de Guitaut, n'était pas éloigné de Bourbilly, terre de madame de Sévigné.
Aussi dit-elle, en écrivant alors au comte de Guitaut, qu'il est de sa
destinée d'être partout sa voisine[203]. Madame de Sévigné, aidée de son
oncle Saint-Aubin, employa une partie de l'hiver à faire arranger sa
nouvelle demeure, fort rapprochée de celle qu'elle habitait, et elle y
coucha pour la première fois le 7 mai 1672[204]. Elle y avait fait
préparer un appartement pour sa fille et pour son gendre, et, quoique
petite, cette maison lui suffisait; elle s'y trouvait commodément et
agréablement[205]. Nous dirons comment depuis elle changea encore de
logement, et occupa le bel hôtel Carnavalet[206]. Mais il est remarquable
que, malgré son intime liaison avec madame de la Fayette et le duc de la
Rochefoucauld, qui l'appelait si souvent à l'autre extrémité de la ville,
elle ne quitta jamais le Marais ou le quartier du Temple et le quartier
Saint-Antoine; et, dans ses divers changements, elle se rapprocha de plus
en plus de la place Royale, où elle était née. Elle y trouvait
l'avantage d'être près de toutes les connaissances de sa jeunesse, qui
furent aussi les mêmes que celles de son âge avancé. Elle pouvait
fréquenter toujours les mêmes églises, les Minimes, l'église Saint-Paul,
celle des Jésuites, le couvent des Filles de Sainte-Marie du faubourg
Saint-Antoine, dont les religieuses étaient ses bonnes amies, et qui
avaient parmi elles sa nièce Diane-Charlotte, la fille aînée du comte de
Bussy, dont l'esprit la charmait, dont la piété lui faisait envie[207].
[203] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (décembre 1671, au comte de Guitaut), t.
II, p. 307, édit. G.
[204] _Ibid._ (4 et 6 mai 1672), t. III, p. 5 et 12, édit. G.; t.
II, p. 420 et 425, édit. M.
[205] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 mai 1672), t. III, p. 16, édit. G.;
t. II, p. 429, édit. M.
[206] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16, 19, 21 et 29 septembre 1677; 7, 15,
20, 27 octobre 1677).
[207] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 et 24 mai 1671), t. II, p. 73 et 75,
édit. G.; t. II, p. 61 et 63, édit. M.--Sur Diane-Charlotte,
conférez une lettre de mademoiselle Dupré à Bussy, en date du 1er
juillet 1670, et la réponse de Bussy du 10 juillet, dans BUSSY,
_Lettres_, t. V, p. 163 et 166.
Un motif plus puissant que celui de se rapprocher de sa fille avait
engagé madame de Sévigné à quitter les Rochers: c'était les services
qu'elle pouvait rendre à son gendre depuis que Pomponne avait été nommé
ministre. Lorsqu'elle revint à Paris, les états de Bretagne étaient
depuis longtemps terminés; mais il n'en était pas de même de ceux de
Provence: ouverts à Lambesc au mois de septembre, ils se prolongèrent
jusqu'en janvier 1672[208]. Ainsi que nous l'avons dit, madame de Sévigné
aida puissamment à ce que le lieutenant général gouverneur ne fût pas
contraint de s'aliéner la population de la Provence en déployant contre
ses représentants les rigueurs du pouvoir; aussi M. de Grignan
appelait-il sa belle-mère son _petit ministre_[209]. Louis XIV
travaillait alors à régulariser l'administration de son royaume; et
comme les efforts des provinces, des villes et des départements pour
conserver ce que la hache de Richelieu n'avait pu abattre de leurs
priviléges et de leurs libertés, faisaient obstacle aux ordonnances du
monarque absolu, il mettait tous ses soins à les anéantir ou à les
comprimer. Ce fut surtout durant le cours des années 1671 et 1672 qu'il
obtint les plus grands résultats[210]. Ce que le comte de Grignan faisait
en Provence, le duc de Chaulnes l'exécutait en Bretagne, le prince de
Condé en Bourgogne[211], le duc de Verneuil[212] en Languedoc. Les
députés des états de cette dernière province avaient décidé qu'à l'avenir
on commencerait les délibérations dans un ordre inverse de celui qui
avait été en usage jusqu'alors; c'est-à-dire qu'on voterait d'abord les
subsides, ou les dons gratuits à offrir au roi, avant de s'occuper des
affaires particulières de la province[213]. Une telle résolution enlevait
nécessairement à l'assemblée des états tout moyen de résister aux
exigences de l'autorité. Aussi cette mesure fut-elle bien accueillie par
Louis XIV, et on s'en entretenait beaucoup à la cour. Sur quoi madame de
Sévigné raconte à sa fille l'anecdote suivante: «L'autre jour, on
parlait, devant le roi, de Languedoc et puis de Provence, et puis enfin
de M. de Grignan, et on en disait beaucoup de bien: M. de Janson
[l'évêque de Marseille] en dit aussi; et puis il parla de sa paresse
naturelle: là-dessus le marquis de Charost[214] le releva de sentinelle
d'un très-bon ton, et lui dit: «Monsieur, M. de Grignan n'est point
paresseux quand il est question du service du roi, et personne ne peut
mieux faire qu'il a fait dans cette dernière assemblée: j'en suis fort
bien instruit.» Voilà de ces gens que je trouve toujours qu'il faut aimer
et instruire[215].»
[208] Voyez la 3e partie de ces _Mémoires_, p. 440 et 441.
[209] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 février 1672), t. II, p. 392, édit.
G.; t. II, p. 333, édit. M.--Voyez l'_Abrégé des délibérations de
l'assemblée générale des états de Provence_; Aix, chez Charles
David, 1672, in-4º, p. 29 et 36. Le roi demandait 600,000 fr. de
dons gratuits, on n'en voulait offrir que 400,000; on composa, et
l'on vota 500,000 fr.
[210] ALEXANDRE THOMAS, _Une province sous Louis XIV_; 1844,
in-8º, p. 40, 61, 63, 66, 70, 376, 387.
[211] _Ibid._, p. 399 et 405.
[212] Il était prince du sang, oncle du roi. Le marquis de
Castries était lieutenant général.
[213] Baron TROUVÉ, _Essais historiques sur les états généraux du
Languedoc_, 1818, in-4º, p. 183 et 184.
[214] Charost était gendre de Fouquet.
[215] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 février 1672), t. II, p. 390, édit.
G.; t. II, p. 331, édit. M.
Madame de Sévigné était d'autant plus heureuse de l'issue favorable des
affaires de Provence, qu'elle avait longtemps craint des résultats tout
différents. Elle était naturellement enchantée de Louis XIV et de ses
ministres, qui se montraient satisfaits des services de son gendre. Elle
écrivait à sa fille: «J'ai tremblé depuis les pieds jusqu'à la tête; je
croyais que tout fût perdu: il se trouve que vous avez attendu votre
courrier, et que vous avez bu à la santé du roi votre maître. J'ai
respiré, et approuvé votre zèle. En vérité, on ne saurait trop louer le
roi: il s'est perfectionné depuis un an. Les poëtes ont commencé à la
cour; mais j'aime bien autant la prose, depuis que tout le monde en sait
faire pour conter et chanter ses louanges[216].»
[216] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 janvier 1672), t. II, p. 363.
En effet, depuis la paix d'Aix-la-Chapelle[217], Louis XIV semblait avoir
renoncé aux projets ambitieux qu'il avait manifestés dans les
commencements de son règne; et c'est alors qu'il négociait pour rompre
l'alliance qu'avaient contractée entre elles la Hollande, l'Angleterre et
la Suède[218], qu'il s'apprêtait à punir l'ingratitude et l'orgueil des
Hollandais, tandis qu'on le croyait uniquement occupé des soins du
gouvernement, de la prospérité de son royaume, des embellissements de
Versailles et des plaisirs de sa cour[219].
[217] _Recueil des principaux traités de paix faits et conclus
pendant ce siècle_; Luxembourg, 1698, in-12. _Préliminaires des
traités faits entre les rois de France et toutes les provinces de
l'Europe_; 1692, in-12, p. 296.
[218] MIGNET, _Négociations relatives à la succession d'Espagne
sous Louis XIV_, t. IV, p. 5.
[219] BERRIAT SAINT-PRIX, édition des _OEuvres de Boileau_, 1830,
in-8º, t. I, p. CXXXIV, no 24, et CXLI, no 28; et t. II, p. 9 et
23.
Ce fut sous l'inspiration de cette croyance générale que Boileau écrivit
son _Épître au roi_, à laquelle madame de Sévigné fait principalement
allusion, parce que cette épître, d'abord publiée séparément en 1670, le
fut de nouveau au commencement de 1672, peu de temps avant que la guerre
fût déclarée; et quoique le poëte eût opposé la sagesse pacifique du roi
de France à la folie des monarques conquérants, les éloges donnés dans
ses vers pleins de force, de grâce et de finesse, furent d'autant mieux
accueillis, que Louis XIV craignait de voir toute l'Europe se soulever
pour s'opposer à ses envahissements, et qu'il désirait persuader aux
peuples et aux gouvernements qu'il n'armait que parce qu'il y était
contraint pour sa sûreté et celle des autres États monarchiques, menacés
par une république insolente; que tous ses vœux tendaient à conclure une
paix durable.
Pomponne et Courtin en Suède, le chevalier de Gémonville à Vienne, le
marquis de Ruvigny et Colbert de Croisy à Londres, le marquis de Villars
et Bonzy, archevêque de Toulouse, à Madrid, conduisirent les négociations
qui précédèrent cette guerre avec une activité et une habileté
admirables. Ce ne fut que lorsque Louis XIV, par des traités
secrets[220], eut détaché de la Hollande tous les États qui avaient
intérêt à la soutenir, qu'il eut obtenu le concours des uns et la
neutralité des autres, qu'il fit connaître ses desseins[221]. Les
préparatifs des armements faits par lui, par son ministre Louvois, par
Turenne, par Condé furent dissimulés avec le même soin, enveloppés du
même mystère. Avant d'arrêter son plan de campagne, il ordonna à Louvois
de le soumettre par écrit au prince de Condé, et voulut avoir l'avis de
ce grand capitaine. Pour qu'il ne fût pas distrait de l'important travail
qu'il lui confiait, le roi avait permis au duc d'Enghien de suppléer son
père comme gouverneur de la Bourgogne[222], ce qui était une manière de
lui assurer la survivance de cette place importante. Pour mieux divulguer
la faveur que Condé avait acquise auprès de lui, Louis XIV accepta des
fêtes que ce prince lui offrit à Chantilly. Le roi se rendit en ce lieu
le 23 avril 1671; il était accompagné de la reine et de MONSIEUR. La fête
dura deux jours, et, comme presque toutes les fêtes de Chantilly,
celle-ci consista en divertissements de chasse, de pêche, en
illuminations et en repas dans la forêt[223]. Cette forêt, mieux que
celles de Fontainebleau et de Compiègne, mieux que les bois de
Versailles, se prêtait à une heureuse alliance des gracieuses beautés de
la nature avec les surprises et les magnificences de l'art. Le duc
d'Enghien fut le principal ordonnateur des féeries de ces deux journées.
C'est à lui que ce magnifique domaine devait ses derniers
embellissements[224], et il montra dès lors ce goût, cette activité,
cette prévoyance, cet esprit ingénieux dont il donna depuis tant de
preuves dans de semblables circonstances[225].
[220] MIGNET, _Négociations_, in-4º, t. III, p. 258 (Traité
secret entre Charles II et Louis XIV, 21 octobre et 31 décembre
1670); t. III, p. 291 (Traité entre le duc de Brunswick, 10
juillet 1671); t. III, p. 365 et 374 (Traité avec la Suède, le 14
avril 1671). Courtin appelle les Suédois les Gascons du Nord.
[221] MIGNET, _Négociations_, t. III, p. 666.
[222] LOUIS XIV, _OEuvres_, t. V, p. 478 (Lettres du roi au duc
d'Enghien, 24 mai 1671).
[223] _Recueil de gazettes nouvelles, ordinaires et
extraordinaires_; Paris, 1672, in-4º, p. 437, no 54. Gazette du 8
mai 1671.--_Histoire de la monarchie françoise sous le règne de
Louis le Grand_, quatrième édition; Paris, 1697, t. II, p. 71.
[224] Il avait créé le petit parc. Voyez _Recueil des gazettes_
(8 mai 1671), p. 458, et GOURVILLE, _Mémoires_, t. LII, p. 436.
[225] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, et une note dans
notre édition de la Bruyère, p. 658.
Cette fête, qui coûta 360,000 livres, fut assombrie par le suicide de
Vatel, qui se crut déshonoré parce que le rôti manqua à quelques tables
et que le poisson n'arrivait pas en assez grande quantité[226]. Quant à
Louis XIV, il ne donna point de fêtes dans l'année qui précéda l'invasion
de la Hollande: d'autres pensées l'occupaient, et les besoins de la
guerre prescrivaient de l'économie dans les dépenses. Cependant il
faisait travailler les artistes, et surtout les sculpteurs, pour
l'embellissement de Versailles; il allait les visiter dans leurs
ateliers[227]. Il voulut loger plus grandement les soldats infirmes, dont
les guerres avaient augmenté le nombre. Il commença donc à faire
construire l'édifice qu'on voulait appeler l'hôtel de Mars, et qui fut
depuis l'hôtel des Invalides, quand il eut été terminé et richement
doté[228]. Louis XIV créa, vers la fin de l'année 1671, une académie
d'architecture; et, par une pensée qui manifestait plus son patriotisme
qu'un goût éclairé de l'art, il promit de donner en prix son portrait,
enrichi de diamants, à l'inventeur d'un nouvel ordre d'architecture qui
serait nommé l'_ordre français_; et il fit insérer le programme de ce
prix dans la _Gazette_[229].
[226] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 et 26 avril 1671), t. II, p. 40 à
44, édit. G.; t. II, p. 33 à 36, édit. M.--GOURVILLE, _Mémoires_,
t. LII, p. 436.
[227] _Recueil des gazettes nouvelles et extraordinaires_; Paris,
1672, in-4º, p. 71. (11 janvier. Le roi va aux Gobelins voir les
dessins de le Brun et les statues que Regnauldin exécutait pour
Versailles.)
[228] _Histoire de l'hôtel royal des Invalides_; 1736, in-folio,
p. 6 et 7.
[229] _Recueil des gazettes nouvelles_, p. 1100 (14 novembre
1671).
Il avait fait achever le palais des Tuileries; et la salle de spectacle
qu'il avait ordonné d'y construire servit, cette année, aux
représentations de _Psyché_. Il est remarquable que, pendant tout le
cours de ce règne, on ne joua dans cette salle que ce seul opéra, et
seulement cette année[230]. Soit que Louis XIV, pour la pompe et la
magnificence de sa cour, se trouvât trop peu séparé de la foule, et gêné
dans la populeuse ville de Paris; soit qu'il y fût désagréablement
poursuivi par le souvenir de la Fronde, presque tous les actes émanés de
lui sont, à l'époque où nous sommes parvenus, datés de Saint-Germain en
Laye, de Versailles et de Fontainebleau. C'est à Saint-Germain en Laye
qu'à la fin de l'année on joua _la Comtesse d'Escarbagnas_. En même temps
que Molière, dans cette pièce, amusait la cour par les ridicules de la
province, il faisait rire Paris par la farce bouffonne et spirituelle des
_Fourberies de Scapin_. Quoique _Psyché_ eût été imprimée sous le nom
seul de Molière, et même vendue à son profit[231], on était averti qu'il
n'avait eu qu'une très-faible part à cette pièce, mise en musique par
Lulli, et presque entièrement versifiée en quinze jours[232] par Quinault
et par le grand Corneille, qui dans cette circonstance, à l'âge de
soixante-cinq ans, écrivit les vers les plus gracieux et les plus
passionnés qui soient sortis de sa plume[233].
[230] Les frères PARFAICT, _Histoire du théâtre françois_, t. XI,
p. 121-125, et p. 174 et 178.
[231] _Psiché_ (sic), _tragédie-ballet_, par L.-B.-P. MOLIÈRE; et
se vend chez l'auteur à Paris, 1671.
[232] _Psiché_; Paris, 1671, p. 1 de l'avis au libraire.
[233] _Psiché, tragédie-ballet_; Paris, 1671, acte III, scène
III, p. 45 et 51.
Cette fable de Psyché, la plus ingénieuse de toutes celles que
l'antiquité nous a transmises, avait surtout été mise en vogue par le
roman de la Fontaine. On admirait moins alors la prose élégante et facile
de ce roman que les vers trop dédaignés depuis qu'il y a insérés pour
décrire les prestiges de Versailles, et qui lui valurent l'honneur de
présenter au roi sa nouvelle production[234]. Cette œuvre singulière,
originale par la conception et l'exécution, contenait sur la littérature
des dialogues pleins de goût et de sagacité: digressions qui tenaient
d'ailleurs aussi peu au sujet principal du roman que les descriptions en
vers des jardins de Versailles, où toute la cour se transportait
souvent[235]. Mais ce qui, dans cette même année 1671, recommandait, plus
encore que les représentations de _Psyché_, le nom de la Fontaine à la
jeune génération et à celle qui l'avait précédée, c'est qu'il venait de
publier deux recueils, tous deux avec privilége du roi, que les plus
obséquieux courtisans comme les dames les mieux famées ne se faisaient
pas scrupule de lire et de louer. L'un était un recueil de _fables
nouvelles_, avec des poésies amoureuses et autres en faveur de Fouquet et
des personnes qu'il recevait à Vaux[236]. Ce volume contenait aussi la
description de Vaux, plus gracieuse, plus poétique encore que celle de
Versailles. L'autre recueil était une troisième partie de _contes_ au
moins égaux, peut-être supérieurs en agréments poétiques aux deux
premières, qui avaient valu tant de célébrité à l'auteur. Madame de
Sévigné envoya ces volumes à sa fille[237]; elle-même les lut avec
délices. Ce n'étaient pas les seules productions où les poëtes et les
beaux esprits se jouaient de ce qu'une certaine portion de la société de
ce temps considérait comme trop respectable pour être en butte à de
telles licences: alors que Boileau donnait tant de louanges au roi, il
prenait pour sujet d'un poëme qui est l'œuvre la plus achevée de sa muse
la satire des chanoines de la Sainte-Chapelle de Paris; et, par les
lectures qu'il en faisait alors chez M. de Lamoignon, ses vers, retenus
dans la mémoire de ceux qui y avaient assisté, étaient connus avant
d'être publiés[238].
[234] _Les Amours de Psiché_ (sic) _et de Cupidon_, par M. DE LA
FONTAINE; Paris, 1669, in-8º et in-12.--_Histoire de la vie et
des ouvrages de la Fontaine_, troisième édition, 1824, in-8º, p.
200.
[235] Le 12 septembre 1671, le roi donne à Versailles un
divertissement, et on y joue la comédie. Voyez _Recueil des
gazettes_, p. 904.
[236] _Fables nouvelles et autres poésies de M._ DE LA FONTAINE;
Paris, 1671.--_Contes et Nouvelles_ en vers, par M. DE LA
FONTAINE; Paris, 1671. Le privilége du roi dit: «Achevé
d'imprimer le 27e jour de janvier 1671.»
[237] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 mars, 27 avril 1671; 9 mars 1672),
t. I, p. 190; t. II, p. 140, 349 et 352, édit. M.
[238] Voyez Berriat Saint-Prix, _OEuvres de Boileau_, t. I, p.
CXLI des Notices bibliographiques.
Cependant, cette même année 1671, l'ouverture d'un jubilé eut lieu dans
la cathédrale de Paris le 23 mars, et, le 28 du même mois, le roi
communia publiquement à l'église des Récollets, où il fit une station.
Là, ayant à ses côtés le Dauphin et Bossuet, il toucha plus de douze
cents malades qui se présentèrent avec l'espoir d'être guéris des humeurs
froides par l'influence surnaturelle du descendant de saint Louis[239].
[239] Gazettes des 23 et 28 mars 1671, p. 315 et 339. Le jubilé
fut terminé le 11 avril, p. 304.
La préférence donnée en cette occasion par Louis XIV à l'église du
couvent des Récollets, une des moindres de Paris, pour un acte aussi
solennel, était due à ce que ces religieux étaient en possession de lui
fournir de zélés aumôniers pour ses armées[240].
[240] JAILLOT, _Recherches critiques, historiques et
topographiques sur la ville de Paris_, 1773, in-8º, t. II,
_quartier Saint-Martin des Champs_, p. 33 et 34.
La littérature est toujours le reflet de l'époque qui la produit; et si
nous rappelons ces faits, c'est qu'ils nous font parfaitement connaître
les contrastes qu'offrait alors cette société française, joviale et
sérieuse, licencieuse et dévote, qui appréciait vivement la beauté des
chefs-d'œuvre des auteurs récents, sans avoir renoncé entièrement à ses
anciennes admirations pour ceux qui les avaient précédés. C'est ce que
démontre le succès qu'eut alors un _Recueil de poésies chrétiennes et
diverses_[241], en trois volumes, recueil formé par Loménie de Brienne et
quelques-uns des solitaires de Port-Royal, qui eurent la singulière idée,
pour en hâter le débit, de le publier sous le nom célèbre et populaire
de l'auteur des _Contes_ et des _Fables_. Il est vrai que, pour que le
titre de ce recueil ne fût pas tout à fait une fable, on fit composer par
le complaisant la Fontaine une nouvelle paraphrase en vers du psaume
XVII, _Diligam te, Domine_[242], et l'épître dédicatoire au prince de
Conti. Ce recueil renfermait un choix des poésies de tous les auteurs
depuis Henri IV jusqu'aux plus récents, et semblait surtout calculé pour
remettre en honneur les poëtes qui avaient fréquenté l'hôtel de
Rambouillet, ou acquis, durant la fin du règne de Louis XIII et la
minorité de Louis XIV, une grande célébrité.
[241] _Recueil de poésies chrétiennes et diverses_, par M. DE LA
FONTAINE; 1671, in-12, 3 vol. in-8º. Le premier volume seul porte
le titre de _Recueil de poésies chrétiennes et diverses_. Les
deux autres ont pour titre: _Recueil de poésies diverses_. Le
privilége du roi est accordé à l'imprimeur Pierre le Petit, qui y
déclare que le livre lui a été remis entre les mains par Lucie
Hélie de Brèves. Conférez, sur l'auteur ou les auteurs de ce
recueil, _Histoire de la vie et des ouvrages de_ LA FONTAINE, 3e
édit., p. 212.--BERRIAT SAINT-PRIX, édition Boileau, t. I, p.
CXXXIX.--MORERI, _Grand dictionnaire_, édit. 1759, p. 219.
[242] _Recueil_, etc., t. I, p. 413 à 418.
Ce n'était pas une des moindres singularités de ce recueil, d'y trouver,
au nombre des meilleures pièces, une _Ode à la Sagesse_[243], par M. de
Pomponne, nouvellement nommé ministre, et composée de strophes
harmonieuses sur l'ambition et la capricieuse instabilité de la fortune.
On lisait dans ces volumes des vers sur des sujets saints, par
mademoiselle de Scudéry et la Fontaine; puis après des vers sur des
sujets profanes, par le jeune Fléchier; enfin d'admirables morceaux de
Boileau, de Racine et de Corneille, placés entre ceux de Cassagne et de
l'abbé Cotin. C'est que le goût du public était encore partagé et
vacillant; c'est que la recherche dans les pensées, la fausse délicatesse
dans le langage, les subtilités du cœur, l'affectation du savoir
prévalaient dans les cercles et dans les réunions qui s'étaient formées à
l'imitation de celle de l'hôtel de Rambouillet, et que la lutte engagée
entre les auteurs, dans le commencement de ce règne, était toujours fort
animée. Dans les recueils de vers qu'on publiait en Hollande, on avait
soin, pour plaire aux diverses sortes de lecteurs, de mêler avec les
satires de Boileau des satires composées contre lui et contre
Molière[244].
[243] _Recueil de poésies diverses_, par M. DE LA FONTAINE; 1671,
in-12, t. II, p. 114 à 119.
[244] _Recueil des contes du sieur de la Fontaine, les satires de
Boileau, et autres pièces curieuses_; Amsterdam, chez Jean
Venhœven, 1668, in-18, p. 226-240. Discours IX, X, XI et XII.
C'est parce qu'il était fortement choqué de ce défaut de discernement en
matière littéraire que Boileau avait composé son _Art poétique_, de tous
ses ouvrages celui qui a le plus contribué à sa gloire et à celle de la
littérature française. Il en faisait à cette époque des lectures chez M.
de Lamoignon, le duc de la Rochefoucauld, le cardinal de Retz[245]. Il
gravait ainsi dans la mémoire de ses auditeurs, avant qu'elles fussent
publiées, les règles du goût et de l'_art d'écrire_; et comme il
corrigeait beaucoup ses vers, c'est de lui surtout qu'on a pu dire,
lorsqu'il vivait: «On récite déjà les vers qu'il fait encore.»
[245] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 mars 1672), t. II, p. 404, édit. G.;
t. II, p. 353, édit. M. L'_Art poétique_ ne fut publié que deux
ans après ces lectures, en 1674.