Ah! te voilà, Georges, dit-il au premier clerc, je te devine, tu viens
débaucher mes clercs. Et il rentra dans son cabinet en y appelant
Oscar.--Tiens, voilà cinq cents francs, lui dit-il en ouvrant sa
caisse, va au Palais, et retire du greffe des Expéditions le jugement
de Vandenesse contre Vandenesse, il faut le signifier ce soir, s'il est
possible. J'ai promis _une prompte_ de vingt francs à Simon; attends
le jugement s'il n'est pas prêt, ne te laisse pas entortiller; car
Derville est capable, dans l'intérêt de son client, de nous mettre des
bâtons dans les roues. Le comte Félix de Vandenesse est plus puissant
que son frère l'ambassadeur, notre client. Ainsi aie les yeux ouverts,
et à la moindre difficulté, reviens me trouver.
Oscar partit avec l'intention de se distinguer dans cette petite
escarmouche, la première affaire qui se présentait depuis son
installation.
Après le départ de Georges et d'Oscar, Godeschal entama son nouveau
clerc sur la plaisanterie que cachait, à son sens, cette marquise de
Las Florentinas y Cabirolos; mais Frédéric, avec un sang-froid et
un sérieux de Procureur général, continua la mystification de son
cousin; il persuada par sa façon de répondre et par ses manières à
toute l'Étude que la marquise de Las Florentinas était la veuve d'un
Grand d'Espagne, à qui son cousin faisait la cour. Née au Mexique et
fille d'un créole, cette jeune et riche veuve se distinguait par le
laisser-aller des femmes nées dans ces climats.
--Elle aime à rire, elle aime à boire, elle aime à chanter comme
nous! dit-il à voix basse en citant la fameuse chanson de Béranger.
Georges, ajouta-t-il, est très riche, il a hérité de son père qui était
veuf, qui lui a laissé dix-huit mille livres de rentes, et avec les
douze mille francs que notre oncle vient de nous laisser à chacun,
il a trente mille francs par an. Aussi a-t-il payé ses dettes, et
quitte-t-il le Notariat. Il espère être marquis de Las Florentinas, car
la jeune veuve est marquise de son chef, et a le droit de donner ses
titres à son mari.
Si les clercs restèrent extrêmement indécis à l'endroit de la comtesse,
la double perspective d'un déjeuner au _Rocher de Cancale_ et de cette
soirée fashionable les mit dans une joie excessive. Ils _firent
toutes réserves_ relativement à l'Espagnole, pour la juger _en dernier
ressort_ quand ils comparaîtraient par-devant elle.
Cette comtesse de Las Florentinas y Cabirolos était tout bonnement
mademoiselle Agathe-Florentine Cabirolle, première danseuse du théâtre
de la Gaîté, chez qui l'oncle Cardot _chantait la Mère Godichon_. Un an
après la perte très réparable de feu madame Cardot, l'heureux négociant
rencontra Florentine au sortir de la classe de Coulon. Éclairé par la
beauté de cette fleur chorégraphique, Florentine avait alors treize
ans, le marchand retiré la suivit jusque dans la rue Pastourelle, où
il eut le plaisir d'apprendre que le futur ornement du Ballet devait
le jour à une simple portière. En quinze jours, la mère et la fille
établies rue de Crussol y connurent une modeste aisance. Ce fut donc à
ce protecteur des arts, selon la phrase consacrée, que le Théâtre dut
ce jeune talent. Ce généreux Mécène rendit alors ces deux créatures
presque folles de joie en leur offrant un mobilier d'acajou, des
tentures, des tapis et une cuisine montée; il leur permit de prendre
une femme de ménage, et leur apporta deux cent cinquante francs par
mois. Le père Cardot, orné de ses ailes de pigeon, parut alors être un
ange, et fut traité comme devait l'être un bienfaiteur. Pour la passion
du bonhomme, ce fut l'_âge d'or_.
Pendant trois ans, le chantre de la mère Godichon eut la haute
politique de maintenir mademoiselle Cabirolle et sa mère dans ce petit
appartement, à deux pas du théâtre; puis il donna, par amour pour la
chorégraphie, Vestris pour maître à sa protégée. Aussi eut-il, vers
1820, le bonheur de voir danser à Florentine son premier pas dans le
ballet d'un mélodrame à spectacle, intitulé _les Ruines de Babylone_.
Florentine comptait alors seize printemps. Quelque temps après ce
début, le père Cardot était déjà devenu _un vieux grigou_ pour sa
protégée; mais comme il eut la délicatesse de comprendre qu'une
danseuse du Théâtre de la _Gaîté_ avait un certain rang à garder, et
qu'il porta son secours mensuel à cinq cents francs par mois, s'il ne
redevint pas un ange, il fut du moins _un ami pour la vie_, un second
père. Ce fut l'_âge d'argent_.
De 1820 à 1823, Florentine acquit l'expérience dont doivent jouir
toutes les danseuses de dix-neuf à vingt ans. Ses amies furent les
illustres Mariette et Tullia, deux Premiers Sujets de l'Opéra; Florine,
puis la pauvre Coralie, sitôt ravie aux arts, à l'amour et à Camusot.
Comme le petit père Cardot avait acquis de son côté cinq ans de plus,
il était tombé dans l'indulgence de cette demi-paternité que conçoivent
les vieillards pour les jeunes talents qu'ils ont élevés et dont les
succès sont devenus les leurs. D'ailleurs où et comment un homme de
soixante-huit ans eût-il refait un attachement semblable, retrouvé de
Florentine qui connût si bien ses habitudes et chez laquelle il pût
chanter avec ses amis la Mère Godichon. Le petit père Cardot se trouva
donc sous un joug à demi conjugal et d'une force irrésistible. Ce fut
l'_âge d'airain_.
Pendant les cinq ans de l'âge d'or et de l'âge d'argent, Cardot
économisa quatre-vingt-dix mille francs. Ce vieillard, plein
d'expérience, avait prévu que, lorsqu'il arriverait à soixante-dix
ans, Florentine serait majeure; elle débuterait peut-être à l'Opéra,
sans doute elle voudrait étaler le luxe d'un Premier Sujet. Quelques
jours avant la soirée dont il s'agit, le père Cardot avait dépensé
quarante-cinq mille francs afin de mettre sur un certain pied sa
Florentine pour laquelle il avait repris l'ancien appartement où
feu Coralie faisait le bonheur de Camusot. A Paris, il en est
des appartements et des maisons, comme des rues, ils ont des
prédestinations. Enrichie d'une magnifique argenterie, le Premier
Sujet du Théâtre de la Gaîté donnait de beaux dîners, dépensait
trois cents francs par mois pour sa toilette, ne sortait plus qu'en
remise, avait femme de chambre, cuisinière et petit laquais. Enfin,
on ambitionnait un ordre de début à l'Opéra. Le Cocon-d'Or fit alors
hommage à son ancien chef de ses produits les plus splendides pour
plaire à mademoiselle Cabirolle, dite Florentine, comme il avait, trois
ans auparavant, comblé les vœux de Coralie, mais toujours à l'insu
de la fille du père Cardot, car le père et le gendre s'entendaient
à merveille pour garder le décorum au sein de la famille. Madame
Camusot ne savait rien ni des dissipations de son mari ni des mœurs
de son père. Donc, la magnificence qui éclatait rue de Vendôme
chez mademoiselle Florentine eût satisfait les comparses les plus
ambitieuses. Après avoir été le maître pendant sept ans, Cardot
se sentait entraîné par un remorqueur d'une puissance de caprice
illimitée. Mais le malheureux vieillard aimait!... Florentine devait
lui fermer les yeux, il comptait lui léguer une centaine de mille
francs. L'_âge de fer_ avait commencé!
Georges Marest, riche de trente mille livres de rente, beau garçon,
courtisait Florentine. Toutes les danseuses ont la prétention d'aimer
comme les aiment leurs protecteurs, d'avoir un jeune homme qui les
mène à la promenade et leur arrange de folles parties de campagne.
Quoique désintéressée, la fantaisie d'un Premier Sujet est toujours
une passion qui coûte quelques bagatelles à _l'heureux mortel_ choisi.
Ce sont les dîners chez les restaurateurs, les loges au spectacle, les
voitures pour aller aux environs de Paris et pour en revenir, des vins
exquis consommés à profusion, car les danseuses vivent comme vivaient
autrefois les athlètes. Georges s'amusait comme s'amusent les jeunes
gens qui passent de la discipline paternelle à l'indépendance, et la
mort de son oncle, en doublant presque sa fortune, changeait ses idées.
Tant qu'il n'eut que les dix-huit mille livres de rente laissées par
son père et sa mère, son intention fut d'être notaire; mais, selon le
mot de son cousin aux clercs de Desroches, il fallait être stupide pour
commencer un état avec la fortune que l'on a quand on le quitte. Donc,
le premier clerc célébrait son premier jour de liberté par ce déjeuner
qui servait en même temps à payer la bienvenue de son cousin. Plus sage
que Georges, Frédéric persistait à suivre la carrière du Ministère
public. Comme un beau jeune homme aussi bien fait et aussi déluré que
Georges pouvait très bien épouser une riche créole, que le marquis de
Las Florentinas y Cabirolos avait bien pu, dans ses vieux jours, au
dire de Frédéric à ses futurs camarades, prendre pour femme plutôt une
belle fille qu'une fille noble, les clercs de l'Étude de Desroches,
tous issus de familles pauvres, n'ayant jamais hanté le grand monde, se
mirent dans leurs plus beaux habits, assez impatients tous de voir la
marquise mexicaine de Las Florentinas y Cabirolos.
--Quel bonheur, dit Oscar à Godeschal, en se levant le matin, que je
me sois commandé un habit, un pantalon, un gilet neufs, une paire de
bottes, et que ma chère mère m'ait fait un nouveau trousseau pour ma
promotion au grade de second clerc! J'ai six chemises à jabot et en
belle toile sur les douze qu'elle m'a données... Nous allons nous
montrer! Ah! si l'un de nous pouvait enlever la marquise à ce Georges
Marest...
--Belle occupation pour un clerc de l'Étude de maître Desroches!...
s'écria Godeschal. Tu ne dompteras donc jamais ta vanité, moutard?
--Ah! monsieur, dit madame Clapart qui apportait à son fils des
cravates et qui entendit le propos du maître clerc, Dieu veuille que
mon Oscar suive vos bons avis. C'est ce que je lui dis sans cesse:
Imite monsieur Godeschal, écoute ses conseils!
--Il va, madame, répondit le maître clerc; mais il ne faudrait pas
faire beaucoup de maladresses comme celle d'hier pour se perdre
dans l'esprit du patron. Le patron ne conçoit point qu'on ne sache
pas réussir. Pour première affaire, il donne à votre fils à enlever
l'expédition d'un jugement dans une affaire de succession où deux
grands seigneurs, deux frères, plaident l'un contre l'autre, et Oscar
s'est laissé dindonner... Le patron était furieux. C'est tout au plus
si j'ai pu réparer cette sottise en allant ce matin, dès six heures,
trouver le commis-greffier, de qui j'ai obtenu d'avoir le jugement
demain à sept heures et demie.
--Ah! Godeschal, s'écria Oscar en allant à son premier clerc et en lui
serrant la main, vous êtes un véritable ami.
--Ah! monsieur, dit madame Clapart, une mère est bien heureuse de
savoir à son fils un ami tel que vous, et vous pouvez compter sur une
reconnaissance qui ne finira qu'avec ma vie. Oscar, défie-toi de ce
Georges Marest, il a été déjà la cause de ton premier malheur dans la
vie.
--En quoi donc? demanda Godeschal.
La trop confiante mère expliqua succinctement au premier clerc
l'aventure arrivée à son pauvre Oscar dans la voiture de Pierrotin.
--Je suis sûr, dit Godeschal, que ce _blagueur-là_ nous a préparé
quelque tour de sa façon pour ce soir... Moi, je n'irai pas chez
la comtesse de Las Florentinas, ma sœur a besoin de moi pour les
stipulations d'un nouvel engagement, je vous quitterai donc au dessert;
mais, Oscar, tiens-toi sur tes gardes. On vous fera peut-être jouer,
il ne faut pas que l'Étude de Desroches recule. Tiens, tu joueras pour
nous deux, voilà cent francs, dit ce brave garçon en donnant cette
somme à Oscar dont la bourse allait être mise à sec par le bottier
et le tailleur. Sois prudent, songe à ne pas jouer au delà de nos
cent francs; ne te laisse griser ni par le jeu ni par les libations.
Saperlotte! un second clerc a déjà du poids, il ne doit pas jouer sur
parole, ni dépasser une certaine limite en toute chose. Dès qu'on est
second clerc, il faut songer à devenir avoué. Ainsi, ni trop boire,
ni trop jouer, garder un maintien convenable, voilà la règle de ta
conduite. Surtout n'oublie pas de rentrer à minuit, car demain tu dois
être au Palais à sept heures pour y prendre ton jugement. Il n'est pas
défendu de s'amuser, mais les affaires avant tout.
--Entends-tu bien, Oscar? dit madame Clapart. Vois combien monsieur
Godeschal est indulgent, et comme il sait concilier les plaisirs de la
jeunesse et les obligations de son état.
Madame Clapart, en voyant venir le tailleur et le bottier qui
demandaient Oscar, resta seule un moment avec le premier clerc pour lui
rendre les cent francs qu'il venait de donner.
--Ah! monsieur! lui dit-elle, les bénédictions d'une mère vous suivront
partout et dans toutes vos entreprises.
La mère eut alors le suprême bonheur de voir son fils bien mis: elle
lui apportait une montre d'or achetée de ses économies, pour le
récompenser de sa conduite.
--Tu tires à la conscription dans huit jours, lui dit-elle, et comme il
fallait prévoir le cas où tu aurais un mauvais numéro, je suis allée
voir ton oncle Cardot, il est fort content de toi. Ravi de te savoir
second clerc à vingt ans, et de tes succès à l'examen de l'École de
Droit, il a promis l'argent nécessaire pour t'acheter un remplaçant.
N'éprouves-tu pas un certain contentement en voyant combien une bonne
conduite est récompensée? Si tu endures des privations, songe au
bonheur de pouvoir, dans cinq ans d'ici, traiter d'une Étude. Enfin
pense, mon bon chat, combien tu rends ta mère heureuse...
La figure d'Oscar, un peu maigrie par l'étude, avait pris une
physionomie à laquelle l'habitude des affaires imprimait une
expression sérieuse. Sa croissance était finie, et sa barbe avait
poussé. L'adolescence enfin faisait place à la virilité. La mère ne
put s'empêcher d'admirer son fils, et l'embrassa tendrement en lui
disant:--Amuse-toi, mais souviens-toi des avis de ce bon monsieur
Godeschal. Ah! tiens, j'oubliais! voici le cadeau de notre ami Moreau,
un joli portefeuille.
--J'en ai d'autant plus besoin, que le patron m'a remis cinq cents
francs pour retirer ce damné jugement Vandenesse contre Vandenesse, et
que je ne veux pas les laisser dans ma chambre.
--Tu vas les garder sur toi, dit la mère effrayée. Et si tu perdais
une pareille somme! ne devrais-tu pas plutôt la confier à monsieur
Godeschal?
--Godeschal! cria Oscar qui trouva l'idée de sa mère excellente.
Godeschal, comme tous les clercs le dimanche, avait l'emploi de son
temps entre dix heures et deux heures, il était déjà parti.
Quand sa mère le quitta, Oscar alla flâner sur les boulevards
en attendant l'heure du déjeuner. Comment ne pas promener cette
belle toilette qu'il portait avec un orgueil et un plaisir que se
rappelleront tous les jeunes gens qui se sont trouvés dans la gêne au
début de la vie? Un joli gilet de cachemire à fond bleu et à châle,
un pantalon de casimir noir à plis, un habit noir bien fait, et une
canne à pomme de vermeil achetée de ses économies, causaient une joie
assez naturelle à ce pauvre garçon qui pensait à la manière dont il
était vêtu le jour du voyage à Presles, en se souvenant de l'effet
que Georges avait alors produit sur lui. Oscar avait en perspective
une journée de délices, il devait voir le soir le beau monde pour la
première fois! Avouons-le! chez un clerc sevré de plaisirs, et qui,
depuis si longtemps, aspirait à quelque débauche, les sens déchaînés
pouvaient lui faire oublier les sages recommandations de Godeschal et
de sa mère. A la honte de la jeunesse, jamais les conseils et les avis
ne manquent. Outre les recommandations du matin, Oscar éprouvait en
lui-même un mouvement d'aversion contre Georges, il se sentait humilié
devant ce témoin de la scène du salon de Presles, quand Moreau l'avait
jeté aux pieds du comte de Sérisy.
L'Ordre Moral a ses lois, elles sont implacables, et l'on est toujours
puni de les avoir méconnues. Il en est une surtout à laquelle l'animal
lui-même obéit sans discussion, et toujours. C'est celle qui nous
ordonne de fuir quiconque nous a nui une première fois, avec ou sans
intention, volontairement ou involontairement. La créature de qui nous
avons reçu dommage ou déplaisir nous sera toujours funeste. Quel que
soit son rang, à quelque degré d'affection qu'elle nous appartienne, il
faut rompre avec elle, elle nous est envoyée par notre mauvais génie.
Quoique le sentiment chrétien s'oppose à cette conduite, l'obéissance
à cette loi terrible est essentiellement sociale et conservatrice. La
fille de Jacques II, qui s'assit sur le trône de son père, avait dû lui
faire plus d'une blessure avant l'usurpation. Judas avait certainement
donné quelque coup meurtrier à Jésus avant de le trahir. Il est en nous
une vue intérieure, l'œil de l'âme, qui pressent les catastrophes, et
la répugnance que nous éprouvons pour cet être fatal est le résultat
de cette prévision; si la religion nous ordonne de la vaincre, il nous
reste la défiance dont la voix doit être incessamment écoutée. Oscar
pouvait-il, à vingt ans, avoir tant de sagesse?
Hélas! quand, à deux heures et demie, Oscar entra dans le salon du
Rocher de Cancale où se trouvaient trois invités, outre les clercs,
à savoir: un vieux capitaine de dragons, nommé Giroudeau; Finot,
journaliste qui pouvait faire débuter Florentine à l'Opéra; du Bruel,
un auteur ami de Tullia, l'une des rivales de Mariette à l'Opéra, le
second clerc sentit son hostilité secrète s'évanouir aux premières
poignées de main, dans les premiers élans d'une causerie entre jeunes
gens, devant une table de douze couverts splendidement servie. Georges
fut d'ailleurs charmant pour Oscar.
--Vous suivez, lui dit-il, la diplomatie privée, car quelle différence
y a-t-il entre un ambassadeur et un avoué? uniquement celle qui sépare
une nation d'un individu. Les ambassadeurs sont les avoués des peuples!
Si je puis vous être utile, venez me trouver.
--Ma foi, dit Oscar, je puis vous l'avouer aujourd'hui, vous avez été
la cause d'un grand malheur pour moi...
--Bah! fit Georges après avoir écouté le récit des tribulations
du clerc; mais c'est le comte de Sérisy qui s'est mal conduit. Sa
femme?... je n'en voudrais pas. Et le gars a beau être Ministre d'État,
pair de France, je ne voudrais pas être dans sa peau rouge. C'est un
petit esprit, je me moque bien de lui maintenant.
Oscar entendit avec un vrai plaisir les plaisanteries de Georges sur le
comte de Sérisy, car elles diminuaient, en quelque sorte, la gravité de
sa faute; et il abonda dans le sens haineux de l'ex-clerc de notaire
qui s'amusait à prédire à la Noblesse les malheurs que la Bourgeoisie
rêvait alors, et que 1830 devait réaliser. A trois heures et demie,
on se mit à officier. Le dessert n'apparut qu'à huit heures, chaque
service exigea deux heures. Il n'y a que des clercs pour manger ainsi!
Les estomacs de dix-huit à vingt ans sont, pour la Médecine, des faits
inexplicables. Les vins furent dignes de Borrel, qui remplaçait à cette
époque l'illustre Balaine, le créateur du premier des restaurants
parisiens pour la délicatesse et la perfection de la cuisine,
c'est-à-dire du monde entier.
On rédigea le procès-verbal de ce festin de Balthazar au dessert, en
commençant par: _Inter pocula aurea restauranti, qui vulgò dicitur
Rupes Cancali_. D'après ce début, chacun peut imaginer la belle page
qui fut ajoutée sur ce Livre d'Or des déjeuners basochiens.
Godeschal disparut après avoir signé, laissant les onze convives,
stimulés par l'ancien capitaine de la Garde Impériale, se livrer aux
vins, aux toasts et aux liqueurs d'un dessert dont les pyramides
de fruits et de primeurs ressemblaient aux obélisques de Thèbes. A
dix heures et demie, le petit clerc de l'Étude fut dans un état qui
ne lui permit plus de rester, Georges l'emballa dans un fiacre en
donnant l'adresse de la mère et payant la course. Les dix convives,
tous gris comme Pitt et Dundas, parlèrent alors d'aller à pied par les
boulevards, vu la beauté du temps, chez la marquise de Las Florentinas
y Cabirolos, où, vers minuit, ils devaient trouver la plus brillante
société. Tous avaient soif de respirer l'air à pleins poumons; mais,
excepté Georges, Giroudeau, du Bruel et Finot, habitués aux orgies
parisiennes, personne ne put marcher. Georges envoya chercher trois
calèches chez un loueur de voitures, et promena son monde pendant une
heure sur les boulevards extérieurs, depuis Montmartre jusqu'à la
barrière du Trône. On revint par Bercy, les quais et les boulevards,
jusqu'à la rue de Vendôme.
Les clercs voletaient encore dans le ciel meublé de fantaisies où
l'ivresse enlève les jeunes gens, quand leur amphitryon les introduisit
au milieu des salons de Florentine. Là, scintillaient des princesses
de théâtre qui, sans doute instruites de la plaisanterie de Frédéric,
s'amusaient à singer les femmes comme il faut. On prenait alors des
glaces. Les bougies allumées faisaient flamber les candélabres. Les
laquais de Tullia, de madame du Val-Noble et de Florine, tous en
grande livrée, servaient des friandises sur des plateaux d'argent.
Les tentures, chefs-d'œuvre de l'industrie lyonnaise, rattachées
par des cordelières d'or, étourdissaient les regards. Les fleurs
des tapis ressemblaient à un parterre. Les plus riches babioles,
des curiosités, papillotaient aux yeux. Dans le premier moment et
dans l'état où Georges les avait mis, les clercs et surtout Oscar
crurent à la marquise de Las Florentinas y Cabirolos. L'or reluisait
sur quatre tables de jeu dressées dans la chambre à coucher. Dans le
salon, les femmes s'adonnaient à un vingt et un tenu par Nathan, le
célèbre auteur. Après avoir erré, gris et presque endormis, sur les
sombres boulevards extérieurs, les clercs se réveillaient donc dans
un vrai palais d'Armide. Oscar, présenté par Georges à la prétendue
marquise, resta tout hébété, ne reconnaissant pas la danseuse de la
Gaîté dans cette femme aristocratiquement décolletée, enrichie de
dentelles, presque semblable à une vignette de keepsake, et qui le
reçut avec des grâces et des façons sans analogie dans le souvenir ou
dans l'imagination d'un clerc tenu si sévèrement. Après avoir admiré
toutes les richesses de cet appartement, les belles femmes qui s'y
gaudissaient, et qui toutes avaient fait assaut de toilette entre elles
pour l'inauguration de cette splendeur, Oscar fut pris par la main et
conduit par Florentine à la table du vingt et un.
--Venez, que je vous présente à la belle marquise d'Anglade, une de mes
amies...
Et elle mena le pauvre Oscar à la jolie Fanny-Beaupré qui remplaçait
depuis deux ans feu Coralie dans les affections de Camusot. Cette jeune
actrice venait de se faire une réputation dans un rôle de marquise d'un
mélodrame de la Porte-Saint-Martin, intitulé: _La Famille d'Anglade_,
un succès du temps.
--Tiens, ma chère, dit Florentine, je te présente un charmant enfant
que tu peux associer à ton jeu.
--Ah! voilà qui sera gentil, répondit avec un charmant sourire
l'actrice en toisant Oscar, je perds, nous allons être de moitié,
n'est-ce pas?
--Madame la marquise, je suis à vos ordres, dit Oscar en s'asseyant
auprès de la jolie actrice.
--Mettez l'argent, dit-elle, je le jouerai, vous me porterez bonheur!
Tenez, voilà mes derniers cent francs...
Et elle sortit d'une bourse, dont les coulants étaient ornés de
diamants, cinq pièces d'or. Oscar tira ses cent francs en pièces de
cent sous, honteux déjà de mêler d'ignobles écus à des pièces d'or. En
dix tours l'actrice perdit les deux cents francs.
--Allons, c'est bête! s'écria-t-elle, je vais faire la banque, moi.
Nous restons ensemble, n'est-ce pas? dit-elle à Oscar.
Fanny-Beaupré s'était levée, et le jeune clerc, qui se vit comme elle
l'objet de l'attention de toute la table, n'osa pas se retirer en
disant que sa bourse logeait le diable. Oscar se trouva sans voix, sa
langue devenue lourde resta collée à son palais.
--Prête-moi cinq cents francs? dit l'actrice à la danseuse.
Florentine apporta cinq cents francs qu'elle alla prendre à Georges qui
venait de passer huit fois à l'écarté.
--Nathan a gagné douze cents francs, dit l'actrice au clerc, les
banquiers gagnent toujours, ne nous laissons pas _embêter_, lui
souffla-t-elle dans l'oreille.
Les gens qui ont du cœur, de l'imagination et de l'entraînement,
comprendront comment le pauvre Oscar ouvrit son portefeuille, et en
sortit le billet de cinq cents francs. Il regardait Nathan, le célèbre
auteur, qui se remit avec Florine à jouer gros jeu contre la banque.
--Allons, mon petit, empoignez! lui cria Fanny-Beaupré en faisant signe
à Oscar de ramasser deux cents francs que Florine et Nathan avaient
pontés.