des alliances que par des levées de troupes, des magasins, des vaisseaux
et des sommes considérables d'argent, j'ai fait des traités avec
l'Angleterre, l'électeur de Cologne et l'évêque de Munster, pour attaquer
les Hollandais; avec la Suède, pour tenir l'Allemagne en bride; avec les
ducs d'Hannover et de Neubourg, et avec l'empereur, pour qu'ils ne
prissent aucune part dans les démêlés qui allaient se mouvoir. Comme j'ai
été obligé de faire des dépenses immenses de tous côtés pour cette
guerre, tant devant que dans le fort de mes travaux, je me suis trouvé
bien heureux de m'être préparé, comme j'ai fait depuis longtemps; car
rien n'a manqué dans mes entreprises; et, dans le cours de cette guerre,
je peux me vanter d'avoir fait ce que la France peut faire seule. Il en
est sorti dix millions pour mes alliés; j'ai répandu des trésors, et je
me trouve en état de me faire craindre de mes ennemis, de donner de
l'étonnement à mes voisins et du désespoir à mes envieux. Tous mes sujets
ont secondé mes intentions de tout leur pouvoir: dans les armées par leur
valeur, dans mon royaume par leur zèle, dans les pays étrangers par leur
industrie et leur capacité. Pour tout dire, la France a fait voir la
différence qu'il y a des autres nations à celle qu'elle produit[387].»
[385] _Épistre au roi, du sieur D***_; in-4º de 10 pages. Paris,
Léonard, 1672. (Le permis d'imprimer, signé _la Reynie_, est daté
du 17 août 1672.)
[386] LOUIS XIV, _OEuvres_, t. III, p. 199.
[387] LOUIS XIV, _OEuvres_, t, III, p. 130.
Mais c'est à la promptitude de ses succès, c'est à la facilité avec
laquelle il se contentait des résultats qui satisfaisaient son orgueil
que sont dus les revers que Louis XIV subit à la fin de son règne. Ils le
forcèrent enfin de convenir, à son lit de mort, qu'il avait trop aimé la
guerre: non, s'il ne l'avait aimée que pour la grandeur de la France; car
s'il eût alors consolidé, par une paix durable et d'utiles alliances,
une partie de ses conquêtes, et s'il eût appliqué à la prospérité de
l'agriculture et du commerce son aptitude aux grandes choses, il eût
évité les reproches de sa conscience, et rien n'eût terni l'éclat d'un
nom resté glorieux malgré tant de fautes.
Pour subvenir aux dépenses énormes de cette guerre, Colbert se vit forcé
d'user de ressources ruineuses et d'aliéner les domaines de l'État: comme
ils étaient inaliénables selon les lois, on viola les lois par un édit.
Ce qui était un mal plus grave, pour faire enregistrer cet édit on
corrompit les magistrats[388]; on augmenta les impôts, que Colbert
faisait principalement peser sur l'agriculture, afin de protéger le
commerce et l'industrie. Enfin, la Hollande était un pays éminemment
protestant; et ce fut un effet désastreux de la guerre contre cette
république, qui s'était affranchie du joug d'un despote catholique et
persécuteur, d'exciter, pour les souffrances qui lui étaient infligées
par le monarque français, les sympathies des protestants de France; de
faire naître la défiance du monarque contre ceux de cette communion qui
le servaient avec zèle et avec talent. De là des mesures de précaution et
de sûreté qui lui aliénaient cette portion de ses sujets, presque tous
hommes dévoués, magistrats pleins d'honneur, militaires éprouvés, riches
commerçants, habiles manufacturiers. Sous ce rapport, on peut dire avec
vérité que cette guerre contre la Hollande, qui paraît être la campagne
la plus glorieuse du règne de Louis XIV, a au contraire été l'événement
dont les conséquences devaient être les plus funestes aux intérêts de la
France et de son monarque.
[388] LOUIS XIV, _OEuvres_, t. V, p. 495. Lettre de Colbert au
roi, en date du 5 mai 1672.--CLÉMENT, _Histoire de Colbert_, p.
354.
Ce que les lettres de madame de Sévigné font bien ressortir sur les
inconvénients de la guerre, c'est que chaque campagne était une cause de
ruine pour la noblesse, principal soutien du trône. Tous ceux qui
composaient la cour du roi et qui briguaient des commandements étaient
endettés par le luxe de la cour, par les habitudes de jeu et de
dissipation qui y régnaient; et comme il leur fallait acheter des
chevaux, des armes, des équipages de guerre, pour pouvoir se rendre à
l'armée, ils étaient obligés d'avoir recours aux usuriers, et
s'endettaient encore: souvent ils n'avaient plus d'autre ressource que
les libéralités du roi, toujours prodiguées au détriment des finances du
royaume. Cette noblesse, qui par sa valeur se faisait en temps de guerre
décimer sur les champs de bataille, était en temps de paix ou dans les
intervalles des campagnes obséquieuse et mendiante auprès du
pouvoir[389]. Madame de Sévigné fut contrainte à de grandes dépenses pour
son fils; elle donna de l'argent à Barillon, pour le lui remettre pendant
la campagne. Pour consoler son cousin Bussy de n'avoir pu obtenir du roi
un commandement, elle lui dit que l'argent est si rare, et les emprunts
qu'on est obligé de faire pour aller à la guerre si considérables et si
difficiles qu'il peut se vanter d'être le seul homme de sa qualité qui
ait conservé du pain[390]. Sans doute elle exagère; mais cette
exagération prouve quelle était alors la détresse des courtisans et des
hommes d'épée.
[389] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 avril 1672), t. II, p. 471, édit. G.
[390] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 avril 1672), t. II, p. 471 et 475,
édit. G.; t. II, p. 400, édit. M.
Madame de Sévigné se plaint du vide qui s'est fait dans Paris après le
départ du roi pour l'armée; elle exagère probablement le nombre des
personnes qui en sont sorties, qu'elle porte à cent mille[391]. «Notre
cardinal (de Retz), dit-elle, est parti hier; il n'y a pas un homme de
qualité à Paris; tout est avec le roi, ou dans ses gouvernements, ou chez
soi[392].» Ceux qui n'étaient pas commandés pour cette expédition
obtenaient de partir comme volontaires; et madame de Sévigné flétrit par
ses railleries le duc de Sully, qui, jeune, riche et en santé, «a soutenu
de voir partir tout le monde, sans avoir été non plus ébranlé de suivre
les autres que s'il avait vu faire une partie d'aller ramasser des
coquilles[393].» Cette espèce de désertion honteuse était due à sa jeune
et jolie femme, qui se montrait plus jalouse de la conservation de son
mari que de sa gloire. Ce duc se retira à Sully, où il vécut presque
toujours en disgrâce et loin de la cour[394]. Sévigné n'était point
commandé pour cette expédition; et l'on voit que, malgré sa tendresse
maternelle, madame de Sévigné eût plutôt engagé son fils à partir comme
volontaire que de le voir rester oisif. Mais il n'en fut pas réduit à
cette extrémité, et il put partir sous les ordres de son parent la
Trousse, comme guidon des gendarmes du Dauphin[395], dont la Trousse
était capitaine; ce qui convenait beaucoup à sa mère, parce qu'ainsi il
se trouvait moins exposé. Cependant les alarmes de cette mère furent
vives. Pour les calmer, Bussy lui écrivit une lettre toute militaire, où
il apprécie à sa juste valeur le fameux passage du Rhin, si
prodigieusement vanté, et décrit les dangers que courent à la guerre les
officiers, selon la nature des armes et des grades. Il raconte aussi un
propos fort graveleux du prince d'Orange, au sujet de l'opinion des
jeunes filles sur les hommes, et des moines sur les guerriers. Cette
plaisanterie fut bien accueillie par madame de Sévigné, et elle y répond
avec beaucoup de gaieté. Son esprit était tranquille[396]; elle était
rassurée par les lettres qu'elle avait reçues de son fils, qui lui
annonçait la prise des villes, la Hollande presque entièrement conquise,
la guerre terminée sans qu'il eût reçu aucune blessure.
[391] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 et 29 avril 1672), t. II, p.
482-489, édit. G.; t. II, p. 406, 413, édit. M.
[392] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 avril 1672), t. II, p. 489, édit. G.
[393] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 août et 16 mai 1672), t. II, p. 489,
et t. III, p. 29, édit. G.; t. II, p. 411 et 440, édit. M.
[394] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 juillet 1672), t. III, p. 107, édit.
G.; t. III, p. 39, édit. M. Au chap. XII, p. 213 de ces
_Mémoires_ (3e partie, 2e édit.), au lieu de la duchesse de
Sully, qui n'eut jamais de liaison amoureuse avec Louis XIV, il
faut lire la princesse de Soubise.
[395] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 juillet 1672), t. V, p. 153, édit.
M.
[396] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (Lettre de Bussy, du 23 juin 1694),
édit. M.
Mais quelle douleur dans la famille des Longueville, des Condé, des la
Rochefoucauld et parmi toutes les femmes de la cour, lorsqu'on sut qu'au
fameux passage avait succombé, par sa faute et son imprudente audace, ce
beau comte de Saint-Paul, cet unique et orgueilleux héritier d'une noble
maison, cher aux dames, cher aux guerriers, et à l'existence duquel se
rattachaient tant de souvenirs, tant d'espérance et tant d'amour! Il faut
lire dans madame de Sévigné le récit touchant et pathétique des scènes
occasionnées par cette mort illustre. Elle-même, gagnée par la sympathie
de la douleur, n'hésite pas à déclarer que la Hollande est achetée trop
cher par la perte du précieux rejeton du duc de Condé, pour lequel le duc
de la Rochefoucauld avait une tendresse de père[397]. Cependant, au
milieu de ces tristesses, madame de Sévigné n'oublie pas d'égayer sa
fille sur les femmes de la cour qui avaient eu des liaisons amoureuses
avec ce beau jeune homme et qui toutes voulaient avoir des conversations
avec M. de la Rochefoucauld. Dans ce nombre de pleureuses, qui, dit-elle,
décréditent le métier, sont: la comtesse de Marans, à laquelle madame de
Sévigné prête un discours de consolation ridicule adressé à mademoiselle
de Montalais, sa sœur; madame de Castelnau, qui est consolée parce qu'on
lui a rapporté que M. de Longueville disait à Ninon: «Mademoiselle,
délivrez-moi donc de cette grosse marquise de Castelnau.» «Là-dessus elle
danse. Pour la marquise d'Uxelles, elle est affligée comme une honnête et
véritable amie[398].»
[397] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 juin, 22 juillet 1672), t. III, p.
65 et 106, édit. G.; t. II, p. 472, et t. III, p. 38, édit. M.
[398] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 juillet 1672), t. III, p. 98 et 99,
édit. G.; t. III, p. 31, édit. M.
Ce fut à la reine que Louis XIV adressa la relation officielle du grand
fait d'armes de cette campagne, le passage du Rhin; ce fut à elle qu'il
rendit compte de la prise des villes et des prodigieux succès de ses
armes. Cette excellente princesse, incapable d'aucune intrigue, d'aucune
brigue, n'occupait personne; et personne ne s'occupait d'elle, même à la
cour. La _Gazette officielle_ rappelait seulement son rang et son
existence toutes les fois qu'elle remplissait à sa paroisse ses devoirs
de dévotion, ou qu'elle allait rendre visite et passer la journée aux
Carmélites de la rue du Bouloir[399]. Louis XIV l'avait cependant fait
déclarer régente pour gouverner le royaume en son absence, conjointement
avec un conseil de régence dont faisaient partie le garde des sceaux, le
Tellier et Colbert[400]: c'est pourquoi il lui adressait directement ses
dépêches. Cela était digne et bien; mais ce qui n'était pas en harmonie
avec une telle conduite, c'était l'éclat que Louis XIV donnait à ses
amours; c'était l'exemple de ses offenses publiques envers la religion et
les mœurs. La Vallière fut condamnée à rester à Saint-Germain en Laye
pendant l'absence du roi. Il semble que Louis XIV croyait nécessaire à sa
dignité d'avoir une maîtresse en titre, car alors le règne de la Vallière
était passé: Montespan l'avait remplacée. Celle-ci l'emportait sur sa
rivale par sa beauté et par la supériorité de son esprit. Déjà elle avait
eu de Louis XIV plusieurs enfants, et se trouvait enceinte et presque à
terme lorsqu'il partit pour l'armée[401]. Cependant, comme elle était
mariée, on dissimulait ses grossesses et ses accouchements; mais madame
de Sévigné était toujours bien instruite de ces choses, et avait soin
d'en informer sa fille. Elle apprit d'abord vaguement qu'il y avait eu,
au moment du départ, une entrevue pleine de tendresse et de touchants
adieux[402]; mais ensuite, lorsqu'elle eut plus de détails, elle écrit à
madame de Grignan:
«L'amant de celle que vous avez nommée _l'incomparable_ ne la trouva
point à la première couchée, mais sur le chemin, dans une maison de
Sanguin, au delà de celle que vous connaissez. Il y fut deux heures; on
croit qu'il y vit ses enfants pour la première fois. La belle y est
demeurée avec des gardes et une de ses amies; elle y sera trois à quatre
mois sans en partir. Madame de la Vallière est à Saint-Germain; madame de
Thianges est ici chez son père. Je vis l'autre jour sa fille; elle est
au-dessus de tout ce qu'il y a de plus beau. Il y a des gens qui disent
que le roi fut droit à Nanteuil; mais ce qui est de fait, c'est que la
belle est à cette maison qu'on appelle _le Genitoy_. Je ne vous mande
rien que de vrai; je hais et méprise les fausses nouvelles.»
[399] _Recueil de gazettes nouvelles_, 1673, in-4º, p. 48 et 71
(6 et 15 janvier 1672), p. 395 (17 avril 1672). A Saint-Germain
en Laye la reine communie; le roi assiste à la grand'messe;
Bourdaloue prêche, no 113, p. 967 (23 septembre 1672).--_Ibid._,
p. 203, no 139 (29 novembre 1672), p. 1256, no 148 (12 décembre
1672).
[400] _Gazette officielle_; LOUIS XIV, _Mémoires militaires_,
_Lettres à la reine_ (12 juin 1672), t. III, p. 195 des
_OEuvres_. (La régence de la reine fut déclarée en avril 1672.)
[401] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 août 1672), t. II, p. 482, édit. G.;
t. II, p. 410, édit. M.--_Ibid._ (29 avril 1672), t. II, p. 488,
édit. G.; t. II, p. 413, édit. M.
[402] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 mai 1672), t. II, p. 4, édit. G.; t.
II, p. 419, édit. M.; t. II, p. 217 de l'édit. 1754, la première
où cette lettre a été publiée.
Le _Genitoy_ est un château isolé, entre Jossigny et Bussy Saint-George,
près de Lagny, dont l'origine est antérieure au XIIe siècle. Ce château
appartenait, lorsque madame de Montespan alla s'y établir, à Louis
Sanguin, seigneur de Livry, premier maître d'hôtel du roi[403]; ce qui
explique pourquoi madame de Sévigné était si bien informée. C'est là que
madame de Montespan accoucha du comte de Vexin[404], le 20 juin,
c'est-à-dire sept semaines après son entrevue. Louis XIV était parti à
l'improviste, la veille du jour qu'il avait fixé, à dix heures du matin,
suivi seulement de douze personnes, pour se trouver à ce rendez-vous; et
il rejoignit après toute sa suite, qui s'était dirigée sur la route de
Nanteuil-le-Haudoin[405]. Si le roi vit là pour la première fois, au
château de _Genitoy_, les enfants qu'il avait eus de madame de Montespan,
madame Scarron, qui ne les quittait pas, devait être présente à cette
entrevue: c'était donc l'amie de madame de Montespan que désignait madame
de Sévigné: comme elle savait que sa fille la devinerait, elle s'abstient
de la nommer.
[403] L'abbé LE BOEUF, _Histoire du diocèse de Paris_, t. VI, p.
202, p. 95 à 97.
[404] Cet enfant mourut en 1683.
[405] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 avril 1672), t. II, p. 482 et suiv.,
édit. G.; t. II, p. 406 et 410, édit. M.
De toutes les femmes que connaissait madame de Montespan, madame Scarron
était celle qui pouvait le moins faire naître sa jalousie. La rigueur des
principes religieux de la gouvernante de ses enfants, sa conduite si
sage, si réservée écartaient d'elle tout soupçon. Le roi était encore
dans le feu de la jeunesse et des passions, et, pour faire excuser ses
propres faiblesses, il était plus disposé à les tolérer dans les autres
qu'à y résister lui-même. Ainsi il usait de sa toute-puissance pour
protéger contre de justes ressentiments la duchesse de Mazarin, qui
voyageait incognito en aventurière en Italie et en France, afin de fuir
le domicile marital[406], et qui allait partout répétant plaisamment ce
cri général au temps de la Fronde: «Point de Mazarin!» Le scandale donné
par le roi, si nuisible aux bonnes mœurs, était encore plus fatal au
bonheur des femmes de la cour. Paraissait-il une jeune femme pourvue de
quelque attrait, appelée dans cette cour galante par sa naissance, le
rang et les dignités de sa famille, elle était aussitôt assiégée par une
foule de séducteurs aimables, puissants, adroits, qui avaient le plus
souvent pour complices celles qui, par leur âge, leurs fonctions, leur
haute position, auraient dû être les protectrices de son innocence, les
guides de son inexpérience.
[406] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 février 1671), t. I, p. 309, édit. G.
(15 avril 1676 et 27 février 1671).--SAINT-SIMON, _Mémoires
authentiques_, t. X, p. 390 et 392.--SAINT-ÉVREMOND, _OEuvres_,
1753, in-12, t. VIII, p. 64, 74, 76.--LA FAYETTE, _Mémoires_, t.
LXIV, p. 386.
Madame de Sévigné nous parle, dans ses lettres, de la marquise de
Courcelles, qui était en prison et dont le procès attirait fortement
l'attention publique; madame de Sévigné disait, en plaisantant, que «ce
procès allait faire renchérir les charges de juges.» Il est donc
nécessaire de raconter les aventures singulières de cette victime de la
corruption des cours[407].
[407] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 et 26 février 1671), t. I, p. 340,
édit. G.; t. I, p. 260, édit. M.--(9 et 26 mars 1672), t. II, p.
339 et 357, édit. M.--(16 mars 1672), t. II, p. 362, édit.
M.--(25 décembre 1675), t. IV, p. 147, édit. M.; t. IV, p. 274,
édit. G.--(18 septembre 1678), t. V, p. 363, édit. M.--(27
septembre 1678), t. VI, p. 37, édit. G.
La rivalité des ministres de Louis XIV, leurs intrigues pour l'élévation
de leurs familles, l'abus qu'ils faisaient de leur pouvoir, les maux
causés par l'ambition, la soif des richesses, l'emportement des passions
et tout ce qui caractérise le mauvais côté d'une époque glorieuse se
reflètent dans la vie de cette femme, dont les infortunes, malgré ses
écarts, sont de nature à intéresser les cœurs les plus insensibles et
les esprits les plus indifférents. D'ailleurs la vie de la marquise de
Courcelles explique tant de choses dans l'histoire de ce temps, les noms
de tous les personnages qu'elle met en scène reviennent tant de fois sous
la plume de madame de Sévigné que ce serait mal remplir les promesses du
titre de cet ouvrage si l'on ne faisait pas connaître une destinée aussi
singulière.
CHAPITRE VI.
1672.
HISTOIRE DE LA MARQUISE DE COURCELLES (1651-1685).
Naissance de Sidonia de Lenoncourt.--Elle entre au couvent de
Saint-Loup, à Orléans.--Devient, par la mort de son père et de ses
frères, une riche héritière.--Colbert veut la marier à un de ses
frères.--Sa tante, l'abbesse de Saint-Loup, veut la retenir au
couvent.--Le roi donne l'ordre de l'amener à la cour.--Elle est
placée sous la direction de la princesse de Carignan.--Détails sur
cette princesse, sur la comtesse du Soissons, sa belle-fille,
et sur sa société habituelle.--Sidonia refuse Colbert de
Maulevrier.--Menars, beau-frère de Colbert, en devient
amoureux.--Louvois forme le projet de la séduire.--Il lui fait
épouser le marquis de Courcelles.--Elle ne peut vivre avec son
mari.--Louvois lui fait la cour.--Sa belle-mère, la duchesse
de Bade et la marquise de la Baume sont les complices de
Louvois.--Persécution qu'elle éprouve.--Elle devient amoureuse du
marquis de Villeroi.--Elle s'entend avec lui pour tromper son
mari.--Intrigues de Louvois et de la princesse de Monaco.--Langlée
soupçonne ces mystérieuses intrigues.--L'abbé d'Effiat servait à les
couvrir.--Comment il s'en récompensait.--Comment ce secret se
dévoile à Saint-Cloud chez la duchesse d'Orléans.--Sidonia est
abandonnée de Villeroi, et livrée aux persécutions de sa
famille.--Elle fait une maladie grave.--Elle se retire au couvent de
Saint-Loup.--Rétablit sa santé, et reparaît belle dans le
monde.--Louvois revient à elle.--Elle a plusieurs amants, et mène
une vie dissipée.--Louvois la fait enfermer au couvent des Filles
Sainte-Marie, et ensuite à l'abbaye de Chelles.--Elle trouve, dans
ces deux couvents, la duchesse de Mazarin.--Elle a des liaisons avec
Cavoye.--Duel entre Cavoye et le marquis de Courcelles.--Sidonia est
transportée au château de Courcelles, et gardée à vue.--Sa liaison
avec Rostaing de la Ferrière.--Son mari lui intente un procès en
adultère.--Elle est mise en prison à Château-du-Loir.--Condamnée à
être cloîtrée et à être privée de sa dot.--Par le secours de M. de
Rohan, elle s'échappe de prison, et va à Luxembourg.--Revient à
Paris, se constitue prisonnière, et en appelle.--Ce que dit madame
de Sévigné au sujet de ce procès.--S'évade encore de prison.--Va en
Angleterre.--Y retrouve la duchesse de Mazarin.--Revient en
France.--Du Boulay devient amoureux de Sidonia.--Il est son appui,
et il la conduit à Genève.--Elle y est admirée et chérie.--Ce
que disent d'elle Bayle et Gregorio Leti.--Détails sur ce
dernier.--Madame de Sévigné parle de la fuite de Sidonia à
Genève.--Ses sentiments pour du Boulay.--Jalousies de du Boulay.--Il
la surprend avec un rival d'une condition inférieure.--Du Boulay
dénonce sa conduite aux amis qu'elle avait à Genève.--Lettre
touchante qu'elle lui écrit.--Se réfugie en Savoie.--Premier arrêt
rendu sur son procès.--Mort du marquis de Courcelles.--Sidonia
veuve revient à Paris.--Elle est arrêtée et conduite à la
Conciergerie.--Elle y reçoit Gregorio Leti.--Dernier arrêt qui la
condamne comme adultère.--Elle devient libre.--Elle épouse Tilleuf,
capitaine de dragons, et meurt.
Marie-Sidonia de Lenoncourt était la fille de Joachim de Lenoncourt,
marquis de Marolles, qui fut lieutenant général des armées du roi et
gouverneur de Thionville[408]. Sa mère, Isabelle-Claire-Eugène de
Cromberg, appartenait à l'une des plus illustres maisons d'Allemagne.
Lenoncourt fut tué par un coup de canon[409]. Il eut quatre fils, qui
périrent jeunes; deux avaient embrassé l'état ecclésiastique, les deux
autres furent tués à la guerre. Aussitôt après la mort de son père,
Sidonia fut enlevée à sa mère, dont l'inconduite notoire et ensuite un
second mariage contracté avec un homme sans naissance l'empêchèrent
toujours de faire valoir les droits qu'elle avait sur sa fille. Agée
alors de quatre ans, Sidonia fut confiée à sa tante Marie de Lenoncourt,
abbesse de Saint-Loup, à Orléans. Celle-ci n'épargna rien pour
l'éducation de sa nièce; et les plus excellents maîtres, secondés par des
dispositions naturelles, développèrent en elle des grâces, un esprit et
des talents dont la renommée franchit bientôt l'enceinte du couvent qui
la dérobait aux regards des gens du monde.
[408] _Vie de la marquise_ DE COURCELLES, _écrite en partie par
elle-même_; PARIS, 1808, in-12, p. VI.
[409] Conférez notre Vie de Maucroix, dans les _Nouvelles œuvres
diverses de J. de la Fontaine_, et _Poésies de Maucroix_, 1820,
in-8º, p. 173, 174, 215, note 4; la Chesnaye des Bois, note 1,
_Dict. de la noblesse_, t. VIII, p. 607, no 12.
Sidonia n'avait pas encore quatorze ans lorsque la mort du seul frère qui
lui restait et d'une sœur la laissa unique héritière de tous les biens
de sa famille et en possession de trois choses que les jeunes filles,
dans leurs rêves les plus exaltés, considèrent comme les premiers
éléments d'une félicité suprême: la liberté de se choisir un époux, une
grande fortune et une éclatante beauté.
Sidonia a tracé d'elle-même un minutieux portrait[410]; et il est loin
d'être flatté, si on le compare à celui qu'en a donné Gregorio Leti[411]
dans sa lettre au duc de Giovanazzo, l'ambassadeur de Turin. Ce n'était
pas cependant sa taille grande et élancée, les flots abondants de sa
chevelure brune, qui encadrait si heureusement l'ovale de son visage aux
couleurs fraîches et vives, ses traits fins et réguliers, sa physionomie
mobile et spirituelle; ce n'était pas ses mains charmantes, ses jambes
fines et ses petits pieds, les gracieux contours de son cou, de ses
épaules, de ses seins; ce n'était pas dans ces attraits rarement réunis,
mais qui pouvaient lui être communs avec d'autres beautés, que
consistaient ses plus puissants moyens de séduction: ils résidaient
entièrement dans l'effet irrésistible de son regard et de sa parole. Ses
yeux n'étaient ni bleus ni bruns, mais d'une couleur qui tenait de ces
deux nuances: presque toujours et naturellement à moitié ouverts, ils
lançaient à son gré des flammes d'un éclat si doux et si mystérieux
qu'elles attendrissaient les natures les plus insensibles. Quand elle
parlait, le son harmonieux et touchant de sa voix, ses discours si
faciles et si pleins de charme, versaient son âme dans la vôtre, et la
transformaient à son gré[412].
[410] _Vie de la marquise_ DE COURCELLES, _écrite en partie par
elle-même_, p. 3.
[411] GREGORIO LETI, _Lettere sopra differenti materie_; 1701, 2
vol. in-8º, lett. 37, t. I, p. 193; et dans la _Vie de madame_ DE
COURCELLES, p. 166, 195, il célèbre «i lumi della più bella dama
che orni forse il nostro secolo in bellezza.»
[412] GREGORIO LETI, _Lettere_ dans la _Vie de la marquise_ DE
COURCELLES, p. 194. «Da ogni sua sillaba si forma una nuova anima
di chi l'ascolta.»