Lorsqu'à la cour il fut connu que la jeune héritière des Lenoncourt était

nubile, on s'occupa de la marier, et un grand nombre de partis

s'offrirent. Colbert, qui ne négligeait aucune occasion de grandir sa

famille, forma le projet de donner pour époux à Sidonia son frère

Maulevrier[413]; et il obtint pour ce projet le consentement du roi. Dès

lors il s'inquiéta peu de celui de la jeune fille, ne doutant pas qu'il

ne pût la contraindre, si elle refusait à le donner.

[413] _Vie de la marquise_ DE COURCELLES, p. 6.

Par sa gaieté, son esprit, ses grâces, l'égalité de son humeur, son

caractère facile, quoique résolu et entier, Sidonia s'était fait chérir

de ses compagnes et des religieuses; mais sa tante l'aimait avec une

tendresse comparable à celle de madame de Sévigné pour sa fille. Marie

de Lenoncourt ne pouvait même supporter l'idée d'être obligée de se

séparer de sa nièce. Permettre que dans un âge si tendre elle vécût à la

cour, c'était lui ravir le fruit de l'éducation religieuse qu'elle lui

avait donnée; la marier sans qu'elle eût aucune connaissance du monde,

c'était risquer et détruire son bonheur dans l'avenir.--N'importe: Louis

XIV ne pouvait souffrir qu'une simple abbesse mît obstacle à ses

volontés; et, sur son refus, il envoya, dans une de ses voitures, des

femmes chargées d'enlever Sidonia à celle qui lui avait servi de mère.

Douze gardes et un exempt chargé de signifier l'ordre du roi les

accompagnaient. Marie de Lenoncourt résista en pleurant à cet ordre

inhumain; il fallut arracher Sidonia de ses bras; et lorsque celle-ci

partit, l'abbesse la suivit dans son carrosse, et ne se décida à

retourner à son couvent qu'après que les ravisseurs lui eurent refusé de

la conduire elle-même au roi. Sidonia avait appris que récemment

plusieurs jeunes seigneurs s'étaient proposés pour l'épouser; elle avait

entendu parler de la cour comme d'un séjour de délices et de féerie:

jouir des plaisirs qu'on y goûtait était depuis quelque temps l'objet de

ses rêves les plus délicieux. Elle savait que, par sa fortune et la perte

de tous les siens, elle ne devait dépendre que de sa propre volonté; et

Marie de Lenoncourt, en lui inculquant l'idée des droits que lui donnait

sa noblesse au respect et aux égards, avait encouragé son orgueil à

considérer comme un privilége de naissance la conservation de son

indépendance et la faculté de suivre en tout ses penchants et ses

caprices. Sa vanité de jeune fille fut singulièrement flattée que le roi

eût pensé à elle pour la faire sortir du cloître; et toutes les passions

de l'adolescence, qui fermentaient en elle, acquirent plus d'intensité

par cet événement inattendu. Cependant, comme elle se sentait coupable

d'ingratitude en se séparant avec joie de sa respectable parente, elle

dissimula, et opposa de la résistance à celles qui voulaient l'emmener.

Au moment du départ, par une inspiration enfantine, elle se déroba

pendant quelques instants à celles qui la gardaient, et elle alla se

cacher dans le feuillage qui entourait la margelle d'un puits, où elle

faillit tomber et se noyer; mais, comme elle l'avait bien prévu, on sut

promptement la reprendre. Le carrosse qui la transportait rompit deux

fois avant de sortir de la ville: elle parut s'en réjouir, sachant bien

que ces petits accidents retardaient son départ, mais ne l'empêcheraient

pas[414].

[414] _Vie de la marquise_ DE COURCELLES, _écrite par elle-même_,

p. 7.

Aussitôt après son arrivée à Paris, elle fut présentée au roi en habit de

pensionnaire du couvent. Louis XIV lui dit qu'il récompenserait en elle

les services que sa famille lui avait rendus, et qu'elle pouvait compter

sur sa protection. Il lui laissa le choix de demeurer auprès de la reine

ou auprès d'une princesse du sang. La jeune fille, à laquelle de perfides

conseils avaient déjà été donnés, choisit la princesse de Carignan.

Marie de Bourbon, princesse de Carignan, était la veuve de

Thomas-François de Carignan, dont le fils, comte de Soissons, avait

épousé Olympe Mancini, qui demeurait avec elle. Olympe Mancini, la plus

dangereuse, la plus perverse des nièces du cardinal Mazarin, aimée du roi

dans sa première jeunesse[415], conservait encore alors, par ses

intrigues, de l'influence sur lui. Dans l'hôtel de Soissons, que

fréquentait la duchesse de Chevreuse, amie intime de la princesse de

Carignan, vivait aussi la princesse de Bade, ayant les mêmes

inclinations, la même réputation que les trois autres[416].

[415] Madame DE LA FAYETTE, _Hist. de Henriette d'Angleterre_, t.

LXIV, p. 406.

[416] LA FAYETTE, _Histoire de madame Henriette_, t. LXIV, p. 406.

C'est à ces femmes, initiées à toutes les intrigues et à tous les vices

de la cour, que fut confiée, à peine âgée de quatorze ans, la nièce de la

respectable abbesse de Saint-Loup, la riche héritière des Lenoncourt.

En peu de mois on parvint facilement à étouffer les principes religieux

que les instructions du couvent avaient inculqués dans Sidonia, mais

n'avaient pu faire prévaloir sur ses inclinations pour le monde.

Huit jours après son arrivée, on lui parla de son mariage, projeté et

comme arrêté, avec le frère du ministre Colbert. Intimidée, elle n'eut

pas la force de refuser ouvertement; mais cette proposition lui déplut.

L'alliance des Colbert, sortis récemment de la roture, lui paraissait peu

digne d'elle; et elle fut outrée du soin que prit le ministre de monter

sa maison, de choisir ses femmes, ses gens sans la consulter. Il était

évident qu'on avait formé le projet de lui ravir cette indépendance

qu'elle s'était promis de garder et de défendre avec résolution.

Heureusement Maulevrier était en Espagne; et, quoiqu'on lui eût écrit de

revenir, il ne pouvait être de retour avant trois semaines.

Dans cet intervalle, Menars, frère de madame Colbert, qui fut depuis

premier président, alors fort jeune, était devenu éperdument amoureux de

Sidonia. Il s'introduisit subitement dans sa chambre[417], et lui fit une

telle frayeur qu'elle s'évanouit et se fit une blessure à la tête. Cette

aventure lui servit de prétexte pour rompre avec la famille Colbert, et

refuser Maulevrier, qu'elle n'avait jamais vu.

[417] _Vie de la marquise_ DE COURCELLES, p. 12.

La jeune Sidonia ne pouvait deviner qu'en agissant ainsi elle n'était que

l'instrument des femmes perfides qui la dirigeaient. La princesse de

Carignan, la duchesse de Bade et la comtesse de Soissons semblaient

favoriser les Colbert, et invitaient sans cesse chez elles tous ceux de

cette famille; mais elles étaient au contraire secrètement liguées avec

Louvois, l'ennemi de Colbert. Louvois aimait les femmes; il savait s'en

faire aimer et employer, pour s'en assurer la conquête, tous les moyens

de séduction. Les charmes de Sidonia l'avaient vivement frappé. Si elle

se mariait à un Colbert, la crainte de s'attirer le courroux du roi son

maître l'eût empêché de penser à elle. Louvois était aussi envieux de

l'élévation de la famille de Colbert que Colbert l'était de la sienne.

Louvois ne voulait pas que Colbert s'appropriât la fortune d'une si riche

héritière. Pour la satisfaction de sa haine et de son amour, il fallait

donc faire rompre le mariage projeté; mais comme le roi et Colbert

étaient d'accord, il ne pouvait parvenir à son but que par Sidonia

elle-même.

Afin de faire réussir un tel dessein, il était nécessaire que Sidonia se

mariât. Louvois n'avait pas alors entrée au conseil; il n'avait pas le

rang de ministre, mais il en avait toute la puissance. Il ne pouvait

cependant entretenir de coupables liaisons avec une jeune fille d'une si

haute naissance, dont le roi était le protecteur et en quelque sorte le

tuteur. Il résolut donc de la faire épouser à un militaire qui aurait

besoin de lui pour son avancement; et il jeta les yeux sur Charles de

Champlais, lieutenant général d'artillerie, marquis de Courcelles, neveu

du maréchal de Villeroi. Louvois savait que cet homme était, quoique

assez bien de sa personne, rude et grossier, et peu propre à plaire à une

jeune femme. Courcelles était perdu de dettes et de débauches, et Louvois

pouvait le maintenir facilement dans sa dépendance. Par sa naissance,

Courcelles n'était nullement un parti sortable pour Sidonia de

Lenoncourt: cependant, fort de l'appui de toutes les femmes ses complices

qui entouraient la jeune héritière, il se présenta; et, à peine âgée de

seize ans[418], obsédée par les conseils intéressés de la famille des

Villeroi, de la princesse de Carignan, des duchesses de Mazarin et de

Bade et de tous leurs amis, en haine des Colbert, qui voulaient disposer

d'elle par ordre du roi, Sidonia admit Courcelles au nombre de ceux qui

prétendaient à sa main. Cependant elle avait pour ce mariage plus de

répulsion que d'inclination; mais on lui donna l'assurance que jamais son

mari ne la forcerait à quitter Paris et la cour, et qu'on insérerait même

cette promesse dans son contrat. Courcelles n'était ni frère ni fils de

ministre, et il ne pouvait se prévaloir de sa réputation d'homme de

guerre ni de son rang pour gêner Sidonia dans son indépendance; et comme

c'était pour en jouir pleinement qu'elle désirait surtout prendre un

époux, elle finit par préférer Courcelles à tous ceux qu'on lui avait

présentés, et donna son consentement.

[418] COURCELLES, _Vie_, p. 6, 14, 19.--GREGORIO LETI, _Lettere_,

t. I, p. 37, et la suite de la _Vie de madame_ DE COURCELLES, p. 169.

Ce mariage se fit avec une pompe extraordinaire. Le roi signa le contrat;

la reine vint souper à l'hôtel de Soissons, et, selon une pratique

d'étiquette dont nous trouvons quelques rares exemples dans ce siècle, la

reine fit à Sidonia l'honneur de lui donner la chemise[419].

[419] _Vie de la marquise_ DE COURCELLES, _écrite par elle-même_,

p. 16, 19, 22.--SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. V, p. 103;

t. X, p. 449.

Mais combien fut cruel, dès le soir même de ce jour si brillant, le

désenchantement de la mariée! A peine la porte de la chambre nuptiale se

fut-elle refermée sur elle que, dès les premiers mots que prononça

Courcelles, Sidonia apprit qu'il l'avait indignement trompée, et qu'au

lieu d'un amant complaisant elle avait un mari soupçonneux, dont

l'intention était de la dominer par la crainte et de la maintenir dans un

dur esclavage. Sa colère ne connut plus de bornes, et, avec tout

l'imprudent emportement de son âge, elle le repoussa avec fureur; elle

répondit à ses insolentes menaces par les expressions les plus fortes de

la haine et du mépris. Le mariage ne put être consommé. Elle a dit depuis

en justice qu'il ne le fut jamais, mais elle avait ses motifs pour parler

ainsi; on sait par elle-même que cette assertion était fausse[420].

Courcelles, ne pouvant l'intimider, essaya d'autres moyens pour la

dominer, et l'apaisa en lui donnant des pages, de beaux chevaux, de

belles voitures, enfin un somptueux état de maison. Elle en fut ravie, et

vécut alors en bonne intelligence avec lui; mais ce commerce, qui ne dura

que quelques semaines, contribua encore à accroître l'aversion qu'il lui

avait inspirée dès le premier moment. Elle-même saisit toutes les

occasions de déclarer qu'elle ne pouvait ni ne voulait lui accorder sur

elle tous les droits d'un mari, et que leur désunion était complète et

définitive: c'était annoncer qu'elle allait se choisir un amant. Malgré

la surveillance que Courcelles exerçait sur elle, en peu de temps elle

reçut un grand nombre de déclarations. Tous les prétendants s'écartèrent

quand Louvois fut revenu de la guerre de Flandre, à la fin de 1666.

Courcelles demeurait dans l'enceinte de l'Arsenal, et ses fonctions

l'attachaient à cet établissement militaire. Par ses fréquentes visites

au parc d'artillerie et chez Courcelles, on s'aperçut bientôt que Louvois

était amoureux de Sidonia. Louvois avait alors trente-six ans, et était

depuis quatre années marié à Amédée de Souvré, marquise de Courtenvaux,

riche héritière et d'une des premières maisons de France. Ce mariage

d'ambition n'avait pas réformé ses mœurs: il avait toute la confiance du

roi, et le pouvoir dont il jouissait lui donnait des moyens faciles pour

se procurer des complices de ses projets sur Sidonia. Elle ne fut plus

entourée que de personnes qui conspiraient contre elle en faveur d'un

amant puissant. Elle vit avec surprise que son mari était à la tête de

cette ligue infâme, et que lui, sa belle-mère, la duchesse de Bade, la

marquise de la Baume[421], cette maîtresse de Bussy si odieuse à madame

de Sévigné, s'employaient tous pour servir la passion de Louvois. Ce qui

parut le plus méprisable à Sidonia, c'est que ces princesses, ces femmes

titrées, ces grands seigneurs se desservaient, se calomniaient

mutuellement, intriguaient les uns contre les autres auprès de Louvois,

afin d'être exclusivement employés, et se faire à ses yeux le mérite

d'avoir seuls contribué à lui fournir les moyens de triompher

d'elle[422]. Louvois, s'apercevant du dégoût que tant de bassesse

inspirait à Sidonia, résolut d'agir près d'elle sans intermédiaire. Quand

il était absent et ne pouvait l'entretenir, il lui écrivait des lettres

passionnées, qui flattaient l'orgueil de cette jeune femme, mais qui ne

pouvaient vaincre sa répugnance, quoiqu'elle fût disposée à le trouver

aimable[423]. Mais ce que Louvois croyait être le plus utile au succès et

donner plus de prix à ses poursuites lui nuisait. Il pouvait faire

intervenir la volonté du roi, bien qu'il ne fût pas encore ministre en

titre. Par la confiance que Louis XIV avait en lui, il était plus

puissant qu'un ministre; ce qui déplaisait à Sidonia. Elle ne voyait en

Louvois qu'un second Colbert qui voulait l'assujettir, et lui enlever

pour jamais son indépendance. Un jour Louvois, profitant du libre accès

que lui donnaient auprès d'elle ses intelligences avec tous ceux qui

l'entouraient, vint la voir à onze heures du soir, lorsqu'elle était

prête à se mettre au lit et que ses lumières étaient éteintes[424]. Cette

audace l'offensa, et elle lui répondit de manière à l'empêcher de

prolonger sa visite. La princesse de Bade, trois jours après, au lever de

la reine, raconta ce fait de manière à faire croire que Sidonia avait

cédé aux désirs de Louvois.

[420] _Vie de la marquise_ DE COURCELLES, _écrite par elle-même_,

p. 17 et 171.--GREGORIO LETI, _Lettere_, t. I, no 137, ou p. 171.

[421] _Vie de la marquise_ DE COURCELLES, p. 22.--CONRART,

_Mémoires_, t. XLVIII, p. 258.--MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLII,

p. 400.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 juillet 1668), t. I, p. 184 et

187.--(16 septembre 1673), t. III, p. 195.--BARRIÈRE, _la Cour et

la Ville_, p. 45.

[422] _Vie de la marquise_ DE COURCELLES, _écrite par elle-même_,

p. 22 et 23.

[423] _Vie de la marquise_ DE COURCELLES, _écrite par elle-même_,

p. 24 et 25.

[424] _Vie de la marquise_ DE COURCELLES, _écrite par elle-même_,

p. 19.--_Recueil de chansons historiques_, Mss. de la Bibl.

royale, vol. III, p. 67.

Sidonia, donnant un libre cours à la calomnie, laissa s'établir cette

croyance. L'aversion qu'elle témoignait hautement pour son mari la

rendait très-indifférente sur le soin de sa réputation: cette erreur, en

outre, lui servait à tromper tout le monde et à envelopper d'un profond

mystère le secret d'un amour qui fut peut-être le seul qu'elle ait

jamais éprouvé et qui, comme tout premier amour, remplissait son cœur de

tendresse et de volupté.

Elle avait fait son choix, elle avait un amant: c'était un cousin germain

de son mari; elle pouvait le voir chez elle fréquemment sans choquer les

convenances, sans faire naître aucun soupçon. Ce cousin, c'était le beau,

le brillant, le célèbre (célèbre à la cour, mais nullement encore à

l'armée), c'était, dis-je, le marquis de Villeroi[425], ami du roi,

compagnon de son enfance, type des grands seigneurs de la jeune noblesse,

aimable, héros de toutes les fêtes, donnant les modes; enfin, celui que

madame de Coulanges ne nomme jamais que _le charmant_[426].

Quand Sidonia s'éprit du marquis de Villeroi, il était aimé de la

princesse de Monaco, qui lui avait sacrifié le duc de Lauzun. Mais, pure

encore de toute intrigue galante, plus jeune, plus belle, Sidonia était

pour le marquis de Villeroi une conquête plus désirable, plus glorieuse,

plus honorable (qu'on m'excuse de profaner ce mot, pour m'assujettir au

langage immoral de cette époque). Il fut donc facile à Sidonia d'obtenir

de Villeroi le sacrifice de la princesse de Monaco. Elle se fit livrer

toutes les lettres qu'il avait reçues de celle-ci et même celles de

Lauzun[427], que madame de Monaco avait eu l'imprudence de remettre à son

nouvel amant. Comme Villeroi avait des ménagements à garder avec

Louvois, et que Sidonia, de son côté, devait soigneusement dérober le

secret de ses sentiments à son mari, à tout ce qui l'entourait et la

surveillait, il fut convenu, entre elle et Villeroi, que lui ne romprait

pas avec la princesse de Monaco, et qu'elle, de son côté, dissimulerait

avec Louvois, et entretiendrait ses espérances.

[425] _Vie de la marquise_ DE COURCELLES, _écrite par elle-même_,

p. 35. Elle dit _le duc de Villeroi_, parce qu'elle a écrit après

la mort de son père.

[426] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 février et 10 septembre 1672), t.

II, p. 321.--Lettres de madame de Coulanges, dans SÉVIGNÉ,

_Lettres_ (24 février 1673, 20 mars 1673), édit. G.; t. III, p.

50-73, édit. M.

[427] Voyez la 2e partie de ces _Mémoires_, chap. II, t. II, p.

46.

Mais Sidonia était bien jeune, bien inexpérimentée et surtout trop

fortement dominée par ses passions pour jouer avec succès une si

difficile partie: elle n'en pouvait prévoir les dangers. Langlée fut le

premier qui soupçonna l'amour de Sidonia pour Villeroi. Né de la

domesticité du château, familier avec tous, même avec le roi, Langlée,

dès sa plus tendre enfance, n'avait en quelque sorte respiré d'autre air

que celui de la cour, et il en connaissait les plus obscurs réduits et

les plus honteux mystères. Par ses richesses, son faste et son jeu, il

avait acquis l'importance d'un grand seigneur. Louvois avait eu recours à

lui pour être l'entremetteur de ses amours avec Sidonia. Langlée, trop

expérimenté pour faire part de ses soupçons à Louvois, en parla à

Courcelles. Celui-ci, pour forcer Louvois à des concessions et à des

faveurs, voulait qu'il ne dût qu'à lui seul la possession de sa femme. Il

fit donc à Sidonia de violents reproches de son inclination pour

Villeroi; il interdit à celui-ci l'entrée de sa maison. Comme il ne

pouvait ou ne voulait pas en agir ainsi à l'égard de Louvois, il emmena

pendant quelque temps Sidonia à Marolles, puis il la ramena à Paris.

Aussitôt qu'elle n'eut plus la liberté de recevoir chez elle son amant,

Sidonia chercha les moyens de le voir ailleurs. Elle accepta la

proposition que lui fit Villeroi de se donner rendez-vous chez un ami.

L'abbé d'Effiat occupait à l'Arsenal, près de l'hôtel de Courcelles, un

très-bel appartement qui lui avait été donné par le duc de la Meilleraye,

son beau-frère. Fils du maréchal d'Effiat, l'abbé (qui n'était point dans

les ordres, puisque madame de Sévigné nous parle de son mariage projeté)

était un des plus jolis hommes de son temps[428]: formé à l'école de

Ninon, qui l'avait pendant quelque temps placé au nombre de ses amants,

il était tellement dangereux pour les femmes que, par ce seul motif,

Louis XIV crut devoir l'exiler de sa cour. Madame de Sévigné, qui

trouvait le jeune abbé aimable, l'appelait par plaisanterie _son

mari_[429]. Il avait été un des premiers à tenter la conquête de Sidonia.

Villeroi l'ignorait, et Sidonia se garda bien de l'en instruire. D'un

autre côté, Louvois savait que Louis XIV avait eu les yeux assez éblouis

par la beauté de la princesse de Monaco pour en faire l'objet d'une

infidélité passagère, et que le jeune Villeroi, croyant n'avoir à la

disputer qu'à Lauzun, avait été quelque temps rival du monarque sans s'en

douter.

Ainsi, par le dévouement de l'abbé d'Effiat, par le silence de Langlée,

Louvois était dans une complète illusion, et ne soupçonnait pas que

Villeroi eût seulement une pensée, un désir pour la marquise de

Courcelles. La princesse de Monaco, de son côté, était bien loin de se

douter que les lettres qu'elle écrivait à Villeroi étaient toutes

décachetées par Sidonia, et que les réponses de Villeroi à ces lettres,

quand il était à l'armée, n'étaient faites que sur des extraits que

Sidonia envoyait à son amant.

[428] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 septembre 1675), t. III, p. 469.--(9

et 29 octobre 1675), t. IV, p. 30 et 33.--(4 août 1677), t. V, p.

170, édit. M.--SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. II, p.

245.--MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLI, p. 268.

[429] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 octobre et 1er novembre 1671).

De la position où le manége d'une jeune femme de dix-sept ans plaçait

tant de personnages sans conscience en amour résulta une complication

d'événements imprévus et d'intrigues, telle qu'aucun auteur dramatique

n'oserait en risquer une semblable sur la scène. D'après le récit confus

et plein de réticences que la marquise de Courcelles en a fait elle-même,

il est difficile de bien comprendre les circonstances des actions qu'elle

fait connaître et de se rendre compte des motifs qu'elle leur assigne.

Ce qui est certain, c'est qu'elle était en proie aux deux passions qui

anéantissent le plus complétement en nous l'empire que, par la raison,

nous exerçons sur nous-même. Sa haine pour son mari égalait son amour

pour Villeroi. La nécessité où elle s'était trouvée d'avoir à se

défendre, dès son entrée dans le monde, contre les piéges et les embûches

de ceux qui voulaient par la violence s'emparer de sa fortune, et la

rendre victime de leur ambition ou se venger de ses refus, lui avait

appris de bonne heure à connaître la puissance de ses moyens de

séduction. Le besoin qu'elle eut de les employer sans cesse, les exemples

que lui donnait le monde au milieu duquel elle vivait contribuèrent,

encore plus que sa fougueuse nature, à étouffer en elle le sentiment de

la pudeur. Elle ne trouvait pas que les passagères surprises des sens

portassent aucune atteinte à la sincérité du cœur; et elle se persuada

qu'on pouvait, sans scrupule, être à la fois constante et infidèle.

Ainsi, pour pouvoir continuer sa liaison avec Villeroi et mieux s'assurer

de la discrétion de l'abbé d'Effiat[430], elle fut forcée de souffrir

que celui-ci mît à profit pour l'amour les services qu'il rendait à

l'amitié. Louvois avait confié à la princesse de Monaco ses desseins sur

Sidonia; il désirait qu'elle engageât Villeroi à agir pour lui auprès de

sa jeune cousine. Villeroi y consentit: pour ne pas éveiller les

soupçons, il écrivit à son amante les motifs qu'il avait pour qu'elle se

montrât aimable envers Louvois. Elle était d'autant plus portée à se

prêter à ce qu'on lui demandait qu'elle voulait se servir de ce dernier

pour se soustraire aux persécutions de son mari et de sa belle-mère. De

la part de l'un et de l'autre, ces persécutions avaient pour but de se

montrer auprès de Louvois les seuls qui pussent disposer d'elle. Pour

prix de ses complaisances, Sidonia exigea de Louvois de n'être plus gênée

dans sa liberté, et de n'accueillir aucune des demandes qui lui seraient

faites par son mari et par la famille de son mari.

[430] _Vie de la marquise_ DE COURCELLES, _écrite en partie par

elle-même_; Paris, 1808, in-12, p. 35.

Mémoires touchant la vie et les ecrits de Marie de Rabutin-Chantal, (4/6) · 第 11 / 28 段