Il n'en fut pas de même de mademoiselle de Lenclos, qui garda jusqu'à la

fin son épicurisme effronté, et resta fidèle au principe de sa

philosophie toute profane. Celle qui disait «qu'elle rendait grâces à

Dieu tous les soirs de son esprit, et le priait tous les matins de la

préserver des sottises de son cœur,» ne pouvait trouver dans le pur

sentiment d'amour un remède contre les aberrations des sens[313]. Jamais

aussi elle ne se laissa dominer par eux dans le choix de ses relations,

et elle fut toujours entourée d'un nombreux cortége d'amis. Quoique ne

possédant qu'une fortune médiocre, mademoiselle de Lenclos réunissait

dans sa maison de la rue des Tournelles[314] (tout près de la rue où

madame de Sévigné venait de se fixer) la société la plus nombreuse, la

mieux choisie, la plus renommée par la politesse, les grâces, la

réputation de savoir et d'esprit de ceux qui la composaient. On voit que

mademoiselle de Lenclos avait quitté le faubourg Saint-Germain pour

revenir au Marais, premier théâtre de ses succès[315]; et c'est là

qu'elle devait finir ses jours. La Fare, que Chaulieu proclame «l'homme

le plus aimable que les siècles aient pu former[316];» la Fare, adonné au

jeu, et que les cercles de madame de la Sablière devaient rendre

difficile, déclarait que la maison de mademoiselle de Lenclos était la

seule où il pouvait passer une journée entière sans jeu et sans

ennui[317]; et Charleval, ce poëte aimable, pressé par les instances d'un

ami, refusait d'aller jouir avec lui des plaisirs de la campagne, parce

qu'il lui aurait fallu interrompre l'habitude qu'il avait prise de se

rendre chaque jour, rue des Tournelles, chez mademoiselle de Lenclos; il

disait:

Je ne suis plus oiseau des champs,

Mais de ces oiseaux des _Tournelles_

Qui parlent d'amour en tout temps

Et qui plaignent les tourterelles

De ne se baiser qu'au printemps.

[313] SAINT-ÉVREMOND, _OEuvres_, 1753, in-12, t. IV, p. 161.

(Discours sur l'amitié, adressé à la duchesse de Mazarin.)

[314] DOUXMÉNIL, _Mémoires et lettres pour servir à l'histoire de

mademoiselle de Lenclos_, 1751, p. 26 et 28. Cette maison était

située derrière la place. Douxménil en a donné la description.

[315] Voyez la 1re partie de ces _Mémoires_, p. 261.

[316] CHAULIEU, _OEuvres_, t. II, p. 46, dans la note.

[317] DOUXMÉNIL, _Mémoires et lettres pour servir à l'histoire de

mademoiselle de Lenclos_, p. 141 et 142.

Mademoiselle de Lenclos avait conservé et perfectionné son merveilleux

talent à jouer du luth. Comme dans sa première jeunesse, ce talent seul

la faisait rechercher des personnes du plus haut rang[318]; mais elle ne

cédait que bien rarement aux invitations, et ne trouvait une entière

satisfaction que chez elle, lorsqu'elle était entourée de cette société

choisie dont elle faisait le bonheur. Selon elle, la joie de l'esprit en

marque la force[319]; et sa gaieté était si vive et si entraînante qu'à

table, où elle ne buvait que de l'eau, on disait d'elle qu'elle était

ivre dès la soupe[320]. Cependant, ainsi que madame de la Sablière,

mademoiselle de Lenclos recevait des savants, des érudits, et chez elle

les entretiens sérieux et instructifs avaient leurs heures; elle les

aimait, elle se plaisait à varier la conversation et à passer des sujets

les plus superficiels aux plus profonds. C'est ce qui fit dire à

Saint-Évremond, son ami de tous les temps:

L'indulgente et sage nature

A formé l'âme de Ninon

De la volupté d'Épicure

Et de la vertu de Caton[321].

[318] Madame DE MAINTENON, _Lettres_ (18 juillet 1666), t. I, p.

45.

[319] SAINT-ÉVREMOND, _OEuvres_, t. II, p. 72.

[320] DOUXMÉNIL, _Mémoires et lettres_, etc.; 1751, in-12, p.

30.--BRET, _Mémoires sur la vie de mademoiselle de Lenclos_, p.

112.

[321] SAINT-ÉVREMOND, _OEuvres_, t. II, p. 87 et 116.--DOUXMÉNIL,

_Mémoires et lettres_, p. 172.

Elle s'était fait une telle réputation de probité, de fidélité en amitié,

et en avait donné de telles preuves qu'elle avait conservé tous ses amis

du temps de la Fronde et de la guerre civile. Gourville, qui avait été

son amant, obligé de s'exiler après qu'elle l'eut remplacé par un autre,

osa lui confier une somme considérable et égale à toute la fortune

qu'elle possédait: lorsque Gourville rentra en France, mademoiselle de

Lenclos lui rendit la somme entière; et le secret de ce dépôt n'eût été

connu de qui que ce soit si Gourville ne s'était plu à le divulguer dès

qu'il n'eut plus rien à redouter des recherches de Colbert[322]. Ainsi

madame Scarron[323], madame de Choisy, madame de la Fayette, beaucoup

d'autres personnes de la cour et des intimes connaissances de madame de

Sévigné n'avaient cessé de voir mademoiselle de Lenclos, ou de

correspondre avec elle. Il était comme convenu, dans le monde, qu'elle

formait une exception parmi celles de son sexe. Elle avait acquis seule

le privilége d'une entière indépendance; et c'était moins encore parce

qu'elle s'était rendue nécessaire et chère à la société par son penchant

à obliger que par la politesse et le bon ton dont elle savait si bien

chez elle faire respecter les lois[324]. Quoiqu'elle ne fût pas de la

cour, et par la raison même qu'elle n'en était pas, elle avait fini par

prendre la place que la marquise de Sablé avait occupée autrefois dans la

société parisienne. Les jeunes gens aspiraient à l'honneur d'être

présentés chez elle, et lui rendaient de grands devoirs. C'était un titre

pour faire sous de favorables auspices son entrée dans le monde que

d'être reçu et façonné par cet arbitre du bon ton et du bon goût. Madame

de la Fayette, qui présumait beaucoup de son esprit, avait voulu

s'imposer cette mission; «mais elle ne réussit pas, parce qu'elle ne

voulut pas, dit Gourville, donner son temps à une chose si peu

utile[325].» On sut d'autant plus gré à mademoiselle de Lenclos d'en

prendre la peine que les inclinations des jeunes seigneurs de la cour

pour le jeu et le vin, qui allaient toujours croissant, commençaient à

introduire parmi les femmes des manières choquantes pour celles qui

tenaient à conserver le bon ton de l'hôtel de Rambouillet. Ce fut là le

motif pour lequel mademoiselle de Lenclos se brouilla avec un de ses plus

anciens amis, un de ses plus gais et de ses plus spirituels convives,

avec Chapelle, qui avait fait pour elle de si jolis vers[326]. Elle

essaya en vain de le corriger de l'habitude de s'enivrer: et, ne pouvant

y parvenir, elle le bannit de sa société. Chapelle, à qui le plaisir que

trouvait mademoiselle de Lenclos à entendre disserter quelques hommes

savants dans les lettres grecques et latines[327] paraissait peu conforme

à ses habitudes de galanterie, fit contre elle cette épigramme:

Il ne faut pas qu'on s'étonne

Si toujours elle raisonne

De la sublime vertu

Dont Platon fut revêtu;

Car, à calculer son âge,

Elle doit avoir _vécu_

Avec ce grand personnage[328].

[322] VOLTAIRE, _Mélanges_, t. XLIII, p. 467, édit. de Renouard.

(Sur Ninon de Lenclos.)

[323] Madame DE MAINTENON, _Lettres_ (8 mars et 18 juillet 1666),

p. 33 et 45, édit. de Sautereau de Marsy, 1806, in-12.

[324] Voyez la 1re partie de ces _Mémoires_, p. 239.

[325] GOURVILLE, _Mémoires_, t. LII, p. 459 de la collection de

Petitot.--_Chansons historiques_, Mss. (vol. III, p. 551, année

1672).

[326] OEuvres de CHAPELLE et de BACHAUMONT, 1755, in-12, p. 133,

136, 139. (Ballades et sonnets à Ninon de Lenclos.)

[327] Rémond, l'introducteur des ambassadeurs, qu'on appelait

Rémond le Grec, l'abbé Fraguier, l'abbé Gédéon, de l'Académie des

inscriptions et belles-lettres, l'abbé Tallemant, l'abbé de

Châteauneuf étaient les amis de Ninon. Voyez DOUXMÉNIL,

_Mémoires_, 1651, in-12, p. 138 et 139.

[328] CHAPELLE, _OEuvres_, édit. 1755, p. 140; BRET, p. 137.

A cette époque, mademoiselle de Lenclos était âgée de cinquante-cinq ans:

c'est alors que Sévigné, qui n'en avait que vingt-quatre, devint ou crut

devenir amoureux d'elle. Il est vrai que la Fare atteste qu'à

cinquante-cinq ans, et même bien au delà de ce terme, mademoiselle de

Lenclos «eut des amants qui l'ont adorée[329].» Ce qui est certain, c'est

que, depuis ses liaisons avec Villarceaux, le marquis de Gersey et le

mari de madame de Sévigné, elle n'avait cessé de faire passer un bon

nombre de ses amis au rang de ses _favoris_[330]. Le jeune comte de

Saint-Paul avait été sa dernière conquête. On sait que ce bel héritier

du nom des Longueville, chéri, fêté de toute la haute aristocratie de la

cour, passait pour être le fils du duc de la Rochefoucauld[331]; et les

historiens de mademoiselle de Lenclos mettent aussi le duc de la

Rochefoucauld au nombre de ceux qu'elle avait eus pour amants[332]. Le

même motif qui l'avait portée à ne rien négliger pour attirer à elle le

comte de Saint-Paul l'engageait aussi à employer tous les moyens de

séduction pour s'attacher le baron de Sévigné: son père revivait en lui,

avec plus d'esprit, plus d'instruction et de talents; et ce jeune homme

rappelait à Ninon le temps de sa jeunesse[333]. Dès qu'elle s'en crut

aimée, elle voulut l'endoctriner et en faire un partisan de ses

principes. Pour bannir tous les scrupules de ceux qu'elle mettait au

nombre de ses favoris, pour les conserver ensuite comme amis, il lui

importait de fasciner leur raison plus encore que leurs sens. Elle crut

que cela lui serait facile avec Sévigné; mais elle se trompait. Dans sa

vie licencieuse, Sévigné ne faisait que suivre le torrent des jeunes gens

de la cour, des jeunes officiers, qui se modelaient sur le roi, et qui

transgressaient les lois de l'Église sans méconnaître la pureté de leur

origine. Sévigné respectait et aimait tendrement sa mère; il chérissait

aussi sa sœur, et avait d'elle la plus haute opinion. Par elle, il se

trouvait allié à la puissante maison de Grignan; et le caractère aimable

de son beau-frère contribuait encore à faire prévaloir dans son cœur les

affections de famille, et à les placer en première ligne. Madame de

Sévigné[334] et Bossuet, que Sévigné fréquentait beaucoup alors, furent

de puissants antagonistes pour combattre mademoiselle de Lenclos quand

elle entreprit d'infiltrer dans l'esprit de son nouveau favori les

principes irréligieux de sa philosophie épicurienne. Elle parut d'abord

avoir plus de succès lorsqu'elle réclama les droits d'une amante, et

qu'elle exigea que Sévigné lui sacrifiât la maîtresse qu'il avait avant

de se donner à elle. Cette maîtresse était la Champmeslé, alors âgée de

trente ans. Quoique ses traits fussent agréables, elle n'était point

jolie; sa peau était brune, ses yeux petits et ronds; mais sa taille

était bien prise, sa démarche et ses gestes gracieux et nobles, et le son

de sa voix naturellement harmonieux[335]. Elle enchantait alors tout

Paris par son talent. Madame de Sévigné n'en parle à sa fille qu'avec

admiration, et ne pouvait se lasser de lui voir jouer le rôle de Roxane

dans _Bajazet_. Jamais actrice, avant elle, n'émut si profondément les

spectateurs, et ne leur fit répandre plus de larmes. Racine en devint

amoureux la première fois qu'il la vit jouer dans une de ses pièces. Le

poëte était jeune et beau; elle ne se montra pas cruelle, cela n'était

pas dans ses habitudes; et un bon mot de Racine, mis en vers par lui ou

par Boileau[336], puis raconté par Sévigné à sa mère, et par celle-ci à

sa fille[337], prouve qu'elle n'en vivait pas moins bien avec son mari.

Elle avait peu d'esprit, mais un grand usage du monde, de la douceur et

une certaine naïveté aimable dans la conversation. Sévigné se crut aimé

d'elle, et peut-être l'était-il; du moins il est certain qu'elle lui

écrivait des lettres qui surprirent madame de Sévigné par cette

chaleureuse et naturelle éloquence que la passion inspire aux plumes les

plus inhabiles. Mademoiselle de Lenclos demanda ces lettres à Sévigné,

qui les lui remit. Cependant il ne cessa point de voir celle qui les

avait écrites et de lui donner de délicieux soupers, en compagnie de

Racine et de Boileau. Le goût vif qu'il avait pour la littérature lui

faisait rechercher l'amitié de ces deux grands poëtes. Boileau a dit de

lui qu'il avait une mémoire surprenante, et qu'il retint presque en

entier le dialogue sur les héros de roman. On l'imprima d'après Sévigné,

longtemps avant que Boileau en eût livré le manuscrit à Brossette[338].

Sévigné voulut garder ses deux maîtresses; mais il n'était pas un

Soyecourt: par l'effet de ce partage, mademoiselle de Lenclos ne trouva

pas en lui tout ce qu'elle espérait, et un grand refroidissement fut la

conséquence de leur illusion détruite. Madame de Sévigné, qui s'était

faite la confidente de son fils, trouvant mademoiselle de Lenclos bien

plus dangereuse pour lui que la Champmeslé, profita des dispositions où

elle le vit pour s'efforcer de le rejeter dans les bras de cette actrice.

Elle y parvint, mais sans pouvoir l'arracher, comme elle l'avait espéré,

à mademoiselle de Lenclos. Celle-ci, après avoir donné à Sévigné son

congé comme favori, et exhalé son dépit de n'avoir pu le rendre plus

amoureux, se calma, et le trouva assez aimable, assez spirituel pour

désirer de le conserver au nombre de ses amis. Il ne refusa point cet

honneur, et continua de fréquenter sa maison, de se plaire dans sa

société[339]. Cela inquiétait madame de Sévigné: il semblait que sa

destinée était de rencontrer, à toutes les époques de sa vie, Ninon,

comme une fée malfaisante toujours occupée à mettre le trouble dans sa

famille, toujours habile à lui enlever la confiance et la tendresse des

hommes les plus chers à son cœur. Madame de Sévigné savait ce qui se

passait chez mademoiselle de Lenclos par son fils et par les amis qui lui

étaient communs avec elle; et voici ce qu'elle écrivait à madame de

Grignan, après lui avoir raconté un bon mot de Ninon sur la comtesse de

Choiseul[340]:

«Mais qu'elle est dangereuse cette Ninon! Si vous saviez comme elle

dogmatise sur la religion, cela vous ferait horreur. Son zèle pour

pervertir les jeunes gens est pareil à celui d'un certain M. de

Saint-Germain[341], que nous avons vu quelquefois à Livry. Elle trouve

que votre frère a la simplicité d'une colombe; il ressemble à sa mère;

c'est madame de Grignan qui a tout le sel de la maison et qui n'est pas

si sotte que d'être dans cette docilité. Quelqu'un pensa prendre votre

parti, et voulut lui ôter l'estime qu'elle a pour vous: elle le fit

taire, et dit qu'elle en savait plus que lui. Quelle corruption! Quoi!

parce qu'elle vous trouve belle et spirituelle, elle veut joindre à cela

cette bonne qualité sans laquelle, selon ses maximes, on ne peut être

parfaite! Je suis vivement touchée du mal qu'elle fait à mon fils sur ce

chapitre. Ne lui en mandez rien; nous faisons nos efforts, madame de la

Fayette et moi, pour le dépêtrer d'un engagement si dangereux.»

[329] DOUXMÉNIL, _Mémoires et lettres pour servir à l'histoire de

mademoiselle de Lenclos_.

[330] Conférez la 1re partie de ces _Mémoires_, p. 242-243. Elle

eut un fils du marquis de Villarceaux et un aussi du marquis de

Jarzé. Le comte de Coligny, que nous n'avons point nommé en cet

endroit, paraît avoir précédé Jarzé comme amant de Ninon.

DOUXMÉNIL, _Mémoires et lettres de Ninon de Lenclos_, p. 69.

[331] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 juin 1672), t. III, p. 71, édit. G.;

t. III, p. 7, édit. M.

[332] DOUXMÉNIL, _Mémoires et lettres_, p. 70.

[333] Conférez la 1re partie de ces _Mémoires_, p. 233 à 270, ch.

XVII, XVIII et XIX.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 et 18 mars 1671), t.

1, p. 374 et 382, édit. G.; t. I, p. 288 et 295, édit. M.

[334] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 mars 1671), t. I, p. 288, édit. M.

Conférez surtout l'admirable lettre du _marquis de Sévigné à la

comtesse de Grignan_ (27 septembre 1696), que M. Monmerqué vient

de publier, Paris, 1847, chez Dondey-Dupré (24 pages).

[335] Les frères PARFAICT, _Histoire du théâtre françois_, t.

XIV, p. 523.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 janvier 1672), t. II, p.

347, édit. G.

[336] Les frères PARFAICT, _Histoire du théâtre françois_, t.

XIV, p. 517. _Lettre de_ ROUSSEAU à Brossette, t. IV, p. 150 des

_OEuvres de J.-B. Rousseau_.

[337] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 avril 1671), t. II, p. 8, édit. G.;

t. II, p. 7, édit. M.; t. I, p. 60, édit. de la Haye, 1726,

in-12.

[338] BOILEAU, _Discours sur le dialogue des héros de roman_,

dans les _OEuvres_, t. V, p. 12, édit, de Saint-Marc.

[339] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13, 15 et 18 mars, 8, 17, 15 et 22

avril 1671), t. I, p. 374, 382, 404; t. II, p. 6, 22, 23, 28, 30,

33, édit. G.--_Ibid._, t. I, p. 288, 295, 313; t. II, p. 6, 18,

19, 25 et 27, édit. M.

[340] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er avril 1671), t. I, p. 104, édit.

G.; t. I, p. 313, édit. M.; t. I, p. 55, édit. de la Haye.

[341] Un ami de Saint-Pavin. Voyez l'édition de ce poëte, 1759,

p. 35, et la note de M. Monmerqué à l'endroit cité.

Ces efforts, ainsi que nous l'avons dit, ne furent ni entièrement

inutiles ni complétement victorieux; et madame de Sévigné, après avoir

révélé[342] les confidences les plus intimes de son fils à celle à qui

elle ne cachait rien, termine ainsi cette curieuse partie de sa

correspondance avec madame de Grignan:

«Je crois que le chapitre de votre frère vous a fort divertie. Il est

présentement en quelque repos: il voit pourtant Ninon tous les jours,

mais c'est en ami. Il entra l'autre jour avec elle dans un lieu où il y

avait cinq ou six hommes: ils firent tous une mine qui la persuada qu'ils

le croyaient possesseur. Elle connut leurs pensées, et leur dit:

«Messieurs, vous vous damnez si vous croyez qu'il y ait du mal entre

nous; je vous assure que nous sommes comme frère et sœur.» Il est vrai

qu'il est comme fricassé; je l'emmène en Bretagne, où j'espère que je lui

ferai retrouver la santé de son corps et de son âme. Nous ménageons, la

Mousse et moi, de lui faire faire une bonne confession[343].»

[342] Conférez surtout la lettre du 8 avril 1671. Cette lettre se

trouve dans les deux premières éditions de 1726, et le chevalier

Perrin fut ainsi forcé de la reproduire dans la sienne.

[343] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 avril 1671), t. II, p. 45.

Effectivement, Sévigné se trouva heureux du séjour des Rochers. Là, sous

l'influence d'une mère aussi gaie, aussi aimable, aussi spirituelle que

Ninon, et de dix ans plus jeune qu'elle, il goûta des joies tranquilles,

et passa dans une sérénité parfaite des jours exempts d'inquiétude et de

remords. Sa santé, que son double amour avait altérée, se rétablit. Mais,

né avec un caractère faible, il est probable qu'après son retour à Paris

il eût cédé à de nouvelles séductions, ou que, à l'exemple de plusieurs

de ses compagnons d'armes, il se fût laissé entraîner dans de vulgaires

débauches[344] si la guerre que Louis XIV préparait ne l'eût forcé de se

rendre à l'armée[345].

[344] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 avril 1671), t. II, p. 31, édit. G.;

t. II, p. 25, édit. M.

[345] _Ibid._ (1er janvier 1672); t. II, p. 329, édit. G.; t. II,

p. 279, édit. M.

CHAPITRE V.

1672.

Des causes qui ont amené Louis XIV à faire la guerre aux

Hollandais.--Commencements de cette guerre, qui produit une

coalition et se termine par la paix de Nimègue.--Des diverses

sociétés que fréquentait alors madame de Sévigné.--Personnages de la

cour, de la robe.--Beaux esprits.--Lettres de madame de Sévigné

pendant les six premiers mois de cette année, pour les nouvelles de

guerre.--Des matériaux historiques.--Le désir d'aller voir sa fille

la tourmente, parce qu'elle est retenue par la prolongation imprévue

de la maladie de sa tante la Trousse.--Elle s'attriste d'être

obligée de rester à Paris, lorsqu'elle avait résolu de partir.--Ce

qu'elle répond à sa fille, qui lui avait demandé si elle aimait la

vie.--Le comte de Grignan reconnaît tout ce qu'il lui doit pour le

succès de ses démarches à la cour.--Elle faisait encore de la

musique.--Elle se partage entre la société du _Faubourg_ et celle de

l'_Arsenal_.--Quelles étaient les personnes qui composaient cette

dernière société.--L'Arsenal était sous la surintendance de

Louvois.--Faveur de ce dernier.--Il est fait ministre et admis au

conseil.--Louis XIV règle les préséances dans le commandement

de l'armée.--Il donne à Turenne la suprématie sur quatre

maréchaux.--Résistance de ceux-ci.--Plusieurs sont exilés.--Ils se

soumettent, et sont rappelés.--Résumé de cette campagne par

Louis XIV.--Passage du Rhin.--Épître de Boileau.--Résultats

glorieux.--Inconvénients de cette guerre.--On aliène des domaines de

l'État, on mécontente les protestants, on ruine et on décime la

noblesse.--Rareté de l'argent.--Équipages à faire.--On partait comme

volontaire.--Sévigné part en qualité de guidon des gendarmes du

Dauphin.--Paris désert.--Douleur de toutes les dames lorsqu'elles

apprennent la mort du comte de Saint-Paul.--Louis XIV nomme un

conseil de régence, et fait la reine régente.--Madame de la Vallière

reste à Saint-Germain en Laye.--Madame de Montespan se retire au

lieu nommé le Genitoy, où Louis XIV va la voir.--Il voit aussi ses

enfants.--Madame Scarron était à ce rendez-vous.--Conduite qu'elle

se trace.--Quelle est la cause principale de l'influence qu'elle

commence à acquérir.--Effets fâcheux du scandale donné par le

roi.--Pour excuser ses faiblesses, il les protége dans les

autres.--Il soustrait la duchesse de Mazarin à la puissance

maritale.--Dangers auxquels étaient exposées les femmes jeunes et

jolies à la cour de Louis XIV.--Nécessité de faire connaître les

aventures de la marquise de Courcelles.

On était loin sans doute de ce fanatisme cruel qu'avaient développé chez

tous les peuples de l'Europe les progrès de la réforme. La belliqueuse

Allemagne ne se divisait plus pour assurer, sur les champs de bataille,

le triomphe d'une opinion religieuse. L'Angleterre, quoique mécontente de

son roi, ne se rappelait pourtant qu'avec effroi les maux causés par le

puritanisme et la tyrannie de Cromwell. La France abhorrait les souvenirs

de la Ligue; et les déchirements de la Fronde n'avaient servi qu'à lui

faire mieux goûter la tranquillité dont on jouissait. Mais le désir de

l'indépendance avait été à la fois la cause et l'effet du protestantisme;

il avait germé dans tous les cœurs, il était devenu un besoin pour cette

classe toujours croissante de la population, qui s'élevait par le

commerce et l'industrie. Lorsque cette inquiète agitation des esprits eut

cessé de se diriger vers les questions religieuses, elle envahit les

théories politiques: on vit naître alors cette sourde haine contre

l'autorité, ce penchant au républicanisme, dont les souverains de

l'Europe ressentirent d'autant plus promptement les effets qu'il avait

trouvé un organe puissant par tout l'univers dans la Hollande.

Ces provinces néerlandaises, que les rois de l'Europe aidèrent à

s'affranchir de la dépendance de l'Espagne, avaient, lors du traité

d'Aix-la-Chapelle, protégé l'Espagne contre l'ambition de Louis XIV. En

moins d'un siècle, cette réunion de petites républiques était devenue la

première puissance maritime du monde: orgueilleuse de ses colonies, de

ses richesses et de son influence en Europe, elle donnait refuge à tous

ceux que blessait l'autorité despotique des monarques; elle réimprimait

les libelles publiés contre eux, et surtout ceux contre le roi de France,

contre sa politique et son gouvernement; elle faisait frapper des

médailles où se manifestait l'arrogance républicaine; et, usant du droit

d'un État libre, elle faisait des lois de douanes utiles à son commerce,

mais nuisibles au commerce de la France. Louis XIV, qu'elle blessait par

tant de côtés, sut la priver de tous ses alliés[346] en leur persuadant

qu'en déclarant la guerre à la Hollande il n'avait pour but que de

mortifier l'orgueil de marchands assez audacieux pour s'ériger en

arbitres des potentats. La Hollande fut envahie par une armée de 176,000

hommes, conduite et dirigée par Turenne et Condé[347], le roi présent

avec l'élite de la noblesse de France[348]. Il n'en fallait pas tant

pour accabler la malheureuse république, aussi habile à combattre sur mer

qu'elle était incapable de se défendre sur terre, autrement que par son

or. Cependant le patriotisme et le courage du désespoir l'empêchèrent de

succomber sous les premiers et terribles coups qui lui furent portés.

Fille de l'Océan, sur lequel elle avait conquis son territoire, elle

appela l'Océan à son secours, et lui livra ses vertes campagnes. Les

flots qui les couvrirent protégèrent contre l'ennemi vainqueur les

remparts qui renfermaient les principales richesses et les derniers

défenseurs de la république. Tous les souverains s'émurent à la nouvelle

de cette terrible et menaçante invasion; ils armèrent: Louis XIV, qui eut

à combattre seul contre tous, fut obligé de diviser sa redoutable armée

pour faire face à tous ses ennemis, et la Hollande fut sauvée. Alors on

ouvrit à Cologne des conférences, qui, prolongées depuis à Nimègue, se

terminèrent, après cinq ans, par une paix générale[349]. La guerre n'en

continua pas moins pendant le cours de ces négociations. La

correspondance de madame de Sévigné jette quelquefois une vive lumière

sur les événements de cette glorieuse période de notre histoire

nationale.

Mémoires touchant la vie et les ecrits de Marie de Rabutin-Chantal, (4/6) · 第 8 / 28 段