quoique paraissant sous le voile de l'anonyme, étaient attribuées à
l'abbé Cotin[246], conseiller et aumônier du roi. Cotin était admis dans
la société intime des duchesses de Rohan, de Nemours, de Longueville,
des ducs de Montausier et de St-Agnan. MADEMOISELLE l'honorait du nom de
son ancien, et elle avait amusé Louis XIV par la lecture de quelques-unes
de ses énigmes en sonnet. Il avait publié un grand nombre d'ouvrages en
vers[247] et en prose, dont plusieurs étaient à la louange du roi[248];
pendant seize ans il avait, avec quelque succès, prêché le carême dans
différentes chaires de la capitale. Depuis seize ans il était de
l'Académie française, où Bossuet venait de se faire admettre, dont
Boileau n'était pas encore, lorsque Molière, qui n'en fut jamais, avec
une vérité qui ne laissait aucune prise au doute, avec une licence dont
on n'avait nul exemple, immola sur le théâtre, à la risée du public, cet
auteur si chéri des grandes princesses et des précieuses de la cour et de
la ville. Depuis lors, Cotin n'osa plus une seule fois monter dans la
chaire évangélique, ni faire imprimer une seule ligne; et le roi ayant
approuvé la nouvelle comédie, les belles dames, les courtisans et tous
ceux qui avaient coutume d'accueillir avec faveur le malheureux Cotin lui
tournèrent le dos. Il avait brillé; il fut rejeté dans la solitude et
l'obscurité la plus complète. Il méritait son sort: non qu'il fût
dépourvu de talent et de savoir, et que tous ses vers ressemblassent au
sonnet et au madrigal tant ridiculisés par le grand comique[249]; mais il
était tellement infatué de sa personne et de ses ouvrages, qu'il s'était
rendu insupportable, et qu'on vit avec plaisir humilier son sot et
insolent orgueil. Ménage, contre lequel Cotin avait écrit[250], était
joué aussi dans la nouvelle comédie, quoique avec moins d'évidence. Il
eut le bon esprit de se contenter du désaveu de Molière[251], et
applaudit, avec tout le public, la fameuse scène de _Trissotin_ et de
_Vadius_[252]. Madame de Sévigné avait, on se le rappelle, assisté à la
lecture que Molière fit de sa pièce des _Femmes savantes_ chez le duc de
la Rochefoucauld, avant la première représentation, et elle la trouva
fort plaisante[253]. Cependant, quoique dans cette pièce Molière eût eu
la précaution de placer ses personnages dans la classe bourgeoise,
c'était bien aux femmes et aux gens de lettres de la haute société et des
ruelles à la mode et à ceux qu'elles protégeaient que s'attaquait le
poëte. Ce n'était plus cette fois la burlesque imitation de modèles que
dans une humble préface, l'auteur faisait profession de respecter: il
exposait les modèles eux-mêmes à la risée de tous; il les bafouait sans
dissimulation et sans détours, sans chercher à excuser son impardonnable
témérité; non pas comme précédemment dans une farce en prose extravagante
et bouffonne, mais dans une comédie en vers, admirable par la conduite
des scènes, l'invention des caractères, la force et le comique du
dialogue. Le succès fut d'abord douteux, et cela devait être, puisque
l'auteur n'aspirait à rien moins qu'à rectifier les idées de cette partie
même du public dont dépendait ce succès; mais la raison et le bon goût
trouvèrent un appui dans l'approbation du monarque, flatté avec art dans
cette pièce. La révolution dans la société et dans les lettres, que _les
Précieuses ridicules_ avaient commencée, fut achevée par _les Femmes
savantes_, et fit cesser le règne des coteries qui s'étaient formées à
l'exemple des réunions de l'hôtel de Rambouillet.
[246] Conférez Berriat Saint-Prix dans son édition de Boileau, t.
I, p. CCXIII et CCXIV. D'autres satires furent publiées par
Coras; puis vint la comédie de Boursault, par la suite les
satires de Perrault et d'autres. La critique désintéressée des
satires du temps, 1666, in-8º de 64 pages, est seule de COTIN. On
a eu tort de lui attribuer celle qui est intitulée: _Despréaux,
ou la satire des satires de Boileau_; 1660, petit in-12.
[247] _OEuvres meslées de_ M. COTIN, _de l'Académie françoise,
contenant énigmes, odes, sonnets et épigrammes_, dédiées à
MADEMOISELLE, p. 1 de l'épître dédicatoire.
[248] COTIN, dans la _Biographie universelle_, t. X, p. 69, ne
fait point mention de cet ouvrage.
[249] MOLIÈRE, _Femmes savantes_, acte III, scène II, dans les
_OEuvres_, édit. 1682, t. VI, p. 141 à 147.--L'abbé COTIN,
_OEuvres galantes_; Paris, 1665, t. II, p. 512.
[250] COTIN, _la Ménagerie_; 1666, in-12.
[251] Les frères PARFAICT, t. XI, p. 208 à 224. Ces consciencieux
écrivains ont bien réuni tous les faits et tous les passages des
auteurs qui nous ont instruits des circonstances relatives à la
fameuse scène de Molière; mais ils ont eu tort de rapporter,
comme étant de Charpentier, une anecdote évidemment fausse, où
figure madame de Rambouillet, qui depuis six ans avait cessé de
vivre. Le _Carpenteriana_ est l'ouvrage d'un nommé Boscheron, et
ne mérite aucune confiance.
[252] _Ménagiana_, 3e édition, 1715, in-12, t. III, p. 23. Ce
paragraphe ne se trouve que dans la 3e édition du _Ménagiana_,
qui contient beaucoup d'additions suspectes faites par la
Monnoye. La première édition (1692, in-8º) est la seule bonne,
parce qu'au moyen des signes qui accompagnent chaque paragraphe,
et de la liste des noms qui est à la suite de l'avertissement,
tous les paragraphes des auteurs qui ont contribué à ce curieux
recueil sont signés. Les passages relatifs à la première
représentation des _Précieuses ridicules_, et ceux où madame de
Sévigné est mentionnée, sont dans cette première édition, p. 278
et p. 35 et 338.
[253] Conférez la 3e partie de ces _Mémoires_, p. 370 et 470,
chap. XVIII.
Il est bien vrai pourtant qu'avec raison madame de Rambouillet s'était
vantée d'avoir _débrutalisé_[254] la société française, et que cette
secte des _précieuses_, si discréditée depuis par celles qui s'y
affilièrent, était parvenue à ennoblir en France le rôle de la femme; à
l'entourer de cette respectueuse déférence qui faisait autrefois partie
du caractère national; à faire considérer en elle la pureté de l'âme, les
lumières de l'esprit, la délicatesse des sentiments, l'élégance des
manières et du langage comme les conditions nécessaires de l'attachement
qu'elles pouvaient inspirer. Ce sont les _précieuses_ qui, par le tact
exquis des convenances, par les promptes sympathies du cœur et de
l'esprit, ont assuré à leur sexe la prééminence dans ces cercles dont
l'attrait, bien mieux que les jouissances du luxe, avait fait de Paris,
pendant un siècle et demi, la capitale de l'Europe. La dictature des
femmes dans la société française avait passé dans les mœurs, et y
subsistait longtemps après que le souvenir des _précieuses_, qui l'avait
fondée, eut été anéanti. Le titre dont elles se paraient ne rappela plus
que les travers auxquels l'exagération et le côté faux de leur doctrine
avaient donné naissance et dont notre grand comique a rendu le souvenir
impérissable.
[254] _Débrutaliser_ est un verbe forgé par madame de
Rambouillet. Accueilli par Vaugelas, approuvé par Ménage, reçu
par Richelet dans son dictionnaire, il n'obtint jamais le
suffrage de l'Académie. Voyez MÉNAGE, _Observations sur la langue
françoise_; 1672, in-12, p. 328.--RICHELET, _Dictionnaire_, édit.
1680, t. I, p. 212.
La principale fondatrice de cette secte, la femme forte, la femme
vertueuse, la femme gracieuse qui avait le plus contribué à en assurer la
prééminence, ne connut point ce dernier chef-d'œuvre de Molière. Julie
d'Angennes, duchesse de Montausier, mourut, âgée de soixante-quatre ans,
le 15 novembre 1671, trois mois avant la première représentation des
_Femmes savantes_[255]. Julie d'Angennes, dont madame de Motteville a dit
qu'il était impossible de la connaître sans désirer de lui plaire[256],
n'avait pas en vain redouté de subir le joug du mariage, puisque après
avoir résisté pendant quatorze ans aux instances prolongées d'un homme
réputé pour sa vertu, elle eut à subir comme épouse l'humiliation d'une
tendresse partagée; puis les retours et les écarts successifs d'un cœur
trop scrupuleux pour ne pas se débattre dans ses chaînes et trop faible
pour les rompre[257]. Elle se fit adorer, dans la province, par ceux que
repoussaient l'humeur grondeuse et les formes sévères de son mari.
Lorsque, pendant la guerre civile de la Fronde, celui-ci eut été blessé,
et qu'une fièvre ardente mettait ses jours en danger, elle qui, dans ces
temps de trouble et de trahison, ne pouvait se fier à personne, prit en
main, sans hésiter, le gouvernement de la Saintonge et de l'Angoumois,
dont la défense avait été confiée au duc de Montausier[258]. Déjà
envahies par des troupes rebelles, les populations commençaient à se
révolter. Madame de Montausier, de la ruelle maritale qu'elle ne quittait
ni jour ni nuit, envoya des ordres et des instructions, qui furent si
bien donnés, si bien exécutés, qu'en peu de temps les soulèvements
cessèrent, et que les troupes hostiles à la cause royale furent
repoussées hors des limites de la province[259].
[255] _Recueil de gazettes_, 1672, in-4º, p. 1120 (Gazette du 21
novembre 1671).--_Mémoires de M. le duc de Montausier_;
Amsterdam, 1731, t. II, p. 31.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 novembre
1671), t. II, p. 292, édit. G.; t. II, p. 248, édit. M.
[256] MOTTEVILLE, _Mémoires_, t. XL, p. 156.--SEGRAIS, _OEuvres_,
1765, t. I, p. 75 et 157.
[257] _Mémoires de Montausier_, t. I, p. 46, 84, 136.--TALLEMANT
DES RÉAUX, 2e édit., 1840, in-12, t. III, p. 254; t. II, p. 252
de l'édition in-8º.
[258] Conférez la 1re partie de ces _Mémoires_, p. 447, seconde
édition, chap. XXXII.
[259] _Mémoires de M. le duc de Montausier_, p. 135, 143 et 148.
Lorsque madame de Montausier eut été nommée gouvernante des enfants de
France et dame d'honneur de la reine, tous ses moments furent absorbés
par les devoirs de ses places; et c'est alors que madame de Motteville
lui reproche d'être plus dévouée à l'estime publique qu'à l'estime
particulière[260]. Hélas! c'est qu'à cette cour dont elle faisait
partie, et où l'intérêt de son mari et de sa fille la forçait de rester,
sa vertu souffrait cruellement: elle y remplissait des fonctions qui la
rendaient journellement spectatrice de la vie intime du monarque; et,
dans une telle situation, elle sentait le besoin d'être protégée par
l'estime publique contre la crainte de perdre la sienne[261]. Elle avait
succédé, comme dame d'honneur de la reine, à la duchesse de Navailles, si
glorieusement chassée pour n'avoir pu tolérer les entrées nocturnes du
roi dans la chambre des filles, et avoir fait murer la porte par où il
venait.
[260] MOTTEVILLE, t. XL, p. 156.--TALLEMANT DES RÉAUX, 2e
édition, in-12, t. III, p. 249.
[261] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 116 et 117.
Lorsque le roi s'éprit de madame de Montespan, madame de Montausier fut
en butte à d'odieux soupçons. La reine fut avertie de cette nouvelle
passion par une lettre anonyme, qui accusait madame de Montausier d'avoir
conduit cette intrigue[262]. On sut bientôt que l'auteur de cette lettre
était M. de Montespan. Il renouvela à madame de Montausier, chez laquelle
il s'était introduit sans être annoncé, l'accusation écrite, et il
l'accabla d'injures. Le noble cœur de Julie fut brisé par cet outrage.
Elle n'était pas encore remise de la douleur qu'il lui avait causée,
lorsqu'en se rendant dans la chambre de la reine, et par un couloir
obscur où en plein jour était allumé un flambeau, elle vit une grande
femme qui venait droit à elle: quand elle fut proche, le fantôme
disparut[263]. Proféra-t-il, comme on l'a depuis prétendu, des plaintes
ou des reproches? Il ne paraît pas qu'il en fut ainsi, puisque la frayeur
qu'avait causée à madame de Montausier cette mystérieuse apparition fut
telle, qu'elle ne put calmer son imagination et s'empêcher d'en parler à
tout le monde; et la vive impression qu'elle en ressentit subsistant
toujours, elle tomba malade. On fut obligé de la transporter à son hôtel
(l'hôtel de Rambouillet); là elle fut visitée par la reine et par toute
la cour, surtout par madame de Sévigné, qui, dans ses fréquentes
assiduités auprès du lit de madame de Montausier[264], observa avec
douleur les progrès du mal auquel elle devait succomber[265]. La gazette
officielle, en faisant connaître le jour du décès de cette femme tant
célébrée par les beaux esprits, dit qu'elle sera regrettée de toute la
France, comme elle l'est de la cour et de sa famille. Cette même gazette
ajoutait qu'un courrier avait été envoyé à Richelieu, afin d'annoncer à
la duchesse de Richelieu le choix que le roi avait fait d'elle pour
occuper la place de dame d'honneur de la reine, qu'avait madame de
Montausier[266]. Madame de Sévigné, par une seule phrase, nous apprend
l'activité qu'exigeait cette place de la part de celle qui l'exerçait; et
en même temps ce qu'avait été l'hôtel de Rambouillet, et l'opinion qu'on
avait de la nouvelle dame d'honneur, comparée à celle qui l'avait
précédée[267]. «Nous parlâmes fort de madame de Richelieu, qui
renouvelle de jambes, et qui, n'ayant pas le temps de dormir ni de
manger, doit craindre enfin la destinée d'une personne qui avait plus
d'esprit qu'elle et plus accoutumée au bruit; car, avant que madame de
Montausier fût au Louvre, l'hôtel de Rambouillet était le Louvre: ainsi
elle ne faisait que changer d'habitation.»
[262] MONTPENSIER, _Mémoires_, ibid.
[263] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 196 (année 1670).
[264] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 mars 1671), t. I, p. 372, édit. G.;
t. I, p. 287, édit. M.
[265] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 mai 1672), t. I, p. 71, édit.
G.--MONTAUSIER, _Mémoires_, t. II, p. 28, 31, 33.
[266] _Recueil des gazettes nouvelles, ordinaires et
extraordinaires_, 1672, in-4º, p. 1120 (21 novembre 1671).--LOUIS
XIV, _OEuvres_, t. V, p. 489 (Lettre du roi à la duchesse de
Richelieu, datée de Versailles le 16 novembre 1671). Ainsi cette
lettre de nomination est du lendemain même de la mort de la
duchesse de Montausier.
[267] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 janvier 1680), t. VI, p. 297, édit.
G.; t. VI, p. 103, édit. M.
Il paraît que c'est à madame Scarron, dont elle avait été une des
protectrices, que la duchesse de Richelieu dut d'avoir été nommée dame
d'honneur; c'est du moins ce que croyait madame de Sévigné, qui ajoute:
«Si cela est ainsi, madame Scarron est digne d'envie; et sa joie est la
plus solide qu'on puisse avoir en ce monde[268].» Réflexion juste: la
plus grande jouissance serait de faire du bien à ceux qui nous en ont
fait, si l'on n'en goûtait pas une plus parfaite encore en faisant du
bien à ceux qui nous ont fait du mal.
[268] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 décembre 1671), t. II, p. 305, édit.
G.; t. II, p. 259, édit. M.
Ce passage de la lettre de madame de Sévigné est le premier indice du
crédit que madame Scarron obtenait à la cour, où cependant elle ne
paraissait pas publiquement. Elle avait acquis un grand ascendant sur
madame de Montespan, avec laquelle elle s'était liée depuis longtemps.
Son esprit, sa prudence, sa discrétion, sa haute raison, son dévouement,
et même le redoublement de piété qu'on remarquait en elle depuis quelque
temps[269], contribuaient à accroître l'estime et l'amitié de madame de
Montespan, et affermissaient la confiance qu'elle avait en elle. Malgré
le désordre où elle vivait, madame de Montespan, élevée par une mère
pieuse, avait, aussi bien que le roi, une foi sincère dans la religion.
Selon l'esprit de ce temps, elle croyait atténuer ses torts envers Dieu
en se soumettant aux pratiques et aux privations ordonnées par l'Église.
Madame de Caylus affirme que madame de Montespan jeûnait austèrement tous
les carêmes[270].
[269] Conférez la 3e partie de ces _Mémoires_, p. 94 et 95, chap.
V.--CAYLUS, _Souvenirs_, t. LXVI, p. 382.--LA BEAUMELLE,
_Mémoires de madame de Maintenon_, chap. I et _II_, p. 1-18.
[270] CAYLUS, _Souvenirs_, t. LXVI, p. 388.
Avec l'ardeur et les lumières d'une nouvelle convertie, madame Scarron
comprit tout ce que sa vertu lui donnait d'ascendant sur des consciences
qui avaient besoin d'être rassurées, sur des âmes qui ne pouvaient se
purifier que par le sacrifice de leurs honteuses passions. Les humbles
fonctions d'institutrice mettaient au nombre de ses devoirs de chercher à
ramener à l'obéissance des lois de l'Église et aux principes de la morale
le père et la mère des enfants de race royale[271] à l'éducation
desquels, avec une tendresse toute maternelle, elle sacrifiait ses plus
belles années.
[271] Le premier mourut à l'âge de trois ans; le second, Auguste
de Bourbon, depuis duc du Maine, était né le 31 mars 1670.
Conférez CAYLUS, _Souvenirs_, t. LXVI, p. 384, et la 3e partie de
ces _Mémoires_, chap. XII, p. 208 à 213.
A cette époque, madame de Montespan avait déjà eu deux enfants du
roi[272], et cependant sa liaison avec lui semblait encore voilée par la
présence de la Vallière. Celle-ci paraissait être la seule maîtresse
déclarée. Le roi l'avait titrée[273], ses enfants avaient été reconnus et
légitimés; ceux de madame de Montespan ne paraissaient pas; leur
existence était encore un secret. Dans ses chasses à Fontainebleau ou à
Saint-Germain en Laye, lorsque Louis XIV montait en voiture, accompagné
de ses deux maîtresses, la place d'honneur était réservée à la
Vallière[274]; de sorte que, depuis qu'elle avait été enlevée du couvent
de Chaillot[275], on doutait si la tendresse que le monarque avait
conservée pour elle ne l'emporterait pas sur sa nouvelle passion. Mais la
fierté de Montespan s'irritait de cet humiliant partage, et se vengeait,
dans l'intimité, de la contrainte qu'elle éprouvait en public. La
Vallière supportait les capricieuses hauteurs et les insultants sarcasmes
d'une rivale sans pitié, dans l'espérance que sa soumission, ses humbles
complaisances et le spectacle de sa douleur toucheraient un cœur qu'elle
était habituée à posséder tout entier, auquel elle se sacrifiait et
voulait jusqu'à la fin se sacrifier[276].
[272] Anne-Marie de Bourbon, dite mademoiselle de Blois, naquit à
Vincennes le 2 octobre 1666, et Louis de Bourbon, comte de
Vermandois, naquit un an après, le 2 octobre 1667.
[273] La terre de Vaujour et la baronnie de Saint-Christophe
furent érigées en duché-pairie par lettres patentes données à
Saint-Germain en Laye au mois de mai 1667.
[274] _Mémoires de François_ DE MAUCROIX; 1842, in-12, p. 32 et
33 chap. XX.
[275] Voyez la 3e partie de ces _Mémoires_, p. 209, chap. XII.
[276] CAYLUS, _Souvenirs_, t. LXVI, p. 379.--_Lettres de madame_
DE MAINTENON, édit. de Sautereau de Marsy, t. I, p. 50 (Lettre à
mademoiselle d'Heudicourt, 24 mars 1669).--LA BEAUMELLE, édit. de
1756, t. I, p. 48.--BOSSUET, _OEuvres_, édit. de Versailles, t.
XXXVII, p. 57, 59, 65 (Lettre au maréchal de Bellefonds, 25
décembre 1673).--DE BAUSSET, _Hist. de Bossuet_, liv. VI, t. II,
p. 30-35.
Au milieu de ce conflit de rivalités, apparaissait de temps à autre celle
qui s'était chargée d'élever pour Dieu et pour le roi les innocents
fruits d'un coupable amour. Lorsque madame Scarron allait voir la
favorite, par son esprit, son enjouement, elle faisait sur elle diversion
aux tristesses et aux ennuis de la cour. Belle et gracieuse, la modeste
gouvernante ne semblait vouloir plaire que pour apaiser les orages du
cœur et calmer les troubles de l'âme. Son maintien, cet air de
satisfaction intérieure, témoignages d'une conscience pure et d'une vie
bien réglée, donnaient à toutes ses paroles, à ses conseils salutaires, à
ses pieuses réflexions une puissance presque irrésistible. Le roi était
contrarié et jaloux des longs entretiens de madame de Montespan avec
madame Scarron; il voulut y mettre obstacle, ce qui accrut encore chez la
favorite le désir de jouir de la société de madame Scarron[277]. On sut
bientôt l'étroite intimité qui existait entre elles deux. Les personnes
qui ne voulaient pas ou ne pouvaient pas s'approcher de madame de
Montespan recherchèrent madame Scarron. Elle qui, de son propre aveu,
était dévorée du désir de s'attirer des louanges et avide de
considération et d'estime[278], se répandit dans le monde, et fréquenta
les personnes les plus estimées, les plus considérées, les plus capables
d'apprécier sa vertu et ses qualités personnelles. C'est alors que madame
de Sévigné se lia plus particulièrement avec elle; c'est aussi par les
lettres de madame de Sévigné que nous pouvons suivre les premiers progrès
de l'élévation de cette femme, qui se doutait peu qu'elle deviendrait la
compagne d'un roi qui lui adressait si rarement quelques brèves paroles.
Mais cependant madame Scarron pouvait déjà prévoir que les enfants que,
d'après le désir de madame de Montespan, le roi lui avait confiés, mais
dont elle n'avait voulu se charger que par son ordre, seraient un jour
pour elle un moyen d'influence[279].
[277] LA BEAUMELLE, _Mémoires de Maintenon_, t. VI, p. 210 (1er
entretien).
[278] LA BEAUMELLE, _Mémoires pour servir à l'histoire_, t. I, p.
151.
[279] MAINTENON, _Lettres_, t. I, p. 50 (Lettre du 24 mars 1669),
édition 1806, in-12; t. I, p. 48, édit. 1756, in-8º. Conférez la
1re partie de ces _Mémoires_, p. 467, 2e édition, et 2e partie,
p. 451 de la 1re édition.
Dans les lettres de madame de Sévigné, nous apprenons que madame Scarron
allait souvent chez madame de Coulanges, avec Segrais, Barillon, l'abbé
Testu, Guilleragues, les comtes de Brancas et de Caderousse, et madame de
la Fayette. Dans ces réunions, l'éloge de madame de Grignan, lorsque sa
mère était présente, trouvait souvent sa place[280].
[280] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 janvier 1672), t. II, p. 338, édit.
G; t. II, p. 286, édit. M.
Madame Scarron, pendant quelque temps, soupa presque tous les jours chez
madame de Sévigné. «C'est un plaisir, dit celle-ci, de l'entendre
raisonner sur les horribles agitations d'un certain pays qu'elle connaît
bien; sur les tristes ennuis des dames de Saint-Germain, dont la plus
enviée de toutes (madame de Montespan) n'est pas toujours exempte[281].»
Jamais madame Scarron, quand elle était avec madame de Sévigné, ne
laissait échapper l'occasion de louer madame de Grignan[282], et de
répéter tout ce que madame de Richelieu, la maréchale d'Albret et les
autres personnes de la cour avaient dit de flatteur sur le lieutenant
général gouverneur de Provence, et sur sa belle épouse. Madame Scarron
faisait jouer la petite Blanche lorsqu'elle la rencontrait chez madame
de Sévigné, et poussait la complaisance jusqu'à la trouver jolie[283].
[281] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 décembre 1671), t. II, p. 325, édit.
G.; t. II, p. 275, édit. M.--(13 janvier 1672), t. II, p. 342,
édit. G.; t. II, p. 290, édit. M.
[282] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 mars 1672), t. II, p. 421, édit. G.;
t. II, p. 358, édit. M.
[283] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 février 1672), t. II, p. 400, édit.
G.; t. II, p. 339, édit. M.
Mais bientôt arrive le moment où les enfants que madame Scarron élève
dans le plus profond mystère quittent le sein des nourrices, et éprouvent
ces alternatives de santé qui menacent sans cesse l'existence du premier
âge. Madame Scarron n'hésite pas; elle a compris son rôle et les
sacrifices pénibles qu'il exige d'elle. On ne la voit plus ni à l'hôtel
d'Albret, ni à l'hôtel de Richelieu, ni chez madame de Coulanges, ni chez
madame de Sévigné[284]. Elle est dans Paris, et on l'ignore. Le petit
nombre de personnes avec lesquelles elle communique par lettres ne
répondent à aucune des questions qu'une légitime curiosité suggère à tous
ceux qui la connaissent; elle ne sort que rarement de la retraite qu'elle
s'est choisie, et seulement pour de pieux devoirs. Hors de chez elle,
elle n'ôte jamais son masque. Les enfants dont elle a soin sont souvent
conduits au château, et reçoivent les caresses paternelles. Un jour elle
les amena, les fit entrer avec une nourrice dans la chambre où étaient le
roi et madame de Montespan, et elle resta dans l'antichambre. Le roi
trouva plaisant de demander à cette nourrice de qui étaient ces enfants,
et si l'on connaissait leur père. La nourrice répondit qu'elle présumait
que la dame sa maîtresse en était la mère: ses soins assidus, ses
agitations et sa douleur, lorsqu'ils étaient malades, l'indiquent assez;
mais quant au père, elle l'ignore: elle pense que ce sont les enfants
naturels de quelque duc ou de quelque président au parlement[285].
[284] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 décembre 1672, Lettre de madame de
Coulanges), t. III, p. 64.
[285] LA BEAUMELLE, _Mémoires pour servir à l'histoire de madame
de Maintenon_, t. II, p. 11, et t. VI, p. 213 (XIe
entretien).--Madame SCARRON (Lettre à mademoiselle d'Heudicourt,
du 24 décembre 1672), t. I, p. 52 de l'édit. de Sautereau de
Marsy; 1806, in-12.