--Écoutez, _monsieur_ Moreau! vous avez sans doute parlé de mes

infirmités chez madame Clapart, et vous avez ri chez elle, avec

elle, de mon amour pour la comtesse de Sérisy; car le petit Husson

instruisait d'une foule de circonstances relatives à mes traitements

les voyageurs d'une voiture publique, ce matin, en ma présence, et Dieu

sait en quel langage! Il osait calomnier ma femme. Enfin, j'ai appris

de la bouche même du père Léger, qui revenait de Paris dans la voiture

de Pierrotin, le plan formé par le notaire de Beaumont, par vous et

par lui, relativement aux Moulineaux. Si vous êtes allé chez monsieur

Margueron, ce fut pour lui dire de faire le malade; il l'est si peu

que je l'attends à dîner, et qu'il va venir. Eh bien, monsieur, je

vous pardonnais d'avoir deux cent cinquante mille francs de fortune,

gagnés en dix-sept ans... Je comprends cela. Vous m'eussiez chaque fois

demandé ce que vous me preniez, ou ce qui vous était offert, je vous

l'aurais donné: vous êtes père de famille. Vous avez été, dans votre

indélicatesse, meilleur qu'un autre, je le crois... Mais vous qui savez

mes travaux accomplis pour le pays, pour la France, vous qui m'avez

vu passant des cent et quelques nuits pour l'Empereur, ou travaillant

des dix-huit heures par jour pendant des trimestres entiers; vous qui

connaissez combien j'aime madame de Sérisy, avoir bavardé là-dessus

devant un enfant, avoir livré mes secrets, mes affections à la risée

d'une madame Husson...

--Monseigneur...

--C'est impardonnable. Blesser un homme dans ses intérêts, ce n'est

rien; mais l'attaquer dans son cœur!... Oh! vous ne savez pas ce

que vous avez fait! Le comte se mit la tête dans les mains et resta

silencieux pendant un moment.--Je vous laisse ce que vous avez,

reprit-il, et je vous oublierai. Par dignité, pour moi, pour votre

propre honneur, nous nous quitterons décemment, car je me souviens

en ce moment de ce que votre père a fait pour le mien. Vous vous

entendrez, et bien, avec monsieur de Reybert qui vous succède. Soyez

comme moi, calme. Ne vous donnez pas en spectacle aux sots. Surtout,

pas de galvaudages ni de chipoteries. Si vous n'avez plus ma confiance,

tâchez de garder le décorum des gens riches. Quant à ce petit drôle qui

a failli me tuer, qu'il ne couche pas à Presles! mettez-le à l'auberge,

je ne répondrais point de ma colère en le voyant.

--Je ne méritais point tant de douceur, monseigneur, dit Moreau les

larmes aux yeux. Oui, si j'avais été tout à fait improbe, j'aurais

cinq cent mille francs à moi; d'ailleurs, j'offre de vous faire le

compte de ma fortune, et de vous la détailler! Mais laissez-moi vous

dire, monseigneur, qu'en causant de vous avec madame Clapart, ce ne

fut jamais en dérision, mais, au contraire, pour déplorer votre état,

et pour lui demander si elle ne connaissait point quelques remèdes

inconnus aux médecins et que pratiquent les gens du peuple... Je me

suis entretenu de vos sentiments devant le petit quand il dormait (il

paraît qu'il nous entendait!), mais ce fut toujours en des termes

pleins d'affection et de respect. Le malheur veut que des indiscrétions

soient punies comme des crimes. Mais en acceptant les effets de votre

juste colère, sachez au moins comment les choses se sont passées. Oh!

ce fut de cœur à cœur que j'ai parlé de vous avec madame Clapart.

Enfin vous pouvez interroger ma femme, nous n'avons jamais entre nous

parlé de ces choses...

--Assez, dit le comte dont la conviction était entière, nous ne sommes

pas des enfants; tout est irrévocable. Allez mettre ordre à vos

affaires et aux miennes. Vous pouvez rester au pavillon jusqu'au mois

d'octobre. Monsieur et madame de Reybert logeront au château; surtout,

tâchez de vivre avec eux en gens comme il faut, qui se haïssent, mais

qui conservent les apparences.

Le comte et Moreau descendirent, Moreau blanc comme les cheveux du

comte, le comte calme et digne.

Pendant cette scène, la voiture de Beaumont qui part de Paris à une

heure s'était arrêtée à la grille et descendait au château maître

Crottat, qui, d'après l'ordre donné par le comte, attendait dans le

salon, où il trouva son clerc excessivement penaud, en compagnie des

deux peintres, tous trois embarrassés de leurs personnages. Monsieur de

Reybert, un homme de cinquante ans à figure rébarbative, mais probe,

était venu accompagné du vieux Margueron et du notaire de Beaumont qui

tenait une liasse de pièces et de titres. Quand toutes ces personnes

virent paraître le comte dans son costume d'homme d'État, Georges

Marest eut un léger mouvement de colique, Joseph Bridau tressaillit;

mais Mistigris, qui se trouvait dans ses habits des dimanches et qui

d'ailleurs n'avait rien à se reprocher, dit assez haut:--Eh bien! il

est infiniment mieux comme ça.

--Petit drôle, dit le comte en l'amenant avec lui par une oreille, nous

faisons tous deux la décoration.--Avez-vous reconnu votre ouvrage, mon

cher Schinner? dit le comte en montrant le plafond à l'artiste.

--Monseigneur, répondit l'artiste, j'ai eu le tort de m'arroger par

bravade un nom célèbre; mais cette journée m'oblige à vous faire de

belles choses et à illustrer celui de Joseph Bridau.

--Vous avez pris ma défense, dit vivement le comte, et j'espère que

vous me ferez le plaisir de dîner avec moi, ainsi que notre spirituel

Mistigris.

--Votre Seigneurie ne sait pas à quoi elle s'expose, dit l'effronté

rapin. _Ventre affamé n'a pas d'orteils._

--Bridau! s'écria le ministre frappé par un souvenir: seriez-vous

parent d'un des plus ardents travailleurs de l'Empire, un Chef de

Division qui a succombé victime de son zèle?

--Son fils, monseigneur, répondit Joseph en s'inclinant.

--Vous êtes le bienvenu ici, reprit le comte en prenant la main du

peintre entre les siennes; j'ai connu votre père, et vous pouvez

compter sur moi comme sur un... oncle d'Amérique, ajouta monsieur de

Sérisy en souriant. Mais vous êtes trop jeune pour avoir des élèves: à

qui donc est Mistigris?

--A mon ami Schinner, qui me l'a prêté, reprit Joseph. Mistigris se

nomme Léon de Lora. Monseigneur, si vous vous souvenez de mon père,

daignez penser à celui de ses fils qui se trouve accusé de complot

contre l'État et traduit devant la Cour des pairs...

--Ah! c'est vrai, dit le comte, j'y songerai, croyez-le bien.--Quant au

prince Czerni-Georges, l'ami d'Ali-Pacha, l'aide de camp de Mina, dit

le comte en s'avançant vers Georges.

--Lui?... mon second clerc! s'écria Crottat.

--Vous êtes dans l'erreur, maître Crottat, dit le comte d'un air

sévère. Un clerc qui veut être notaire un jour ne laisse pas des

pièces importantes dans les diligences à la merci des voyageurs! Un

clerc qui veut être notaire ne dépense pas vingt francs entre Paris

et Moisselles! Un clerc qui veut être notaire ne s'expose pas à être

arrêté comme transfuge...

--Monseigneur, dit Georges Marest, j'ai pu m'amuser à mystifier des

bourgeois en voyage; mais...

--Laissez donc parler Son Excellence, lui dit son patron en lui donnant

un grand coup de coude dans le flanc.

--Un notaire doit avoir de bonne heure de la discrétion, de la finesse,

et ne pas prendre un ministre d'État pour un fabricant de chandelles...

--Je passe condamnation sur mes fautes, mais je n'ai pas laissé mes

actes à la merci... dit Georges.

--Vous commettez en ce moment la faute de donner un démenti à un

ministre d'État, à un pair de France, à un gentilhomme, à un vieillard,

à un client. Cherchez votre projet de vente?

Le clerc froissa tous les papiers de son portefeuille.

--Ne brouillez pas vos papiers, dit le ministre d'État en tirant l'acte

de sa poche, voici ce que vous cherchez.

Crottat tourna le papier trois fois, tant il était surpris.

--Comment! monsieur?... dit le notaire à Georges.

--Si je ne l'avais pas pris, reprit le comte, le père Léger, qui

n'est pas si niais que vous le croyez d'après ses questions sur

l'agriculture, car il vous prouvait qu'il faut toujours penser à son

état, le père Léger aurait pu s'en saisir et deviner mon projet....

Vous me ferez aussi le plaisir de dîner avec moi, mais à la condition

de nous raconter l'exécution du _moucelim_ de Smyrne, et vous nous

finirez les mémoires de quelque client que vous avez sans doute lus

avant le public.

--Schlague pour blague, dit Léon de Lora tout bas à Joseph Bridau.

--Messieurs, dit le comte au notaire de Beaumont, à Crottat, à

messieurs Margueron et de Reybert, passons de l'autre côté, nous ne

nous mettrons pas à table sans avoir conclu; car, comme dit Mistigris,

il faut savoir _se traire à propos_.

--Eh bien! il est bien bon enfant, dit Léon de Lora à Georges Marest.

--Oui, mais mon patron ne l'est pas, lui, bon enfant, et il me priera

d'aller blaguer ailleurs.

--Bah! vous aimez à voyager, dit Bridau.

--Quel savon le petit va recevoir de monsieur et madame Moreau!...

s'écria Léon de Lora.

--Un petit imbécile, dit Georges. Sans lui, le comte se serait amusé.

C'est égal, la leçon est bonne, et si jamais on me reprend à parler en

voiture!...

--Oh! c'est bien bête, dit Joseph Bridau.

--Et commun, fit Mistigris. _Trop parler suit_, d'ailleurs.

Pendant que les affaires se traitaient entre monsieur Margueron et le

comte de Sérisy, assistés chacun de leurs notaires, et en présence de

monsieur de Reybert, l'ex-régisseur était allé d'un pas lent à son

pavillon. Il y entra sans rien voir et s'assit sur le canapé du salon,

où le petit Husson se mit dans un coin hors de sa vue, car la figure

blême du protecteur de sa mère l'épouvanta.

--Eh bien! mon ami, dit Estelle en entrant assez fatiguée par tout ce

qu'elle venait de faire, qu'as-tu donc?

--Ma chère, nous sommes perdus, et perdus sans ressources. Je ne suis

plus régisseur de Presles, je n'ai plus la confiance du comte.

--Et d'où vient?

--Le père Léger, qui était dans la voiture de Pierrotin, l'a mis au

fait de l'affaire des Moulineaux; mais ce n'est pas là ce qui m'a pour

jamais aliéné sa protection...

--Hé! quoi?

--Oscar a mal parlé de la comtesse, et il a révélé les maladies de

monsieur...

--Oscar!... s'écria madame Moreau. Tu es puni, mon cher, par où tu as

péché. C'était bien la peine de nourrir ce serpent-là dans ton sein?...

Combien de fois je t'ai dit...

--Assez! fit Moreau d'une voix altérée.

En ce moment, Estelle et son mari découvrirent Oscar tapi dans un coin.

Moreau fondit sur le malheureux enfant comme un milan sur sa proie,

l'empoigna par le collet de sa petite redingote olive et l'amena au

jour d'une croisée.

--Parle! qu'as-tu donc dit à monseigneur dans la voiture? quel démon

a délié ta langue, toi qui restes hébété toutes les fois que je

t'interroge? Quelle était ton idée? lui dit le régisseur avec une

épouvantable violence.

Trop hébété pour pleurer, Oscar garda le silence en restant immobile

comme une statue.

--Viens demander pardon à Son Excellence! dit Moreau.

--Est-ce que Son Excellence s'inquiète d'une pareille vermine? s'écria

la furieuse Estelle.

--Allons, viens au château! reprit Moreau.

Oscar s'affaissa comme une masse inerte et tomba par terre.

--Veux-tu venir! dit Moreau dont la colère s'alluma davantage de moment

en moment.

--Non! non! Grâce! s'écria Oscar qui ne voulut pas se soumettre à un

supplice pour lui pire que la mort.

Moreau prit alors Oscar par son habit, le traîna comme un cadavre

par les cours que l'enfant remplit de ses cris, de ses sanglots; il

le traîna par le perron; et, d'un bras animé par la rage, il le jeta

beuglant et roide comme un pieu, dans le salon, aux pieds du comte qui

venait de terminer l'acquisition des Moulineaux et qui se rendait alors

dans la salle à manger avec toute la compagnie.

--A genoux! à genoux, malheureux! demande pardon à celui qui t'a donné

le pain de l'âme en t'obtenant une bourse au collége! criait Moreau.

Oscar, la face contre terre, écumait de rage, sans dire un mot. Tous

les spectateurs tremblaient. Moreau, qui ne se possédait plus, offrait

une face sanglante à force d'être injectée.

--Ce jeune homme n'est que vanité, dit le comte après avoir vainement

attendu les excuses d'Oscar. Un orgueilleux s'humilie, car il y a de

la grandeur dans certains abaissements. J'ai grand'peur que vous ne

fassiez jamais rien de ce garçon.

Et le ministre d'État passa.

Moreau reprit Oscar et l'emmena chez lui. Pendant qu'on attelait les

chevaux à la calèche, il écrivit à madame Clapart la lettre suivante:

«Ma chère, Oscar vient de me ruiner. Pendant son voyage dans la voiture

à Pierrotin, ce matin, il a parlé des légèretés de madame la comtesse

à Son Excellence elle-même qui voyageait _incognito_, et lui a dit à

lui-même ses secrets sur la terrible maladie qu'il a gagnée à passer

tant de nuits en travaux dans ses diverses fonctions. Après m'avoir

destitué, le comte m'a recommandé de ne pas laisser coucher Oscar à

Presles, et de le renvoyer. Aussi, pour lui obéir, fais-je en ce

moment atteler mes chevaux à la calèche de ma femme, et Brochon, mon

valet d'écurie, va vous ramener ce petit misérable. Nous sommes, ma

femme et moi, dans une désolation que vous pouvez concevoir, mais que

je renonce à vous peindre. Sous peu de jours j'irai vous voir, car

il faut que je prenne un parti. J'ai trois enfants, je dois songer à

l'avenir, et je ne sais encore que résoudre, car mon intention est de

montrer au comte ce que valent dix-sept ans de la vie d'un homme tel

que moi. Riche de deux cent soixante mille francs, je veux arriver

à une fortune qui me permette d'être quelque jour presque l'égal de

S. Exc. En ce moment je me sens capable de soulever des montagnes,

de vaincre d'insurmontables difficultés. Quel levier qu'une scène

d'humiliations pareilles!... Quel sang Oscar a-t-il donc dans les

veines! je ne puis vous faire de compliments sur lui, sa conduite est

celle d'une buse: au moment où je vous écris, il n'a pas encore pu

prononcer un mot, ni répondre à toutes les demandes de ma femme ou de

moi... Va-t-il devenir imbécile ou l'est-il déjà? Chère amie, vous

ne lui aviez donc pas fait sa leçon avant de l'embarquer? Combien

de malheurs vous m'eussiez épargnés en l'accompagnant comme je vous

en avais priée! Si Estelle vous effrayait, vous auriez pu rester à

Moisselles. Enfin tout est dit. Adieu, à bientôt.

»Votre dévoué serviteur et ami,

»MOREAU.»

A huit heures du soir, madame Clapart, revenue d'une petite promenade

avec son mari, tricotait des bas d'hiver pour Oscar, à la lueur d'une

seule chandelle. Monsieur Clapart attendait un de ses amis, nommé

Poiret, qui venait parfois faire avec lui sa partie de dominos, car

jamais il ne se hasardait à passer la soirée dans un café. Malgré la

prudence que lui imposait la médiocrité de sa fortune, Clapart n'aurait

pu répondre de sa tempérance au milieu des objets de consommation et en

présence des habitués, dont les railleries l'eussent piqué.

--J'ai peur que Poiret ne soit venu, disait Clapart à sa femme.

--Mais, mon ami, la portière nous l'aurait dit, lui répondit madame

Clapart.

--Elle peut bien l'avoir oublié!

--Pourquoi veux-tu qu'elle l'oublie?

--Ce ne serait pas la première fois qu'elle aurait oublié quelque

chose pour nous, car Dieu sait comme on traite les gens qui n'ont pas

équipage.

--Enfin, dit la pauvre femme pour changer de conversation et tâcher

d'échapper aux pointilleries de Clapart, Oscar est maintenant à

Presles; il sera bien heureux dans cette belle terre, dans ce beau

parc...

--Oui, attendez-en de belles choses, répondit Clapart, il y causera du

grabuge.

--Ne cesserez-vous donc pas d'en vouloir à ce pauvre enfant? que vous

a-t-il fait? Hé! mon Dieu, si quelque jour nous sommes à l'aise,

peut-être le lui devrons-nous, car il a bon cœur...

--Quand ce garçon-là réussira dans le monde, il y aura longtemps que

nos os seront en gélatine, s'écria Clapart. Il aura donc bien changé!

Mais vous ne le connaissez pas, votre enfant, il est vantard, il est

menteur, il est paresseux, il est incapable...

--Si vous alliez au-devant de monsieur Poiret? dit la pauvre mère

atteinte au cœur par cette diatribe qu'elle s'était attirée.

--Un enfant qui n'a jamais eu de prix dans ses classes! s'écria Clapart.

Aux yeux des bourgeois, remporter des prix dans ses classes est la

certitude d'un bel avenir pour un enfant.

--En avez-vous eu? lui dit sa femme. Et Oscar a obtenu le quatrième

accessit de philosophie.

Cette apostrophe imposa silence pour un moment à Clapart.

--Avec cela que madame Moreau doit l'aimer comme un clou, vous savez

où?... elle tâchera de le faire prendre en grippe à son mari... Oscar

devenir régisseur de Presles?... mais il faut savoir l'arpentage, se

connaître à la culture...

--Il apprendra.

--Lui? la chatte! Gageons que s'il était en place, il ne serait pas une

semaine sans commettre quelques balourdises qui le feraient renvoyer

par le comte de Sérisy?

--Mon Dieu, comment pouvez-vous vous acharner, dans l'avenir contre

un pauvre enfant plein de bonnes qualités, d'une douceur d'ange, et

incapable de faire du mal à qui que ce soit?

En ce moment, les claquements de fouet d'un postillon, le bruit d'une

calèche au grand trot, le piaffement de deux chevaux qui s'arrêtent

à la porte cochère de la maison, avaient mis la rue de la Cerisaie en

révolution. Clapart, qui entendit ouvrir toutes les fenêtres, sortit

sur le carré.

--On vous ramène Oscar en poste! s'écria-t-il d'un air où sa

satisfaction se cachait sous une inquiétude réelle.

--Oh! mon Dieu, que lui est-il arrivé? dit la pauvre mère saisie d'un

tremblement qui la secoua comme une feuille est secouée par le vent

d'automne.

Brochon montait suivi d'Oscar et de Poiret.

--Mon Dieu! qu'est-il arrivé? répéta la mère en s'adressant au valet

d'écurie.

--Je ne sais pas, mais monsieur Moreau n'est plus régisseur de Presles,

on dit que c'est monsieur votre fils qui en est cause, et Sa Seigneurie

a ordonné de vous l'expédier. D'ailleurs, voilà la lettre de ce pauvre

monsieur Moreau, qu'est changé, madame, à faire trembler...

--Clapart, deux verres de vin pour le postillon et pour monsieur,

dit la mère qui s'alla jeter sur un fauteuil où elle lut la fatale

lettre.--Oscar, dit-elle en se traînant vers son lit, tu veux donc tuer

ta mère... Après tout ce que je t'avais dit ce matin.

Madame Clapart n'acheva pas sa phrase, elle s'évanouit de douleur.

Oscar resta stupide, debout. Madame Clapart revint à elle, en entendant

son mari qui disait à Oscar en le remuant par le bras:

--Répondras-tu?

--Allez vous mettre au lit, monsieur, dit-elle à son fils, et

laissez-le tranquille, monsieur Clapart, ne le rendez pas fou, car il

est changé à faire peur.

Oscar n'entendit pas la phrase de sa mère, il était allé se coucher dès

qu'il en avait reçu l'ordre.

Tous ceux qui se rappellent leur adolescence ne s'étonneront pas

d'apprendre qu'après une journée si remplie d'émotions et d'événements,

Oscar ait dormi du sommeil des justes, malgré l'énormité de ses fautes.

Le lendemain, il ne trouva pas la nature aussi changée qu'il le

croyait, et il fut étonné d'avoir faim, lui qui se regardait la veille

comme indigne de vivre. Il n'avait souffert que moralement. A cet

âge, les impressions morales se succèdent avec trop de rapidité pour

que l'une n'affaiblisse pas l'autre, quelque profondément gravée que

soit la première. Aussi, le système des punitions corporelles, quoique

des philanthropes l'aient fortement attaqué dans ces derniers temps,

est-il nécessaire en certains cas pour les enfants; et d'ailleurs,

il est le plus naturel, car la nature ne procède pas autrement,

elle se sert de la douleur pour imprimer un durable souvenir de ses

enseignements. Si, à la honte malheureusement passagère qui avait saisi

Oscar la veille, le régisseur eût joint une peine afflictive, peut-être

la leçon aurait-elle été complète. Le discernement avec lequel les

corrections doivent être employées est le plus grand argument contre

elles; car la nature ne se trompe jamais, tandis que le précepteur doit

errer souvent.

Madame Clapart avait eu le soin d'envoyer son mari dehors, afin de se

trouver seule pendant la matinée avec son fils. Elle était dans un état

à faire pitié. Ses yeux attendris par les larmes, sa figure fatiguée

par une nuit sans sommeil, sa voix affaiblie, tout en elle demandait

grâce en montrant une excessive douleur qu'elle n'aurait pu supporter

une seconde fois. En voyant entrer Oscar, elle lui fit signe de

s'asseoir à côté d'elle et lui rappela d'un ton doux, mais pénétré, les

bienfaits du régisseur de Presles. Elle dit à Oscar que, depuis six ans

surtout, elle vivait des ingénieuses charités de Moreau. La place de

monsieur Clapart, due au comte de Sérisy aussi bien que la demi-bourse

à l'aide de laquelle Oscar avait achevé son éducation, cesserait tôt

ou tard. Clapart ne pouvait pas prétendre à une retraite, ne comptant

point assez d'années de services au Trésor ni à la Ville pour en

obtenir une. Le jour où monsieur Clapart n'aurait plus sa place, que

deviendraient-ils tous?

--Moi, dit-elle, dussé-je me mettre à garder les malades ou devenir

femme de charge dans une grande maison, je saurai gagner mon pain et

nourrir monsieur Clapart. Mais, toi, dit-elle à Oscar, que feras-tu?

Tu n'as pas de fortune et tu dois t'en faire une, car il faut

pouvoir vivre. Il n'existe que quatre grandes carrières, pour vous

autres jeunes gens: le commerce, l'administration, les professions

privilégiées et le service militaire. Toute espèce de commerce exige

des capitaux, nous n'en avons pas à te donner. A défaut de capitaux, un

jeune homme apporte son dévouement, sa capacité; mais le commerce veut

une grande discrétion, et ta conduite d'hier ne permet pas d'espérer

que tu y réussisses. Pour entrer dans une administration publique, on

doit y faire un long surnumérariat, y avoir des protections, et tu

t'es aliéné le seul protecteur que nous eussions et le plus puissant

de tous. D'ailleurs, à supposer que tu fusses doué des moyens

extraordinaires à l'aide desquels un jeune homme arrive promptement,

soit dans le commerce, soit dans l'administration, où prendre de

l'argent pour vivre et s'habiller pendant le temps qu'on emploie à

apprendre son état?

Ici la mère se livra, comme toutes les femmes, à des lamentations

verbeuses: comment allait-elle faire, privée des secours en nature

que la régie de Presles permettait à Moreau de lui envoyer? Oscar

avait renversé la fortune de son protecteur. Après le commerce et

l'administration, carrières auxquelles son fils ne devait pas songer,

faute par elle de pouvoir l'entretenir, venaient les professions

privilégiées du Notariat, du Barreau, des avoués et des huissiers.

Mais il fallait faire son Droit, étudier pendant trois ans, et payer

des sommes considérables pour les inscriptions, pour les examens, pour

les thèses et les diplômes; le grand nombre des aspirants forçait à se

distinguer par un talent supérieur; enfin la question de l'entretien

d'Oscar se représentait toujours.

--Oscar, dit-elle en terminant, j'avais mis en toi tout mon orgueil

et toute ma vie. En acceptant une vieillesse malheureuse, je reposais

ma vue sur toi, je te voyais embrassant une belle carrière et y

réussissant. Cet espoir m'a donné le courage de dévorer les privations

que j'ai subies depuis six ans pour te soutenir au collége, où tu nous

coûtais encore sept à huit cents francs par an, malgré la demi-bourse.

Maintenant que mon espérance s'évanouit, ton sort m'effraie! Je ne

puis pas disposer d'un sou sur les appointements de monsieur Clapart

pour mon fils, à moi. Que vas-tu faire? Tu n'es pas assez fort en

mathématiques pour entrer aux Écoles Spéciales, et d'ailleurs où

prendrais-je les trois mille francs de pension qu'on exige? Voilà

la vie comme elle est, mon enfant! Tu as dix-huit ans, tu es fort,

engage-toi comme soldat, ce sera la seule manière de gagner ton pain...

Oscar ne savait rien encore de la vie. Comme tous les enfants de qui

l'on a pris soin en leur cachant la misère au logis, il ignorait la

nécessité de faire fortune; le mot _Commerce_ ne lui apportait aucune

idée, et le mot _Administration_ ne lui disait pas grand'chose, car il

n'en apercevait pas les résultats: il écoutait donc d'un air soumis,

qu'il essayait de rendre penaud, les remontrances de sa mère, mais

elles se perdaient dans le vide. Néanmoins, l'idée d'être soldat, et

les larmes qui roulaient dans les yeux de sa mère, firent pleurer cet

enfant. Aussitôt que madame Clapart vit les joues d'Oscar sillonnées de

pleurs, elle se trouva sans force; et, comme toutes les mères en pareil

cas, elle chercha la péroraison qui termine ces espèces de crises, où

elles souffrent à la fois leurs douleurs et celles de leurs enfants.

--Allons, Oscar, _promets-moi_ d'être discret à l'avenir, de ne plus

parler à tort et à travers, de réprimer ton sot amour-propre, de, etc.,

etc.

Oscar promit tout ce que sa mère lui demanda de promettre, et après

l'avoir attiré doucement à elle, madame Clapart finit par l'embrasser

pour le consoler d'avoir été grondé.

La Comédie humaine - Volume 04 · 第 48 / 54 段