A cinq heures du matin, en tout temps, Godeschal s'éveillait. Il

descendait avec Oscar à l'Étude afin d'économiser le feu en hiver, et

ils trouvaient toujours le patron levé, travaillant. Oscar faisait des

expéditions pour l'Étude et préparait ses leçons pour l'École; mais

il les préparait sur des proportions énormes. Godeschal et souvent

le patron indiquaient à leur élève les auteurs à compulser et les

difficultés à vaincre. Oscar ne quittait un Titre du Code qu'après

l'avoir approfondi et satisfait tour à tour son patron et Godeschal,

qui lui faisaient subir des examens préparatoires plus sérieux et plus

longs que ceux de l'École de Droit. Revenu du Cours où il restait peu

de temps, il reprenait sa place à l'Étude, il y retravaillait, il

allait au Palais parfois, il était enfin à la dévotion du terrible

Godeschal, jusqu'au dîner. Le dîner, celui du patron d'ailleurs,

consistait en un gros plat de viande, un plat de légumes et une salade.

Le dessert se composait d'un morceau de fromage de Gruyère. Après le

dîner, Godeschal et Oscar rentraient à l'Étude et y travaillaient

jusqu'au soir. Une fois par mois, Oscar allait déjeuner chez son oncle

Cardot, et il passait les dimanches chez sa mère. De temps en temps,

Moreau, quand il venait à l'Étude pour ses affaires, emmenait Oscar

dîner au Palais-Royal et le régalait en lui faisant voir quelque

spectacle. Oscar avait été si bien rembarré par Godeschal et par

Desroches à propos de ses velléités d'élégance, qu'il ne pensait plus à

la toilette.

--Un bon clerc, lui disait Godeschal, doit avoir deux habits noirs (un

neuf et un vieux), un pantalon noir, des bas noirs et des souliers. Les

bottes coûtent trop cher. On a des bottes quand on est avoué. Un clerc

ne doit pas dépenser en tout plus de sept cents francs. On porte de

bonnes grosses chemises de forte toile. Ah! quand on part de zéro pour

arriver à la fortune, il faut savoir se réduire au nécessaire. Voyez

monsieur Desroches! il a fait ce que nous faisons, et le voilà arrivé.

Godeschal prêchait d'exemple. S'il professait les principes les plus

stricts sur l'honneur, sur la discrétion, sur la probité, il les

pratiquait sans emphase, comme il respirait, comme il marchait. C'était

le jeu naturel de son âme, comme la marche et la respiration sont le

jeu des organes. Dix-huit mois après l'installation d'Oscar, le second

clerc eut pour la deuxième fois une légère erreur dans le compte de

sa petite caisse. Godeschal lui dit devant toute l'Étude:--Mon cher

Gaudet, allez-vous-en d'ici de votre propre mouvement, pour qu'on ne

dise pas que le patron vous a renvoyé. Vous êtes ou distrait ou peu

exact, et le plus léger de ces défauts ne vaut rien ici. Le patron n'en

saura rien, voilà tout ce que je puis pour un camarade.

A vingt ans, Oscar se vit troisième clerc de l'Étude de maître

Desroches. S'il ne gagnait rien encore, il fut nourri, logé, car

il faisait la besogne d'un second clerc. Desroches occupait deux

maîtres-clercs, et le second clerc pliait sous le poids de ses travaux.

En atteignant à la fin de sa seconde année de Droit, Oscar, déjà plus

fort que beaucoup de Licenciés, faisait le Palais avec intelligence,

et plaidait quelques référés. Enfin Godeschal et Desroches étaient

contents de lui. Seulement, quoique devenu presque raisonnable, il

laissait voir une propension au plaisir et une envie de briller que

comprimaient la discipline sévère et le labeur continu de cette vie.

Le marchand de biens, satisfait des progrès du clerc, se relâcha de

sa rigueur. Quand, au mois de juillet 1825, Oscar passa ses derniers

examens à boules blanches, Moreau lui donna de quoi s'habiller

élégamment. Madame Clapart, heureuse et fière de son fils, préparait

un superbe trousseau au futur Licencié, au futur second clerc. Dans

les familles pauvres, les présents ont toujours l'opportunité d'une

chose utile. A la rentrée, au mois de novembre, Oscar Husson eut la

chambre du second clerc qu'il remplaçait enfin, il eut huit cents

francs d'appointements, la table et le logement. Aussi l'oncle Cardot,

qui vint secrètement chercher des informations sur son neveu auprès

de Desroches, promit-il à madame Clapart de mettre Oscar en état de

traiter d'une Étude, s'il continuait ainsi.

Malgré de si sages apparences, Oscar Husson se livrait de rudes combats

dans son for intérieur. Il voulait par moments quitter une vie si

directement contraire à ses goûts et à son caractère. Il trouvait les

forçats plus heureux que lui. Meurtri par le collier de ce régime de

fer, il lui prenait des envies de fuir en se comparant dans les rues

à quelques jeunes gens bien mis. Souvent emporté par des mouvements

de folie vers les femmes, il se résignait, mais en tombant dans un

dégoût profond de la vie. Soutenu par l'exemple de Godeschal, il

était entraîné plutôt que porté de lui-même à rester dans un si rude

sentier. Godeschal, qui observait Oscar, avait pour principe de ne pas

exposer son pupille aux séductions. Le plus souvent le clerc restait

sans argent, ou en possédait si peu qu'il ne pouvait se livrer à aucun

excès. Dans cette dernière année, le brave Godeschal avait fait cinq ou

six parties de plaisir avec Oscar en le défrayant, car il comprit qu'il

fallait lâcher de la corde à ce jeune chevreau attaché. Ces frasques,

comme les appelait le sévère premier clerc, aidèrent Oscar à supporter

l'existence; car il s'amusait peu chez son oncle Cardot et encore

moins chez sa mère, qui vivait encore plus chichement que Desroches.

Moreau ne pouvait pas, comme Godeschal, se familiariser avec Oscar,

et peut-être ce sincère protecteur du jeune Husson se servit-il de

Godeschal pour initier le pauvre enfant aux mystères de la vie. Oscar,

devenu discret, avait fini par mesurer, au contact des affaires,

l'étendue de la faute commise durant son fatal voyage en coucou; mais,

la masse de ses fantaisies réprimées, la folie de la jeunesse pouvaient

encore l'entraîner. Néanmoins, à mesure qu'il prenait connaissance du

monde et de ses lois, sa raison se formait, et pourvu que Godeschal ne

le perdît pas de vue, Moreau se flattait d'amener à bien le fils de

madame Clapart.

--Comment va-t-il? demanda le marchand de biens au retour d'un voyage

qui l'avait tenu pendant quelques mois éloigné de Paris.

--Toujours trop de vanité, répondit Godeschal. Vous lui donnez de beaux

habits et du beau linge, il a des jabots d'agent de change, et mon

mirliflor va le dimanche aux Tuileries, chercher des aventures. Que

voulez-vous? c'est jeune. Il me tourmente pour que je le présente à ma

sœur, chez laquelle il verrait une fameuse société: des actrices, des

danseuses, des élégants, des gens qui mangent leur fortune... Il n'a

pas l'esprit tourné à être avoué, j'en ai peur. Il parle assez bien

cependant, il pourrait être avocat, il plaiderait des affaires bien

préparées...

Au mois de novembre 1825, au moment où Oscar Husson prit possession de

son poste et où il se disposait à soutenir sa thèse pour la Licence, il

entra chez Desroches un nouveau quatrième clerc pour combler le vide

produit par la promotion d'Oscar.

Ce quatrième clerc, nommé Frédéric Marest, se destinait à la

magistrature, et achevait sa troisième année de Droit. C'était, d'après

les renseignements obtenus par la police de l'Étude, un beau fils de

vingt-trois ans, enrichi d'une douzaine de mille livres de rente par la

mort d'un oncle célibataire, et fils d'une madame Marest, veuve d'un

riche marchand de bois. Le futur Substitut, animé du louable désir

de savoir son métier dans ses plus petits détails, se mettait chez

Desroches avec l'intention d'étudier la Procédure et d'être capable

de remplir la place de principal clerc en deux ans. Il comptait faire

son stage d'avocat à Paris, afin d'être apte à exercer les fonctions

du poste qu'on ne refuserait pas à un jeune homme riche. Se voir, à

trente ans, Procureur du roi dans un tribunal quelconque, était toute

son ambition. Quoique ce Frédéric fût le cousin germain de Georges

Marest, comme le mystificateur du voyage à Presles n'avait dit son nom

qu'à Moreau, le jeune Husson ne le connaissait que sous le prénom de

Georges, et ce nom de Frédéric Marest ne pouvait lui rien rappeler.

--Messieurs, dit Godeschal au déjeuner en s'adressant à tous les

clercs, je vous annonce l'arrivée d'un nouveau basochien; et, comme

il est richissime, nous lui ferons payer, je l'espère, une fameuse

bienvenue...

--En avant, le livre! dit Oscar en regardant le petit clerc, et soyons

sérieux.

Le petit clerc grimpa comme un écureuil le long des casiers pour saisir

un registre mis sur la dernière planche pour y recevoir des couches de

poussière.

--Il s'est culotté, dit le petit clerc en montrant un livre.

Expliquons quelle plaisanterie perpétuelle engendrait ce Livre alors

en pratique dans la plupart des Études. _Il n'est que déjeuners de

clercs, dîners de traitants et soupers de seigneurs_, ce vieux dicton

du dix-huitième siècle est resté vrai, quant à ce qui regarde la

Basoche, pour quiconque a passé deux ou trois ans de sa vie à étudier

la Procédure chez un avoué, le Notariat chez un maître quelconque.

Dans la vie cléricale, où l'on travaille tant, on aime le plaisir avec

d'autant plus d'ardeur qu'il est rare; mais surtout on y savoure une

mystification avec délices. C'est ce qui, jusqu'à un certain point,

explique la conduite de Georges Marest dans la voiture à Pierrotin.

Le clerc le plus sombre est toujours travaillé par un besoin de farce

et de gausserie. L'instinct avec lequel on saisit, on développe une

mystification et une plaisanterie, entre clercs, est merveilleux à

voir, et n'a son analogue que chez les peintres. L'Atelier et l'Étude

sont, en ce genre, supérieurs aux comédiens. En achetant un titre nu,

Desroches recommençait en quelque sorte une nouvelle dynastie. Cette

fondation interrompit la suite des usages relatifs à la bienvenue.

Aussi, venu dans un appartement où jamais il ne s'était griffonné

de papiers timbrés, Desroches y avait-il mis des tables neuves, des

cartons blancs et bordés de bleu, tout neufs. Son Étude fut composée

de clercs pris à différentes Études, sans liens entre eux et pour

ainsi dire étonnés de leur réunion. Godeschal, qui avait fait ses

premières armes chez maître Derville, n'était pas clerc à laisser se

perdre la précieuse tradition de la bienvenue. La bienvenue est un

déjeuner que doit tout néophyte aux anciens de l'Étude où il entre.

Or, au moment où le jeune Oscar vint à l'Étude, dans les six mois de

l'installation de Desroches, par une soirée d'hiver où la besogne fut

expédiée de bonne heure, au moment où les clercs se chauffaient avant

de partir, Godeschal inventa de confectionner un soi-disant registre

architriclino-basochien, de la dernière antiquité, sauvé des orages

de la Révolution, venu du procureur au Châtelet Bordin, prédécesseur

médiat de Sauvagnest, l'avoué de qui Desroches tenait sa charge.

On commença par chercher chez un marchand de vieux papiers quelque

registre de papier marqué du dix-huitième siècle, bien et dûment relié

en parchemin sur lequel se lirait un arrêt du Grand-Conseil. Après

avoir trouvé ce livre, on le traîna dans la poussière, dans le poêle,

dans la cheminée, dans la cuisine; on le laissa même dans ce que

les clercs appellent la _chambre des délibérés_, et l'on obtint une

moisissure à ravir des antiquaires, des lézardes d'une vétusté sauvage,

des coins rongés à faire croire que les rats s'en étaient régalés. La

tranche fut roussie avec une perfection étonnante. Une fois le livre

mis en état, voici quelques citations qui diront aux plus obtus l'usage

auquel l'Étude de Desroches consacrait ce recueil, dont les soixante

premières pages abondaient en faux procès-verbaux. Sur le premier

feuillet, on lisait:

«Au nom du Père et du Fils et dv Sainct-Esprit. Ainsi soit-il.

Cejovrd'hui, feste de nostre dame Saincte-Geneviesve, patronne

de Paris, sous l'inuocation de laquelle se sont miz, depuis l'an

1525, les clercqs de ceste Estude, nous, soubssignés, clercqs et

petits clercqs de l'Estude de maistre Jerosme-Sebastien Bordin,

successeur de feu Guerbet, en son viuant procurevr au Chastelet,

avons recogneu la nécessité où nous estions de remplacer le

registre et les archiues d'installations des clercqs de ceste

glorieuse Estude, membre distingué du royaume de Basoche, lequel

registre s'est veu plein par suite des actes de nos chers et bien

amés prédécessevrs, et avons requis le Garde des Archives du

Palays de le ioindre à iceux des autres Estudes, et sommes allés

tous à la messe à la paroisse de Saint-Severin, pour solenniser

l'inauguration de nostre nouveau registre.

»En foi de quoi nous avons tous signé: Malin, principal clercq;

Grevin, second clercq; Athanase Feret, clercq; Jacques Huet,

clercq; Regnauld de Saint-Jean-d'Angely, clercq; Bedeau, petit

clercq saute-ruisseau. An 1787 de nostre Seigneur.

»Après la messe, ouïe, nous nous sommes transportés en la

Courtille, et, à frais communs, avons fait un large déjeuner qui

n'a fini qu'à sept heures du matin.»

C'était miraculeusement écrit. Un expert eût juré que cette écriture

appartenait au dix-huitième siècle. Vingt-sept procès-verbaux de

réceptions suivaient, et la dernière se rapportait à la fatale année

1792. Après une lacune de quatorze ans, le registre commençait, en

1806, à la nomination de Bordin comme avoué près le tribunal de

première instance de la Seine. Et voici la glose qui signalait la

reconstitution du royaume de Basoche et autres lieux:

«Dieu, dans sa clémence, a voulu que malgré les orages affreux

qui ont sévi sur la terre de France, devenue un grand empire, les

précieuses archives de la très célèbre Étude de maître Bordin

aient été conservées; et nous, soussignés clercs du très digne,

très vertueux maître Bordin, n'hésitons pas à attribuer cette

inouïe conservation, quand tant de titres, chartes, priviléges

ont été perdus, à la protection de sainte Geneviève, patronne

de cette Étude, et aussi au culte que le dernier des procureurs

de la bonne roche a eu pour tout ce qui tenait aux anciens us

et coutumes. Dans l'incertitude de savoir quelle est la part de

sainte Geneviève et de maître Bordin dans ce miracle, nous avons

résolu de nous rendre à Saint-Étienne du Mont, pour y entendre

une messe qui sera dite à l'autel de cette sainte Bergère, qui

nous envoie tant de moutons à tondre, et d'offrir à déjeuner à

notre patron, espérant qu'il en fera les frais.

»Ont signé: Oignard, premier clerc; Poidevin, deuxième clerc;

Proust, clerc; Brignolet, clerc; Derville, clerc; Augustin Coret,

petit clerc.

»En l'Étude, 10 novembre 1806.»

«A trois heures de relevée, le lendemain, les clercs soussignés

consignent ici leur gratitude pour leur excellent patron, qui

les a régalés chez le sieur Rolland, restaurateur, rue du

Hasard, de vins exquis de trois pays, de Bordeaux, de Champagne

et Bourgogne, de mets particulièrement soignés, depuis quatre

heures de relevée jusqu'à sept heures et demie. Il y a eu café,

glaces, liqueurs en abondance. Mais la présence du patron n'a

pas permis de chanter laudes en chansons cléricales. Aucun clerc

n'a dépassé les bornes d'une aimable gaieté, car le digne,

respectable et généreux patron avait promis de mener ses clercs

voir Talma dans _Britannicus_, au Théâtre-Français. Longue vie

à maître Bordin!... Que Dieu répande ses faveurs sur son chef

vénérable! Puisse-t-il vendre cher une si glorieuse Étude! Que le

client riche lui vienne à souhait! Que ses mémoires de frais lui

soient payés rubis sur l'ongle! Puissent nos patrons à venir lui

ressembler! Qu'il soit toujours aimé des clercs, même quand il ne

sera plus!»

Suivaient trente-trois procès-verbaux de réceptions de clercs, lesquels

se distinguaient par des écritures et des encres diverses, par des

phrases, par des signatures et par des éloges de la bonne chère et des

vins qui semblaient prouver que le procès-verbal se rédigeait et se

signait séance tenante, _inter pocula_.

Enfin, à la date du mois de juin 1822, époque de la prestation de

serment de Desroches, se trouvait cette prose constitutionnelle:

«Moi, soussigné, François-Claude-Marie Godeschal, appelé par

maître Desroches pour remplir les difficiles fonctions de premier

clerc dans une Étude où la clientèle était à créer, ayant appris

par maître Derville, de chez qui je sors, l'existence des

fameuses archives architriclino-basochiennes qui sont célèbres

au Palais, ai prié notre gracieux patron de les demander à son

prédécesseur, car il importait de retrouver ce document portant

la date de l'an 1786, qui se rattache à d'autres archives

déposées au Palais, dont l'existence nous a été certifiée par

Messieurs Terrasse et Duclos, archivistes, et à l'aide desquelles

on remonte jusqu'à l'an 1525, en trouvant sur les mœurs et la

cuisine cléricales des indications historiques du plus haut prix.

»Ayant été fait droit à cette requête, l'Étude a été mise en

possession cejourd'hui de ces témoignages du culte que nos

prédécesseurs ont constamment rendu à la _dive_ bouteille et à la

bonne chère.

»En conséquence, pour l'édification de nos successeurs et

pour renouer la chaîne des temps et des gobelets, j'ai invité

messieurs Doublet, deuxième clerc; Vassal, troisième clerc;

Hérisson et Grandemain, clercs, et Dumets, petit clerc, à

déjeuner dimanche prochain, au _Cheval rouge_, sur le quai

Saint-Bernard, où nous célébrerons la conquête de ce livre qui

contient la charte de nos gueuletons.

»Ce dimanche, 27 juin, ont été bues 12 bouteilles de différents

vins trouvés exquis. On a remarqué les deux melons, les pâtés au

_jus romanum_, un filet de bœuf, une croûte aux champignonibus.

Mademoiselle Mariette, illustre sœur du premier clerc et Premier

Sujet de l'Académie royale de musique et de danse, ayant mis

à la disposition de l'Étude des places d'orchestre pour la

représentation de ce soir, il est donné acte de cette générosité.

De plus, il est arrêté que les clercs se rendront en corps chez

cette noble demoiselle pour la remercier, et lui déclarer qu'à

son premier procès si le diable lui en envoye, elle ne paierait

que les déboursés, dont acte.

»Godeschal a été proclamé la fleur de la Basoche et surtout

un bon enfant. Puisse un homme qui traite si bien traiter

promptement d'une Étude.»

Il y avait des taches de vin, des pâtés et des paraphes qui

ressemblaient à des feux d'artifice. Pour faire bien comprendre le

cachet de vérité qu'on avait su imprimer à ce registre, il suffira de

rapporter le procès-verbal de la prétendue réception d'Oscar.

«Aujourd'hui lundi, 25 novembre 1822, après une séance tenue hier

rue de la Cerisaie, quartier de l'Arsenal, chez madame Clapart,

mère de l'aspirant basochien, Oscar Husson, nous, soussignés,

déclarons que le repas de réception a surpassé notre attente. Il

se composait de radis noirs et roses, de cornichons, anchois,

beurre et olives pour hors-d'œuvre; d'un succulent potage

au riz qui témoigne d'une sollicitude maternelle, car nous y

avons reconnu un délicieux goût de volaille, et, par l'aveu du

récipiendaire, nous avons appris qu'en effet l'abatis d'une

belle daube préparée par les soins de madame Clapart avait été

judicieusement inséré dans le pot-au-feu fait à domicile avec des

soins qui ne se prennent que dans les ménages.

»_Item_, la daube entourée d'une mer de gelée, due à la mère

dudit.

»_Item_, une langue de bœuf aux tomates qui ne nous a pas

trouvés automates.

»_Item_, une compote de pigeons d'un goût à faire croire que les

anges l'avaient surveillée.

»_Item_, une timbale de macaroni devant des pots de crème au

chocolat.

»_Item_, un dessert composé de onze plats délicats, parmi

lesquels, malgré l'état d'ivresse où seize bouteilles de vins

d'un choix exquis nous avaient mis, nous avons remarqué une

compote de pêches d'une délicatesse auguste et mirobolante.

»Les vins de Roussillon et ceux de la côte du Rhône ont enfoncé

complétement ceux de Champagne et de Bourgogne. Une bouteille de

marasquin et une de kirsch ont, malgré du café exquis, achevé de

nous plonger dans une extase oenologique telle, qu'un de nous,

le sieur Hérisson, s'est trouvé dans le bois de Boulogne en se

croyant encore au boulevard du Temple; et que Jacquinaut, le

petit clerc, âgé de quatorze ans, s'est adressé à des bourgeoises

âgées de cinquante-sept ans, en les prenant pour des femmes

faciles, dont acte.

»Il est dans les statuts de notre ordre une loi sévèrement

gardée, c'est de laisser les aspirants aux priviléges de la

Basoche mesurer les magnificences de leur bienvenue à leur

fortune, car il est de notoriété publique que personne ne se

livre à Thémis avec des rentes, et que tout clerc est assez

sévèrement tenu par ses père et mère. Aussi constatons-nous avec

les plus grands éloges la conduite de madame Clapart, veuve

en premières noces de monsieur Husson, père de l'impétrant,

et disons qu'il est digne des hourras qui ont été poussés au

dessert, et avons tous signé.»

Trois clercs avaient été déjà pris à cette mystification, et trois

réceptions réelles étaient constatées dans ce registre imposant.

Le jour de l'arrivée de chaque néophyte à l'Étude, le petit

clerc avait mis à leur place sur leur pancarte les archives

architriclino-basochiennes, et les clercs jouissaient du spectacle que

présentait la physionomie du nouveau venu pendant qu'il étudiait ces

pages bouffonnes. _Inter pocula_, chaque récipiendaire avait appris le

secret de cette farce basochienne, et cette révélation leur inspira,

comme on l'espérait, le désir de mystifier les clercs à venir.

Chacun maintenant peut imaginer la figure que firent les quatre

clercs et le petit clerc à ce mot d'Oscar, devenu mystificateur à son

tour:--En avant le livre!

Dix minutes après cette exclamation, un beau jeune homme, d'une

belle taille et d'une figure agréable, se présenta, demanda monsieur

Desroches, et se nomma sans hésiter à Godeschal.

--Je suis Frédéric Marest, dit-il, et viens pour occuper ici la place

de troisième clerc.

--Monsieur Husson, dit Godeschal à Oscar, indiquez à monsieur sa

place, et mettez-le au fait des habitudes de notre travail.

Le lendemain, le clerc trouva le livre en travers sur sa pancarte;

mais, après en avoir parcouru les premières pages, il se mit à rire,

n'invita point l'Étude, et le replaça devant lui.

--Messieurs, dit-il au moment de s'en aller vers cinq heures, j'ai un

cousin premier clerc de notaire chez maître Léopold Hannequin, je le

consulterai sur ce que je dois faire pour ma bienvenue.

--Cela va mal, s'écria Godeschal, il n'a pas l'air d'un novice, le

futur magistrat!

--Nous le taonnerons, dit Oscar.

Le lendemain à deux heures, Oscar vit entrer et reconnut dans la

personne du maître clerc d'Hannequin, Georges Marest.

--Hé! voilà l'ami d'Ali-Pacha, s'écria-t-il d'un air dégagé.

--Tiens! vous voilà ici, monsieur l'ambassadeur, répondit Georges en se

rappelant Oscar.

--Eh! vous vous connaissez donc? demanda Godeschal à Georges.

--Je le crois bien, nous avons fait des sottises ensemble, dit Georges,

il y a de cela plus de deux ans... Oui, je suis sorti de chez Crottat

pour entrer chez Hannequin, précisément à cause de cette affaire...

--Quelle affaire? demanda Godeschal.

--Oh! rien, répondit Georges à un signe d'Oscar. Nous avons voulu

mystifier un pair de France, et c'est lui qui nous a roulés... Ah çà!

vous voulez donc tirer une carotte à mon cousin...

--Nous ne tirons pas de carottes, dit Oscar avec dignité, voici notre

charte.

Et il présenta le fameux registre à la place où se trouvait une

sentence d'exclusion portée contre un réfractaire qui, pour fait de

ladrerie, avait été forcé de quitter l'Étude en 1788.

--Je crois bien que c'est une carotte, car en voici les racines,

répliqua Georges en désignant ces bouffonnes archives. Mais mon

cousin et moi, nous sommes riches, nous vous flanquerons une fête

comme vous n'en aurez jamais eu, et qui stimulera votre imagination

au procès-verbal. A demain, dimanche, au _Rocher de Cancale_, à deux

heures. Après, je vous mènerai passer la soirée chez madame la marquise

de las Florentinas y Cabirolos, où nous jouerons et où vous trouverez

l'élite des femmes de la fashion. Ainsi, messieurs de la Première

Instance, reprit-il avec une morgue notariale, de la tenue, et sachez

porter le vin comme les seigneurs de la Régence...

--_Hurrah!_ cria l'Étude comme un seul homme. _Bravo!... Very well!...

Vivat!_ Vivent les Marest!...

--Pontins! s'écria le petit clerc.

La Comédie humaine - Volume 04 · 第 50 / 54 段