approbation, ainsi les deux conteurs furent réduits au silence.
Oscar, irrité d'être appelé petit jeune homme, dit, pendant que
les deux jeunes gens allumaient leurs cigares:--Si je n'ai pas été
l'aide-de-camp de Mina, monsieur, si je ne suis pas allé en Orient,
j'irai peut-être. La carrière à laquelle ma famille me destine
m'épargnera, j'espère, le désagrément de voyager en coucou, quand
j'aurai votre âge. Après avoir été un personnage, une fois en place,
j'y resterai...
--_Et cætera punctum!_ fit Mistigris en contrefaisant la voix de jeune
coq enroué qui rendait le discours d'Oscar encore plus ridicule, car
le pauvre enfant se trouvait dans la période où la barbe pousse, où la
voix prend son caractère. Après tout, ajouta Mistigris, _les extrêmes
se bouchent!_
--Ma foi! fit Schinner, les chevaux ne pourront plus aller avec tant de
charges.
--Votre famille, jeune homme, pense à vous lancer dans une carrière, et
laquelle? dit sérieusement Georges.
--La diplomatie, répondit Oscar.
Trois éclats de rire partirent comme des fusées de la bouche de
Mistigris, du grand peintre et du père Léger. Le comte, lui, ne put
s'empêcher de sourire. Georges garda son sang-froid.
--Il n'y a, par Allah! point de quoi rire, dit le colonel aux rieurs.
Seulement, jeune homme, reprit-il en s'adressant à Oscar, il me semble
que votre respectable mère est pour le quart d'heure dans une position
sociale peu convenable pour une ambassadrice... Elle avait un cabas
bien digne d'estime et un béquet à ses souliers.
--Ma mère! monsieur?... dit Oscar avec un mouvement d'indignation. Eh!
c'était la femme de charge de chez nous...
--De chez nous est très aristocratique, s'écria le comte en
interrompant Oscar.
--Le roi dit _nous_, répliqua fièrement Oscar.
Un regard de Georges réprima l'envie de rire qui saisit tout le monde;
il fit ainsi comprendre au peintre et à Mistigris combien il était
nécessaire de ménager Oscar pour exploiter cette mine de plaisanterie.
--Monsieur a raison, dit le grand peintre au comte en lui montrant
Oscar, les gens comme il faut disent nous, il n'y a que des gens sans
aveu qui disent _chez moi_. On a toujours la manie de paraître avoir ce
qu'on n'a pas. Pour un homme chargé de décorations...
--Monsieur est donc toujours décorateur? fit Mistigris.
--Vous ne connaissez guère le langage des cours. Je vous demande votre
protection, Excellence, ajouta Schinner en se tournant vers Oscar.
--Je me félicite d'avoir voyagé, sans doute, avec trois hommes qui sont
ou seront célèbres: un peintre illustre déjà, dit le comte, un futur
général, et un jeune diplomate qui rendra quelque jour la Belgique à la
France.
Après avoir commis le crime odieux de renier sa mère, Oscar, pris de
rage en devinant combien ses compagnons de voyage se moquaient de lui,
résolut de vaincre à tout prix leur incrédulité.
--Tout ce qui reluit n'est pas or, dit-il en lançant des éclairs par
les yeux.
--Ça n'est pas ça, s'écria Mistigris. C'est: _tout ce qui reluit n'est
pas fort_. Vous n'irez pas loin en diplomatie si vous ne possédez pas
mieux vos proverbes.
--Si je ne sais pas bien les proverbes, je connais mon chemin.
--Vous devez aller loin, dit Georges, car la femme de charge de votre
maison vous a glissé des provisions comme pour un voyage d'outre-mer:
du biscuit, du chocolat...
--Un pain particulier et du chocolat, oui, monsieur, reprit Oscar,
pour mon estomac beaucoup trop délicat pour digérer les ratatouilles
d'auberge.
--Ratatouille est aussi délicat que votre estomac, dit Georges.
--Ah! j'aime ratatouille, s'écria le grand peintre.
--Ce mot est à la mode dans les meilleures sociétés, reprit Mistigris.
--Votre précepteur est sans doute quelque professeur célèbre, M.
Andrieux de l'Académie française, ou M. Royer-Collard, demanda Schinner.
--Mon précepteur se nomme l'abbé Loraux, aujourd'hui vicaire de
Saint-Sulpice, reprit Oscar en se souvenant du nom du confesseur du
collége.
--Vous avez bien fait de vous faire élever particulièrement, dit
Mistigris, car l'_Ennui naquit un jour de l'Université_; mais vous le
récompenserez, votre abbé?
--Certes, il sera quelque jour évêque, dit Oscar.
--Par le crédit de votre famille, dit sérieusement Georges.
--Peut-être contribuerons-nous à le faire mettre à sa place, car l'abbé
Frayssinous vient souvent à la maison.
--Ah! vous connaissez l'abbé Frayssinous? demanda le comte.
--Il a des obligations à mon père, répondit Oscar.
--Et vous allez sans doute à votre terre? fit Georges.
--Non, monsieur; mais moi je puis dire où je vais, je vais au château
de Presles, chez le comte de Sérisy.
--Ah! diantre, vous allez à Presles, s'écria Schinner en devenant rouge
comme une cerise.
--Vous connaissez Sa Seigneurie le comte de Sérisy? demanda Georges.
Le père Léger se tourna pour voir Oscar, et le regarda d'un air
stupéfait en s'écriant:--Monsieur de Sérisy serait à Presles?
--Apparemment, puisque j'y vais, répondit Oscar.
--Et vous avez souvent vu le comte? demanda monsieur de Sérisy à Oscar.
--Comme je vous vois, répondit Oscar. Je suis camarade avec son fils,
qui est à peu près de mon âge, dix-neuf ans, et nous montons à cheval
ensemble presque tous les jours.
Un clignement d'yeux de Pierrotin au père Léger rassura pleinement le
fermier.
--Ma foi, dit le comte à Oscar, je suis enchanté de me trouver avec
un jeune homme qui puisse me parler de ce personnage, j'ai besoin
de sa protection dans une affaire assez grave, et où il ne lui en
coûterait guère de me favoriser: il s'agit d'une réclamation auprès du
gouvernement américain. Je serai bien aise d'avoir des renseignements
sur le caractère de monsieur de Sérisy.
--Oh! si vous voulez réussir, répondit Oscar en prenant un air
malicieux, ne vous adressez pas à lui, mais à sa femme; il en est
amoureux fou, personne mieux que moi ne sait à quel point, et sa femme
ne peut pas le souffrir.
--Et pourquoi? dit Georges.
--Le comte a des maladies de peau qui le rendent hideux, et que le
docteur Alibert s'efforce en vain de guérir. Aussi, monsieur de Sérisy
donnerait-il la moitié de son immense fortune pour avoir ma poitrine,
dit Oscar en écartant sa chemise et montrant une carnation d'enfant. Il
vit seul retiré dans son hôtel. Aussi faut-il être bien protégé pour
l'y trouver. D'abord, il se lève de fort grand matin, il travaille de
trois à huit heures; à partir de huit heures il fait ses remèdes: des
bains de soufre ou de vapeur. On le cuit dans des espèces de boîtes de
fer, car il espère toujours guérir.
--S'il est si bien avec le roi, pourquoi ne se fait-il pas toucher par
lui? demanda Georges.
--Cette femme a donc un mari à la coque! dit Mistigris.
--Le comte a promis trente mille francs à un célèbre médecin écossais
qui le traite en ce moment, dit Oscar en continuant.
--Mais alors sa femme ne saurait être blâmée de se donner du
meilleur... dit Schinner, qui n'acheva pas.
--Je crois bien, dit Oscar. Ce pauvre homme est si racorni, si
vieux, que vous lui donneriez quatre-vingts ans! Il est sec comme un
parchemin, et, pour son malheur, il sent sa position...
--Il ne doit pas sentir bon, dit le facétieux père Léger.
--Monsieur, il adore sa femme et il n'ose pas la gronder, reprit
Oscar; il joue avec elle des scènes à mourir de rire, absolument comme
Arnolphe dans la comédie de Molière...
Le comte atterré regardait Pierrotin qui, le voyant impassible, imagina
que le fils de madame Clapart débitait des calomnies.
--Aussi, monsieur, voulez-vous réussir, dit Oscar au comte, allez voir
le marquis d'Aiglemont. Si vous avez ce vieil adorateur de madame pour
vous, vous aurez d'un seul coup et la femme et le mari.
--C'est ce que nous appelons _faire d'une pierre deux sous_, dit
Mistigris.
--Ah! çà, dit le peintre, vous avez donc vu le comte déshabillé, vous
êtes donc son valet de chambre?
--Son valet de chambre? s'écria Oscar.
--Dame, on ne dit pas ces choses-là de ses amis dans les voitures
publiques, reprit Mistigris. _La prudence_, jeune homme, _est mère de
la surdité_. Moi, je ne vous écoute pas.
--C'est le cas de dire, s'écria Schinner, _dis-moi qui tu hantes, je te
dirai qui tu hais_!
--Apprenez, grand peintre, répliqua Georges sentencieusement, qu'on
ne peut pas dire de mal des gens qu'on ne connaît pas, et le petit
vient de nous prouver qu'il sait son Sérisy par cœur. S'il nous avait
seulement parlé de madame, on aurait pu croire qu'il était bien avec...
--Pas un mot de plus sur la comtesse de Sérisy, jeunes gens! s'écria
le comte. Je suis l'ami de son frère, le marquis de Ronquerolles, et
qui s'aviserait de mettre en doute l'honneur de la comtesse aurait à me
répondre de ses paroles.
--Monsieur a raison, s'écria le peintre, on ne doit pas _blaguer_ les
femmes.
--Dieu! l'Honneur et les Dames! j'ai vu ce mélodrame-là, dit Mistigris.
--Si je ne connais point Mina, je connais le Garde des Sceaux, dit
le comte en continuant et regardant Georges. Si je ne porte pas mes
décorations, dit-il en regardant le peintre, j'empêche d'en donner
à ceux qui ne le méritent pas. Enfin, je connais tant de monde, que
je connais monsieur Grindot, l'architecte de Presles... Arrêtez,
Pierrotin, je veux descendre un moment.
Pierrotin poussa ses chevaux jusqu'au bout du village de Moisselles, où
il se trouve une auberge à laquelle les voyageurs s'arrêtent. Ce bout
de chemin se fit dans un profond silence.
--Chez qui va donc ce petit drôle-là? demanda le comte en amenant
Pierrotin dans la cour de l'auberge.
--Chez votre régisseur. C'est le fils d'une pauvre dame qui demeure rue
de la Cerisaie, et chez qui je porte bien souvent du fruit, du gibier,
de la volaille, une madame Husson.
--Qui est ce monsieur? vint dire à Pierrotin le père Léger quand le
comte eut quitté le voiturier.
--Ma foi, je n'en sais rien, répondit Pierrotin, je le conduis pour la
première fois; mais il pourrait être quelque chose comme le prince à
qui appartient le château de Maffliers; il vient de me dire que je le
laisserai en route, il ne va pas à l'Isle-Adam.
--Pierrotin croit que c'est le bourgeois de Maffliers, dit à Georges le
père Léger en rentrant dans la voiture.
En ce moment les trois jeunes gens, sots comme des voleurs pris
en flagrant délit, n'osaient se regarder les uns les autres, et
paraissaient préoccupés des suites de leurs mensonges.
--Voilà qui s'appelle _faire plus de fruit que de besogne_, dit
Mistigris.
--Vous voyez que je connais le comte, leur dit Oscar.
--C'est possible; mais vous ne serez jamais ambassadeur, répondit
Georges: quand on veut parler dans les voitures publiques, il faut
avoir, comme moi, le soin de ne rien dire.
Le comte reprit alors sa place, et Pierrotin marcha dans le plus
profond silence.
--Eh bien, mes amis, dit le comte en atteignant le bois Carreau, nous
voilà muets comme si nous allions à l'échafaud.
--Il faut savoir _se traire_ à propos, répondit sentencieusement
Mistigris.
--Il fait beau, dit Georges.
--Quel est ce pays-là? dit Oscar en montrant le château de Franconville
qui produit un magnifique effet au revers de la grande forêt de
Saint-Martin.
--Comment! s'écria le comte, vous qui dites aller si souvent à Presles,
vous ne connaissez pas Franconville?
--Monsieur, dit Mistigris, connaît les hommes et non pas les châteaux.
--Les apprentis diplomates peuvent bien avoir des distractions! s'écria
Georges.
--Souvenez-vous de mon nom? répondit Oscar furieux. Je m'appelle Oscar
Husson, et dans dix ans je serai célèbre.
Après ces paroles prononcées avec forfanterie, Oscar se tapit dans un
coin.
--Husson de quoi? fit Mistigris.
--Une grande famille, répondit le comte, les Husson de la Cerisaie:
monsieur est né sous les marches du trône impérial.
Oscar rougit alors jusque dans la peau de ses cheveux et fut travaillé
par une terrible inquiétude. On allait descendre la rapide côte de la
Cave au bas de laquelle se trouve, dans un étroit vallon, à la fin de
la grande forêt de Saint-Martin, le magnifique château de Presles.
--Messieurs, dit le comte, je vous souhaite bonnes chances dans vos
belles carrières. Raccommodez-vous avec le roi de France, monsieur le
colonel: les Czerni-Georges ne doivent pas bouder les Bourbons. Je
n'ai rien à vous pronostiquer, mon cher monsieur Schinner, car pour
vous la gloire est toute venue, et vous l'avez noblement conquise par
d'admirables travaux; mais vous êtes tellement à craindre, que moi,
qui suis marié, je n'oserais pas vous en offrir à ma campagne. Quant
à monsieur Husson, il n'a pas besoin de protection, il possède les
secrets des hommes d'État, il peut les faire trembler. Quant à monsieur
Léger, il va plumer le comte de Sérisy, je n'ai qu'à le prier d'y aller
d'une main ferme!
--_Quand on prend du talon, on n'en saurait trop prendre_, dit
Mistigris.
--Laissez-moi là, Pierrotin, vous m'y reprendrez demain! s'écria le
comte.
Le comte descendit et se perdit dans un chemin couvert, en abandonnant
ses compagnons de route à leur confusion.
--Oh! c'est ce comte qui a loué Franconville, il y va, dit le père
Léger.
--Si jamais, dit le faux Schinner, il m'arrive de _blaguer_ en
voiture, je me bats en duel avec moi-même. C'est aussi ta faute à toi,
Mistigris, ajouta-t-il en donnant à son rapin une tape sur sa casquette.
--Oh! moi qui n'ai fait que vous suivre à Venise, répondit Mistigris.
Mais, _qui veut noyer son chien l'accuse de la nage_!
--Savez-vous, dit Georges à son voisin Oscar, que si par hasard c'eût
été le comte de Sérisy, je n'aurais pas voulu me trouver dans votre
peau, quoiqu'elle soit sans maladies.
Oscar, en pensant aux recommandations de sa mère, que ce mot lui
rappela, devint blême et se dégrisa.
--Vous voilà rendus, messieurs, dit Pierrotin en arrêtant à une belle
grille.
--Comment, nous y voilà! dirent à la fois le peintre, Georges et Oscar.
--En voilà une sévère, dit Pierrotin. Ah çà! messieurs, aucun de vous
n'est donc venu par ici? Mais voilà le château de Presles.
--Eh! c'est bon, l'ami, dit Georges en reprenant son assurance. Je vais
à la ferme des Moulineaux, ajouta-t-il en ne voulant pas laisser voir à
ses compagnons de voyage qu'il allait au château.
--Hé bien! vous venez donc chez moi? dit le père Léger.
--Comment cela?
--Mais je suis le fermier des Moulineaux. Et, colonel, que nous
voulez-vous?
--Goûter à votre beurre, répondit Georges en saisissant son
portefeuille.
--Pierrotin, dit Oscar, remettez mes effets chez le régisseur, je vais
droit au château.
Là-dessus Oscar s'enfonça dans un petit chemin, sans savoir où il
allait.
--Eh! monsieur l'ambassadeur, cria le père Léger, vous gagnez la forêt.
Si vous voulez entrer au château, prenez la petite porte.
Obligé d'entrer, Oscar se perdit dans la grande cour du château que
meuble une immense corbeille entourée de bornes réunies par des
chaînes. Pendant que le père Léger examinait Oscar, Georges, que la
qualité de fermier des Moulineaux prise par le gros cultivateur avait
foudroyé, s'évada si lestement, qu'au moment où le gros homme intrigué
chercha son colonel, il ne le trouva plus. La grille s'ouvrit à
la demande de Pierrotin, qui entra fièrement pour déposer chez le
concierge les mille ustensiles du grand peintre Schinner. Oscar fut
abasourdi de voir Mistigris et l'artiste, les témoins de ses bravades,
installés au château. En dix minutes Pierrotin eut fini de décharger
les paquets du peintre, les affaires d'Oscar Husson et la jolie
mallette de cuir qu'il confia mystérieusement à la femme du concierge;
puis il retourna sur ses pas en faisant claquer son fouet, et reprit
le chemin de la forêt de l'Isle-Adam en gardant sur sa figure l'air
narquois d'un paysan qui calcule des bénéfices. Rien ne manquait plus à
son bonheur, il devait avoir le lendemain ses mille francs.
Oscar, assez penaud, tournait autour de la corbeille en examinant ce
qu'allaient devenir ses deux compagnons de route, quand il vit tout à
coup monsieur Moreau sortant de la grande salle dite des gardes, en
haut du perron. Vêtu d'une grande redingote bleue qui lui tombait sur
les talons, le régisseur, en culotte de peau jaunâtre, en bottes à
l'écuyère, tenait une cravache à la main.
--Eh bien, mon garçon, te voilà donc? comment va la chère maman? dit-il
en prenant la main d'Oscar.--Bonjour, messieurs, vous êtes sans doute
les peintres que monsieur Grindot, l'architecte, nous annonçait? dit-il
au peintre et à Mistigris.
Il siffla deux fois en se servant du bout de sa cravache. Le concierge
vint.
--Menez ces messieurs aux chambres 14 et 15, madame Moreau vous en
donnera les clefs; accompagnez-les pour leur montrer le chemin; allumez
du feu, s'il le faut, ce soir, et montez leurs effets chez eux.--J'ai
l'ordre de monsieur le comte de vous offrir ma table, messieurs,
reprit-il en s'adressant aux artistes, nous dînons à cinq heures comme
à Paris. Si vous êtes chasseurs, vous pourrez vous bien divertir,
j'ai une permission des Eaux et Forêts: ainsi, l'on chasse ici dans
vingt-cinq mille arpents de bois, sans compter nos domaines.
Oscar, le peintre et Mistigris, aussi honteux les uns que les
autres, échangèrent un regard; mais, fidèle à son rôle, Mistigris
s'écria:--_Bah! il ne faut jamais jeter la manche après la poignée!_
allons toujours.
Le petit Husson suivit le régisseur, qui l'entraîna par une marche
rapide dans le parc.
--Jacques, dit-il à l'un de ses enfants, va prévenir ta mère de
l'arrivée du petit Husson, et dis-lui que je suis obligé d'aller aux
Moulineaux pour un instant.
Alors âgé d'environ cinquante ans, le régisseur, homme de moyenne
taille et brun, paraissait très sévère. Sa figure bilieuse à laquelle
les habitudes de la campagne avaient imprimé des couleurs violentes
faisait supposer, à première vue, un caractère autre que le sien.
Tout aidait à cette tromperie. Ses cheveux grisonnaient. Ses yeux
bleus et un grand nez en bec à corbin lui donnaient un air d'autant
plus sinistre que ses yeux étaient un peu trop rapprochés du nez;
mais ses larges lèvres, le contour de son visage, la bonhomie de son
allure eussent offert à un observateur des indices de bonté. Plein de
décision, d'un parler brusque, il imposait énormément à Oscar par les
effets d'une pénétration inspirée par la tendresse qu'il lui portait.
Habitué par sa mère à grandir encore le régisseur, Oscar se sentait
toujours petit en présence de Moreau; mais en se trouvant à Presles il
ressentit un mouvement d'inquiétude, comme s'il attendait du mal de ce
paternel ami, son seul protecteur.
--Eh bien, mon Oscar, tu n'as pas l'air content d'être ici? dit le
régisseur. Tu vas cependant t'y amuser; tu apprendras à monter à
cheval, à faire le coup de fusil, à chasser.
--Je ne sais rien de tout cela, dit bêtement Oscar.
--Mais je t'ai fait venir pour l'apprendre.
--Maman m'a dit de ne rester que quinze jours, à cause de madame
Moreau...
--Oh! nous verrons, répondit Moreau presque blessé de ce qu'Oscar mît
en doute son pouvoir conjugal.
Le fils cadet de Moreau, jeune homme de quinze ans, découplé, leste,
accourut.
--Tiens, lui dit son père, mène ce camarade à ta mère.
Et le régisseur alla rapidement par le chemin le plus court à la maison
du garde, située entre le parc et la forêt.
Le pavillon donné pour habitation par le comte à son régisseur avait
été bâti, quelques années avant la Révolution, par l'entrepreneur de
la célèbre terre de Cassan, où Bergeret, fermier général d'une fortune
colossale et qui se rendit aussi célèbre par son luxe que Les Bodard,
les Pâris, les Bouret, fit des jardins, des rivières, construisit des
chartreuses, des pavillons chinois, et autres magnificences ruineuses.
Ce pavillon, sis au milieu d'un grand jardin dont un des murs était
mitoyen avec la cour des communs du château de Presles, avait jadis
son entrée sur la grande rue du village. Après avoir acheté cette
propriété, monsieur de Sérisy le père n'eut qu'à faire abattre cette
muraille et à condamner la porte sur le village, pour opérer la
réunion de ce pavillon à ses communs. En supprimant un autre mur,
il agrandit son parc de tous les jardins que l'entrepreneur avait
acquis pour s'arrondir. Ce pavillon, bâti de pierre de taille, dans
le style du siècle de Louis XV (c'est assez dire que ses ornements
consistent en serviettes au-dessous des fenêtres, comme aux colonnades
de la place Louis XV, en cannelures roides et sèches), se compose au
rez-de-chaussée d'un beau salon communiquant à une chambre à coucher,
et d'une salle à manger accompagnée de sa salle de billard. Ces deux
appartements parallèles sont séparés par un escalier devant lequel une
espèce de péristyle, qui sert d'antichambre, a pour décoration la porte
du salon et celle de la salle à manger, en face l'une l'autre, toutes
deux très ornées. La cuisine se trouve sous la salle à manger, car on
monte à ce pavillon par un perron de dix marches.
En reportant son habitation au premier étage, madame Moreau avait
pu transformer en boudoir l'ancienne chambre à coucher. Le salon et
ce boudoir, richement meublés de belles choses triées dans le vieux
mobilier du château, n'eussent certes pas déparé l'hôtel d'une femme à
la mode. Tendu de damas bleu et blanc, jadis l'étoffe d'un grand lit
d'honneur, ce salon, dont le meuble en vieux bois doré était garni de
la même étoffe, offrait au regard des rideaux et des portières très
amples, doublées de taffetas blanc. Des tableaux provenus de vieux
trumeaux détruits, des jardinières, quelques jolis meubles modernes,
et de belles lampes, outre un vieux lustre à cristaux taillés,
donnaient à cette pièce un aspect grandiose. Le tapis était un ancien
tapis de Perse. Le boudoir, entièrement moderne et du goût de madame
Moreau, affectait la forme d'une tente avec ses câblés de soie bleue
sur un fond gris de lin. Le divan classique s'y trouvait avec ses
oreillers et ses coussins de pied. Enfin, les jardinières, soignées
par le jardinier en chef, réjouissaient les yeux par leurs pyramides
de fleurs. La salle à manger et la salle de billard étaient meublées
en acajou. Autour de son pavillon, la femme du régisseur avait fait
régner un parterre soigneusement cultivé qui se rattachait au grand
parc. Des massifs d'arbres exotiques cachaient la vue des communs. Pour
faciliter l'entrée de sa demeure aux personnes qui la venaient voir,
la régisseuse avait remplacé par une grille l'ancienne porte condamnée.