Non-seulement le duc de Chaulnes avait été nommé par lettres patentes

commissaire du roi pour la tenue des états (le 6 mai), mais d'autres

lettres patentes, datées du 25 juin, le nommaient aussi gouverneur et

lieutenant général du duché de Bretagne; place vacante, disent ces

lettres, «depuis la mort de la feue reine, notre très-honorée dame et

mère.» Or, le marquis de Lavardin, nommé lieutenant général aux huit

évêchés, devait présenter les lettres patentes de la nomination du

gouverneur aux assises des états; ce qu'il fit dans la séance du 22 août,

après avoir fait l'éloge du duc de Chaulnes. «Celui-ci était, dit le

procès-verbal, placé sur une chaise à bras (un fauteuil) et sous le dais,

le marquis de Lavardin à sa droite, sur une chaise à bras et sur une

plate-forme plus basse.» Les motifs que le roi fait valoir pour demander

des secours extraordinaires à la province sont: «pour la construction

d'un grand nombre de vaisseaux, la fourniture de nos arsenaux,

l'achèvement du superbe bâtiment du Louvre, etc.[68].» On dépensa cette

année fort peu d'argent pour le Louvre, mais en récompense on en dépensa

beaucoup pour la marine; et on doit compter, comme dépenses

extraordinaires, l'hôtel des Invalides, qui fut commencé cette année; la

fondation d'une académie d'architecture; les leçons publiques de

chirurgie et de pharmacie, qui furent établies au Jardin royal (Jardin

des Plantes)[69].

[68] Cet _et cætera_ termine l'énumération des besoins. _Recueil

de la tenue des états de Bretagne_, Mss. de la Biblioth. royale,

cote Bl.-Mant., no 75, in-folio, p. 339-347.

[69] FORBONNAIS, _Recherches et considérations sur les finances

de France_, édit. in-12, t. III, p. 95.

Madame de Sévigné regrette beaucoup que son gendre n'ait point à traiter

avec les Bretons des intérêts du roi. Les états réunis à Vitré ne

ressemblaient guère, en effet, à ceux tenus à Lambesc. Autant ces

derniers s'étaient montrés parcimonieux et indociles envers le comte de

Grignan, autant les premiers furent libéraux et prodigues pour le duc de

Chaulnes[70]. «Les états, dit-elle, ne doivent pas être longs; il n'y a

qu'à demander ce que veut le roi; on ne dit pas un mot: voilà ce qui est

fait. Pour le gouverneur, il trouve, je ne sais comment, plus de quarante

mille écus qui lui reviennent. Une infinité de présents, de pensions, de

réparations de chemins et de villes, quinze ou vingt grandes tables, des

bals éternels, des comédies trois fois la semaine, une grande _braverie_,

voilà les états; j'oublie trois à quatre cents pipes de vin qu'on y

boit[71].»

[70] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 octobre 1671), t. II, p. 274, édit.

G.; t. II, p. 232, édit. M.

[71] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 août 1671), t. II, p. 173, édit., G.;

t. II, p. 144, édit. M.

A ces dîners, à ces bals, à ces comédies, madame de Sévigné assiste

souvent, malgré le désir qu'elle aurait de se tenir toujours aux Rochers.

Elle dit: «La bonne chère est excessive; on remporte les plats de rôti

tout entiers; et pour les pyramides de fruits, il faut faire hausser les

portes[72].» Mais celui qui surpasse en luxe de table le gouverneur

lui-même, c'est d'Harouïs, le trésorier des états de Bretagne, qui avait

épousé une Coulanges, et était par conséquent allié à la famille de

madame de Sévigné. Elle dit à madame de Grignan: «M. d'Harouïs vous

écrira; sa maison va être le Louvre des états: c'est un jeu, une chère,

une liberté jour et nuit, qui attirent tout le monde[73].» D'Harouïs

s'était engagé à payer cent mille francs aux états de plus qu'il n'avait

de fonds, «et trouvait, dit madame de Sévigné, que cela ne valait pas la

peine de le dire: un de ses amis s'en aperçut. Il est vrai que ce ne fut

qu'un cri dans toute la Bretagne, jusqu'à ce qu'on lui ait fait justice:

il est adoré partout[74].» On doit peu s'étonner d'après cela que ce

comptable ait, par la suite, manqué pour une somme considérable, et se

soit fait mettre à la Bastille, où il mourut[75]. Les grands repas sont

ce qui fatiguait le plus madame de Sévigné, et, simple dans ses goûts,

elle n'avait point cet appétit désordonné pour les mets recherchés, qui

souvent aujourd'hui, dans le beau monde comme parmi les commis voyageurs,

alimente tout l'esprit des conversations. Elle écrit à sa fille: «Demain

je m'en vais aux Rochers, où je serai ravie de ne plus voir de festins,

et d'être un peu à moi. Je meurs de faim au milieu de toutes ces viandes;

et je proposais l'autre jour à Pomenars d'envoyer accommoder un gigot de

mouton à la _Tour de Sévigné_ pour minuit, en revenant de chez madame de

Chaulnes[76].» Mais dans ces festins on témoignait tant de plaisir à la

voir, on buvait si souvent à sa santé et à celle de madame de

Grignan[77], qu'elle ne pouvait s'empêcher de sympathiser avec la gaieté

générale. Ce qui lui agrée le plus, ce sont les bals, à cause de la

supériorité des Bretons pour la danse. «Après le dîner, dit-elle, MM. de

Locmaria[78] et Coëtlogon dansèrent avec deux Bretonnes des passe-pieds

merveilleux et des menuets, d'un air que les courtisans n'ont pas à

beaucoup près; ils y font des pas de Bohémiens et de bas Bretons avec une

délicatesse et une justesse qui charment. Les violons et les passe-pieds

de la cour font mal au cœur auprès de ceux-là. C'est quelque chose

d'extraordinaire que cette quantité de pas différents et cette cadence

courte et juste; je n'ai point vu d'homme comme Locmaria danser cette

sorte de danse[79].» Elle revient encore, dans une autre lettre, sur la

grâce de ce jeune Locmaria, «qui ressemble à tout ce qu'il y a de plus

joli, et sort de l'Académie; qui a soixante mille livres de rentes, et

voudrait bien épouser madame de Grignan.» La comédie, quoique jouée par

une troupe de campagne, l'amusait et l'intéressait; elle vit jouer

_Andromaque_, qui lui fit répandre plus de six larmes; _le Médecin malgré

lui_ l'a fait pâmer de rire, le _Tartuffe_ l'intéressa[80]. Et tout cela

ne l'empêche nullement de remplir exactement ses devoirs de religion, et

de demander à sa fille toutes les fois qu'elle communie[81].

[72] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (_ibid._), t. II, p. 170, édit. G.; t.

II, p. 142, édit. M.

[73] _Ibid._, t. II, p. 172, édit. G.; t. II, p. 143, édit.

M.--(30 août 1671), t. II, p. 211, édit. G.; t. II, p. 176, édit.

M.

[74] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 septembre 1671), t. II, p. 124, édit.

G.; t. II, p. 188, édit. M.

[75] Voyez notre édition des _Caractères de_ LA BRUYÈRE, p.

692.--_Lettre inédite de madame de Grignan au comte de Grignan,

son mari_, publiée par M. Monmerqué, p. 11.--LA FONTAINE, _Épître

au comte de Conti_ (nov. 1689), t. VI, p. 580, édit. 1827.

[76] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 août 1671), t. II, p. 187 et 188,

édit. G.; t. II, p. 156, édit. M.--(30 août 1671), t. II, p. 216,

édit. G.; t. II, p. 210, édit. M.

[77] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 août 1671), t. II, p. 183, édit. G.;

t. II, p. 182, édit. M.

[78] Louis-François du Parc, marquis de Locmaria, qui fut

lieutenant général des armées du roi, et mourut en 1709.

Les affaires, les divertissements et les festins ne faisaient pas oublier

les jeux d'esprit, passés en habitude dans la haute société de cette

époque. «Lavardin et des Chapelles ont rempli des bouts-rimés que je leur

ai donnés; ils sont jolis, je vous les enverrai[82].»

[79] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 et 12 août 1671), t. II, p. 171 et

183, édit. G.; t. II, p. 142 et 152, édit. M.

[80] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 juillet, 12 août, 13 septembre 1671),

t. II, p. 127, 183, 223, édit. G.; t. II, p. 105, 152 et 187,

édit. M.

[81] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 août 1671), t. II, p. 187, édit. G.;

t. II, p. 156, édit. M.

[82] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 août 1671), t. II, p. 208, édit. G.

Madame de Sévigné, entraînée elle-même par la nécessité de paraître aux

états d'une manière conforme à son rang et à la réception qu'on lui

faisait, se pare d'un luxe qu'elle ne pouvait avoir à la cour et à Paris,

mais qui dans sa province était convenable et de bon goût. Ainsi, quand

elle rendait des visites dans ses environs, ou quand elle allait à Vitré,

elle faisait atteler six chevaux à sa voiture; et elle témoigne naïvement

à sa fille que son bel attelage et la rapidité de ses chevaux lui

plaisent beaucoup[83].

[83] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er juillet 1671), t. II, p. 121, édit.

G.; t. II, p. 101, édit. M.

Pendant le temps que durèrent les assises des états, elle se rendait à

Vitré le moins souvent qu'elle pouvait, et préférait se tenir à la

campagne; mais elle n'était pas toujours maîtresse de suivre en cela sa

volonté. D'ailleurs on ne la laissait jamais jouir en paix de ses champs

et de ses bois; et la dépense que lui occasionnaient les visiteurs était

pour elle un motif puissant pour céder aux instances qui lui étaient

faites de sortir des Rochers.

Elle écrit de Vitré, le 12 août, à madame de Grignan[84]:

«Enfin, ma chère fille, me voilà en pleins états; sans cela, les états

seraient en pleins Rochers. Dimanche dernier, aussitôt que j'eus cacheté

mes lettres, je vis entrer quatre carrosses à six chevaux dans ma cour,

avec cinquante gardes à cheval, plusieurs chevaux de main et plusieurs

pages à cheval: c'étaient M. de Chaulnes, M. de Lavardin[85], MM. de

Coëtlogon[86], de Locmaria, le baron de Guais, les évêques de Rennes, de

Saint-Malo, les messieurs d'Argouges[87], et huit ou dix autres que je ne

connais point; j'oublie M. d'Harouïs, qui ne vaut pas la peine d'être

nommé. Je reçois tout cela. On dit et on répondit beaucoup de choses.

Enfin, après une promenade dont ils furent fort contents, une collation,

très-bonne et très-galante, sortit d'un des bouts du mail, et surtout du

vin de Bourgogne, qui passa comme de l'eau de Forges: on fut persuadé que

cela s'était fait avec un coup de baguette. M. de Chaulnes me pria

instamment d'aller à Vitré. J'y vins donc lundi au soir.»

[84] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 août 1671), t. II, p. 182, édit. G.;

t. II, p. 151, édit. M.

[85] Il était lieutenant général aux huit évêchés et commissaire

du roi aux états, le second après le duc de Chaulnes, gouverneur.

(Conférez le _Registre des états de Bretagne_, de 1629 à 1723,

Mss. de la Bibliothèque royale, no 75, p. 309 recto.)

[86] Le marquis de Coëtlogon était aussi un des commissaires du

roi aux états, et non député. (_Registre des états de Bretagne._)

[87] Un des messieurs d'Argouges, président au parlement, était

commissaire du roi aux états, et non député. (Voyez _Recueil de

la tenue des états de Bretagne_, Mss. de la Bibliothèque du Roi,

Bl.-Mant., no 75, p. 339.)

Quatre jours après, elle écrit de nouveau de Vitré[88]: «Je suis encore

ici; M. et madame de Chaulnes font de leur mieux pour m'y retenir; ce

sont sans cesse des distinctions peut-être peu sensibles pour nous, mais

qui me font admirer la bonté des dames de ce pays-ci; je ne m'en

accommoderais pas comme elles, avec toute ma civilité et ma douceur. Vous

croyez bien aussi que sans cela je ne demeurerais pas à Vitré, où je n'ai

que faire. Les comédiens nous ont amusés, les passe-pieds nous ont

divertis, la promenade nous a tenu lieu des Rochers. Nous fîmes hier de

grandes dévotions... Je meurs d'envie d'être dans mon mail. La Mousse et

_Marphise_ ont grand besoin de ma présence.»

[88] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 août 1671), t. II, p. 187, édit. G.;

t. II, p. 155, édit. M.

Les lettres que madame de Sévigné recevait de sa fille lui apprenaient

que la Provence ne se montrait pas aussi facile que la Bretagne. «Vous

me ferez aimer, lui dit-elle, l'amusement de nos Bretons plutôt que

l'indolence parfumée de vos Provençaux[89]»; et elle mande à sa fille que

M. d'Harouïs souhaite que les états de Provence donnent à madame de

Grignan autant que ceux de Bretagne ont donné à madame de Chaulnes[90].

En effet, les états de Bretagne firent à la duchesse de Chaulnes présent

de deux mille louis d'or, qui lui furent envoyés par une députation

composée de dix-huit membres, à la tête desquels étaient les évêques de

Quimper et de Nantes, chargés de la complimenter[91].

[89] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 août 1671), t. II, p. 210, édit. G.;

t. II, p. 175, édit. M.

[90] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 octobre 1671), t. II, p. 274, édit.

G.; t. II, p. 232, édit. M.

[91] _Recueil de la tenue des états de Bretagne_, de 1629 à 1723,

Mss. Bl.-M., no 75 (Bibliothèque royale), p. 339.

Madame de Sévigné parle de ces dons avec un ton ironique qui décèle sa

pensée: «On a donné cent mille écus de gratifications, deux mille

pistoles à M. de Lavardin, autant à M. de Molac, à M. Boucherat, au

premier président, au lieutenant du roi; deux mille écus au comte des

Chapelles, autant au petit Coëtlogon; enfin des magnificences. Voilà une

province[92]!» Oui; mais la Bretagne, mal défendue par ses députés contre

les exactions du pouvoir, se révolta quatre ans après; et la Provence,

sous la bénigne administration du comte de Grignan, qui se ruina en la

gouvernant, fut heureuse et tranquille.

[92] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 et 29 septembre, 16, 20, 26 et 30

octobre, 24 novembre 1675.)

Madame de Sévigné est exacte pour les sommes données à Lavardin, premier

lieutenant général, pour des Chapelles et Coëtlogon; mais elle se trompe

pour M. de Molac, second lieutenant général, qui n'eut que 25,000 liv. Le

marquis de Lavardin eut, en outre des 25,000 liv., 16,000 liv. pour ses

gardes et officiers; le duc de Chaulnes, gouverneur, eut 100,000 liv., et

20,000 liv. pour ses gardes et officiers; le duc de Rohan eut 22,000

liv.; l'évêque de Rennes eut la même somme, et le premier président

20,000 liv. De Colbert, intendant de Bretagne, reçut 9,000 liv.; le

marquis de Louvois, grand maître et surintendant des forêts, 8,000 liv.,

et tous les autres à proportion[93].

[93] _Recueil de la tenue des états de Bretagne dans diverses

villes de cette province_, de 1629 à 1723, Mss. de la

Bibliothèque du Roi, Bl.-Mant., no 75.

En accordant tout ce qui leur était demandé, les états firent des

remontrances tendant à faire révoquer plusieurs édits nuisibles à la

province; mais les réponses furent faites aux états tenus deux ans après,

en 1673: elles prouvent que ces remontrances furent illusoires. Cependant

quelques-unes sont des espèces de protestations contre certaines

dispositions des édits royaux, qu'on affirme être contraires aux coutumes

de la province. Pour toutes les demandes de cette nature, le roi promet

de se faire informer de ces coutumes: il semble ainsi reconnaître qu'il

veut les respecter[94].

[94] _Recueil de la tenue des états de Bretagne_, de 1629 à 1723,

Mss. Bl.-Mant. (Bibliothèque royale), p. 352-355.

Les assises des états furent terminées le 5 septembre. Madame de Sévigné,

en annonçant à sa fille cette fin dans sa lettre datée de Vitré le

lendemain, s'exprime ainsi[95]: «Les états finirent à minuit; j'y fus

avec madame de Chaulnes et d'autres femmes. C'est une très-belle,

très-grande et très-magnifique assemblée. M. de Chaulnes a parlé à _tutti

quanti_ avec beaucoup de dignité, et en termes fort convenables à ce

qu'il avait à dire. Après dîner, chacun s'en va de son côté. Je serai

ravie de retrouver mes Rochers. J'ai fait plaisir à plusieurs personnes;

j'ai fait un député, un pensionnaire; j'ai parlé pour des misérables, _et

de Caron pas un mot_[96], c'est-à-dire, rien pour moi; car je ne sais

point demander sans raison.»

[95] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 septembre 1671), t. II, p. 216, édit.

G.; t. II, p. 181, édit. M.

[96] Allusion à un dialogue de Lucien, intitulé _Caron ou les

contemplateurs_, que madame de Sévigné avait lu dans la

traduction de Perrot d'Ablancourt, t. Ier, p. 191; Paris, 1660.

Conférez à ce sujet la note de M. Monmerqué, dans son édition des

_Lettres de Sévigné_, t. II, p. 181. Madame de Sévigné répète

encore ce même mot dans la lettre du 24 septembre 1675.

On voit que madame de Sévigné désapprouvait les prodigalités des états;

mais son texte, pour ce qui la concerne, a besoin d'une explication, qui

n'a jamais été donnée.

La terre de Sévigné[97] avait été démembrée, ou avait depuis longtemps

cessé d'être la principale possession de la famille de ce nom[98]. Cette

famille possédait la seigneurie des Rochers depuis le milieu du XVe

siècle, par le mariage d'Anne de Mathefelon, fille et héritière de

Guillaume de Mathefelon, seigneur des Rochers, avec Guillaume de Sévigné.

Mais il restait à la famille de Sévigné de ses anciennes possessions une

_terre de Sévigné_ près de Rennes, dans la commune de Gevezé, consistant

en deux métairies, en moulins et quelques fiefs, dont la valeur totale

est estimée par le fils de madame de Sévigné à 18,000 livres (36,000

fr.), tandis qu'il porte le prix de la terre des Rochers à 120,000 liv.

(240,000 fr.)[99]. Parmi les fiefs restés à la famille de Sévigné, était,

dans la ville de Vitré, une maison avec cour et jardin, qu'on appelait la

_Tour de Sévigné_. Cette maison était un fief qui relevait du duc de la

Trémouille, baron de Vitré[100]. Par acte passé le 2 septembre 1671

(trois jours avant la fin des états), madame de Sévigné fit une rente de

cent francs aux bénédictins de Vitré, et hypothéqua cette rente ou

pension sur la _Tour de Sévigné_[101].

[97] Dans la commune de Gevezé, près de Rennes.

[98] _Madame de Sévigné et sa correspondance_; 1838, in-8º, p.

58.

[99] _Lettre inédite du marquis_ DE SÉVIGNÉ _à la marquise de

Grignan sa sœur, sur les affaires de leur maison_, publiée par

M. MONMERQUÉ, 1847, in-8º (24 pages), p. 21.

[100] _Madame_ DE SÉVIGNÉ _et sa correspondance relative à Vitré

et aux Rochers_, par LOUIS DUBOIS, sous-préfet de Vitré, 1838.

Paris, in-8º, p. 70.

[101] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 septembre 1671), t. II, p. 216, édit.

G.; t. II, p. 181, édit. M.

Ce don fut sans doute fait en reconnaissance des réparations exécutées

aux frais de la province à la grosse tour qui donnait son nom à la maison

de Vitré. Voilà pourquoi elle dit, «J'ai fait un pensionnaire,» et qu'en

même temps elle avance qu'elle n'a rien demandé, parce que la demande

qu'elle avait formée ne pouvait souffrir aucune difficulté, puisque cette

grosse tour était engagée dans les fortifications de la ville, et en

faisait partie. M. le duc de Chaulnes, qui voulait faire venir à Vitré

madame de Sévigné, prit ce prétexte pour la forcer à quitter son château

des Rochers: il fit la plaisanterie de l'envoyer chercher par ses gardes,

en lui écrivant qu'elle était nécessaire à Vitré pour le service du roi,

attendu qu'il fallait qu'elle donnât des explications sur la demande

qu'elle faisait aux états; et qu'en conséquence madame de Chaulnes

l'attendait à souper[102].

[102] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 août 1671), t. II, p. 203, édit. G.;

t. II, p. 169, édit. M.

C'est dans cet hôtel de la _Tour de Sévigné_ que demeurait la brillante

marquise lorsqu'elle restait à Vitré. Cette année, elle en laissa la

jouissance à son fils, qui y donnait à souper à ses amis[103]. C'est

aussi dans cette maison qu'allèrent loger, lorsqu'ils arrivèrent à Vitré

pour la tenue des états, de Chesières, l'oncle de madame de Sévigné, son

parent d'Harouïs, et un député nommé de Fourche[104]. Lorsqu'elle y

restait, elle était accablée de visites. «Hier, dit-elle, je reçus toute

la Bretagne à ma Tour de Sévigné[105].» Mais lorsque les états furent

terminés, que le duc de Chaulnes fut parti, elle n'alla plus à Vitré. Son

fils l'avait quittée depuis longtemps, et bien avant la fin des états, où

son âge ne lui permettait pas d'être admis. Quoique l'été fût constamment

froid et pluvieux[106], madame de Sévigné resta aux Rochers, pour que

l'abbé de Coulanges pût surveiller les travaux de la chapelle[107], et

pour avoir le temps de terminer les embellissements de son parc[108].

Elle avait envie d'aller visiter une autre terre qu'elle possédait en

Bretagne, près de Nantes, nommée le Buron; mais, dit-elle, «notre abbé ne

peut quitter sa chapelle; le désert du Buron et l'ennui de Nantes ne

conviennent guère à son humeur agissante[109].» Madame de Sévigné se

soumet, et ne va pas au Buron.

[103] _Ibid._ (10 juin 1671), t. II, p. 95, édit. G.; t. II, p.

79, édit. M.

[104] _Ibid._ (5 août 1671), t. II, p. 172, édit. G.; t. II, p.

152, édit. M.

[105] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 juillet 1671), t. II, p. 125, édit.

G.; t. II, p. 104, édit. M.

[106] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 juin 1671). (Cette lettre est datée

du coin de son feu), t. II, p. 107, édit. G.

[107] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8, 12, 19, 22 et 22 bis juillet 1671),

t. II, p. 131, 138, 146, 152, édit. G.; t. II, p. 109, 115, 126,

édit. M.--_Ibid._ (4 novembre 1671), t. II, p. 281, édit. G.

[108] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8, 12, 19 et 22 juillet, et 4 novembre

1671), t. II, p. 131, 138, 146, 152, 281, édit. G.--_Ibid._, t.

II, p. 109, 115, 126, édit. M.

[109] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 juillet 1671), t. II, p. 160, édit.

G.

Cette terre, à quatre lieues de Nantes, avait un château ancien, mais

bien bâti[110]. Le marquis de Sévigné en fit abattre les arbres

séculaires qui en faisaient tout l'agrément[111], et ce beau domaine fut

ensuite dégradé et ruiné par un administrateur infidèle ou inintelligent,

et par un fermier de mauvaise foi[112].

[110] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 février 1689), t. VIII, p. 321,

édit. M.

[111] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 décembre 1679), t. II, p. 65, édit.

M.--(27 mai et 19 juin 1680), t. II, p. 289 et 325.

[112] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 juillet, 18 et 23 novembre 1689), t.

IX, p. 25, 216 et 224, édit. M. Lettre inédite du marquis DE

SÉVIGNÉ (27 septembre 1696).

Il n'en fut pas ainsi des Rochers, que madame de Sévigné ne cessa jamais

d'accroître et d'embellir, et qu'elle vint si souvent habiter[113]. La

construction de la chapelle, de forme octogone, surmontée d'une coupole,

située au bout du château et isolée, fut achevée en cette année 1671;

mais ce ne fut qu'après quatre ans que l'intérieur fut entièrement en

état, et qu'on put enfin y célébrer la messe, pour la première fois, le

15 décembre 1675. A cette époque si froide de l'année, madame de Sévigné

se promenait avec plaisir dans ses bois, plus verts que ceux de Livry, et

augmentés de six allées charmantes, que madame de Grignan ne connaissait

point[114]. Depuis, ce nombre d'allées fut presque doublé[115].

[113] L'histoire de sa vie et ses lettres nous signalent sa

présence aux Rochers en 1644, 1646, 1651, 1654, 1661, 1666, 1667,

1671, 1675, 1676, 1680, 1684, 1685, 1689, 1690; et probablement

elle y alla encore dans plusieurs autres années, sur lesquelles

nous n'avons aucun renseignement.

[114] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 décembre 1675), t. IV, p. 124, édit.

M.; t. IV, p. 248, édit. G.--(20 octobre 1675), t. IV, p. 164,

édit. G.; t. IV, p. 49, édit. M.

[115] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 mai 1680), p. 8, édit. G,; t. VI, p.

295, édit. M.

Madame de Sévigné avait multiplié dans son parc les inscriptions morales,

religieuses et autres, presque toujours tirées de l'italien. Sur deux

arbres voisins elle avait inscrit deux maximes contraires: sur l'un, _La

lontananza ogni gran piaga salda_ (L'absence guérit les plus fortes

blessures); sur l'autre, _Piaga d'amor non si sana mai_ (Blessure d'amour

jamais ne se guérit). Une des plus heureuses inscriptions fut sans doute

ce vers du _Pastor fido_, qu'elle avait fait graver au-dessus d'une

petite fabrique placée au bout de l'_allée de l'Infini_, afin de se

garantir de la pluie:

_Di nembi il cielo s'oscura indarno[116]._

[116] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 juillet 1680), t. VII, p. 142, édit.

G.; t. VI, p. 401, édit. M.

Une autre allée, nommée _la Solitaire_, longue de douze cents pas, fut

plantée plus tard, et madame de Sévigné s'en enorgueillit comme de la

plus belle[117]. Elle avait fait construire dans différents endroits du

parc un assez grand nombre de petites cabanes qu'elle appelle des

_brandebourgs_[118], pour lire, causer et écrire à son aise, à l'abri du

soleil, du serein, et surtout de la pluie. Quant à son mail, dont elle

parle si souvent, c'est pour elle une belle et grande galerie, au bout de

laquelle on trouvait la _place Madame_, d'où, comme d'un grand belvéder,

la campagne s'étendait à trois lieues, vers une forêt de M. de la

Trémouille (la forêt du Pertre). Elle n'est pas moins engouée de son

labyrinthe, que son fils aimait par-dessus tout, et où nous apprenons

qu'il se retirait souvent avec sa mère pour lire ensemble l'_Histoire des

variations de l'Église protestante_, de Bossuet[119]. Mais ce fut

seulement vingt-sept ans après avoir été commencé, vers la fin de l'année

1695, que madame de Sévigné, alors à Grignan, apprit de son fils, qui

était aux Rochers, que Pilois avait enfin terminé le labyrinthe. Ainsi,

les Rochers furent pour madame de Sévigné, comme ses lettres,

l'occupation de toute sa vie[120].

[117] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 septembre 1680), t. VII, p. 409,

édit. G.; t. VI, p. 451, édit. M.

Mémoires touchant la vie et les ecrits de Marie de Rabutin-Chantal, (4/6) · 第 2 / 28 段