La dépendance dans laquelle leur place mettait les Moreau se trouvait

donc adroitement dissimulée; et ils avaient d'autant plus l'air de

gens riches gérant pour leur plaisir la propriété d'un ami, que ni le

comte ni la comtesse ne venaient rabattre leurs prétentions; puis, les

concessions octroyées par monsieur de Sérisy leur permettaient de vivre

dans cette abondance, le luxe de la campagne. Ainsi, laitage, œufs,

volaille, gibier, fruits, fourrage, fleurs, bois, légumes, le régisseur

et sa femme récoltaient tout à profusion et n'achetaient exactement

que la viande de boucherie, les vins et les denrées coloniales exigées

par leur vie princière. La fille de basse-cour boulangeait. Enfin,

depuis quelques années, Moreau payait son boucher avec des porcs de sa

basse-cour, tout en gardant le nécessaire à sa consommation. Un jour,

la comtesse, toujours excellente pour son ancienne femme de chambre,

lui donna, comme souvenir peut-être, une petite calèche de voyage

passée de mode que Moreau fit repeindre, et dans laquelle il promenait

sa femme, en se servant de deux bons chevaux, d'ailleurs utiles aux

travaux du parc. Outre ces chevaux, le régisseur avait son cheval de

selle. Il labourait dans le parc et cultivait assez de terrain pour

nourrir ses chevaux et ses gens; il y bottelait trois cents milliers

de foin excellent, et n'en comptait que cent, en s'autorisant d'une

permission vaguement accordée par le comte. Au lieu de la consommer,

il vendait sa moitié dans les redevances. Il entretenait largement sa

basse-cour, son pigeonnier, ses vaches, aux dépens du parc; mais le

fumier de son écurie servait aux jardiniers du château. Chacune de ces

petites voleries portait son excuse avec elle. Madame était servie

par la fille d'un des jardiniers, tour à tour sa femme de chambre

et sa cuisinière. Une fille de basse-cour, chargée de la laiterie,

aidait également au ménage. Moreau avait pris un soldat réformé, nommé

Brochon, pour panser ses chevaux et faire les gros ouvrages.

A Nerville, à Chauvry, à Beaumont, à Maffliers, à Prérolles, à Nointel,

partout la belle régisseuse était reçue chez des personnes qui ne

connaissaient pas ou feignaient d'ignorer sa première condition. Moreau

rendait d'ailleurs des services. Il disposa de son maître pour des

choses qui sont des babioles à Paris, mais qui sont immenses au fond

des campagnes. Après avoir fait nommer le juge de paix de Beaumont

et celui de l'Isle-Adam, il avait, dans la même année, empêché la

destitution d'un Garde général des forêts, et obtenu la croix de la

Légion-d'Honneur pour le maréchal des logis chef de Beaumont. Aussi

ne se festoyait-on jamais dans la bourgeoisie sans que monsieur et

madame Moreau fussent invités. Le curé de Presles, le maire de Presles,

venaient jouer tous les soirs chez Moreau. Il est difficile de ne pas

être brave homme après s'être fait un lit si commode.

Jolie femme et minaudière comme toutes les femmes de chambre de grande

dame qui, mariées, imitent leurs maîtresses, la régisseuse importait

les nouvelles modes dans le pays; elle portait des brodequins fort

chers, et n'allait à pied que par les beaux jours. Quoique son mari

n'allouât que cinq cents francs pour la toilette, cette somme est

énorme à la campagne, surtout quand elle est bien employée; aussi

la régisseuse, blonde, éclatante et fraîche, d'environ trente-six

ans, restée fluette, mignonne et gentille, malgré ses trois enfants,

jouait-elle encore à la jeune fille et se donnait-elle des airs

de princesse. Quand on la voyait passer dans sa calèche allant à

Beaumont, si quelque étranger demandait:--Qui est-ce? madame Moreau

était furieuse, lorsqu'un homme du pays répondait:--C'est la femme

du régisseur de Presles. Elle aimait être prise pour la maîtresse du

château. Dans les villages, elle se plaisait à protéger les gens,

comme aurait fait une grande dame. L'influence de son mari sur le

comte, démontrée par tant de preuves, empêchait la petite bourgeoisie

de se moquer de madame Moreau, qui, aux yeux des paysans, paraissait

un personnage. Estelle (elle se nommait Estelle) ne se mêlait pas

plus d'ailleurs de la régie qu'une femme d'agent de change se mêle

des affaires de Bourse; elle se reposait même sur son mari des soins

du ménage, de la fortune. Confiante _en ses moyens_, elle était à

mille lieues de soupçonner que cette charmante existence, qui durait

depuis dix-sept ans, pût jamais être menacée; cependant, en apprenant

la résolution du comte relativement à la restauration du magnifique

château de Presles, elle s'était sentie attaquée dans toutes ses

jouissances, et avait déterminé son mari à s'entendre avec Léger,

afin de pouvoir se retirer à l'Isle-Adam. Elle eût trop souffert de

se retrouver dans une dépendance quasi domestique en présence de son

ancienne maîtresse qui se serait moquée d'elle en la voyant établie au

pavillon de manière à singer l'existence d'une femme comme il faut.

Le sujet de la profonde inimitié qui régnait entre les Reybert et

les Moreau provenait d'une blessure faite par madame de Reybert à

madame Moreau, par suite d'une première pointillerie que s'était

permise la femme du régisseur à l'arrivée des Reybert, afin de ne pas

laisser entamer sa suprématie par une femme née de Corroy. Madame de

Reybert avait rappelé, peut-être appris à toute la contrée la première

condition de madame Moreau. Le mot _femme de chambre!_ vola de bouche

en bouche. Les envieux que les Moreau devaient avoir à Beaumont,

à l'Isle-Adam, à Maffliers, à Champagne, à Nerville, à Chauvry, à

Baillet, à Moisselles, glosèrent si bien, que plus d'une flammèche

de cet incendie tomba sur le ménage Moreau. Depuis quatre ans, les

Reybert, excommuniés par la belle régisseuse, se voyaient en butte

à tant d'animadversion de la part des adhérents de Moreau, que leur

position dans le pays n'eût pas été tenable sans la pensée de vengeance

qui les avait soutenus jusqu'à ce jour.

Les Moreau, très bien avec Grindot, l'architecte, avaient été prévenus

par lui de la prochaine arrivée d'un peintre chargé de finir les

peintures d'ornement du château dont les toiles principales venaient

d'être exécutées par Schinner. Le grand peintre avait recommandé

pour les encadrements, arabesques et autres accessoires, le voyageur

accompagné de Mistigris. Aussi, depuis deux jours, madame Moreau se

mettait-elle sur le pied de guerre et faisait-elle le pied de grue.

Un artiste qui devait être son commensal pendant quelques semaines

exigeait des frais. Schinner et sa femme avaient eu leur appartement au

château, où, d'après les ordres du comte, ils furent traités comme Sa

Seigneurie elle-même. Grindot, commensal des Moreau, témoignait tant

de respect au grand artiste, que ni le régisseur ni sa femme n'avaient

osé se familiariser avec ce grand artiste. Les plus nobles et les plus

riches particuliers des environs avaient d'ailleurs, à l'envi, fêté

Schinner et sa femme en se les disputant. Aussi, très satisfaite de

prendre en quelque sorte sa revanche, madame Moreau se promettait-elle

de tambouriner dans le pays l'artiste qu'elle attendait, et de le

présenter comme égal en talent à Schinner.

Quoique, la veille et l'avant-veille, elle eût fait deux toilettes

pleines de coquetterie, la jolie régisseuse avait trop bien échelonné

ses ressources pour ne pas avoir réservé la plus charmante, en ne

doutant pas que l'artiste ne vînt dîner le samedi. Elle s'était donc

chaussée en brodequins de peau bronzée et en bas de fil d'Écosse. Une

robe rose à mille raies, une ceinture rose à boucle d'or richement

ciselée, une jeannette au cou et des bracelets de velours à ses bras

nus (madame de Sérisy avait de beaux bras et les montrait beaucoup),

donnaient à madame Moreau l'apparence d'une élégante Parisienne. Elle

portait un magnifique chapeau de paille d'Italie, orné d'un bouquet de

roses mousseuses pris chez Nattier, sous les ailes duquel ruisselaient

en boucles brillantes ses beaux cheveux blonds. Après avoir commandé

le plus délicat dîner et passé son appartement en revue, elle s'était

promenée de manière à se trouver devant la corbeille de fleurs dans la

grande cour du château, comme une châtelaine, au passage des voitures.

Elle tenait au-dessus de sa tête une délicieuse ombrelle rose, doublée

de soie blanche à franges. En voyant Pierrotin, qui remettait à la

concierge du château les étranges paquets de Mistigris sans qu'aucun

voyageur se montrât, Estelle revint désappointée avec le regret d'avoir

encore fait une toilette inutile. Semblable à la plupart des personnes

qui s'endimanchent, elle se sentit incapable d'une autre occupation que

celle de niaiser dans son salon en attendant la voiture de Beaumont,

qui passait une heure après Pierrotin, quoiqu'elle ne partît de Paris

qu'à une heure après midi, et elle rentra chez elle pendant que les

deux artistes procédaient à une toilette en règle. Le jeune peintre et

Mistigris furent en effet si rebattus des louanges de la belle madame

Moreau par le jardinier, à qui ils demandèrent des renseignements,

qu'ils sentirent l'un et l'autre la nécessité de _se ficeler_ (en

terme d'atelier), et ils se mirent dans leur tenue superlative pour se

présenter au pavillon du régisseur où les conduisit Jacques Moreau,

l'aîné des enfants, un hardi garçon vêtu à l'anglaise d'une jolie veste

à col rabattu, vivant pendant les vacances comme un poisson dans l'eau,

dans cette terre où sa mère régnait en souveraine absolue.

--Maman, dit-il, voici les deux artistes envoyés par monsieur Schinner.

Madame Moreau, très agréablement surprise, se leva, fit avancer des

siéges par son fils, et déploya ses grâces.

--Maman, le petit Husson est avec mon père, ajouta l'enfant dans

l'oreille de sa mère, je vais te l'aller chercher...

--Ne te presse pas, amusez-vous ensemble, dit la mère.

Ce seul mot, _ne te presse pas_, fit comprendre aux deux artistes

le peu d'importance de leur compagnon de voyage; mais il y perçait

aussi le sentiment d'une marâtre pour un beau-fils. En effet, madame

Moreau, qui ne pouvait pas, au bout de dix-sept ans de mariage, ignorer

l'attachement du régisseur pour madame Clapart et le petit Husson,

haïssait la mère et l'enfant d'une manière si prononcée, que l'on

comprendra pourquoi le régisseur ne s'était pas encore risqué à faire

venir Oscar à Presles.

--Nous sommes chargés, mon mari et moi, dit-elle aux deux artistes, de

vous faire les honneurs du château. Nous aimons beaucoup les arts, et

surtout les artistes, ajouta-t-elle en minaudant, et je vous prie de

vous regarder ici comme chez vous. A la campagne, vous savez, on ne

se gêne pas; il faut y avoir toute sa liberté, sans quoi tout y est

insipide. Nous avons eu déjà monsieur Schinner...

Mistigris regarda malicieusement son compagnon.

--Vous le connaissez, sans doute? reprit Estelle après une pause.

--Qui ne le connaît pas, madame? répondit le peintre.

--Il est connu _comme le houblon_, ajouta Mistigris.

--Monsieur Grindot m'a dit votre nom, demanda madame Moreau, mais je...

--Joseph Bridau, répondit le peintre excessivement occupé de savoir à

quelle femme il avait affaire.

Mistigris commençait à se rebeller intérieurement contre le ton

protecteur de la belle régisseuse; mais il attendait, ainsi que Bridau,

quelque geste, quelque mot qui l'éclairât, un de ces mots de singe à

dauphin que les peintres, ces cruels observateurs-nés des ridicules, la

pâture de leurs crayons, saisissent avec tant de prestesse. Et d'abord,

les grosses mains et les gros pieds d'Estelle, la fille de paysans des

environs de Saint-Lô, frappèrent les deux artistes; puis, une ou deux

locutions de femme de chambre, des tournures de phrase qui démentaient

l'élégance de la toilette, firent promptement reconnaître au peintre et

à son élève leur proie; et, par un seul coup d'œil échangé, tous deux

convinrent de prendre Estelle au sérieux, afin de passer agréablement

le temps de leur séjour.

--Vous aimez les arts, peut-être les cultivez-vous avec succès, madame?

dit Joseph Bridau.

--Non. Sans être négligée, mon éducation a été purement commerciale;

mais j'ai un si profond et si délicat sentiment des arts, que monsieur

Schinner me priait toujours de venir, quand il avait fini un morceau,

pour lui donner mon avis.

--Comme Molière consultait Laforêt, dit Mistigris.

Sans savoir que Laforêt fût une servante, madame Moreau répondit

par une attitude penchée qui montrait que, dans son ignorance, elle

acceptait ce mot comme un compliment.

--Comment ne vous a-t-il pas offert de vous croquer? dit Bridau. Les

peintres sont assez friands de belles personnes.

--Qu'entendez-vous par ces paroles? fit madame Moreau sur la figure de

laquelle se peignit le courroux d'une reine offensée.

--On appelle, en termes d'atelier, croquer une tête, en prendre une

esquisse, dit Mistigris d'un air insinuant, et nous ne demandons à

croquer que les belles têtes. De là le mot: _Elle est jolie à croquer!_

--J'ignorais l'origine de ce terme, répondit-elle, en lançant à

Mistigris une œillade pleine de douceur.

--Mon élève, dit Bridau, monsieur Léon de Lora montre beaucoup de

disposition pour le portrait. Il serait trop heureux, _belle dame_,

de vous laisser un souvenir de notre passage ici en peignant votre

charmante tête.

Joseph Bridau fit un signe à Mistigris, comme pour dire:--Allons,

pousse ta pointe! Elle n'est pas déjà si mal, cette femme. A ce coup

d'œil, Léon de Lora se glissa sur le canapé, près d'Estelle, et lui

prit une main qu'elle se laissa prendre.

--Oh! si pour faire une surprise à _votre époux_, madame, vous vouliez

me donner quelques séances en secret, je tâcherais de me surpasser.

Vous êtes si belle, si fraîche, si charmante!... Un homme sans talent

deviendrait un génie en vous ayant pour modèle! On puiserait dans vos

yeux tant de...

--Puis, nous peindrons vos chers enfants dans les arabesques, dit

Joseph en interrompant Mistigris.

--J'aimerais mieux les avoir dans mon salon; mais ce serait indiscret,

reprit-elle en regardant Bridau d'un air coquet.

--La beauté, madame, est une souveraine que les peintres adorent, et

qui a sur eux bien des droits.

--Ils sont charmants, pensa madame Moreau. Aimez-vous la promenade le

soir, après dîner, en calèche, dans les bois?...

--Oh! oh! oh! oh! oh! fit Mistigris à chaque circonstance et sur des

tons extatiques; mais Presles sera le paradis terrestre.

--Avec une Ève, une blonde, une jeune et ravissante femme, ajouta

Bridau.

Au moment où madame Moreau se rengorgeait et planait dans le septième

ciel, elle fut rappelée, comme un cerf-volant par un coup de corde.

--Madame! s'écria sa femme de chambre en entrant comme une balle.

--Eh bien! Rosalie, qui donc peut vous autoriser à venir ici sans être

appelée?

Rosalie ne tint aucun compte de l'apostrophe, et dit à l'oreille de sa

maîtresse:--Monsieur le comte est au château.

--Me demande-t-il? répliqua la régisseuse.

--Non, madame... Mais... il demande sa malle et la clef de son

appartement.

--Qu'on les lui donne, fit-elle en faisant un geste d'humeur pour

cacher son trouble.

--Maman, voilà Oscar Husson! s'écria le plus jeune de ses fils en

amenant Oscar qui, rouge comme un coquelicot, n'osa s'avancer en

retrouvant les deux peintres en toilette.

--Te voilà donc enfin, mon petit Oscar, dit Estelle d'un air pincé.

J'espère que tu vas aller t'habiller, reprit-elle après l'avoir toisé

de la façon la plus méprisante. Ta mère ne t'a pas, je crois, habitué à

dîner en compagnie, fagoté comme te voilà.

--Oh! fit le cruel Mistigris, un futur diplomate doit être _en fonds...

de culotte. Deux habits valent mieux qu'un._

--Un futur diplomate? s'écria madame Moreau.

Là, le pauvre Oscar eut des larmes aux yeux en regardant tour à tour

Joseph et Léon.

--Une plaisanterie faite en voyage, répondit Joseph, qui par pitié

voulut sauver Oscar de ce mauvais pas.

--Le petit a voulu rire comme nous, et il a _blagué_, dit le cruel

Mistigris, maintenant le voilà _comme un âne en plaine_.

--Madame, dit Rosalie en revenant à la porte du salon, Son Excellence

ordonne un dîner pour huit personnes, et veut être servie à six heures.

Que faire?

Pendant la conférence d'Estelle et de sa première femme, les deux

artistes et Oscar échangèrent des regards où se peignirent d'affreuses

appréhensions.

--Son Excellence! qui? dit Joseph Bridau.

--Mais monsieur le comte de Sérisy, répondit le petit Moreau.

--Était-il, par hasard, dans le coucou? dit Léon de Lora.

--Oh! fit Oscar, le comte de Sérisy ne peut voyager que dans une

voiture à quatre chevaux.

--Comment est-il arrivé, monsieur le comte de Sérisy? dit le peintre à

madame Moreau, quand elle revint assez mortifiée à sa place.

--Je n'en sais rien, dit-elle, je ne m'explique point l'arrivée de Sa

Seigneurie, ni ce qu'elle vient faire. Et Moreau qui n'est pas là!

--Son Excellence prie monsieur Schinner de passer au château, dit

un jardinier en s'adressant à Joseph, et il le prie de lui faire le

plaisir de dîner avec lui, ainsi que monsieur Mistigris.

--Nous sommes cuits! fit le rapin en riant. Celui que nous avons pris

pour un bourgeois dans la voiture à Pierrotin est le comte. On a bien

raison de dire qu'_on ne trousse jamais ce qu'on cherche_.

Oscar se changea presque en statue de sel; car, à cette révélation, il

sentit son gosier plus salé que la mer.

--Et vous qui lui avez parlé des adorateurs de sa femme et de sa

maladie secrète, dit Mistigris à Oscar.

--Que voulez-vous dire? s'écria la femme du régisseur en regardant les

deux artistes qui s'en allèrent en riant de la figure d'Oscar.

Oscar resta muet, foudroyé, stupide, n'entendant rien, quoique madame

Moreau le questionnât et le remuât violemment par celui de ses bras

qu'elle avait pris et qu'elle serrait avec force; mais elle fut obligée

de laisser Oscar dans son salon sans en avoir obtenu de réponse, car

Rosalie l'appela de nouveau pour avoir du linge, de l'argenterie, et

pour qu'elle veillât par elle-même à l'exécution des ordres multipliés

que le comte donnait. Les gens, les jardiniers, le concierge et sa

femme, tout le monde allait et venait dans une confusion facile à

concevoir. Le maître était tombé chez lui comme une bombe.

Du haut de La Cave, le comte avait en effet gagné, par un sentier à lui

connu, la maison de son garde, et y arriva bien avant Moreau. Le garde

fut stupéfait en voyant le vrai maître.

--Moreau est-il là, que voici son cheval? demanda monsieur de Sérisy.

--Non, monseigneur, mais comme il doit aller aux Moulineaux avant son

dîner, il a laissé son cheval ici pendant le temps de donner quelques

ordres au château.

Le garde ignorait la portée de cette réponse, qui, dans les

circonstances présentes, aux yeux d'un homme perspicace, équivalait à

une certitude.

--Si tu tiens à ta place, dit le comte à son garde, tu vas aller à fond

de train à Beaumont sur ce cheval, et tu remettras à monsieur Margueron

le billet que je vais écrire.

Le comte entra dans le pavillon, écrivit un mot, le plia de manière

qu'il fût impossible de le déplier sans qu'on s'en aperçût, et le remit

à son garde, dès qu'il le vit en selle.

--Pas un mot à âme qui vive! dit-il.--Quant à vous, madame, ajouta-t-il

en parlant à la femme du garde, si Moreau s'étonne de ne pas trouver

son cheval, vous lui direz que je l'ai pris.

Et le comte se jeta dans son parc, dont la grille lui fut aussitôt

ouverte à un geste qu'il fit. Quelque rompu que l'on soit au fracas

de la politique, à ses émotions, à ses mécomptes, l'âme d'un homme

assez fort pour aimer encore à l'âge du comte est toujours jeune à la

trahison. Il en coûtait tant à monsieur de Sérisy de se savoir trompé

par Moreau, qu'à Saint-Brice il le crut moins le collaborateur de Léger

et du notaire qu'entraîné par eux. Aussi, sur le seuil de l'auberge,

pendant la conversation du père Léger et de l'hôte, pensait-il encore

à pardonner à son régisseur après lui avoir fait une bonne semonce.

Chose étrange! la félonie de son homme de confiance ne l'occupait que

comme un épisode, depuis le moment où Oscar avait révélé les glorieuses

infirmités du travailleur intrépide, de l'administrateur napoléonien.

Des secrets si bien gardés n'avaient pu être trahis que par Moreau, qui

s'était sans doute moqué de son bienfaiteur avec l'ancienne femme de

chambre de madame de Sérisy ou avec l'ancienne Aspasie du Directoire.

En se jetant dans le chemin de traverse, ce pair de France, ce ministre

avait pleuré comme pleurent les jeunes gens. Il avait pleuré ses

dernières larmes! Tous les sentiments humains étaient si bien et si

vivement attaqués à la fois, que cet homme si calme marchait dans son

parc comme va le fauve blessé.

Quand Moreau demanda son cheval, et que la femme du garde lui eut

répondu:--Monsieur le comte vient de le prendre.--Qui, monsieur le

comte? s'écria-t-il.

--Monseigneur le comte de Sérisy, notre maître, dit-elle. Il est

peut-être au château, ajouta-t-elle pour se débarrasser du régisseur

qui, ne comprenant rien à cet événement, rabattit sur le château.

Moreau revint bientôt sur ses pas pour questionner la femme du garde,

car il avait fini par trouver de la gravité dans l'arrivée secrète et

dans l'action bizarre de son maître. La femme du garde, épouvantée en

se voyant prise comme dans un étau entre le comte et le régisseur,

avait fermé le pavillon et s'y était enfermée, bien résolue de n'ouvrir

qu'à son mari. Moreau, de plus en plus inquiet, alla, malgré ses

bottes, au pas de course à la conciergerie ou il apprit enfin que le

comte s'habillait. Rosalie, que le régisseur rencontra, lui dit:--Sept

personnes à dîner chez Sa Seigneurie...

Moreau se dirigea vers son pavillon, et vit alors sa fille de

basse-cour en altercation avec un beau jeune homme.

--Monsieur le comte a dit l'aide de camp de Mina, un colonel, s'écriait

la pauvre fille.

--Je ne suis pas colonel, répondait Georges.

--Eh bien! vous nommez-vous Georges?

--Qu'y a-t-il? dit le régisseur en intervenant.

--Monsieur, je me nomme Georges Marest, je suis fils d'un riche

quincaillier en gros de la rue Saint-Martin, et viens pour affaire chez

monsieur le comte de Sérisy de la part de maître Crottat, notaire, de

qui je suis le second clerc.

--Et moi, je répète à monsieur que monseigneur vient de me dire: «Il

va se présenter un colonel nommé Czerni-Georges, aide de camp de Mina,

venu par la voiture à Pierrotin; s'il me demande, faites-le entrer dans

la salle d'attente.»

--Il ne faut pas badiner avec Sa Seigneurie, dit le régisseur, allez,

monsieur. Mais comment Sa Seigneurie est-elle venue ici sans m'avoir

prévenu de son arrivée? Comment monsieur le comte a-t-il pu savoir que

vous avez voyagé par la voiture à Pierrotin?

--Évidemment, dit le clerc, le comte est le voyageur qui, sans

l'obligeance d'un jeune homme, allait se mettre en lapin dans la

voiture à Pierrotin.

--En lapin, dans la voiture à Pierrotin?... s'écrièrent le régisseur et

la fille de basse-cour.

--J'en suis sûr, précisément à cause de ce que me dit cette fille,

reprit Georges Marest.

--Et comment? fit Moreau.

--Ah! voilà, s'écria le clerc. Pour mystifier les voyageurs, je leur

ai raconté un tas de gausses sur l'Égypte, la Grèce et l'Espagne.

J'avais des éperons, je me suis donné pour un colonel de cavalerie,

histoire de rire.

--Voyons, dit Moreau. Comment est le voyageur qui, selon vous, serait

monsieur le comte?

--Mais, dit Georges, il a la figure comme une brique, les cheveux

entièrement blancs et les sourcils noirs.

--C'est lui!

--Je suis perdu! dit Georges Marest.

--Pourquoi?

--Je l'ai blagué sur ses décorations.

--Bah! il est bon enfant, vous l'aurez amusé. Venez promptement au

château, dit Moreau, je monte chez lui. Où vous a-t-il donc quitté?

--En haut de la montagne.

--Je m'y perds, s'écria Moreau.

--Après tout, je l'ai _blagué_, mais je ne lui ai pas fait d'affront,

se dit le clerc.

--Et pourquoi venez-vous? demanda le régisseur.

--Mais j'apporte l'acte de vente de la ferme des Moulineaux, tout prêt.

--Mon Dieu! s'écria le régisseur, je n'y comprends rien.

Moreau sentit son cœur battre à le gêner quand, après avoir frappé

deux coups à la porte de son maître, il entendit:--Est-ce vous,

_monsieur_ Moreau?

--Oui, monseigneur.

--Entrez!

Le comte avait mis un pantalon blanc et des bottes fines, un gilet

blanc et un habit noir sur lequel brillait, à droite, le crachat des

Grands-Croix de la Légion-d'Honneur; à gauche, à une boutonnière,

pendait la Toison-d'Or au bout d'une chaîne d'or. Le cordon bleu

ressortait vivement sur le gilet. Il avait lui-même arrangé ses

cheveux, et s'était sans doute harnaché ainsi pour faire à Margueron

les honneurs de Presles, et peut-être pour faire agir sur ce bonhomme

les prestiges de la grandeur.

--Eh bien! monsieur, dit le comte en restant assis et laissant Moreau

debout, nous ne pouvons donc pas coucher avec Margueron?

--En ce moment il vendrait sa ferme trop cher.

--Mais pourquoi ne viendrait-il pas? dit le comte en affectant un air

rêveur.

--Il est malade, monseigneur...

--Vous en êtes sûr?

--J'y suis allé...

--Monsieur, dit le comte en prenant un air sévère qui fut terrible, que

feriez-vous à un homme de confiance qui vous verrait panser un mal que

vous voudriez tenir secret, s'il allait en rire chez une gourgandine?

--Je le rouerais de coups.

--Et si vous aperceviez en outre qu'il trompe votre confiance et vous

vole?

--Je tâcherais de le surprendre et je l'enverrais aux galères.

La Comédie humaine - Volume 04 · 第 47 / 54 段