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MÉMOIRES
SUR MADAME
DE SÉVIGNÉ
QUATRIÈME PARTIE
TYPOGRAPHIE FIRMIN-DIDOT.--MESNIL (EURE).
MÉMOIRES
TOUCHANT
LA VIE ET LES ÉCRITS
DE MARIE DE RABUTIN-CHANTAL
DAME DE BOURBILLY
MARQUISE DE SÉVIGNÉ
DURANT LA GUERRE DE LOUIS XIV CONTRE LA HOLLANDE
SUIVIS
De Notes et d'Éclaircissements
PAR
M. LE BARON WALCKENAER
QUATRIÈME ÉDITION
REVUE ET CORRIGÉE
PARIS
LIBRAIRIE DE FIRMIN-DIDOT FRÈRES, FILS ET CIE
IMPRIMEURS DE L'INSTITUT, RUE JACOB, 56
1875
MÉMOIRES
TOUCHANT LA VIE ET LES ÉCRITS
DE
MARIE DE RABUTIN-CHANTAL,
DAME DE BOURBILLY,
MARQUISE DE SÉVIGNÉ.
CHAPITRE PREMIER.
1671.
L'abbé de Livry fait donation de tout son bien à madame de
Sévigné.--Elle part pour la campagne.--Détails sur son voyage.--Elle
arrive aux Rochers.--Effet que produit sur elle ce séjour.--Elle
désirait ne pas le quitter, et y attirer sa fille.--Elle se
passionne pour la solitude et les occupations champêtres.--Elle fait
agrandir et embellir son parc.--Elle préfère Pilois, son jardinier,
à tous les beaux esprits de la cour.--Elle participe à ses
travaux.--Des causes qui ont produit le contraste de ses goûts et de
son caractère.--Du plaisir qu'elle avait à recevoir les visites de
Pomenars.--Détails sur celui-ci.--Madame de Sévigné n'aimait pas la
société de province.--Son existence était celle d'une femme de cour
ou d'une châtelaine.--Elle voit arriver avec peine l'époque des
états.--N'est pas décidée à y assister.--Elle craint la dépense;
donne à sa fille le détail de ses biens.--Elle se décide à assister
aux états.--Détails sur les députés des états que connaissait madame
de Grignan.--Tonquedec.--Le comte des Chapelles.--Mort de Montigny,
évêque de Saint-Pol de Léon.--Des personnages qui composaient les
états de Bretagne.--Soumission de ces états aux volontés du
roi.--Différents de ceux de Provence.--Réjouissances et
festins.--Supériorité des Bretons pour la danse.--Madame de
Sévigné à Vitré.--Elle reçoit toute la haute noblesse des états
aux Rochers.--Fin des états.--Bel aspect qu'offrait cette
assemblée.--Détails sur les biens que possédait la famille de
Sévigné.--Terre de Sévigné, aliénée depuis longtemps.--Terre des
Rochers.--Tour de Sévigné, à Vitré.--Madame de Sévigné fait réparer
son hôtel aux frais des états.--Terre de Buron.--Pourquoi madame de
Sévigné ne s'y rend pas.--État de dégradation de ce domaine.--Toute
sa vie madame de Sévigné s'occupe à embellir les Rochers.--Elle fait
de nouvelles allées.--Met partout des inscriptions.--Les
pavillons.--Le mail.--La chapelle.--Le labyrinthe et l'écho.
Près de deux mois s'étaient écoulés depuis la clôture des états de
Provence[1], lorsque, le 18 mai 1671, madame de Sévigné, dont le séjour à
Paris et la présence à la cour n'étaient plus utiles à sa fille, monta
dans sa calèche pour se rendre aux états de Bretagne. Son oncle, le bon
abbé de Livry, qui avant de partir venait de lui faire donation de tout
son bien[2], et son fils, qu'elle dérobait à un genre de vie aussi
nuisible à sa santé qu'à sa fortune, l'accompagnèrent. Le petit abbé de
la Mousse, dont elle ne se séparait pas plus que de Marphise, sa
chienne[3], était aussi du voyage. Ainsi entourée, ayant dans sa poche le
portrait de sa fille, et escortée de ses gens, elle alla coucher à
Bonnelles, sur la route de Chartres; c'est-à-dire qu'elle ne parcourut
ce premier jour que quarante kilomètres, ou dix lieues de poste. Son
équipage se composait de sept chevaux.
[1] _Abrégé des délibérations faites dans l'assemblée générale
des communautés de Provence_, 1671, in-4º, p. 43. (Séance du 23
mars 1671.)
[2] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 et 23 mai 1671), t. II, p. 83, édit.
de Gault de Saint-Germain; t. II, p. 64-70, édit. de Monmerqué.
[3] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 août 1671), t. II, p. 188; t. II, p.
156.
Cinq jours après, le 23 mai, elle arriva à Malicorne, dans le château du
marquis de Lavardin[4], où elle se délassa de ses fatigues, et fit bonne
chère. La route parcourue depuis Bonnelles, en passant par le Mans et la
Suze, était de 202 kilomètres, ou de 51 lieues de poste. Elle fit encore
cette fois dix à onze lieues par jour.
Les 94 kilomètres ou 22 lieues de distance qui lui restaient à parcourir
furent franchis en deux jours, et madame de Sévigné arriva un jour plus
tard que ne l'avait annoncé par mégarde le bon abbé de Livry; ce qui fut
une contrariété pour Vaillant, son régisseur, qui avait mis plus de
quinze cents hommes sous les armes pour la recevoir. Ils étaient allés
l'attendre, la veille[5], à une lieue des Rochers; ils s'en retournèrent
à dix heures du soir, dans un grand désappointement. Partie le lundi, et
arrivée seulement le mercredi de la semaine suivante, madame de Sévigné
avait mis dix jours à faire un trajet de 336 kilomètres, ou 84 lieues[6].
[4] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 mai 1671), t. II, p. 80, édit. de G.;
t. II, p. 67, édit. de M.--Conférez la deuxième partie de ces
_Mémoires_, chap. XIII, p. 187.
[5] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 mai 1671), t. II, p. 85, édit. G.; t.
II, p. 71, édit. M.
[6] Par la route actuelle, qui est différente, le trajet n'eût
été que de 318 kilomètres (18 kilom. ou 4 lieues et demie de
moins).
Du reste, elle n'avait éprouvé aucun ennui durant ces dix jours. Son
fils, charmant pour elle, l'amusait par son esprit et sa gaieté; il lui
déclamait des tragédies de Corneille, et la Mousse lui lisait Nicole.
Elle regardait souvent le portrait de sa fille[7]; et lorsqu'en arrivant
à Malicorne elle trouva une lettre d'elle, son plaisir fut grand, moins
par la jouissance éprouvée à la lecture de cette lettre, que par
l'assurance qu'elle y trouvait qu'une correspondance qui était le soutien
de sa vie serait continuée avec régularité, et comme elle-même l'avait
prescrit[8].
[7] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 mai 1671), t. II, p. 80, édit. G.; t.
II, p. 67, édit. M.
[8] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 mai 1671), t. II, p. 81, édit. G.; p.
68, édit. M.
[9] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8, 19, 22 juillet 1671), t. II, p. 131,
146, 152, édit. G.; t. II, p. 109, 121, 126, édit. M.
La vue des Rochers, à la fin de mai, produisit sur madame de Sévigné son
effet accoutumé: elle réveilla sa passion pour la campagne. A peine y
fut-elle installée, qu'elle résolut de faire à son château des
embellissements, d'y construire une chapelle, d'agrandir le parc[9] et
d'augmenter ses promenades. Ces travaux, qu'elle voulait diriger
elle-même, exigeaient qu'elle fît à sa terre un assez long séjour. Aussi,
dans la première lettre qu'elle écrivit à sa fille, datée des Rochers,
trois jours après son arrivée, à la suite d'une phrase pleine de
souvenirs mélancoliques, elle ajoute: «Si vous continuez de vous bien
porter, ma chère enfant, je ne vous irai voir que l'année qui vient. La
Bretagne et la Provence ne sont pas compatibles. C'est une chose étrange
que les grands voyages! Si l'on était toujours dans le sentiment qu'on a
quand on arrive, on ne sortirait jamais du lieu où l'on est; mais la
Providence fait qu'on oublie. C'est la même chose qui sert aux femmes qui
sont accouchées: Dieu permet cet oubli afin que le monde ne finisse pas,
et que l'on fasse des voyages en Provence. Celui que j'y ferai me donnera
la plus grande joie que je puisse recevoir de ma vie: mais quelles
pensées tristes de ne point voir de fin à votre séjour! J'admire et je
loue de plus en plus votre sagesse, quoique, à vous dire le vrai, je sois
fortement touchée de cette impossibilité; j'espère qu'en ce temps-là nous
verrons les choses d'une autre manière. Il faut bien l'espérer; car, sans
cette consolation, il n'y aurait plus qu'à mourir[10].»
[10] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 mai 1671), t. II, p. 84, édit. G.; t.
II, p. 70, édit. M.
Quelques jours après, elle ajoute encore: «Je ferais bien mieux de vous
dire combien je vous aime tendrement, combien vous êtes les délices de
mon cœur et de ma vie, et ce que je souffre tous les jours quand je fais
réflexion en quel endroit la Providence vous a placée. Voilà de quoi se
compose ma bile: je souhaite que vous n'en composiez pas la vôtre; vous
n'en avez pas besoin dans l'état où vous êtes [madame de Grignan était
enceinte]. Vous avez un mari qui vous adore: rien ne manque à votre
grandeur. Tâchez seulement de faire quelque miracle à vos affaires, afin
que le retour à Paris ne soit retardé que par le devoir de votre charge,
et point par nécessité[11].»
[11] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 juin 1671), t. II, p. 97, édit. G.;
t. II, p. 82, édit. M.
On voit par ces passages, et par tout le reste de la correspondance[12]
de madame de Sévigné, que si elle différa pendant plus d'un an encore son
voyage de Provence, ce n'est pas que le désir de se réunir à sa fille fût
en elle moins ardent; mais c'est qu'elle espérait toujours l'attirer près
d'elle, et être dispensée d'un déplacement qui lui pesait. Madame de
Grignan lui avait dit qu'il lui était impossible de quitter la Provence,
parce que son mari, obligé à une continuelle représentation, avait besoin
d'elle. En effet, il y avait cette différence entre les états de Bretagne
et ceux de Provence, que ces derniers avaient lieu tous les ans, et les
premiers tous les deux ans: ceux-ci d'ailleurs présentaient moins de
difficulté aux gouverneurs, qui obtenaient facilement le vote de l'impôt.
Ce sont ces considérations mêmes qui faisaient que madame de Sévigné
redoutait d'aller en Provence. C'était sa fille qu'elle voulait, c'était
sa présence, sa société, ses confidences, ses causeries, ses
épanchements, dont elle était avide, et non pas de devenir le témoin des
belles manières, de la dignité, de la prudence de la femme de M. le
lieutenant général gouverneur de Provence, présidant un cercle ou faisant
les honneurs d'un grand repas. C'est à Livry, c'est aux Rochers qu'elle
aurait voulu posséder madame de Grignan, la réunir à son aimable frère,
et jouir de tous les deux[13], sans distraction, dans les délices de la
solitude: c'était là son rêve chéri, sa plus vive espérance. Aussi
parvint-elle à rendre possible ce qui avait d'abord été trouvé
impossible; et elle eut raison de croire qu'un jour viendrait où l'on
verrait les choses d'une autre manière[14].
[12] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 avril 1672), t. II, p. 493, édit.
G.--(6 septembre 1671), t. II, p. 218, édit. G.; t. II, p. 182,
édit. M.
[13] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 et 31 juin 1671), t. II, p. 93, 106,
édit. G.; t. II, p. 78, 87, édit. M.
[14] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 juin 1671), t. II, p. 93, édit. G.;
t. II, p. 82, édit. M.
Ce qui étonne le plus dans madame de Sévigné, c'est cette nature vive,
passionnée, flexible, variable, apte à recevoir les impressions les plus
opposées, à s'en laisser alternativement dominer. Femme du grand monde,
elle y plaît, elle s'y plaît; son tourbillon l'amuse, elle est occupée
de ce qui s'y passe; elle est attentive à ses travers, à ses ridicules, à
ses modes, à ses caprices; agréablement flattée de tout ce qui est de bon
goût, de bon ton; recherchant les beaux esprits, admirant les talents,
aimant la comédie, la danse, les vers, la musique; se laissant aller avec
une sorte d'entraînement à tout ce que peut donner de jouissance une
société opulente, élégante et polie; puis tout à coup, une fois
transportée dans son agreste domaine, devenue étrangère à tout cela,
dégoûtée de tout cela, obsédée et ennuyée des nouvelles de cour[15] qui
lui arrivent, et considérant comme une tâche pénible l'obligation de
paraître s'intéresser au mariage du premier prince du sang, et d'être
forcée de répondre et de lire les détails qu'on lui donne sur ce sujet;
ne songeant plus qu'au plaisir de vivre tous les jours avec les siens
sous un même toit, de lire les livres qu'elle aime, de broder, d'écrire à
sa fille, de supputer les produits de ses terres, de planter, de
cultiver, de braver pour cette besogne les intempéries de l'air et tous
les inconvénients attachés aux travaux champêtres; de se promener sur ses
coteaux sauvages et dans ses bois incultes, non sans la crainte d'être
dévorée par les loups, non sans s'astreindre à se faire protéger par les
fusils de quatre gardes-chasses, l'intrépide Beaulieu à leur tête[16].
[15] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 juillet 1671), t. II, p. 128, édit.
G.; t. II, p. 106, édit. M. (mercredi 21 octobre 1671), t. II, p.
266, édit. G.; t. II, p. 225, édit. M.
[16] _Ibid._, t. II, p. 267, édit. G.; t. II, p. 226; t. II, p.
203, édit. de la Haye, 1726, in-12. Cette lettre est du mercredi
4 novembre, dans cette édition; elle a été retranchée dans
l'édit. de 1734 de Perrin, rétablie dans l'édit. de 1754, mais
datée du mercredi 21 octobre.
Elle écrit à sa fille: «La compagnie que j'ai ici me plaît fort; notre
abbé (l'abbé de Livry) est toujours admirable; mon fils et la Mousse
s'accommodent fort bien de moi, et moi d'eux; nous nous cherchons
toujours; et quand les affaires me séparent d'eux, ils sont au désespoir,
et me trouvent ridicule de préférer un compte[17] de fermier aux contes
de la Fontaine.»
[17] Dans les livres imprimés du XVIe siècle, compte s'écrit
_conte_, et dans plusieurs ouvrages du XVIIe siècle cette
orthographe est conservée. Le dictionnaire de Richelet (1680), au
mot CONTER, renvoie à _compter_.
Le bon abbé examine ses baux, s'instruit sur la manière d'augmenter les
revenus, soigne la construction de la chapelle; madame de Sévigné brode
un devant d'autel[18]. Le baron de Sévigné l'avait remise en train de
recommencer les lectures de sa jeunesse; il lui déclame de beaux vers;
elle compose avec lui de jolies chansons qui obtiennent les éloges de
madame de Grignan. Pour achever d'apprendre l'italien à la Mousse, madame
de Sévigné relit avec lui le Tasse[19]. Lui, fait le catéchisme aux
petits enfants[20]. Madame de Sévigné prétend qu'il n'aspire au salut que
par curiosité, et pour mieux connaître ce qu'il en est sur les
tourbillons de Descartes: enfin elle se rit de posséder chez elle trois
abbés qui font admirablement leurs personnages, mais dont pas un,
dit-elle, ne peut lui dire la messe, dont elle a besoin[21].
[18] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10, 21 et 28 juin 1671), t. II, p. 96,
105 et 118, édit. G.; t. II, p. 79, 96 et 98, édit. M.--(8-12
juillet), t. II, p. 131, 138, édit. G.; t. II, p. 109, 115, édit.
M.--(4 novembre 1671), t. II, p. 281, édit. G.; t. II, p. 238,
édit. M.
[19] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 juin 1671), t. II, p. 106, édit. G.;
t. II, p. 87, édit. M.--(5 juillet 1671), t. II, p. 125, édit.
G.; t. II, p. 104, édit. M. (9 août 1671), p. 178.
[20] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 septembre 1671), t. II, p. 248, édit.
G.; t. II, p. 209, édit. M.
[21] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 juillet 1671), t. II, p. 133, édit.
G.; t. II, p. 114, édit. M.
Tout cela est naturel: mais qu'après avoir reçu, la veille de son départ
pour la Bretagne, les adieux de tous ses amis, dans un grand repas qui
lui a été donné par Coulanges, la châtelaine des Rochers soit devenue
tellement campagnarde qu'en parlant à sa fille de ce dîner, elle ne lui
donne qu'une seule ligne[22]; que tant de personnes qui la chérissent, et
la redemandent comme l'âme de leur cercle, comme une compagne charmante,
comme une amie toujours sûre, ne lui inspirent jamais, pendant son séjour
aux Rochers, une seule fois le regret de les avoir quittées; qu'elle ne
soit sensible à une telle séparation que parce qu'elle lui ôte les moyens
de donner à sa fille des nouvelles de Paris et de la cour, et de la
priver pour sa correspondance de sujets qui peuvent l'intéresser et
l'amuser, voilà ce qui étonne. Pilois, son jardinier[23], est devenu pour
elle un être plus important que tous les beaux esprits et les grands
personnages de l'hôtel de la Rochefoucauld. Elle préfère son bon sens,
ses lumières, à tous les entretiens des courtisans, des académiciens et
des _alcôvistes_. Elle ne le dirige pas dans ses travaux, elle les dirige
avec lui. Elle marche dans les plus hautes herbes, et se mouille
jusqu'aux genoux, pour l'aider dans ses alignements[24]; et lorsqu'en
décembre le froid rigoureux a chassé d'auprès d'elle et ses hôtes et ses
gens, elle reste courageusement avec Pilois; elle tient entre ses mains
délicates, devenues robustes, l'arbre qu'il va planter, et qu'elle doit
avec lui enfoncer en terre[25]. Une si complète transformation, une si
grande métamorphose étonne et charme à la fois.
[22] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 mai 1671), t. II, p. 78, édit. G.; t.
II, p. 66, édit. M.
[23] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 mai 1671), édit. G.; t. II, p. 86,
édit. M.
[24] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 octobre 1671), t. II, p. 272, édit.
G.; t. II, p. 230, édit. M.
[25] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4, 15 et 18 novembre 1671), t. II, p.
282, 289, 292, édit. G.; t. II, p. 239, 246 et 248, édit. M.
Elle se conçoit cependant quand on a bien compris madame de Sévigné;
quand on est initié, par l'étude de toute sa vie, aux sentiments, aux
inclinations dont elle subissait l'influence. Introduite par son jeune
mari dans le tourbillon du grand monde, elle y prit goût; elle fut
glorieuse des succès qu'elle y obtint. Elle se livra avec abandon aux
jouissances que lui facilitaient son âge, sa beauté, sa santé, sa
fortune, la gaieté de son caractère; mais, trompée et presque répudiée
par cet époux en qui elle avait placé ses plus tendres affections, elle
connut de bonne heure des peines dont le monde et ses plaisirs ne
pouvaient la distraire. L'éducation qu'elle avait reçue, et son excellent
naturel, lui firent chercher un soulagement dans la religion, la lecture,
et les occupations domestiques. Elle se trouva ainsi partagée entre le
besoin des distractions et de l'agitation mondaines, entre les plaisirs
et les tranquilles et uniformes jouissances de la retraite, entre Paris,
Livry, les Rochers. Mais dans sa brillante jeunesse, avec le goût qu'elle
avait pour la lecture des romans, pour ces sociétés aimables, joyeuses et
licencieuses de la Fronde, dans lesquelles elle se trouvait lancée, les
remèdes qu'elle employait n'étaient pour son mal que des palliatifs
momentanés[26]. Son cœur avide d'émotions n'eût pu échapper aux tortures
de la jalousie et de l'amour rebuté qu'en cédant aux ressentiments que
lui faisaient éprouver les infidélités de son mari, et l'injurieux
abandon dont il la rendait victime. Ce n'était qu'en triomphant de
l'amour conjugal par un autre amour, il est vrai, moins légitime, mais
peut-être plus digne d'elle, qu'elle pouvait, à l'exemple de tant
d'autres, en ce temps de débordement des mœurs, se consoler de son
malheur, et ressaisir les avantages de sa jeunesse. Plusieurs espérèrent;
et Bussy n'aurait peut-être pas espéré en vain, si cette situation,
capable de dompter le plus indomptable courage, se fût longtemps
prolongée[27]. Mais elle cessa, par une horrible catastrophe qui porta le
désespoir dans le cœur de madame de Sévigné. Son mari, si jeune, si
beau, lui fut enlevé par une mort violente, qui semblait lui avoir été
infligée pour son inconduite, et comme une juste punition des torts qu'il
avait envers elle. Alors ces torts disparurent à ses yeux; elle ne se
souvint plus que de ce qu'il avait d'aimable; elle ne ressentit plus que
la douleur d'en être privée pour toujours, lorsqu'il l'avait rendue deux
fois mère. Et cette douleur dura longtemps: cette flamme allumée en elle
par l'amour conjugal tourna tout entière au profit de l'amour maternel;
comme celle de Vesta, elle brûla pure dans son cœur agité, sans faire
éclater aucun incendie ni produire aucun désordre dans ses sens. La
religion communiqua à sa vertu la force et la fierté dont elle avait
besoin pour se soustraire aux écueils et aux dangers de l'âge périlleux
qu'elle avait à traverser, et elle put se consacrer à l'éducation de ses
enfants d'une manière qui la rendit l'admiration du monde[28]. Mais dès
lors ce monde perdait chaque jour de l'attrait qu'il avait eu pour elle:
plus elle en appréciait le faux, le vide, les vices et les ridicules,
plus ses inclinations à la retraite, et le goût de la campagne, qu'elle
avait contracté dans sa jeunesse, prenaient sur elle de l'empire. Là elle
vivait plus pour ses enfants, pour le bon abbé, pour elle-même; et c'est
la vivacité de ces sentiments qui donne cette fois aux lettres qu'elle a
écrites des Rochers, dans le cours de l'année dont nous traitons, un
charme supérieur à celles qui sont datées de Paris. Ces lettres écrites
des Rochers sont sans doute plus dépourvues de tout ce qui peut les
rendre historiquement intéressantes. Elles abondent en détails futiles,
mais charmants par le tour qu'elle sait leur donner. Il y a plus
d'imagination, plus d'esprit même, plus de talent de style que dans les
autres; et ce sont sans doute celles-là qui, de son temps, ont fait sa
réputation. Les lettres qui renfermaient des détails sur de grands
personnages, et des nouvelles de cour, ne pouvaient être montrées ni par
madame de Grignan, ni par Coulanges, ni par les amis de cour auxquels
elle écrivait, tandis qu'on communiquait sans difficulté et sans
inconvénient celles du laquais Picard, renvoyé pour avoir refusé de
faner[29]; celles où elle s'amuse avec trop peu de charité aux dépens des
Bretons et de leurs familles[30], et de toutes les femmes de la Bretagne
que la tenue des états réunissait à Vitré[31].
[26] Conférez la 1re partie de cet ouvrage, chap. VII, p. 81.
[27] Conférez la 1re partie de cet ouvrage, chap. XVII, XVIII,
XIX, p. 222-269.
[28] Conférez la 1re partie de cet ouvrage, chap. XXII, XXIV, p.
302 à 318, 342 à 358; et 2e partie, chap. VIII, p. 90 à 103; 3e
partie, chap. II, p. 31-47.
[29] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 juillet 1671), t. II, p. 153, édit.
G.; t. II, p. 127, édit. M.
[30] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 juin 1671), t. II, p. 95, édit. G.;
t. II, p. 80, édit. M.--(17 juillet 1671), t. II, p. 147, édit.
G.; t. II, p. 125, édit. M.; t. II, p. 127, édit. de la Haye. (Il
y a un long passage de cette lettre retranché et omis dans toutes
les autres éditions.)--(12 août 1671), t. II, p. 184, édit.
G.--(18 octobre 1671), t. II, p. 260, édit. G., et t. II, p. 220,
édit. M.
[31] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 et 19 août 1671), t. II, p. 185,
édit. G.; t. II, p. 154, édit. M.--(6 octobre 1675), t. IV; p.
130, 133, édit. G.; t. IV, p. 19, 22, édit. M.
On conçoit que madame de Grignan ne manquât pas de communiquer à ses amis
les lettres où sa mère se plaisait à lutter avec les beaux esprits ses
amis, par la composition de ses devises[32]; mais rien ne prouve mieux
que la licence et le relâchement des mœurs des temps de la Fronde
subsistaient encore, que de trouver dans ces mêmes lettres l'aveu du
plaisir qu'avait madame de Sévigné à recevoir les visites du marquis de
Pomenars, du divin Pomenars, ainsi qu'elle l'appelle, parce que cet homme
l'amusait par la gaieté et les saillies de son esprit. Ce gentilhomme
breton, effrontément dépravé, passait sa vie sous le coup d'accusations
et même de condamnations capitales. Si le roi avait ordonné qu'on tînt en
Bretagne les _grands jours_, comme autrefois en Auvergne et en Poitou,
Pomenars n'aurait certainement pas échappé aux châtiments infligés par
les juges de ces redoutables assises. Il avait été accusé de fausse
monnaie; il fut absous, et paya les épices de son arrêt en fausses
espèces[33]. Il paraît qu'un nouveau procès s'était renouvelé contre lui,
peut-être pour ce dernier méfait; et de plus il se trouvait encore
poursuivi pour avoir enlevé la fille du comte de Créance. Tout cela ne
le rendait pas plus triste, tout cela ne l'empêchait pas de venir aux
états, et d'y montrer tant d'audace et d'impudence, que «journellement,
dit madame de Sévigné, il fait quitter la place au premier président,
dont il est ennemi, aussi bien que du procureur général[34].» Il allait
chez la duchesse de Chaulnes aux Rochers, partout où il pouvait
s'amuser[35]. Il sollicitait gaiement ses juges avec une longue barbe,
parce que, avant de se donner la peine de la raser, il fallait,
disait-il, savoir si sa tête, que le roi lui disputait, lui resterait. Il
est probable que quand il parlait ainsi, c'est de l'accusation de fausse
monnaie qu'il était question. L'autre accusation était d'une nature moins
grave. Il s'agissait de la demoiselle de Bouillé, fille de René de
Bouillé, comte de Créance, et cousine de la duchesse du Lude; cette
demoiselle qui, après avoir vécu quatorze ans avec Pomenars, s'avisa un
jour de le quitter, de se rendre à Paris, et de le faire poursuivre pour
crime de rapt[36]. «Pomenars, dit madame de Sévigné à sa fille, qui
s'intéressait beaucoup à ce gentilhomme qu'elle connaissait, ne fait que
de sortir de ma chambre. Nous avons parlé assez sérieusement de ses
affaires, qui ne sont jamais de moins que de la tête. Le comte de Créance
veut à toute force qu'il l'ait coupée, Pomenars ne veut pas: voilà le
procès[37].»
[32] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 juin 1671), t. II, p. 92, édit. G.; t.
II, p. 77, édit. M.; t. I, p. 110, édit. 1726 de la Haye, et
l'édit. de 1754, t. I, p. 251.--(7 août 1635), t. II, p. 185; t.
II, p. 154.
[33] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 novembre 1671), t. II, p. 285, édit.
G.; t. II, p. 242, 243, édit. M. Voyez la 2e partie de ces
_Mémoires_, p. 24.
[34] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 et 19 août 1671), t. II, p. 193, édit.
G.; t. II, p. 161, édit. M.
[35] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 juillet 1671), t. II, p. 156, 158,
édit. G.; t. II, p. 130, 131, édit. M.
[36] AMELOT DE LA HOUSSAIE, _Mémoires_, 1737, in-12, t. II, p.
107.
[37] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 juillet 1671), t. II, p. 161, édit.
G.; t. II, p. 134, édit. M.
Il fut jugé et condamné par contumace cinq mois après, et fit aux
Rochers une nouvelle visite à madame de Sévigné, qui raconte ainsi ce
fait à sa fille: «L'autre jour, Pomenars passa par ici; il venait de
Laval, où il trouva une grande assemblée de peuple; il demanda ce que
c'était: C'est, lui dit-on, que l'on pend un gentilhomme qui avait enlevé
la fille du comte de Créance. _Cet homme-là, sire, c'était lui-même[38]._
Il approcha, il trouva que le peintre l'avait mal habillé; il s'en
plaignit; il alla souper et coucher chez les juges qui l'avaient
condamné. Le lendemain, il vint ici se pâmant de rire; il en partit
cependant de grand matin le jour d'après[39].» Il se rendit ensuite à
Paris, et nous le retrouvons assistant à une représentation de _Bajazet_,
où était madame de Sévigné. «Au-dessus de M. le duc, dit-elle, était
Pomenars avec les laquais, le nez dans son manteau, parce que le comte de
Créance le veut faire pendre, quelque résistance qu'il fasse[40].»
[38] Allusion à l'épître de Marot au roi, _pour avoir été
dérobé_.
[39] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 novembre 1671), t. II, p. 285, édit.
G.; t. II, p. 242, édit. M.
[40] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 janvier 1672), t. II, p. 349, édit.
G.; t. II, p. 296, édit. M.--(29 septembre 1675), t. IV, p. 116,
édit. G.
Pour qui ne connaît pas ces temps, tout paraît mystérieux dans la vie de
ce don Juan breton, et dans l'indulgence dont il était l'objet. Les
témoignages d'amitié que ne craignaient pas de lui donner des personnes
recommandables sont une chose si étrange, qu'ils ont besoin de quelques
explications. Nous apprenons que, huit jours après cette représentation
de _Bajazet_, Pomenars fut taillé de la pierre; qu'il reçut la visite de
la duchesse de Chaulnes et de madame de Sévigné. Elle écrit à sa fille:
«Madame de Chaulnes m'a donné l'exemple de l'aller voir. Sa pierre est
grosse comme un petit œuf: il caquette comme une accouchée; il a plus de
joie qu'il n'a eu de douleur; et, pour accomplir la prophétie de M. de
Maillé, qui dit à Pomenars qu'il ne mourrait jamais sans confession, il a
été, avant l'opération, à confesse au grand Bourdaloue. Ah! c'était une
belle confession que celle-là! il y fut quatre heures. Je lui ai demandé
s'il avait tout dit; il m'a juré que oui, et qu'il ne _pesait pas un
grain_. Il n'a point langui du tout après l'absolution, et la chose s'est
fort bien passée. Il y avait huit ou dix ans qu'il ne s'était confessé,
et c'était le mieux. Il me parla de vous, et ne pouvait se taire, tant il
est gaillard[41].»
[41] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 janvier 1680), t. VI, p. 298, édit.
G.; t. VI, p. 103, 104, édit. M.
On ne peut douter que madame de Sévigné et la duchesse de Chaulnes ne
fussent parfaitement instruites de la vie scandaleuse de Pomenars. Madame
de Sévigné, quinze jours après la lettre que nous venons de citer, ayant
à mander à sa fille cet affreux procès de la Voisin l'empoisonneuse, dans
lequel tant de grands personnages se trouvèrent compromis, lui dit:
«Pomenars a été taillé; vous l'ai-je dit? Je l'ai vu; c'est un plaisir
que de l'entendre parler de tous ces poisons; on est tenté de lui dire:
Est-il possible que ce seul crime vous soit inconnu[42]?»
[42] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 janvier 1680), t. VI, p. 331, édit.
G.; t. VI, p. 133, édit. M.
Ceci nous apprend que Pomenars parlait avec chaleur contre la comtesse de
Soissons, dont la fuite prouvait la complicité avec la célèbre
empoisonneuse, et que cette ardeur contre de tels coupables étonnait
madame de Sévigné, sans que pourtant elle crût Pomenars capable d'un tel
crime. Ce qu'elle a dit de lui démontre qu'elle le connaissait depuis
longtemps[43]. Il était probablement, avec Tonquedec, au nombre de ces
gentilshommes bretons qui, an temps de la Fronde, fréquentaient sa maison
comme amis de son mari, devenus ensuite les siens. Il est évident qu'il
était protégé à la cour par des hommes puissants, contre les ennemis
qu'il s'était faits dans sa province et contre les juges qui l'avaient
condamné. Le procès qui lui fut intenté pour fausse monnaie était ancien,
et datait probablement de cette époque où, en haine de Mazarin, tout
paraissait permis contre le gouvernement, alors que les auteurs ou
complices de tels brigandages ne perdaient pas pour cela la qualification
d'honnêtes hommes[44]. Ce qui me confirme dans cette idée, c'est que
madame de Sévigné dit que Pomenars se mettait peu en peine de son affaire
de fausse monnaie[45].
[43] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 août 1671), t. II, p. 124, édit. G.;
t. II, p. 153, édit. M.
[44] Conférez la 1re partie de cet ouvrage, chap. XXXV, p. 481.
[45] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 juin 1671), t. II, p. 110, édit. G.;
t. II, p. 91, édit. M.
Louis XIV, qui exilait le mari de madame de Montespan, ne pouvait
apprendre avec plaisir que mademoiselle de Bouillé, pour se venger d'un
amant dont l'amour était éteint, l'eût fait poursuivre comme ravisseur,
et que des juges de province eussent osé prononcer la peine capitale
contre un gentilhomme, pour un fait de galanterie avec une femme non
mariée.
Lorsque la duchesse de Chaulnes et madame de Sévigné allèrent voir
Pomenars à Paris, on lui avait fait grâce ou il avait purgé sa contumace,
car madame de Sévigné n'en parle plus. A Vitré et aux Rochers, Pomenars,
par sa gaieté, ses manières, son langage, lui rappelait sa folle
jeunesse et les aimables factieux d'une époque de joyeux désordres.
Pomenars lui avait aidé à supporter les ennuis d'une ville de province et
de la tenue des états. Autant elle se plaisait dans ses domaines, dans
ses vastes campagnes, au milieu des siens, de ses vassaux, de ses
domestiques et de ses paysans, autant elle redoutait les sociétés
prétentieuses, les fatigantes formalités, l'insipidité des entretiens, et
les ridicules susceptibilités de la province. Femme de cour et
châtelaine, elle avait toutes les perfections et les imperfections
attachées à ces deux titres: les premières, elle les tenait de son
excellent naturel; les secondes, elle les devait à son éducation, au
temps où elle vivait, et aux habitudes de toute sa vie. De là ses
préférences pour la haute noblesse, pour tous ceux qui vivaient à la
cour; son indulgence pour leurs travers, sa sympathie pour leurs
vaniteuses prétentions; son dédain pour la petite noblesse, qui singeait
gauchement les manières et le langage des grands, qui s'empressait auprès
d'eux, qui les obsédait de ses attentions, qui les fatiguait par sa
déférence[46], mais qui, franche, généreuse, sensible, serviable, pleine
d'honneur, par le contraste de plusieurs vertus essentielles avec les
vices des gens de cour leur était, après tout, infiniment préférable. Si
tel était l'éloignement de madame de Sévigné pour une classe avec
laquelle elle se trouvait obligée de frayer occasionnellement, on pense
bien qu'elle éprouve encore moins de penchant pour les personnes placées
sur des degrés plus bas de l'échelle sociale, pour les classes
bourgeoises. Celles-là, elle les réunit toutes dans une même et
dédaigneuse indifférence; mais elle était bonne et indulgente pour la
classe la plus infime, parce que c'est elle qui peut lui servir à exercer
sa charité; c'est avec elle qu'elle est dispensée de toute réciprocité
pour tout ce qu'on appelle les devoirs de société. Ce défaut du caractère
de madame de Sévigné ne lui était pas particulier; il lui était au
contraire commun avec tous les gens de cour, et il était encore plus
prononcé chez quelques-uns. Dans le monde où elle vivait, de telles
pensées étaient plutôt un sujet d'éloge que de blâme. Mais il n'en
pouvait être de même de nos jours; et madame de Sévigné a dû déplaire par
là à une génération si opposée, dans la théorie, à de semblables
opinions, si fort disposée à se louer elle-même et à traiter rudement les
sentiments des générations qui l'ont précédée. C'est surtout durant cette
année 1671, et pendant la tenue des états de Bretagne[47], que se
manifestent le plus ces répulsions et ces dédains, qui ont valu à la
marquise de Sévigné un blâme mérité, et aussi de brutales injures, de la
part des critiques, qui ne se doutent nullement combien ils sont
eux-mêmes aveuglés par les vulgaires préjugés de leur siècle.
[46] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 août 1671), t. II, p. 184, édit. G.;
t. II, p. 153, édit. M.
[47] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 octobre 1671), t. II, p. 256, édit.
G.; t. II, p. 216, édit M.
Ainsi donc, qu'on ne s'y méprenne pas: si madame de Sévigné se fit chérir
en Bretagne, tandis que madame de Grignan ne sut pas se concilier
l'affection des Provençaux, ce n'est pas que cette dernière fit moins
pour ceux-ci que sa mère pour les Bretons: au contraire, madame de
Grignan et son mari agissaient grandement, et faisaient avec profusion
les honneurs du rang qu'ils occupaient. Mais madame de Grignan, altière,
ambitieuse[48], avait acquis un grand ascendant sur son mari et sur toute
la famille des Grignan. Elle était devenue l'âme d'un parti opposé à
celui de l'évêque de Marseille; elle avait une réputation de haute
capacité; elle s'était fait beaucoup de partisans et beaucoup d'ennemis.
Madame de Sévigné, au contraire, n'avait point de partisans, mais elle
comptait beaucoup d'amis. Quand elle était aux Rochers, elle restreignait
ses dépenses; elle éludait ou refusait toutes les invitations, n'en
faisait point, et ne recevait dans son château que ses parents et ses
amis de cour ou de Paris. Mais elle était moins froide, moins dissimulée,
moins formaliste que sa fille. En sa présence, on se trouvait à l'aise;
vive et expansive, elle parlait beaucoup et sans prétention; et on
l'aimait, parce qu'elle se montrait toujours aimable. On lui pardonnait
de peu communiquer avec ses voisins, de se montrer rarement à Vitré, et
de se cantonner aux Rochers; mais elle faisait dans ce lieu de longs
séjours, et, de la manière dont elle l'embellissait, il était évident
qu'elle s'y plaisait, qu'elle aimait la Bretagne, et par conséquent ses
habitants: c'était, on le croyait, une bonne Bretonne, les délices et
l'honneur de la province. Sans doute telle est l'opinion qu'elle eût
laissée d'elle pour toujours dans ce pays, si ses lettres à sa fille
n'avaient pas détruit cette illusion.
[48] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 septembre 1673), t. III, p. 271,
édit. G.
Les confessions faites sous la forme de mémoires, quelque sincères qu'on
les suppose, ne sont jamais entières ni parfaitement vraies, parce que,
dans ces sortes d'écrits, on omet de raconter certaines actions ou
certaines manières de se conduire qui nous paraissent naturelles ou
dignes de louanges, ou bien on les représente sous cet aspect favorable
qui doit leur concilier l'approbation de tous les esprits: mais dans des
lettres confidentielles, écrites dans le but de faire connaître à
quelqu'un tous les mouvements de l'âme, toutes les agitations du cœur,
toutes les incertitudes de la pensée, toutes les variations de la
volonté, rien n'est dissimulé, rien n'est omis; on apprend tout, on sait
tout. Ainsi ces états de Bretagne, pour lesquels madame de Sévigné avait
quitté Paris et différé son voyage en Provence, sa correspondance nous
apprend qu'elle ne les vit approcher qu'avec peine[49], et qu'elle eut la
velléité de ne pas y assister et de retourner dans la capitale. «Je crois
que je m'enfuirai, dit-elle, de peur d'être ruinée. C'est une belle chose
que d'aller dépenser quatre ou cinq cents pistoles en fricassées et en
dîners, pour l'honneur d'être de la maison de plaisance de monsieur et de
madame de Chaulnes, de madame de Rohan, de M. de Lavardin et de toute la
Bretagne[50]!»
[49] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 juin, 22 juillet), t. II, p. 98, 152,
édit. G.; t. II, p. 82, 126, édit. M.
[50] _Ibid._ (10 juin 1671), t. II, p. 98, édit. G.
Un des fils de Louis XIV, âgé de trois ans, était mort[51], et elle crut,
à tort, qu'on serait obligé de prendre le deuil, ce qui devait ajouter
encore à ses embarras et à sa dépense, si elle restait en Bretagne. Déjà
son fils[52] avait dépensé quatre cents livres en trois jours, pour aller
visiter à Rennes les personnes notables. Elle s'en effraye, et cependant
elle expose à sa fille, en ces termes, le montant de ses biens et des
successions qui lui étaient échues[53]: «Je méprise, dit-elle, tous les
petits événements; j'en voudrais qui pussent me causer de grands
étonnements. J'en ai eu un ce matin dans le cabinet de l'abbé: nous avons
trouvé, avec ces jetons qui sont si bons, que j'aurai eu _cinq cent
trente mille livres_ de biens, en comptant toutes mes petites
successions. Savez-vous bien que ce que m'a donné notre cher abbé [l'abbé
de Livry, son tuteur] ne sera pas moins de _quatre-vingt mille francs_
(hélas! vous savez bien que je n'ai pas impatience de l'avoir), et _cent
mille francs de Bourgogne_ [par la succession du président Fremyot, son
cousin]. Voilà ce qui est venu depuis que vous êtes mariée; le reste,
c'est _cent mille écus_ en me mariant, _dix mille écus_ depuis de M. de
Châlons (de Jacques de Neuchèse, son grand-oncle, évêque de Châlons), et
_vingt mille francs_ de petits partages de certains oncles.» Mais ce qui
la tourmente plus encore que la dépense, c'est l'ennui des sociétés et du
monde qu'il lui faudra supporter. Elle pourrait éviter une partie de la
dépense en allant s'établir, pendant la tenue des états, dans sa maison
de Vitré; on ne viendrait pas l'assaillir là comme aux Rochers: mais elle
ne peut se résoudre à quitter les Rochers. «Quand je suis hors de Paris,
dit-elle, je ne veux que la campagne[54].» Enfin elle se décide à ne pas
paraître aux états. «Pour le bruit et le tracas de Vitré, il me sera bien
moins agréable que mes bois, ma tranquillité et mes lectures. Quand je
quitte Paris et mes amies, ce n'est pas pour paraître aux états: mon
pauvre mérite, tout médiocre qu'il est, n'est pas encore réduit à se
sauver en province, comme les mauvais comédiens[55].» Aussi ne veut-elle
rien faire _pour paraître_; ce n'est pas en Bretagne que sa fille tient
le premier rang. «Je me suis jetée, lui écrit-elle, dans le taffetas
blanc; ma dépense est petite. Je méprise la Bretagne, et n'en veux faire
que pour la Provence, afin de soutenir la dignité d'une merveille entre
deux âges, où vous m'avez élevée[56].»
[51] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. III, p. 121.
[52] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 juin 1671), p. 98, édit. G.; t. II,
p. 82, édit. M.
[53] _Ibid._, t. II, p. 97, édit. G.; t. II, p. 81, édit. M.
Conférez la 1re partie de ces _Mémoires_, chap. III, p. 21; chap.
II, p. 151. Il faut presque doubler toutes ces sommes pour avoir
les valeurs en monnaie actuelle. Le marc d'argent monnayé
comptait alors pour 28 livres 13 sous 8 deniers; ainsi 1,000
livres d'alors égalent 1,810 fr. d'aujourd'hui.--(10 juin 1671),
t. II, p. 98, édit. G.; t. II, p. 82, édit. M.
[54] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 juillet 1671), t. II, p. 126, édit.
G.; t. II, p. 105, édit. M.
[55] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 juillet 1671), t. II, p. 152, édit.
G.; t. II, p. 126, édit. M.
[56] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 juillet 1671), t. II, p. 126, édit.
G.; t. II, p. 105, édit. M.
Mais une lettre de madame la duchesse de Chaulnes fera cesser tant
d'irrésolutions. Le duc de Chaulnes va faire le tour de la Provence; la
duchesse vient l'attendre à Vitré, et elle prie instamment madame de
Sévigné de ne point partir avant qu'elle l'ait vue. «Voilà, dit madame de
Sévigné à sa fille, ce qu'on ne peut éviter, à moins de se résoudre à
renoncer à eux pour jamais.» Et cependant telle est sa répugnance à
rester aux Rochers pendant la tenue des états, qu'elle ajoute
immédiatement: «Je vous jure que je ne suis encore résolue à rien.»
Mais bientôt l'arrivée de la duchesse de Chaulnes[57], et des militaires
de la noblesse de Bretagne avec leur brillant cortége, mettait fin à
toutes ses hésitations; surtout la présence à Vitré de ses anciens amis
de cour et de Paris, avec lesquels elle pourra causer en liberté, et
donner carrière à son esprit railleur. Elle a bien soin de les nommer à
madame de Grignan[58]: «Il y a de votre connaissance Tonquedec, le comte
des Chapelles, Pomenars, l'abbé de Montigny, qui est évêque de Saint-Pol
de Léon, et mille autres; mais ceux-là me parlent de vous, et nous rions
un peu de notre prochain. Il est plaisant ici le prochain,
particulièrement quand on a dîné.»
[57] Sur la duchesse de Chaulnes, conférez la 1re partie de ces
_Mémoires_, t. I, p. 426, seconde édition.
[58] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 août 1671), t. II, p. 184, édit. G.;
t. II, p. 153, édit. M.
Nous avons déjà parlé d'un Tonquedec (René du Quengo) dans la première
partie de ces _Mémoires_; de sa passion pour madame de Sévigné, et de sa
querelle avec le duc de Rohan-Chabot[59]: il est probable que
mademoiselle Sylvie de Tonquedec, dont le baron de Sévigné devint
amoureux neuf ans plus tard, était la fille de ce gentilhomme[60].
Pomenars est connu des lecteurs. Le comte des Chapelles, frère du marquis
de Molac, un des commissaires du roi aux états, était un jeune militaire,
petit de taille, aimable et spirituel, de la société intime de madame de
Sévigné, qui lui écrivait lorsqu'il était à l'armée; elle l'emploie,
pendant cette tenue des états, à faire les honneurs de chez elle après le
départ de son fils. Nous avons une lettre du comte des Chapelles à madame
de Grignan[61]. Grand compositeur de devises, il avait fini par adopter
celle que madame de Sévigné lui avait donnée, et il fit graver sur son
cachet un aigle qui approche du soleil, avec ces mots du Tasse: _L'alte
non temo_. Quant au petit abbé de Montigny, il venait de prendre
possession de son évêché de Saint-Pol de Léon, et avait été reçu, l'année
précédente, à l'Académie française; il a été plusieurs fois mentionné
dans ces Mémoires[62]. Autant il avait autrefois charmé par son esprit et
ses vers madame de Sévigné, autant elle aimait à l'entendre disputer avec
la Mousse sur la philosophie de Descartes. Hélas! elle prévoyait peu
qu'elle le perdrait avant la fin des états. Elle le vit retourner à
Vitré, où il mourut, à la fleur de l'âge, dans les bras de son frère
l'avocat général, qui l'aimait tendrement.
[59] _Mémoires sur Sévigné_, 1re partie, ch. XXIV, p. 352; ch.
XXXIII, p. 456-476. Conférez encore SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er
juillet 1671), t. II, p. 122, édit. G.
[60] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 et 21 août 1680), t. VII, p. 168 et
174, édit. G.; t. VI, p. 424 et 428, édit. M.
[61] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 septembre 1671), t. II, p. 219-220,
édit. G.; t. II, p. 184 et 185, édit. M.--(4 octobre 1671), t.
II, p. 249, édit. G.; t. II, p. 211, édit. M.--(27 mai 1672), t.
III, p. 41.--(14 septembre 1675), t. IV, p. 101, édit. G.; t.
III, p. 469, édit. M.--_Registre des états de Bretagne_, Mss.
Bl., no 75, p. 339.
[62] Voyez la 3e partie, chap. V, p. 89-96. Conférez D'OLIVET,
_Hist. de l'Académie française_; 1729, in-4º, p. 113.--SÉVIGNÉ,
_Lettres_ (30 août 1671), t. II, p. 111, édit. G.; t. II, p. 176,
édit. M.
«Je lui offris, écrit madame de Sévigné à madame de Grignan, en parlant
de ce dernier, de venir pleurer en liberté dans mes bois: il me dit qu'il
était trop affligé pour chercher cette consolation. Ce pauvre petit
évêque avait un des plus beaux esprits du monde pour les sciences, c'est
ce qui l'a tué; comme Pascal, il s'est épuisé. Vous n'avez pas trop
affaire de ce détail; mais c'est la nouvelle du pays, et puis il me
semble que la mort est l'affaire de tout le monde[63].»
[63] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2, 23, 27 et 30 septembre 1671), t. II,
p. 213, 237, 245, édit. G.; t. II, p. 177, 196, 199, 206 et 207,
édit. M. Montigny mourut le 28 septembre, à trente-cinq ans.
Aussitôt après l'arrivée du duc de Chaulnes à Vitré[64], cette petite
ville prit un aspect de grandeur et de luxe qui étonna madame de Sévigné
elle-même. On vit entrer un régiment de cavalerie avec ses beaux chevaux,
sa musique, et nombre d'officiers richement escortés. La variété des
costumes brodés d'or, les femmes parées, les brillants équipages, le
bruit des violons, des hautbois et des trompettes, produisirent dans
cette ville, peu de jours avant si calme, une agitation qui électrisa
madame de Sévigné, et lui fit trouver du plaisir à ce qu'elle avait
auparavant si fort redouté. «Je n'avais jamais vu les états,
dit-elle[65]; c'est une assez belle chose. Je ne crois pas qu'il y ait
une province rassemblée qui ait un aussi grand air que celle-ci; elle
doit être bien pleine: du moins il n'y en a pas un seul à la guerre ni à
la cour; il n'y a que le petit guidon [son fils, qui était guidon des
gendarmes], qui peut-être y reviendra un jour comme les autres.»
[64] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 août 1671), t. II, p. 170 et 171,
édit. G.; t. II, p. 143, édit. M.
[65] _Ibid._, t. II, p. 172, édit. G.; t. II, p. 143, édit. M.
Les _assises des états de Bretagne_ se composaient de tous les
commissaires du roi, c'est-à-dire, du gouverneur, des lieutenants
généraux, du premier président du parlement, de l'intendant, des avocats
généraux, du grand maître des eaux et forêts, des receveurs généraux des
finances, etc., au nombre d'environ vingt-cinq personnes. Puis venaient
_nosseigneurs_ les députés de l'ordre de l'Église, au nombre de
vingt-deux; ceux de l'ordre de la noblesse, au nombre de cent
soixante-quatorze, le duc de Rohan, baron de Léon, à leur tête, et, en
dernier lieu, soixante-dix députés de l'ordre du tiers[66]. Dans sa
lettre en date du 5 août, madame de Sévigné dit: «Après ce petit bal, on
vit entrer tous ceux qui arrivaient en foule pour ouvrir les états. Le
lendemain, M. le premier président, MM. les procureurs et avocats
généraux du parlement, huit évêques, M. de Morlac, Lacoste et Coëtlogon
le père, M. Boucherat qui vient de Paris [c'est le même qui fut depuis
chancelier de France], cinquante bas Bretons dorés jusqu'aux yeux, cent
communautés. Le soir, devaient venir madame de Rohan d'un côté, et son
fils de l'autre, et M. de Lavardin, dont je suis étonnée[67].» Fort liée
avec le marquis de Lavardin, madame de Sévigné avait des raisons de
croire qu'il ne devait pas arriver si promptement.
[66] _Recueil de la tenue des états de Bretagne_, de 1629 à 1723,
manuscrit de la bibliothèque du Roi, Bl.-Mant., no 75, in-fol.,
p. 340, année 1671.--_Liste de nosseigneurs les états de
Bretagne, tenant à Morlaix_, 20 octobre 1772. A Morlaix, chez
Jacques Vatar, libraire.
[67] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 août 1671), t. II, p. 172, édit. G.;
t. II, p. 143, édit. M.
On a dit à tort que madame de Sévigné s'étonnait que M. de Lavardin fût
venu, parce que, lieutenant général et non gouverneur, il ne pouvait
paraître qu'au second rang, et que, dans ce cas, les lieutenants généraux
s'absentaient souvent. Ce ne peut être le motif de l'étonnement de madame
de Sévigné.