si généreuse affection, un cœur capable d'un si fort attachement, un
secret si bien gardé, tant de constance et de prudence. Cette femme qu'il
n'aimait pas, qui fut la protégée de Fouquet, qui porte le nom odieux de
l'auteur de la _Mazarinade_; cette femme qui lui déplaît encore comme une
précieuse bel esprit, comme une prude dévote[286], il ne peut s'empêcher
de lui accorder son estime; et Louis XIV était un de ces hommes chez
lesquels l'estime triomphe de toutes les répulsions. Lorsqu'il fut revenu
de la campagne de Hollande, non-seulement il ne mit plus aucun obstacle
aux entretiens de madame Scarron avec madame de Montespan, mais il aimait
à la rencontrer chez elle, parce que, par sa douce gaieté et son esprit,
elle faisait distraction aux langueurs qui souvent attiédissent les
tête-à-tête de l'amour satisfait. Son âge, un peu au-dessus de celui du
roi, et sa dévotion ôtaient alors toute idée de jalousie à madame de
Montespan; et peut-être fut-elle la dernière à s'apercevoir qu'alors le
roi, lorsqu'il la venait voir, «souffrait impatiemment l'absence de cette
gouvernante de ses enfants, qu'il trouvait aimable et de bonne
compagnie.» Aussi, lorsque peu après on lui présenta l'état des pensions,
et qu'il remarqua le nom de la veuve Scarron porté pour une somme de
2,000 francs, d'après une concession que les importunités des personnes
les plus recommandables de la cour avaient eu tant de peine à lui
arracher, il raya ce chiffre trop modique, et y substitua, de sa main,
celui de 6,000 francs[287]. Il eut même plus d'une fois occasion de
causer avec elle, et, revenu de ses préventions, il finit par désirer sa
société[288]. Il pourvut aux dépenses nécessaires pour qu'elle eût un
plus grand nombre de domestiques, un carrosse et un train conforme à
celui de gouvernante des enfants d'un roi. C'est en cet état que madame
de Sévigné nous la dépeint, lorsque, dans sa lettre du 4 décembre 1673,
elle écrit à sa fille: «Nous soupâmes encore hier, avec madame Scarron et
l'abbé Têtu, chez madame de Coulanges: nous causâmes fort; vous n'êtes
jamais oubliée. Nous trouvâmes plaisant d'aller ramener madame Scarron, à
minuit, au fond du faubourg Saint-Germain, fort au delà de madame de la
Fayette, quasi auprès de Vaugirard, dans la campagne; une belle et grande
maison, où l'on n'entre point; il y a un grand jardin, de beaux et grands
appartements: elle a un carrosse, des gens et des chevaux; elle est
habillée modestement et magnifiquement, comme une femme qui passe sa vie
avec des personnes de qualité; elle est aimable, belle, bonne, et
négligée; on cause fort bien avec elle. Nous revînmes gaiement à la
faveur des lanternes, et dans la sûreté des voleurs[289].»
[286] CHOISY, _Mémoires_, dans Petitot, t. LXVI, p. 393-395.
[287] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 mars 1673, Lettre de _madame de
Coulanges_), t. III, p. 146, édit. G.; t. III, p. 75 et 76, édit. M.
[288] MADAME DE COULANGES, _Lettres_ (20 mars 1673).
[289] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 décembre 1673), t. III, p. 248, édit.
G.; t. III, p. 158, édit. M.
Louis XIV, en voyant plus souvent les enfants qu'il avait confiés à
madame Scarron, conçut pour eux une vive tendresse, et il voulut les
avoir près de lui. Ce fut ainsi qu'à la grande satisfaction de madame de
Montespan madame Scarron fut appelée à la cour pour y demeurer près
d'elle, et, par elle, introduite dans la société intime du roi.
CHAPITRE IV.
1671-1677.
Madame de Sévigné s'inquiète sur son fils.--Elle ne fréquentait
que des sociétés de cour.--Son fils recherchait des sociétés de
ville, indépendantes de la cour.--Détails sur madame Dufresnoy
et sur Louvois.--Réflexions sur ce qui procure le plus de
jouissances dans les réunions et dans les fêtes.--Des femmes
que Sévigné voyait.--Détails sur chacune d'elles.--Détails sur
mademoiselle Raymond, sur les dames de Salins, de Montsoreau,
de la Sablière et sur Ninon de Lenclos.--Sévigné devient
amoureux d'elle, et lui sacrifie la Champmeslé.--Ninon n'est
point satisfaite du baron de Sévigné, et lui donne son congé
comme amant; mais elle le garde comme ami.--Madame de Sévigné
emmène son fils en Bretagne.--Il retourne à Paris.--Il s'y
serait dérangé de nouveau; mais la campagne contre la Hollande
va s'ouvrir, et Sévigné part pour l'armée.
Madame de Grignan et les affaires qui la concernaient, les états de
Provence et ceux de Bretagne, n'étaient pas alors ce qui occupait le plus
les pensées de madame de Sévigné. Son fils avait tout ce qui rend
aimable, tout ce qui peut mériter l'estime: une figure agréable, une
gaieté charmante, un bon cœur, de l'esprit et de l'instruction; mais,
depuis son retour de Candie, son penchant pour les femmes, son oubli de
tout devoir religieux[290] inquiétaient sa mère: non qu'il fût né avec
des passions très-vives; mais le pouvoir de l'exemple, la facilité de son
caractère lui avaient inspiré un goût prononcé pour les plaisirs. Il
était parvenu à un âge où le fils le plus respectueux et le plus
reconnaissant éprouve le besoin de s'affranchir de la tutelle d'une mère.
Madame de Sévigné comprit cela; et, pour conserver sur son fils un peu de
l'ascendant qu'elle avait eu jusqu'alors, elle changea de rôle. Au lieu
d'une mère, Sévigné trouva en elle une sœur, une confidente; au lieu de
lui montrer un visage sévère, elle parut se plaire avec lui plus qu'elle
n'avait fait jusqu'alors; au lieu de lui adresser des réprimandes, elle
lui donna des conseils. Ce fut ainsi qu'elle obtint toute sa confiance,
et qu'il s'accoutuma à lui tout dire. Sans doute elle eut à supporter
d'étranges confidences, de nature à lui donner des scrupules, et à lui
faire douter si elle ne poussait pas trop loin la condescendance
maternelle. Mais cette violence qu'elle se fit lui réussit; elle parvint
à accroître encore l'amour et la vénération que son fils avait pour elle.
Ce sentiment devint un heureux contre-poids à d'autres sentiments moins
purs. Elle ne put, il est vrai, garantir Sévigné de dangereuses
séductions; mais elle parvint du moins à les rendre passagères, à
empêcher qu'elles n'eussent des résultats désastreux pour sa santé et sa
fortune.
[290] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 avril 1671), t. II, p. 23, édit. G.;
t. II, p. 19, édit. M.
Sévigné, avant le départ de sa mère pour les Rochers, avait quitté son
régiment à Nancy, parce qu'une dame[291], qui lui plaisait, n'était plus
dans cette ville. Il se rendit à Saint-Germain en Laye, où était la cour,
revint ensuite à Paris, prit pour maîtresse une jeune et célèbre actrice;
et, ce qui effraya le plus madame de Sévigné, il se laissa séduire par
Ninon de Lenclos. Ce fut pour le soustraire à l'influence de cette
enchanteresse que madame de Sévigné, comme nous l'avons dit, entraîna son
fils aux Rochers, lors de la tenue des états de Bretagne; mais, comme il
n'avait pas encore atteint l'âge où il devait en faire partie, les
visites à faire[292], les grands repas, les assemblées lui firent
regretter Paris et les liaisons qu'il y avait formées[293]. Il quitta
donc sa mère avant la fin des états. «Mon fils partit hier, écrit madame
de Sévigné à sa fille. Il n'y a rien de bon, ni de droit, ni de noble que
je ne tâche de lui inspirer ni de lui confirmer: il entre avec douceur et
approbation dans tout ce qu'on lui dit; mais vous connaissez la faiblesse
humaine. Ainsi je mets tout entre les mains de la Providence, et me
réserve seulement de n'avoir rien à me reprocher sur son sujet[294].»
[291] Madame de Sévigné nomme cette dame _Madruche_; mais elle
souligne ce nom, qui en cache évidemment un autre qu'elle n'a pas
voulu mettre. SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 février 1671), t. I, p. 344.
[292] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 juin 1671), t. I, p. 95, édit. G.
[293] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 et 28 juin 1671), t. II, p. 109 et
113, édit. G.
[294] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 juillet 1671), t. II, p. 125, édit.
G.; t. II, p. 104, édit M.
Ce n'est pas que le baron de Sévigné ne vît, du reste, aussi bonne
société que celle que fréquentait sa mère; mais cette société était
différente. Toutes les personnes que voyait madame de Sévigné, tant ses
anciennes que ses nouvelles connaissances, tenaient plus ou moins à la
cour. La gloire du monarque, qui rejaillissait sur cette cour, et
l'ambition du grand nombre de ceux qui aspiraient à s'élever jusqu'à elle
par les hauts grades ou les honneurs, en avaient fait un monde à part, et
absolvaient tacitement, dans l'opinion publique, les travers et même les
vices de ceux qui en faisaient partie.
Le duc de la Rochefoucauld ne paraissait plus à cette cour, à cause de
son âge et de ses infirmités: cependant, par son fils le prince de
Marsillac, favori du roi, il y tenait encore, et la société qui se
réunissait chez lui était une société de cour. Comme lui et madame de la
Fayette, son amie, s'étaient fait un nom dans les lettres, beaucoup
d'auteurs avaient cherché à se faire admettre dans leur cercle; et
Molière n'osait pas hasarder une de ses grandes pièces sur le théâtre
sans en avoir fait une lecture à l'hôtel de Liancourt, sans s'être
concilié l'approbation de ce petit aréopage littéraire[295].
[295] HUET, _Commentarius de rebus ad eum pertinentibus_, lib.
V.--SEGRAIS, _OEuvres_; 1755, t. II, p. 118-119.--SÉVIGNÉ,
_Lettres_ (1er mars 1672).
Ainsi, madame de Sévigné ne s'écartait pas de la société de la cour
lorsqu'elle allait si souvent au _faubourg_. Tous ceux qu'elle avait
connus dans sa jeunesse, et qui avaient fait partie de la Fronde, les
Condé, les Conti et tous leurs adhérents, étaient, comme les la
Rochefoucauld, comblés de faveurs par Louis XIV. C'était donc
exclusivement dans cette haute région du grand monde que madame de
Sévigné pouvait faire de nouvelles liaisons. Elle n'avait pas la liberté
de les choisir: par intérêt pour sa famille, comme par égard pour ses
amis, elle était obligée de ne pas repousser les personnes de la cour qui
la recherchaient, lors même que, par la faveur du monarque ou de ses
ministres, elles étaient peu dignes du rang où on les avait placées.
Quoique madame de Sévigné eût autrefois rencontré madame Scarron chez
Fouquet, et plus tard chez madame de Richelieu et chez la maréchale
d'Albret, elle ne l'avait pas admise au nombre de celles dont elle
devait rechercher l'amitié: ce ne fut que lorsque madame de Montespan
eut, par son intimité, attiré sur madame Scarron l'attention de toute la
cour que madame de Sévigné[296] s'aperçut combien cette veuve du poëte
burlesque était aimable et spirituelle. Madame Scarron[297], madame
Dufresnoy même furent alors fréquemment invitées à souper chez madame de
Sévigné. Il y avait cependant une grande différence entre madame Scarron
et madame Dufresnoy: celle-ci, belle et de peu d'esprit, femme d'un
commis de la guerre, était fille d'un apothicaire et maîtresse de
Louvois. Pour elle il avait eu le crédit de faire créer une charge
nouvelle, celle de dame du lit de la reine[298]. Louis XIV croyait devoir
tolérer dans ses ministres les faiblesses dont il n'était pas lui-même
exempt. Louvois déployait alors de grands talents administratifs et une
activité infatigable. Louis XIV avait besoin de lui pour l'organisation
des armées destinées à conquérir la Hollande. Tous ceux qui pouvaient
espérer quelque chose de Louvois (et le nombre en était grand) se
montraient donc empressés de plaire à madame Dufresnoy[299]. Madame de
Sévigné avait plusieurs raisons pour la bien accueillir. Madame de
Coulanges, son amie et sa parente, était la cousine de Louvois; et c'est
à ce titre qu'elle était comprise dans toutes les invitations de la
cour. Or, une femme dont madame de Coulanges faisait sa compagnie
habituelle ne pouvait être repoussée par madame de Sévigné. On doit
remarquer qu'elle n'emploie contre madame Dufresnoy aucun de ces traits
acérés qu'elle aime à lancer contre les femmes dont la conduite donnait
prise à la censure; et celle-ci y prêtait plus qu'une autre par son
impertinence et sa hauteur. En elle, madame de Sévigné trouve seulement à
reprendre qu'on a grand tort de comparer sa beauté à l'incomparable
beauté de madame de Grignan[300].
[296] Voyez la 1re partie de ces _Mémoires_, p. 476, 2e édition.
[297] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 janvier 1672), t. II, p. 366, édit.
G.; t. II, p. 310, édit. M.
[298] LA FARE, _Mémoires_, t. LXV, p. 224.
[299] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 décembre 1671), t. II, p. 285, édit.
G.; t. II, p. 242, édit. M. Sa fille épousa le marquis d'Aligre
en 1680, et elle eut pour gendre le fameux comte de
Boulainvilliers, ce grand champion de la noblesse et de la
féodalité.
[300] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 janvier 1672), t. II, p.
367.--_Ibid._ (26 décembre 1672), t. III, p. 134.
On conçoit facilement, d'après ces détails, que madame de Sévigné ne
pouvait pas trop reprocher à son fils la conduite au moins légère des
femmes qu'il fréquentait et le peu d'empressement qu'il avait pour les
sociétés et les amis de sa mère. Sans doute chez le roi, les princes et
les princesses du sang, chez les grands dignitaires, les ministres et les
personnages puissants, les réunions étaient nombreuses et brillantes, les
repas somptueux, les divertissements fréquents; on y donnait des bals
magnifiques, on y faisait jouer la comédie, on y entendait des concerts;
il y avait profusion de parures, beaucoup de belles femmes, et même de
personnes aimables et spirituelles. Mais l'ambition et l'intrigue
n'étaient pas un seul instant bannies de ces réunions; l'intérêt
personnel y était la pensée prédominante; et l'étiquette, cette ennemie
de la gaieté, ne permettait à personne de déposer en entrant son rang
dans la hiérarchie sociale, ni d'oublier celui des autres.
Ce n'était donc pas dans les sociétés de gens de cour qu'on pouvait
rencontrer cette déférence mutuelle, cette affectueuse familiarité qui
forment tout le charme des réunions. Ce charme disparaît pour faire place
à des plaisirs où l'esprit et le cœur ne sont pour rien, quand on est
convenu de s'assembler uniquement pour les délices des yeux ou des
oreilles, ou pour les jouissances de la bouche. Avec de bons cuisiniers,
on a des parasites assidus et des gourmets; mais on n'a pas de clients
fidèles ni d'amis dévoués. Les mets les plus exquis, les vins les plus
vantés ne font pas naître, parmi ceux qui s'asseyent à une même table, ce
besoin réciproque d'intimité sans lequel il n'y a point de société. Ce
n'est ni l'or, ni les diamants, ni les chefs-d'œuvre des modes, ni les
danses les plus gracieuses, ni les sons les plus harmonieux qui plaisent
le plus dans une fête: c'est l'aspect de ceux que nous connaissons et
dont nous sommes connus, ou de ceux dont une renommée favorable nous a
entretenus; de ceux qui réveillent en nous de touchants souvenirs, des
pensées élevées, de solides attachements, de tendres sympathies, et dont
la présence et l'entretien nous inspirent ce doux contentement, cette
hilarité expansive qui nous font confondre tous nos sentiments dans la
joie commune qui nous rassemble.
La société que fréquentait le baron de Sévigné était de cette sorte.
C'était cette société parisienne qui s'était formée par les inspirations
de l'hôtel de Rambouillet, et qui, sans s'en douter, mit sa gloire et son
bonheur, pendant un siècle et demi, à obéir à l'impulsion qui lui avait
été donnée. De cette société, où régnaient l'égalité, l'abandon, une
douce et sage liberté, les gens de cour n'étaient point exclus. Ceux qui
voulaient se délasser de la contrainte de Versailles ou de Saint-Germain
en Laye la recherchaient; mais ils s'y trouvaient en petit nombre, et
n'y étaient admis qu'en se soumettant à l'unique condition, subie par
tous, de toujours se montrer sous des dehors aimables, et de s'efforcer
de plaire. La primauté du cercle appartenait à quiconque y réussissait le
mieux: beauté, grâce, politesse, talent, esprit, sentiments généreux,
sincérité du cœur, élégance des manières et du langage, tout ce que les
deux sexes peuvent rechercher l'un dans l'autre était mis en usage pour
conquérir les suffrages, pour obtenir cette souveraineté du salon qu'on
se disputait au grand contentement de tous.
L'amitié et tous les sentiments des cœurs généreux étaient restés en
honneur dans les cercles de cette nouvelle société, comme à l'hôtel de
Rambouillet. Le culte du beau sexe fut maintenu, mais non avec les mêmes
dogmes. Les nouvelles _Arthénices_, jeunes, belles, spirituelles, qui
aspiraient à se faire une cour nombreuse et assidue, ne pouvaient plus
séduire qu'en se montrant elles-mêmes accessibles à la séduction. L'amour
platonique avait perdu le pouvoir de dominer les imaginations et de faire
naître les passions sans les satisfaire: on n'y avait plus foi. Pour
remplir le vide que causait son absence, on le remplaça par un sentiment
moins exalté, mais plus ardent. La poésie et la littérature y gagnèrent,
mais non les mœurs. Les sociétés les plus aimables à cette époque se
réunissaient chez des femmes connues par leurs intrigues galantes. Ce fut
dans ces sociétés que chercha à se répandre le jeune baron de Sévigné:
elles convenaient à son âge et à ses inclinations.
Lui-même, dans une lettre à sa sœur, nous désigne, par une seule phrase,
les femmes qu'il fréquentait alors: «Je vous dirai que je sors d'une
symphonie charmante, composée des deux Camus et d'Ytier... Mais
savez-vous en quelle compagnie j'étais? C'était mademoiselle de Lenclos,
madame de la Sablière, madame de Salins, mademoiselle de Fiennes, madame
de Montsoreau; et le tout chez mademoiselle Raymond[301].»
De toutes les femmes que nomme ici le baron de Sévigné, la plus humble
par sa position dans le monde, c'était mademoiselle Raymond[302]; elle
était pourtant la plus digne de considération et d'estime. Cette célèbre
cantatrice, par sa beauté, sa belle voix, l'admirable talent qu'elle
avait de s'accompagner du téorbe, avait fait naître bien des passions;
mais sa piété l'avait garantie de toutes les séductions; elle comptait
des amies parmi les femmes du plus haut rang. Madame de Sévigné avait
pour cette musicienne une estime et une affection toute particulière:
elle manque rarement de faire à sa fille mention des occasions qu'elle a
eues de la voir[303]. C'est par les lettres de madame de Sévigné que nous
savons que mademoiselle Raymond devint l'objet de l'admiration générale,
lorsqu'en cessant l'exercice de sa profession, et presque retirée du
monde, elle se fit la bienfaitrice du couvent de la Visitation du
faubourg Saint-Germain, et fixa son séjour dans ce pieux asile[304]. On
sait peu de chose sur la comtesse de Montsoreau[305], qui montra de
l'habileté à rétablir les affaires d'un mari incapable. Quant à
mademoiselle de Fiennes, elle suivait l'exemple de sa mère, que ses
intrigues amoureuses avaient fait chasser de la cour d'Anne
d'Autriche[306]. Une union parfaite régnait entre la mère et la fille,
alors courtisée par le cavalier le plus accompli de la cour, le beau
jeune duc de Longueville, autrefois comte de Saint-Paul. Par la suite,
mademoiselle de Fiennes fut rayée du nombre des filles d'honneur de la
reine, pour s'être laissé enlever par le chevalier de Lorraine, dont elle
eut un fils, qui fut élevé sous son nom[307]. Sa mère était loin de
s'opposer à cette union. Madame de Fiennes exerçait une grande influence
sur MONSIEUR, dont le chevalier de Lorraine était le favori. Spirituelle,
caustique, arrogante, ambitieuse et avare, elle était liée avec madame de
Sévigné, et assez souvent invitée par elle à ses dîners[308].
[301] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 mars 1671), t. I, p. 362, édit. G.;
t. I, p. 378, édit. M.
[302] LORET, _Muse historique_ (17 août 1658), liv. IX, p. 23 et
27.--GOURVILLE, _Mémoires_, t. LII, p. 399.--LA FONTAINE,
_OEuvres_, épît. XII, t. VI, p. 113. Conférez la 2e partie de ces
_Mémoires_ chap. XII, p. 146, note 3, et p. 479.
[303] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 février 1671), t. I, p. 364, édit.
G.
[304] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 octobre et 6 novembre 1676), t. V,
p. 176 et 194. Ce couvent était dans la rue du Bac, entre la rue
Saint-Dominique et la rue de Grenelle; il a été démoli. Voyez le
plan de Paris de Buillet, 1676 ou 1710.
[305] Sur la famille Montsoreau, conférez TALLEMANT DES RÉAUX, t.
V, p. 192 et 195, édit. in-8º; t. IX, p. 60 à 63, édit.
in-12.--_Journal de Henri III_; Cologne, 1720, t. I, p. 32 (année
1579).--EXPILLY, _Grand dictionnaire de la France_, au mot
_Montsoreau_.
[306] MOTTEVILLE, _Mémoires_, t. XLI, p. 252; t. XLII, p.
328.--MONGLAT, _Mémoires_, t. XLI, p. 157.--SÉVIGNÉ, _Lettres_
(25 novembre 1655), t. I, p. 56, édit. G.--_Mémoires et fragments
historiques de_ MADAME, édit. de Busoni, 1834.
[307] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 mars et 1er avril 1672), t. II, p.
442 et 447, édit. G.
[308] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 décembre 1672, 26 juin 1676, 6
décembre 1679), t. III, p. 138; t. IV, p. 503; t. VI, p. 238.
Dans madame de Fiennes, madame de Sévigné ménageait une de ses anciennes
amies du temps de la Fronde; et on comprend le plaisir qu'avait Sévigné
de se trouver avec mademoiselle de Fiennes, si jolie, si aimable et
d'une humeur si facile.
Il en était de même de madame de Salins, qui, comme belle-sœur de la
comtesse de Brancas, devait aussi faire partie de la société de madame de
Sévigné. Madame de Brancas avait été une des femmes les plus compromises
par les papiers de Fouquet[309]; mais elle rentra en grâce auprès du roi,
qui la voyait avec plaisir, et elle eut du crédit à la cour. L'on crut
(et Louis XIV ne donnait que trop souvent prise à de tels soupçons) que
la beauté de mademoiselle de Brancas, qui fut mariée au prince
d'Harcourt, avait été la cause de ce retour de faveur[310]. Madame de
Salins n'était pas plus scrupuleuse que madame de Brancas sur la fidélité
conjugale; mais elle avait un mari moins distrait et moins facile à
tromper. Cependant l'indiscrétion ou la maladresse d'un portier révéla le
secret de ses amours, six semaines après que Sévigné l'eut rencontrée
chez mademoiselle Raymond[311].
[309] MOTTEVILLE, _Mémoires_, t. XL, p. 209 et 210.--Recueil
manuscrit de _Chansons historiques_ (Bibliot. royale), t. III, p.
195-217 (année 1668).
[310] _Les fausses Prudes_, ou _les amours de madame de Brancas_;
1680, in-12, p. 339 et 347 à 350.
[311] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 avril 1671). Elle était la femme de
Garnier de Salins, trésorier des parties casuelles et beau-frère
du comte de Brancas, qui avait épousé sa sœur.
C'est avec intention que Sévigné, dans cette liste des femmes que les
jeunes gens du grand monde faisaient gloire de fréquenter, nomme en
première ligne mademoiselle de Lenclos et madame de la Sablière. C'était
en effet alors les deux femmes les plus célèbres de Paris, par les
agréments de la société choisie qu'elles réunissaient chez elles. Comme
à l'hôtel de Rambouillet, la poésie, les beaux-arts, les entretiens
galants défrayaient en grande partie les plaisirs qu'on y goûtait.
Cependant les progrès du cartésianisme, les discussions que la secte des
jansénistes avait excitées, les nouvelles découvertes en physique, la
création d'une académie des sciences introduisaient alors dans la société
française le goût des connaissances positives. Les femmes les plus douées
de capacité avaient suivi ce mouvement des esprits. Leur instinct de
domination, le désir de plaire et de se faire admirer par l'autre sexe
entraient sans doute pour beaucoup dans les efforts qu'elles faisaient
pour s'arracher à la frivolité de leurs penchants. En leur présence, on
se livrait moins à l'analyse subtile des mouvements du cœur, mais on les
exprimait. On cherchait à plaire aux femmes non-seulement en les amusant,
mais en les instruisant; on ne craignait pas de se livrer avec elles à
des entretiens sérieux sur la nature, la religion, la philosophie.
Madame de la Sablière, riche, jeune et belle, se rendit surtout célèbre
par ses étonnants progrès dans ces études ardues. Sauveur et Roberval lui
avaient montré les mathématiques; pour elle Bernier avait composé
l'abrégé des ouvrages de Gassendi. Elle donna asile à ce philosophe,
ainsi qu'à la Fontaine et à d'Herbelot l'orientaliste. Mais l'amitié ne
put seule satisfaire son cœur; elle éprouva toute la puissance de
l'amour. La philosophie, qui, selon la nature des esprits, éteint ou fait
briller à nos yeux les lumières de la religion, la rendit tout entière à
celle-ci, et l'arracha à un monde dont elle faisait les délices[312].
[312] Conférez, sur madame de la Sablière _Poésies diverses
d'Antoine Rambouillet_ DE LA SABLIÈRE _et de François_ DE
MAUCROIX, 1825, in-8º, p. VII-XXVI.--_Histoire de la vie et des
ouvrages de_ LA FONTAINE, 1820, in-8º, p. 428, et 1824, 3e édit.,
p. 220, 290, 338, 349, 380, 382, 389, 413, 458 et
557.--_Biographie universelle_, t. XXXIX, p. 442.