de beaux faits d'armes, au grade de maréchal de camp, lorsque son frère
aîné épousa mademoiselle de Sévigné. Quoique bien jeune encore, il obtint
le commandement du régiment qui portait le nom de Grignan[158]; et, à
cette occasion, madame de Sévigné prit le soin de lui donner une devise:
c'était une fusée poussée à une grande élévation, avec ces mots italiens:
_Che peri, purchè s'innalzi_[159], «Qu'elle périsse, pourvu qu'elle
s'élève.» Le plus jeune de tous les Grignan, il n'avait point cette
morgue de famille qui faisait dire à M. de Guilleragues que tous les
Grignan étaient des glorieux. Lorsqu'on lui opposait l'exemple du
chevalier Adhémar[160], «Celui-là, disait-il pour ne pas se rétracter,
n'est que _glorioset_.» Ce singulier sobriquet de petit Glorieux resta au
chevalier Adhémar[161]. De tous ses frères, il était le plus attentif et
le plus complaisant pour madame de Grignan; il lui servait de secrétaire
lorsque quelque indisposition l'empêchait de tenir la plume[162]. Ce fut
là sans doute ce qui valut à madame de Grignan les malins vaudevilles et
les épigrammes que l'on composa sur elle[163], moins cependant à propos
d'Adhémar qu'au sujet du frère de celui-ci, nommé, à cause de sa taille,
le _grand chevalier_. Il se trouvait alors au château de Grignan, et
mourut l'année suivante à Paris, de la petite vérole, chez son oncle
l'évêque d'Uzès[164]. C'est à ce chevalier de Grignan que madame de
Sévigné défendait de monter à cheval en présence de sa fille[165], tant
le souvenir de la fausse couche qu'il avait occasionnée par sa chute
faisait d'impression sur elle. Tels étaient dans la famille de Grignan
les hommes qui se réunissaient au château de Grignan, et en composaient
la société. Les filles que le comte de Grignan avait eues de son premier
mariage avec Angélique-Claire d'Angennes étaient encore trop jeunes pour
y figurer[166]. L'aînée n'avait que dix ans, et la cadette seulement sept
ans, lorsque leur père se remaria avec mademoiselle de Sévigné[167]. Le
duc de Montausier, leur oncle par alliance, puisqu'il avait épousé Julie
d'Angennes, s'opposait à ce qu'elles allassent demeurer chez leur
belle-mère, craignant que celle-ci ne se prévalût de l'innocence de leur
jeune âge, et ne leur inspirât prématurément de l'inclination pour la vie
religieuse: cependant il finit par céder aux instances de madame de
Grignan, et s'aperçut bientôt qu'il ne s'était pas trompé dans ses
prévisions[168]. Louise-Catherine-Adhémar, l'aînée des deux filles de M.
de Grignan et de Claire d'Angennes, excitée par sa belle-mère, ses oncles
et toute sa famille, dans son penchant à la dévotion, voulut entrer aux
Carmélites; mais la délicatesse de sa santé ne lui permit pas de soutenir
les austérités de l'ordre: elle ne put achever son noviciat; elle se
retira comme pensionnaire dans un couvent, et y vécut avec autant de
régularité et de piété que la religieuse cloîtrée la plus attachée à ses
devoirs. Sur le bien de sa mère, il lui revenait quarante mille écus;
elle en fit don à son père; et madame de Grignan ne déguise pas qu'elle
se servit de l'influence qu'elle avait acquise sur cette jeune fille,
pour la déterminer à prendre cette résolution. Bussy profite de cette
occasion pour lancer un sarcasme piquant, mais juste[169], contre madame
de Grignan; et madame de Sévigné, au contraire, chez qui la tendresse
pour sa fille, et sa continuelle préoccupation pour tout ce qui
concernait ses intérêts et sa grandeur, étouffaient tout autre sentiment,
la félicite d'avoir «fait merveille», et exprime, par les termes les plus
énergiques, son admiration pour Catherine-Adhémar, qu'elle appelle une
_fille céleste_, par opposition à sa sœur cadette, qui est pour elle la
_fille terrestre_[170]. En effet, celle-ci, Françoise-Julie, qu'on
nommait ordinairement mademoiselle d'Alérac[171], quoique soumise à la
même éducation et aux mêmes influences que sa sœur, eut des goûts
très-différents: elle aimait le monde, et elle se plaisait beaucoup dans
la société de madame de Sévigné, qui la trouvait aimable[172]. Jolie et
faite pour plaire[173], elle fut recherchée en mariage par le chevalier
de Polignac et M. de Belesbat. Ces deux mariages se rompirent, non par le
fait de madame de Grignan. Pourtant le défaut d'accord entre la
belle-mère et la belle-fille fut tel, que celle-ci abandonna brusquement
la maison paternelle, et se retira chez son oncle par alliance, le duc de
Montausier, et ensuite au couvent des Feuillantines[174]. Elle se maria
enfin avec le marquis de Vibraye, sans la participation et aussi sans
l'opposition de sa famille[175].
[157] Voyez la 3e partie de ces _Mémoires_, 2e édit., chap. VIII,
p. 128.
[158] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er novembre 1671), t. II, p. 236,
édit. M.
[159] _Ibid._ (11 novembre 1671), t. II, p. 242, édit. M.--(2
décembre 1671), t. II, p. 300, édit. G. Cette devise est celle de
Porchère d'Augier, dans la description du carrousel. Voyez
TALLEMANT, _Historiettes_, t. III, p. 318.
[160] _Ibid._ (15 novembre 1671.)
[161] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 et 30 août 1671), t. II, p. 201,
211, édit. G.; t. II, p. 168, édit. M.
[162] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 septembre 1671).
[163] Conférez la parodie de la fable de la Cigale et de la
Fourmi, dans le _Recueil de pièces curieuses et nouvelles tant en
prose qu'en vers_; la Haye, 1695, in-12, t. II, seconde partie,
p. 230.--_Histoire de la vie et des ouvrages de la Fontaine_, 1re
édit., 1820, in 8º, p. 392.--Voyez ci-dessus, 3e partie de ces
_Mémoires_, chap. VIII, p. 127.
[164] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22, 27, 29 janvier, 3 et 10 février
1671), t. II, p. 300, 307, 309, 313, 319, édit. M.--(4 novembre
1671), t. II, p. 203, édit. G.
[165] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 août 1671), t. II, p. 196, édit. G.
Voyez ci-dessus, 3e partie de ces _Mémoires_, chap. XV, p. 84.
[166] Voyez la 3e partie de ces _Mémoires_, chap. VIII, p. 136.
[167] DANGEAU, _Journal mss._ en date du 24 janvier 1684, cité
dans les _Lettres de_ SÉVIGNÉ, t. VII, p. 398, édit. M.
[168] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 août 1677), t. V, p. 172, et la note
1, édit. M.--(25 janvier 1687), t. VII, p. 411, édit. M.
[169] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 janvier 1687), t. VII, p. 414, édit.
M.
[170] _Ibid._ (18 août, 11, 18 et 25 septembre 1680), t. VI, p.
420, 455, 458, 459, 465, 473, édit. M.--_Ibid._ (2 et 16 octobre
1680, 1er octobre et 24 décembre 1684, 8 mai et 25 octobre 1686),
t. VII, p. 10, 24, 93, 176, 382, 398 et 400, édit. M.
[171] Conférez la 3e partie de ces _Mémoires_, p. 136.
[172] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 septembre 1684), t. VII, p. 165,
édit. M.
[173] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 décembre 1684), t. VII, p. 213,
édit. M.
[174] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er mars, 20 et 24 septembre, 13
décembre 1684, 15 août 1685, 1er mai 1686), t. VII, p. 141, 165,
168, 176, 212, 335, 382, édit. M.--_Ibid._ (27 septembre 1687, 9
mars et 30 avril 1689), t. VIII, p. 17, 373, et la note.
[175] Elle fut mariée le 7 mai 1689. Conférez le _Journal mss. de
Dangeau_ à cette date, cité par M. Monmerqué dans SÉVIGNÉ,
_Lettres_ (30 avril 1689), t. VIII, p. 455, édit. M.
Des trois sœurs qu'avait le comte de Grignan, une seule doit nous
occuper, puisque celle qui se fit religieuse à Aubenas[176], et celle qui
se maria au marquis de Saint-Andiol (en 1661)[177], ne sont mentionnées
que deux ou trois fois dans la correspondance de madame de Sévigné. Il
n'en est pas de même de Thérèse-Adhémar de Monteil; celle-ci épousa le
comte de Rochebonne[178], qui commanda longtemps à Lyon pour le roi. La
comtesse de Rochebonne ressemblait beaucoup à son frère, le comte de
Grignan: c'est dire assez qu'elle n'était pas belle; aussi est-ce par
antiphrase et en plaisantant que madame de Sévigné la qualifie de jolie
femme[179]. Sa laideur, et la surdité dont elle était affligée, étaient
rachetées par le plus heureux caractère. Elle s'était liée d'amitié avec
madame de Grignan, et l'affection que celle-ci avait pour elle s'étendait
jusqu'à ses enfants. Elle en avait un grand nombre; presque tous étaient
remarquables par leur esprit précoce, leurs jolies figures, la fraîcheur
de leur teint et leurs grâces enfantines[180].
[176] Conférez la 3e partie de ces _Mémoires_, t. III, p.
136.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 octobre 1673), t. III, p. 106, édit.
M.--(15 juin 1680), t. VI, p. 323, édit. M.
[177] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 juillet 1685), t. VIII, p. 73, édit.
G.
[178] Il était de plus chanoine, comte et chamarier de l'église
Saint-Jean de Lyon. Conférez la 3e partie de ces _Mémoires_, 2e
édit., chap. VIII, p. 138, note 4.
[179] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 juillet 1672), t. III, p. 41, édit.
M.--(19 juillet, 16 et 19 août, 27 septembre, 4 octobre 1671.)
[180] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 octobre 1673, 6 novembre 1675, 28
août 1676, 23 juin 1677, 15 et 20 mai 1689), t. II, p. 190, 196,
242, 249; t. III, p. 107; t. IV, p. 75 et 146; t. V, p. 113; t.
VIII, p. 470; t. IX, p. 42, édit. G.
Un des parents du comte de Grignan, que madame de Sévigné aimait le
mieux, était le chevalier comte de la Garde, qui avait été gouverneur de
la ville de Furnes et lieutenant des gardes du corps de la reine
mère[181]. Sa baronnie de la Garde était voisine du comté de Grignan, et
il allait fréquemment au château. Lorsqu'il échoua dans le projet de
mariage qu'il avait conçu, on était presque certain qu'il resterait
célibataire[182]; et comme la forte pension dont il jouissait le rendait
riche, on croyait qu'il avantagerait le comte de Grignan. Dans cet
espoir, madame de Sévigné avait pour lui de grands égards; il fut la
seule personne à laquelle elle permit de faire copier le portrait de sa
fille, peint par Mignard[183]: elle avait refusé _rabutinement_, comme
elle le dit, cette faveur à ses plus intimes amis, au _bel abbé_,
l'évêque de Carcassonne, à l'abbesse de Fontevrault, sœur de madame de
Montespan, enfin même à MADEMOISELLE[184]. Le chevalier de la Garde ne
put rien faire pour son cousin, le comte de Grignan; la riche pension de
18,000 livres dont il jouissait (36,000 fr.) fut supprimée, et il fut
presque entièrement ruiné[185].
[181] Conférez la 3e partie de ces _Mémoires_, 2e édit., p. 129,
note 3.
[182] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 mai, 24 juin, 8 juillet 1676), t.
IV, p. 299, 308, 378, édit. M.--_Ibid._ (4 décembre 1689), t. IX,
p. 238, édit. M.
[183] Ce portrait, ou plutôt une copie de ce portrait, est dans
le Musée de Versailles; mais celui qui est à côté, entouré de
même d'une guirlande de fleurs, n'est pas le portrait de la
marquise de Sévigné (Marie de Rabutin-Chantal), quoique indiqué
comme tel dans les catalogues. Voyez la note à la fin de notre 2e
partie.
[184] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 août, 9 septembre 1675), t. IV, p.
35, 89, édit. G.; t. III, p. 460, édit. M.--_Ibid._ (16 juillet
et 15 août 1677), t. V, p. 286, 287, 349, édit. G.--_Ibid._, t.
V, p. 133 et 188, édit. M.
[185] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 et 28 décembre 1689), t. IX, p. 267,
274.--(8 janvier 1690), t. IX, p. 297, édit. M.
A toutes ces personnes que le mariage de mademoiselle de Sévigné avec le
comte de Grignan avait placées dans des rapports de famille et d'intimité
tant avec elle qu'avec madame de Sévigné, il faut joindre la marquise du
Puy du Fou, mère de la seconde femme du comte de Grignan[186]. Elle avait
peu d'esprit, mais sa bonté la faisait chérir. Comme elle demeurait à
Paris, madame de Sévigné la voyait souvent, et même la recherchait, à
cause de l'attachement qu'elle avait conservé pour celui qui avait été
son gendre, et de l'amitié qu'elle avait pour madame de Grignan. Madame
de Sévigné passait des heures entières avec madame du Puy du Fou, et lui
confiait sa petite-fille Marie-Blanche, et madame du Puy du Fou en avait
soin comme de son propre enfant[187].
[186] Voyez la 3e partie de ces _Mémoires_, t. III, p. 128, note
5, et p. 140.
[187] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 mars, 8 et 13 mai 1671), t. I, p.
373; t. II, p. 63 et 72, édit. G.--_Ibid._ (14 mars 1696), t. XI,
p. 284, édit. G.
Les Simiane étaient aussi cousins des Grignan[188]; et, parmi les
nouvelles connaissances que son séjour en Provence procura à madame de
Grignan, on remarque la marquise de Simiane, dont le fils épousa celle à
qui nous devons la publication des _Lettres_. Madame de Sévigné avait eu
occasion de rencontrer dans le monde madame de Simiane, et elle félicite
sa fille d'avoir en elle une compagnie agréable[189]. Elle fait l'éloge
de son amabilité, mais elle ne lui reconnaît pas une excellente tête;
elle la blâme de vouloir se séparer de son mari, à cause des fréquentes
infidélités qu'il lui faisait, ajoutant assez lestement: «Quelle folie!
Je lui aurais conseillé de faire quitte à quitte avec lui[190].»
[188] Voyez la 3e partie de ces _Mémoires_, 2e édit., p. 130,
note 4, p. 129, note 2.
[189] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 juin 1671), t. II, p. 115, édit. G.;
t. II, p. 96, édit. M.
[190] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 mai, 12 août 1676), t. IV, p. 430; t.
V, p. 70, édit. G.; t. IV, p. 289 et 419, édit. M.--(18 novembre
1695), t. IX, p. 237.
La maison de madame de Grignan se composait d'un nombreux personnel,
conforme au rang qu'elle tenait en Provence; et ceux qui en faisaient
partie paraissent avoir été bien choisis pour la soulager dans les
devoirs qu'elle avait à remplir, et la distraire de ce qu'ils pouvaient
avoir de pénible. Deux femmes de chambre étaient attachées à son service;
et l'une d'elles, nommée Deville, fille de son maître d'hôtel[191], en
savait assez pour l'aider, et, au besoin, pour la suppléer dans ses
correspondances. Une demoiselle de Montgobert, pieuse mais enjouée, d'un
esprit original, plaisait beaucoup à madame de Sévigné[192]; elle était
demoiselle de compagnie; et Ripert[193], l'intendant des Grignan, était
un homme d'esprit et d'une société agréable: il avait sa chambre au
château de Grignan, à côté de celle des deux pages[194].
[191] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 mai, 21 juin 1671), t. II, p. 62,
édit. G., et p. 15 de la lettre du 21 juin, rétablie, 1826,
in-8º.--_Ibid._ (5 juin et 8 juillet 1671), t. II, p. 126, 131,
édit. G. L'autre femme de chambre se nommait Cateau. M. de
Grignan, en la mariant, en fit une nourrice.
[192] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 mars, 4 avril 1671), t. I, p. 382;
t. II, p. 5, édit. G.--(6 octobre 1675), t. IV, p. 20, édit. M.;
t. IV, p. 31, édit. G.--(23 février 1676), t. IV, p. 348, édit.
G.--(14 juin 1677), t. V, p. 91, édit. M.--(11 octobre 1679), t.
V, p. 459, édit. M.--(14 février 1680), t. VI, p. 160.--(10
juillet 1680), t. VI, p. 370.--(17 juillet 1680), t. VI, p.
376.--(18 août 1680), t. VI, p. 422.--(8 septembre 1680), t. VI,
p. 450.--(30 octobre 1680), t. VII, p. 20, 23, 33.
[193] Voyez la 3e partie de ces _Mémoires_, p. 326 et 465, et
SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 mars 1671, 26 juillet 1675), t. I, p. 38
et 39 de l'édit. de la Haye, p. 379 et 380, édit. G.
[194] _Inventaire des papiers Simiane_, Mss. de la Bibliothèque
royale. _Inventaire des meubles de la maison de Grignan, dressé
le 27 novembre 1672._--La chambre de M. d'Uzès était près de
celle de mademoiselle de Montgoubert (_sic_).
Madame de Sévigné instruisait avec grand soin madame de Grignan des
variations de la mode. Elle savait que sa fille, par sa beauté et par son
rang, avait en Provence le privilége d'être le patron sur lequel les
femmes se réglaient[195]; et c'est à la cour de Louis XIV qu'alors la
mode avait, pour toute l'Europe, établi le siége de son empire. Les
lettres de madame de Sévigné fourniraient d'exacts et nombreux détails à
celui qui voudrait nous retracer les lois absolues et les bizarres
volontés de cette capricieuse reine du monde élégant. C'est surtout
lorsqu'elle était à Aix[196], que madame de Grignan avait ses plus
fréquentes réunions et étalait le plus de luxe. Madame de Sévigné faisait
fréquemment à sa fille des cadeaux de modes nouvelles, et lui envoyait
des cravates, des éventails, et autres petits objets; mais madame de
Grignan ayant écrit à sa mère qu'elle se proposait de se faire peindre et
de lui faire présent de son portrait, madame de Sévigné lui envoya un
tour de perles de douze mille écus, acheté à la vente de l'ambassadeur de
Venise. Elle lui écrivait en même temps: «On l'a admiré ici: si vous
l'approuvez, qu'il ne vous tienne point au cou; il sera suivi de quelques
autres[197].»
[195] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 juin 1671), p. 10 et 11 de la lettre
rétablie, 1826, in-8º.
[196] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 mars, 4 avril, 19 et 30 août), t. I,
p. 382; t. II, p. 2, 5, 192, 211, édit. G.
[197] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 mars 1672), t. II, p. 414, édit. G.;
t. II, p. 352, édit. M.
Cependant, même à Aix, madame de Grignan pouvait se soustraire au monde
et à la dissipation; et elle n'y manquait pas aux époques où la religion
lui en faisait un devoir. Elle se retirait alors dans le couvent des
sœurs de Sainte-Marie, où par un privilége spécial, et à cause de son
aïeule la bienheureuse Chantal, elle était admise temporairement sur le
pied de religieuse, et avait sa cellule particulière[198].
[198] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 avril 1671), t. II, p. 6, édit. G.;
t. II, p. 5, édit. M.
Le séjour de madame de Grignan chez les sœurs de Sainte-Marie n'était
jamais bien long, et n'avait lieu qu'à de grands intervalles. Cette
existence calme et reposée pouvait lui plaire pendant quelques jours, par
son contraste avec l'agitation de sa vie habituelle; mais elle n'avait
pas, comme sa mère, le goût de la retraite et de la campagne, les
rêveries d'une âme profondément émue, les palpitations d'un cœur avide
de tendresse et d'amour. Ces troubles intérieurs, qui étaient à la fois
pour madame de Sévigné une source intarissable de jouissances et de
tourments, lui étaient inconnus. Elle savait que sa réputation de beauté,
de savoir, de raison, de prudence, s'était accrue à la cour depuis son
départ, et par son année de séjour en Provence[199]. Le rang qu'elle
tenait dans ce pays flattait son orgueil: là, peut-être, elle se
félicitait de n'être pas éclipsée par sa mère comme à Versailles, comme à
Paris. C'eût été pour elle déchoir que de cesser d'être la première, que
de se retrouver sur un degré d'infériorité ou même d'égalité. M. de
Grignan ne pensait pas ainsi: il aurait mieux aimé être auprès du
monarque, que d'avoir l'honneur de le représenter dans une province
lointaine; les peines et les soins du gouvernement lui étaient à charge.
Ayant appris que le maréchal de Bellefonds voulait quitter sa place de
premier maître d'hôtel du roi, il était disposé à acquérir cette charge;
mais madame de Grignan s'y opposa, et le fit rester en Provence. On peut
juger combien cette résolution affligea sa mère, qui n'osa s'en plaindre
que bien doucement. «Ma chère enfant, lui dit-elle, cette grande paresse
de ne vouloir pas seulement sortir un moment d'où vous êtes, me blesse le
cœur. Je trouve les pensées de M. de Grignan bien plus raisonnables.
Celle qu'il avait pour la charge du maréchal de Bellefonds, en cas qu'il
l'eût quittée, était tout à fait de mon goût; vous aurez vu comme la
chose a tourné: mais j'aimerais assez que le désir de vous rapprocher ne
vous quittât point quand il arrive des occasions; et M. d'Uzès aurait
fort bonne grâce à témoigner au roi qu'il est impossible de le servir si
loin de sa personne sans beaucoup de chagrin, surtout quand on a passé la
plus grande partie de sa vie auprès de lui[200].»
[199] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 janvier 1672), t. II, p. 366.
[200] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 janvier 1672), t. II, p. 362.
Conférez _id._ (13 janvier 1672), t. II, p. 341, 343, édit. G.;
t. II, p. 282, édit. M.
CHAPITRE III.
1671-1672.
Madame de Sévigné quitte les Rochers, et retourne à Paris.--Elle y
prend un nouveau logement.--Elle désirait revenir à Paris pour être
utile à son gendre.--Ce qu'était l'administration des provinces sous
Louis XIV.--L'évêque de Marseille, Janson, cherche à desservir M. de
Grignan. Le marquis de Charost le défend.--Les affaires des états de
Provence se terminent bien.--Louis XIV se prépare à la guerre contre
les Hollandais, et ne semble occupé que des choses de la paix.--Dans
cette persuasion, Boileau écrit son _Discours au roi_.--Négociations
de Louis XIV.--Il accorde sa confiance à Condé.--Fête donnée, à
Chantilly, au roi et à toute sa cour.--Création de l'Académie
d'architecture.--Le roi propose un prix pour l'invention d'un
nouvel ordre d'architecture, qui serait nommé l'_ordre
français_.--Nouvelles constructions à Versailles, à Compiègne, à
Fontainebleau.--On joue _la Comtesse d'Escarbagnas_ et _Psyché_.--La
Fontaine publie un nouveau Recueil de fables et un nouveau Recueil
de contes et de poésies diverses.--Ouverture du jubilé.--Le roi
touche 1,200 malades.--Publication de _Poésies chrétiennes et
diverses_.--Belle ode de Pomponne qui s'y trouve insérée.--Molière
fait jouer _les Femmes savantes_.--Effet produit par cette
pièce.--Elle anéantit la réputation de Cotin et le règne des
_précieuses_.--De leur heureuse influence sur les mœurs et sur la
littérature.--Julie d'Angennes n'existait plus lors de la première
représentation des _Femmes savantes_.--Son admirable conduite et son
courage.--Elle devient dame d'honneur de la reine.--Ses remords, ses
chagrins à la cour.--Un fantôme lui apparaît.--Elle tombe malade,
et meurt.--Madame de Richelieu est nommée à sa place dame
d'honneur.--Ce que dit madame de Sévigné de cette nomination,
attribuée à l'influence de madame Scarron sur madame de
Montespan.--Madame de Sévigné soupe souvent avec madame
Scarron.--Conduite de celle-ci.--Ses entretiens avec madame de
Montespan déplaisent au roi.--Ses sentiments, et conduite de madame
de Montespan en matière de religion.--Madame Scarron, d'après
l'ordre du roi, se charge d'élever les enfants qu'il aura avec
madame de Montespan.--Conduite admirable de madame Scarron.--Les
enfants que le roi a eus de madame de Montespan lui inspirent une
grande tendresse.--Le roi augmente sa pension.--Il lui donne un
carrosse et des gens, et l'appelle à la cour pour rester auprès des
enfants de madame de Montespan.
Décembre commençait; le froid était piquant; mais le ciel était bleu, et
la lumière du soleil éclatait sur les bois dépouillés de verdure de la
vaste campagne des Rochers, lorsque madame de Sévigné quitta sa solitude
avec un regret dont elle était, disait-elle, épouvantée[201]. Elle se mit
en route avec deux calèches attelées chacune de quatre chevaux, pour elle
et sa suite; et afin d'éviter le mauvais pavé de Laval, elle prit d'abord
la route de Cossé, alla coucher chez une parente de madame de Grignan, à
Loresse, château situé dans la commune de Montjean. Le second jour de son
voyage, elle coucha à Meslay; le troisième, à Malicorne, chez la marquise
de Lavardin. En faisant ainsi environ dix lieues par jour, elle se trouva
le dixième jour transportée à Paris, satisfaite de s'être rapprochée de
sa fille, et ayant pris la résolution d'aller la rejoindre aussitôt que
les frimas de l'hiver auraient disparu, et que le retour de la belle
saison lui permettrait d'entreprendre ce long voyage.
[201] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9, 13, 18 décembre 1671), t. II, p.
307, 309, 313, édit. G.; t. II, p. 260, 261, 264, édit. M.
Elle avait quitté, après le mariage de sa fille, le logement qu'elle
occupait à Paris rue du Temple, et transporté son domicile rue de
Thorigny, où elle ne devait pas rester longtemps; car, tandis qu'elle
était encore aux Rochers, des ordres avaient été donnés par elle de
louer, rue Sainte-Anastase, une autre maison près de celle du comte et de
la comtesse de Guitaut[202].
[202] Conférez t. I, p. 2, de la 1re partie de ces _Mémoires_.