la voir en passant, accrut encore la curiosité publique sur

celle qu'on n'appelait plus à Genève que la _belle étrangère_. On

interrogeait ses domestiques, on se groupait dans les rues pour la voir

passer[450]. Mais la manière dont elle sut, par son maintien sage et

réservé, par son esprit, par la variété de ses moyens de plaire, se

concilier la confiance des premiers magistrats de la république et s'en

faire un appui; les ressources qu'elle trouva dans les attraits de son

commerce pour gagner l'amitié des femmes les plus sévères et les plus

considérées sont des faits attestés par deux écrivains contemporains,

Bayle et Gregorio Leti.

[448] _Vie de la marquise_ DE COURCELLES, p. XIV et 84.

[449] GREGORIO LETI, _Hist. Genevrina_, t. V, p. 131. _Lettres de

la marquise_ DE COURCELLES (22 novembre, 24 décembre 1675, 10 et

28 janvier, 7 février 1676), p. 219 et suiv.

[450] GREGORIO LETI, _Hist. Genevrina_, t. V, p. 131.--_Vie de la

marquise_ DE COURCELLES, p. X.

Bayle, alors âgé de vingt-sept ans et précepteur des enfants de M. le

comte de Dhona, la vit à Copet: il parle avec admiration de «cette

enjouée aventurière qui a fait tant de fracas et tant charmé la maison de

M. le comte[451].»

[451] BAYLE, _Lettres_; Rotterdam, 1714, in-12, t. I, p. 94 (19

juillet 1676), p. 1, 30, 46.--(31 janvier, 27 février, 2 mai

1673, 8 mars, 31 mars, 2 avril, 7 et 14 mai 1674.)

Mémoires touchant la vie et les ecrits de Marie de Rabutin-Chantal, (4/6) · 第 12 / 28 段