--Maintenant, dit-elle, tu écouteras ta mère, tu suivras ses avis,

car une mère ne peut donner que de bons conseils à son fils. Nous

irons chez ton oncle Cardot. Là est notre dernière espérance. Cardot

a dû beaucoup à ton père, qui en lui accordant sa sœur, mademoiselle

Husson, avec une énorme dot pour ce temps-là, lui a permis de faire

une grande fortune dans la soierie. Je pense qu'il te placera chez

monsieur Camusot, son successeur et son gendre, rue des Bourdonnais...

Mais, vois-tu, ton oncle Cardot a quatre enfants. Il a donné son

établissement du Cocon-d'Or à sa fille aînée, madame Camusot. Si

Camusot a des millions, il a aussi quatre enfants de deux lits

différents, et il sait à peine que nous existons. Cardot a marié

Marianne, sa seconde fille, à monsieur Protez, de la maison Protez et

Chiffreville. L'Étude de son fils aîné, le notaire, a coûté quatre cent

mille francs, et il vient d'associer Joseph Cardot, son second fils,

à la maison de droguerie Matifat. Ton oncle Cardot aura donc bien des

raisons pour ne pas s'occuper de toi, qu'il voit quatre fois par an.

Il n'est jamais venu me rendre visite ici; tandis qu'il savait bien,

lui, venir me voir chez Madame-mère pour obtenir les fournitures des

Altesses impériales, de l'Empereur et des grands de sa cour. Maintenant

les Camusot font les ultra! Camusot a marié le fils de sa première

femme à la fille d'un huissier du cabinet du roi! Le monde est bien

bossu quand il se baisse! Enfin, c'est habile, le Cocon-d'Or a la

pratique de la Cour sous les Bourbons comme sous l'Empereur. Demain

nous irons donc chez ton oncle Cardot, j'espère que tu sauras t'y tenir

comme il faut; car là, je te le répète, est notre dernier espoir.

Monsieur Jean-Jérôme-Séverin Cardot était depuis six ans veuf de sa

femme, mademoiselle Husson, à qui le fournisseur, au temps de sa

splendeur, avait donné cent mille francs de dot en argent. Cardot, le

premier commis du Cocon-d'Or, une des plus vieilles maisons de Paris,

avait acheté cet établissement en 1793, au moment où ses patrons

étaient ruinés par le maximum; et l'argent de la dot de mademoiselle

Husson lui avait permis de faire une fortune presque colossale en dix

ans. Pour établir richement ses enfants, il avait eu l'idée ingénieuse

de placer en viager une somme de trois cent mille francs sur la tête de

sa femme et sur la sienne, ce qui lui produisait trente mille livres

de rente. Quant à ses capitaux, il les avait partagés en trois dots de

chacune quatre cent mille francs pour ses enfants. Le Cocon-d'Or, la

dot de sa fille aînée, fut accepté pour cette somme par Camusot. Le

bonhomme, presque septuagénaire, pouvait donc dépenser et dépensait ses

trente mille francs par an, sans nuire aux intérêts de ses enfants,

tous supérieurement établis, et dont les témoignages d'affection

n'étaient alors entachés d'aucune pensée cupide. L'oncle Cardot

habitait à Belleville une des premières maisons situées au-dessus de

la Courtille. Il y occupait, à un premier étage d'où l'on planait sur

la vallée de la Seine, un appartement de mille francs, à l'exposition

du midi, et avec la jouissance exclusive d'un grand jardin; aussi ne

s'embarrassait-il guère des trois ou quatre autres locataires logés

dans cette vaste maison de campagne. Assuré par un long bail de finir

là ses jours, il vivait assez mesquinement, servi par sa vieille

cuisinière et par l'ancienne femme de chambre de feu madame Cardot qui

s'attendaient à recueillir chacune quelque six cents francs de rente

à sa mort, et qui, par conséquent, ne le volaient point. Ces deux

femmes prenaient de leur maître des soins inouïs et s'y intéressaient

d'autant plus que personne n'était moins tracassier ni moins vétilleux

que lui. L'appartement, meublé par feu madame Cardot, restait dans le

même état depuis six ans, le vieillard s'en contentait; il ne dépensait

pas en tout mille écus par an, car il dînait à Paris cinq fois par

semaine, et rentrait tous les soirs à minuit dans un fiacre attitré

dont l'établissement se trouvait à la barrière de la Courtille. La

cuisinière n'avait guère à s'occuper que du déjeuner. Le bonhomme

déjeunait à onze heures, puis il s'habillait, se parfumait et allait

à Paris. Ordinairement les bourgeois préviennent quand ils dînent en

ville; le père Cardot, lui, prévenait quand il dînait chez lui.

Ce petit vieillard, gras, frais, trapu, fort, était, comme dit le

peuple, toujours tiré à quatre épingles; c'est-à-dire toujours en bas

de soie noire, en culotte de pou-de-soie, gilet de piqué blanc, linge

éblouissant, habit bleu-barbeau, gants de soie violette, des boucles

d'or à ses souliers et à sa culotte, enfin un œil de poudre et une

petite queue ficelée avec un ruban noir. Sa figure se faisait remarquer

par des sourcils épais comme des buissons sous lesquels petillaient des

yeux gris, et par un nez carré, gros et long qui lui donnait l'air d'un

ancien prébendier. Cette physionomie tenait parole.

Le père Cardot appartenait en effet à cette race de Gérontes égrillards

qui disparaît de jour en jour et qui défrayait de Turcarets les romans

et les comédies du dix-huitième siècle. L'oncle Cardot disait: _Belle

dame!_ il reconduisait en voiture les femmes qui se trouvaient sans

protecteur; il se mettait à leur disposition, selon son expression,

avec des façons chevaleresques. Sous son air calme, sous son front

neigeux, il cachait une vieillesse uniquement occupée de plaisir. Entre

hommes, il professait hardiment l'épicuréisme et se permettait des

gaudrioles un peu fortes. Il n'avait pas trouvé mauvais que son gendre

Camusot fît la cour à la charmante actrice Coralie, car lui-même était

secrètement le Mécène de mademoiselle Florentine, première danseuse

du théâtre de la Gaîté. Mais de cette vie et de ces opinions, il ne

paraissait rien chez lui, ni dans sa conduite extérieure. L'oncle

Cardot, grave et poli, passait pour être presque froid, tant il

affichait de décorum, et une dévote l'eût appelé hypocrite. Ce digne

monsieur haïssait particulièrement les prêtres, il faisait partie de ce

grand troupeau de niais abonnés au _Constitutionnel_, et se préoccupait

beaucoup des _refus de sépulture_. Il adorait Voltaire, quoique ses

préférences fussent pour Piron, Vadé, Collé. Naturellement il admirait

Béranger, qu'il appelait ingénieusement _le grand prêtre de la religion

de Lisette_. Ses filles, madame Camusot et madame Protez, ses deux

fils, seraient, suivant une expression populaire, tombés de leur haut,

si quelqu'un leur eût expliqué ce que leur père entendait par: _chanter

la mère Godichon_! Ce sage vieillard n'avait point parlé de ses

rentes viagères à ses enfants, qui, le voyant vivre si mesquinement,

songeaient tous qu'il s'était dépouillé de sa fortune pour eux, et

redoublaient de soins et de tendresse. Aussi, parfois disait-il à

ses fils:--«Ne perdez pas votre fortune, car je n'en ai point à vous

laisser.» Camusot, à qui il trouvait beaucoup de son caractère et qu'il

aimait assez pour le mettre de ses parties fines, était le seul dans le

secret des trente mille livres de rentes viagères. Camusot approuvait

fort la philosophie du bonhomme, qui, selon lui, après avoir fait le

bonheur de ses enfants et si noblement rempli ses devoirs, pouvait bien

finir joyeusement la vie.--«Vois-tu, mon ami, lui disait l'ancien chef

du Cocon-d'Or, je pouvais me remarier, n'est-ce pas? Une jeune femme

m'aurait donné des enfants... Oui, j'en aurais eu, j'étais dans l'âge

où l'on en a toujours... Eh bien! Florentine ne me coûte pas si cher

qu'une femme, elle ne m'ennuie pas, elle ne me donnera point d'enfants,

et ne mangera jamais votre fortune.»

Camusot proclamait, dans le père Cardot, le sens le plus exquis de

la famille; il le regardait comme un beau-père accompli.--«Il sait,

disait-il, concilier l'intérêt de ses enfants avec les plaisirs qu'il

est bien naturel de goûter dans la vieillesse, après avoir subi tous

les tracas du commerce.»

Ni les Cardot, ni les Camusot, ni les Protez ne soupçonnaient

l'existence de leur ancienne tante madame Clapart. Les relations de

famille étaient restreintes à l'envoi des billets de faire part en

cas de mort ou de mariage, et des cartes au jour de l'an. La fière

madame Clapart ne faisait céder ses sentiments qu'à l'intérêt de son

Oscar, et devant son amitié pour Moreau, la seule personne qui lui

fût demeurée fidèle dans le malheur. Elle n'avait pas fatigué le

vieux Cardot de sa présence ni de ses importunités; mais elle s'était

attachée à lui comme à une espérance, elle allait le voir une fois

tous les trimestres, elle lui parlait d'Oscar Husson, le neveu de feu

la respectable madame Cardot, et le lui amenait trois fois pendant

les vacances. A chaque visite, le bonhomme avait fait dîner Oscar au

Cadran-Bleu, l'avait mené le soir à la Gaîté, et l'avait ramené rue de

la Cerisaie. Une fois, après l'avoir habillé tout à neuf, il lui avait

donné la timbale et le couvert d'argent exigés dans le trousseau du

collége. La mère d'Oscar tâchait de prouver au bonhomme qu'il était

chéri de son neveu, elle lui parlait toujours de cette timbale, de ce

couvert, et de ce charmant habillement dont il ne restait plus que le

gilet. Mais ces petites finesses nuisaient plus à Oscar qu'elles ne

le servaient auprès d'un vieux renard aussi madré que l'oncle Cardot.

Le père Cardot n'avait jamais aimé beaucoup sa défunte, grande femme,

sèche et rousse; il connaissait d'ailleurs les circonstances du mariage

de feu Husson avec la mère d'Oscar; et, sans la mésestimer le moins

du monde, il n'ignorait pas que le jeune Oscar était posthume: ainsi,

son pauvre neveu lui semblait parfaitement étranger aux Cardot. En ne

prévoyant pas le malheur, la mère d'Oscar n'avait pas remédié à ces

défauts d'attache entre Oscar et son oncle, en inspirant au marchand de

l'amitié pour son neveu dès le jeune âge. Semblable à toutes les femmes

qui se concentrent dans le sentiment de la maternité, madame Clapart

ne se mettait guère à la place de l'oncle Cardot, elle croyait qu'il

devait s'intéresser énormément à un si délicieux enfant, et qui portait

enfin le nom de feu madame Cardot.

--Monsieur, c'est la mère d'Oscar, votre neveu, dit la femme de chambre

à monsieur Cardot qui se promenait dans son jardin en attendant son

déjeuner, après avoir été rasé, poudré par son coiffeur.

--Bonjour, belle dame, dit l'ancien marchand de soieries en saluant

madame Clapart et s'enveloppant dans sa robe de chambre de piqué blanc.

Eh! eh! votre petit gaillard grandit, ajouta-t-il en prenant Oscar par

une oreille.

--Il a fini ses classes, et il a bien regretté que son cher oncle

n'assistât pas à la distribution des prix de Henri IV, car il a été

nommé. Le nom de Husson, qu'il portera dignement, espérons-le, a été

proclamé...

--Diable! diable! fit le petit vieillard en s'arrêtant. Madame Clapart,

Oscar et lui se promenaient sur une terrasse devant des orangers, des

myrtes et grenadiers. Et qu'a-t-il eu?

--Le quatrième accessit de philosophie, répondit glorieusement la mère.

--Oh! le gaillard a du chemin à faire pour rattraper le temps perdu,

s'écria l'oncle Cardot, car finir par un accessit?... _ce n'est pas le

Pérou!_ Vous déjeunez avec moi? reprit-il.

--Nous sommes à vos ordres, répondit madame Clapart. Ah! mon bon

monsieur Cardot, quelle satisfaction pour des pères et mères quand

leurs enfants débutent bien dans la vie! Sous ce rapport, comme sous

tous les autres d'ailleurs, dit-elle en se reprenant, vous êtes un des

plus heureux pères que je connaisse... Sous votre vertueux gendre et

votre aimable fille, le Cocon-d'Or est resté le premier établissement

de Paris. Voilà votre aîné depuis dix ans à la tête de la plus belle

étude de notaire de la capitale et richement marié. Votre dernier vient

de s'associer à la plus riche maison de droguerie. Enfin vous avez de

charmantes petites-filles. Vous vous voyez le chef de quatre grandes

familles...--Laisse-nous, Oscar, va voir le jardin sans toucher aux

fleurs.

--Mais il a dix-huit ans, dit l'oncle Cardot en souriant de cette

recommandation qui rapetissait Oscar.

--Hélas! oui, mon bon monsieur Cardot, et après avoir pu l'amener

jusque-là, ni tortu ni bancal, sain d'esprit et de corps, après avoir

tout sacrifié pour lui donner de l'éducation, il serait bien dur de ne

pas le voir sur le chemin de la fortune.

--Mais ce monsieur Moreau, par qui vous avez eu sa demi-bourse au

collége Henri IV, le lancera dans une bonne voie, dit l'oncle Cardot

avec une hypocrisie cachée sous un air bonhomme.

--Monsieur Moreau peut mourir, dit-elle, et d'ailleurs il est brouillé

sans raccommodement possible avec monsieur le comte de Sérisy, son

patron.

--Diable! diable!... Écoutez, madame, je vous vois venir...

--Non, monsieur, dit la mère d'Oscar en interrompant net le vieillard

qui par égard pour une _belle dame_ retint le mouvement d'humeur

qu'on éprouve à se voir interrompu. Hélas! vous ne savez rien des

angoisses d'une mère qui, depuis sept ans, est forcée de prendre pour

son fils une somme de six cents francs par an sur les dix-huit cents

francs d'appointements de son mari... Oui, monsieur, voilà toute notre

fortune. Ainsi, que puis-je pour mon Oscar? Monsieur Clapart exècre

tellement ce pauvre enfant, qu'il m'est impossible de le garder à la

maison. Une pauvre femme, seule au monde, ne devait-elle pas dans cette

circonstance venir consulter le seul parent que son fils ait sous le

ciel?

--Vous avez eu raison, répondit le bonhomme Cardot. Vous ne m'aviez

jamais rien dit de tout cela...

--Ah! monsieur, reprit fièrement madame Clapart, vous êtes le dernier à

qui je confierais jusqu'où va ma misère. Tout est ma faute, j'ai pris

un mari dont l'incapacité dépasse toute croyance. Oh! je suis bien

malheureuse...

--Écoutez, madame, reprit gravement le petit vieillard, ne pleurez pas.

J'éprouve un mal affreux à voir pleurer une belle dame... Après tout,

votre fils se nomme Husson, et si ma chère défunte vivait, elle ferait

quelque chose pour le nom de son père et de son frère...

--Elle aimait bien son frère, s'écria la mère d'Oscar.

--Mais toute ma fortune est donnée à mes enfants qui n'ont plus rien

à attendre de moi, dit le vieillard en continuant, je leur ai partagé

les deux millions que j'avais, car j'ai voulu les voir heureux et avec

toute leur fortune de mon vivant. Je ne me suis réservé que des rentes

viagères; et, à mon âge, on tient à ses habitudes... Savez-vous sur

quelle route il faut pousser ce gaillard-là? dit-il en rappelant Oscar

et lui prenant le bras, faites-lui faire son Droit, je paierai les

inscriptions et les frais de thèse. Mettez-le chez un procureur, qu'il

y apprenne le métier de la chicane; s'il va bien, s'il se distingue,

s'il aime l'état, si je vis encore, chacun de mes enfants lui

prêtera le quart d'une charge en temps et lieu; moi, je lui prêterai

son cautionnement. Vous n'avez donc, d'ici là, qu'à le nourrir et

l'habiller; il mangera bien un peu de vache enragée, mais il apprendra

la vie. Eh! eh! moi, je suis parti de Lyon avec deux doubles louis que

m'avait donnés ma grand'mère, je suis venu à pied à Paris, et me voilà.

Le jeûne entretient la santé. Jeune homme, de la discrétion, de la

probité, du travail, et l'on arrive! On a bien du plaisir à gagner sa

fortune; et quand on a conservé des dents, on la mange à sa fantaisie

dans sa vieillesse, en chantant, comme moi, de temps à autre, la _Mère

Godichon_! Souviens-toi de mes paroles: probité, travail et discrétion.

--Entends-tu, Oscar? dit la mère. Ton oncle te met en trois mots le

résumé de toutes mes paroles, et tu devrais te graver le dernier en

lettres de feu dans ta mémoire...

--Oh! il y est, répondit Oscar.

--Eh bien! remercie donc ton oncle, n'entends-tu pas qu'il se charge de

ton avenir? Tu peux devenir avoué à Paris.

--Il ignore la grandeur de ses destinées, répondit le petit vieillard

en voyant l'air hébété d'Oscar, il sort du collége. Écoute, je ne suis

pas bavard, reprit l'oncle. Souviens-toi qu'à ton âge la probité ne

s'établit qu'en sachant résister aux tentations, et dans une grande

ville comme Paris, il s'en trouve à chaque pas. Demeure chez ta

mère, dans une mansarde; va tout droit à ton École, de là reviens à

ton Étude, pioches-y soir et matin, étudie chez ta mère; deviens à

vingt-deux ans second clerc, à vingt-quatre ans premier; sois savant,

et ton affaire est dans le sac. Eh bien! si l'état te déplaisait, tu

pourrais entrer chez mon fils le notaire, et devenir son successeur...

Ainsi, travail, patience, discrétion, probité, voilà tes jalons.

--Et Dieu veuille que vous viviez encore trente ans, pour voir votre

cinquième enfant réalisant tout ce que nous attendons de lui, s'écria

madame Clapart en prenant la main de l'oncle Cardot et la lui serrant

par un geste digne de sa jeunesse.

--Allons déjeuner, répondit le bon petit vieillard en emmenant Oscar

par une oreille.

Pendant le déjeuner, l'oncle Cardot observa son neveu sans en avoir

l'air, et remarqua qu'il ne savait rien de la vie.

--Envoyez-le-moi de temps en temps, dit-il à madame Clapart en la

congédiant et lui montrant Oscar, je vous le formerai.

Cette visite calma les chagrins de la pauvre femme, qui n'espérait pas

un si beau succès. Pendant quinze jours, elle sortit avec Oscar pour

le promener, le surveilla presque tyranniquement, et atteignit ainsi

à la fin du mois d'octobre. Un matin, Oscar vit entrer le redoutable

régisseur qui surprit le pauvre ménage de la rue de la Cerisaie

déjeunant d'une salade de hareng et de laitue, avec une tasse de lait

pour dessert.

--Nous sommes établis à Paris, et nous n'y vivons pas comme à Presles,

dit Moreau qui voulait ainsi annoncer à madame Clapart le changement

apporté dans leurs relations par la faute d'Oscar, mais j'y serai peu.

Je me suis associé avec le père Léger et le père Margueron de Beaumont.

Nous sommes marchands de biens, et nous avons commencé par acheter

la terre de Persan. Je suis le chef de cette société qui a réuni un

million, car j'ai emprunté sur mes biens. Quand je trouve une affaire,

le père Léger et moi nous l'examinons, mes associés ont chacun un quart

et moi moitié dans les bénéfices, car je me donne toute la peine;

aussi serai-je toujours sur les routes. Ma femme vit à Paris, dans le

faubourg du Roule, bien modestement. Quand nous aurons réalisé quelques

affaires, quand nous ne risquerons plus que des bénéfices, si nous

sommes contents d'Oscar, peut-être l'emploierons-nous.

--Allons, mon ami, la catastrophe due à la légèreté de mon malheureux

enfant sera sans doute la cause d'une brillante fortune pour vous; car,

vraiment, vous enterriez vos moyens et votre énergie à Presles...

Puis madame Clapart raconta sa visite à l'oncle Cardot afin de montrer

à Moreau qu'elle et son fils pouvaient ne plus lui être à charge.

--Il a raison, ce vieux bonhomme, reprit l'ex-régisseur, il faut

maintenir Oscar dans cette voie avec un bras de fer, et il sera

certainement notaire ou avoué. Mais qu'il ne s'écarte pas du sentier

tracé. Ah! j'ai votre affaire. La pratique d'un marchand de biens est

importante, et l'on m'a parlé d'un avoué qui vient d'acheter un titre

nu, c'est-à-dire une Étude sans clientèle. C'est un jeune homme dur

comme une barre de fer, âpre à l'ouvrage, un cheval d'une activité

féroce; il se nomme Desroches, je vais lui offrir toutes nos affaires

à la condition de me morigéner Oscar; je lui proposerai de le prendre

chez lui moyennant neuf cents francs, j'en donnerai trois cents, ainsi

votre fils ne vous coûtera que six cents francs, et je vais bien le

recommander à monsieur le prieur. Si l'enfant veut devenir un homme, ce

sera sous cette férule; car il sortira de là, notaire, avocat ou avoué.

--Allons, Oscar, remercie donc ce bon monsieur Moreau, tu es là comme

un terme! Tous les jeunes gens qui font des sottises n'ont pas le

bonheur de rencontrer des amis qui s'intéressent encore à eux après en

avoir reçu du chagrin....

--La meilleure manière de faire ta paix avec moi, dit Moreau en serrant

la main d'Oscar, c'est de travailler avec une application soutenue et

de te bien conduire...

Dix jours après, Oscar fut présenté par l'ex-régisseur à maître

Desroches, avoué, récemment établi rue de Béthisy, dans un vaste

appartement au fond d'une cour étroite, et d'un prix relativement

modique. Desroches, jeune homme de vingt-six ans, élevé durement par un

père d'une excessive sévérité, né de parents pauvres, s'était vu dans

les conditions où se trouvait Oscar; il s'y intéressa donc, mais comme

il pouvait s'intéresser à quelqu'un, avec les apparences de dureté qui

le caractérisent. L'aspect de ce jeune homme sec et maigre, à teint

brouillé, à cheveux taillés en brosse, bref dans ses discours, à l'œil

pénétrant et d'une vivacité sombre, terrifia le pauvre Oscar.

--Ici l'on travaille jour et nuit, dit l'avoué du fond de son fauteuil

et derrière une longue table où les papiers étaient amoncelés en forme

d'alpes. Monsieur Moreau, nous ne vous le tuerons pas, mais il faudra

qu'il marche à notre pas.--Monsieur Godeschal! cria-t-il.

Quoique ce fût un dimanche, le premier clerc se montra, la plume à la

main.

--Monsieur Godeschal, voici l'apprenti basochien de qui je vous ai

parlé, et à qui monsieur Moreau prend le plus vif intérêt; il dînera

avec nous et prendra la petite mansarde à côté de votre chambre; vous

lui mesurerez le temps nécessaire pour aller d'ici à l'École de Droit

et revenir, de manière qu'il n'ait pas cinq minutes à perdre; vous

veillerez à ce qu'il apprenne le Code et devienne fort à ses Cours,

c'est-à-dire, que, quand il aura fini ses travaux d'Étude, vous lui

donnerez des auteurs à lire; enfin, il doit être sous votre direction

immédiate, et j'y aurai l'œil. On veut faire de lui ce que vous vous

êtes fait vous-même, un premier clerc habile, pour le jour où il

prêtera son serment d'avocat.--Allez avec Godeschal, mon petit ami, il

va vous montrer votre gîte et vous vous y emménagerez... Vous voyez

Godeschal?... reprit Desroches en s'adressant à Moreau, c'est un garçon

qui, comme moi, n'a rien; il est le frère de Mariette, la fameuse

danseuse qui lui amasse de quoi traiter dans dix ans. Tous mes clercs

sont des gaillards qui ne doivent compter que sur leurs dix doigts pour

gagner leur fortune. Aussi mes cinq clercs et moi, travaillons-nous

autant que douze autres! Dans dix ans, j'aurai la plus belle clientèle

de Paris. Ici on se passionne pour les affaires et pour les clients!

et cela commence à se savoir. J'ai pris Godeschal à mon confrère

Derville, il n'était que second clerc et depuis quinze jours; mais

nous nous sommes connus dans cette grande Étude. Chez moi, Godeschal

a mille francs, la table et le logement. C'est un garçon qui me vaut,

il est infatigable! Je l'aime, ce garçon! il a su vivre avec six cents

francs, comme moi, quand j'étais clerc. Ce que je veux surtout, c'est

une probité sans tache; et quand on la pratique ainsi dans l'indigence,

on est un homme. A la moindre faute, dans ce genre, un clerc sortira de

mon Étude.

--Allons, l'enfant est à la bonne école, dit Moreau.

Pendant deux ans entiers, Oscar vécut rue de Béthisy, dans l'antre de

la Chicane, car si jamais cette expression surannée a pu s'appliquer à

une Étude, ce fut à celle de Desroches. Sous cette surveillance à la

fois méticuleuse et habile, il fut maintenu dans ses heures et dans

ses travaux avec une telle rigidité, que sa vie au milieu de Paris

ressemblait à celle d'un moine.

La Comédie humaine - Volume 04 · 第 49 / 54 段