grand maître se couvre d'or? répondit le comte. Voyons! si la Liste
civile vous paie trente mille francs ceux de deux salles au Louvre,
reprit-il en regardant Schinner; pour un bourgeois, comme vous dites de
nous dans vos ateliers, un plafond vaut bien vingt mille francs; or, à
peine en donnera-t-on deux mille à un décorateur obscur.
--L'argent de moins n'est pas la plus grande perte, répondit Mistigris.
Songez donc que ce sera certes un chef-d'œuvre, et qu'il ne faut pas
le signer pour ne point _la_ compromettre!
--Ah! je rendrais bien toutes mes croix aux souverains de l'Europe pour
être aimé comme l'est un jeune homme à qui l'amour inspire de tels
dévouements! s'écria monsieur de Sérisy.
--Ah! voilà, fit Mistigris, on est jeune, on est aimé! on a des femmes,
et comme on dit: _abondance de chiens ne nuit pas_.
--Et que dit de cela madame Schinner? reprit le comte, car vous avez
épousé par amour la belle Adélaïde de Rouville, la protégée du vieil
amiral de Kergarouët, qui vous a fait obtenir vos plafonds au Louvre
par son neveu, le comte de Fontaine.
--Est-ce qu'un grand peintre est jamais marié en voyage? fit observer
Mistigris.
--Voilà donc la morale des ateliers!... s'écria niaisement le comte de
Sérisy.
--La morale des cours où vous avez eu vos décorations est-elle
meilleure? dit Schinner qui recouvra son sang-froid un moment troublé
par la connaissance que le comte annonçait avoir des commandes faites à
Schinner.
--Je n'en ai pas demandé une seule, répondit le comte, et je crois les
avoir toutes loyalement gagnées.
--Et ça vous va _comme un notaire sur une jambe de bois_, répliqua
Mistigris.
Monsieur de Sérisy ne voulut pas se trahir, il prit un air de bonhomie
en regardant la vallée de Groslay qui se découvre en prenant à la
Patte-d'Oie le chemin de Saint-Brice, et laissant sur la droite celui
de Chantilly.
--Attrape, dit en grommelant Oscar.
--Est-ce aussi beau qu'on le prétend, Rome? demanda Georges au grand
peintre.
--Rome n'est belle que pour les gens qui aiment, il faut avoir une
passion pour s'y plaire; mais, comme ville, j'aime mieux Venise,
quoique j'aie manqué d'y être assassiné.
--Ma foi, sans moi, dit Mistigris, vous la gobiez joliment? C'est ce
satané farceur de lord Byron qui vous a valu cela. Oh! ce chinois
d'Anglais était-il rageur!
--Chut! dit Schinner, je ne veux pas qu'on sache mon affaire avec lord
Byron.
--Avouez tout de même, répondit Mistigris, que vous avez été bien
heureux que j'aie appris à tirer la savate?
De temps en temps, Pierrotin échangeait avec le comte de Sérisy
des regards singuliers qui eussent inquiété des gens un peu plus
expérimentés que ne l'étaient les cinq voyageurs.
--Des lords, des pachas, des plafonds de trente mille francs! Ah
çà! s'écria le messager de l'Isle-Adam, je mène donc des souverains
aujourd'hui? quels pourboires!
--Sans compter que les places sont payées, dit finement Mistigris.
--Ça m'arrive à propos, reprit Pierrotin; car, père Léger, vous savez
bien ma belle voiture neuve sur laquelle j'ai donné deux mille francs
d'arrhes... Eh bien! ces canailles de carrossiers, à qui je dois
compter deux mille cinq cents francs demain, n'ont pas voulu accepter
un à-compte de quinze cents francs et recevoir de moi un billet de
mille francs à deux mois!... Ces carcans-là veulent tout. Être dur à ce
point avec un homme établi depuis huit ans, avec un père de famille, et
le mettre en danger de perdre tout, argent et voiture, si je ne trouve
pas un misérable billet de mille francs. Hue! Bichette. Ils ne feraient
pas ce tour-là aux grandes entreprises, allez.
--Ah! dame! _pas d'argent, pas de suif_, dit le rapin.
--Vous n'avez plus que huit cents francs à trouver, répondit le comte
en voyant dans cette plainte adressée au père Léger une espèce de
lettre de change tirée sur lui.
--C'est vrai, fit Pierrotin. Xi! Xi! Rougeot.
--Vous avez dû voir de beaux plafonds à Venise, reprit le comte en
s'adressant à Schinner.
--J'étais trop amoureux pour faire attention à ce qui me semblait alors
n'être que des bagatelles, répondit Schinner. Je devrais cependant
être bien guéri de l'amour, car j'ai reçu précisément dans les États
vénitiens, en Dalmatie, une cruelle leçon.
--Ça peut-il se dire? demanda Georges. Je connais la Dalmatie.
--Eh bien, si vous y êtes allé, vous devez savoir qu'au fond de
l'Adriatique, c'est tous vieux pirates, forbans, corsaires retirés des
affaires, quand ils n'ont pas été pendus, des...
--Les Uscoques, enfin, dit Georges.
En entendant le mot propre, le comte, que Napoléon avait envoyé jadis
dans les Provinces Illyriennes, tourna la tête, tant il en fut étonné.
--C'est dans cette ville où l'on fait du marasquin, dit Schinner en
paraissant chercher un nom.
--Zara! dit Georges. J'y suis allé, c'est sur la côte.
--Vous y êtes, reprit le peintre. Moi, j'allais là pour observer le
pays, car j'adore le paysage. Voilà vingt fois que j'ai le désir
de faire du paysage, que personne, selon moi, ne comprend, excepté
Mistigris qui recommencera quelque jour Hobbéma, Ruysdaël, Claude
Lorrain, Poussin et autres.
--Mais, s'écria le comte, qu'il n'en recommence qu'un de ceux-là, ce
sera bien assez.
--Si vous interrompez toujours, monsieur, dit Oscar, nous ne nous y
reconnaîtrons plus.
--Ce n'est pas d'ailleurs à vous que monsieur s'adresse, dit Georges au
comte.
--Ce n'est pas poli de couper la parole, dit sentencieusement
Mistigris; mais nous en avons tous fait autant, et nous perdrions
beaucoup si nous ne semions pas le discours de petits agréments en
échangeant nos réflexions. Tous les Français sont égaux dans le coucou,
a dit le petit-fils de Georges. Ainsi continuez, agréable vieillard....
_blaguez-nous_. Cela se fait dans les meilleures sociétés; et vous
savez le proverbe: _Il faut ourler avec les loups_.
--On m'avait dit des merveilles de la Dalmatie, reprit Schinner, j'y
vais donc en laissant Mistigris, à Venise, à l'auberge.
--A la _locanda_! fit Mistigris, lâchons la couleur locale.
--Zara est, comme on dit, une vilenie...
--Oui, dit Georges, mais elle est fortifiée.
--Parbleu! dit Schinner, les fortifications sont pour beaucoup dans mon
aventure. A Zara, il se trouve beaucoup d'apothicaires, je me loge chez
l'un d'eux. Dans les pays étrangers, tout le monde a pour principal
métier de louer en garni, l'autre métier est un accessoire. Le soir, je
me mets à mon balcon après avoir changé de linge. Or, sur le balcon
d'en face, j'aperçois une femme, oh! mais une femme, une Grecque, c'est
tout dire, la plus belle créature de toute la ville: des yeux fendus
en amande, des paupières qui se dépliaient comme des jalousies, et des
cils comme des pinceaux; un visage d'un ovale à rendre fou Raphaël, un
teint d'un coloris délicieux, les teintes bien fondues, veloutées...
des mains... oh!...
--Qui n'étaient pas de beurre comme celles de la peinture de l'école de
David, dit Mistigris.
--Eh! vous nous parlez toujours peinture! s'écria Georges.
--Ah! voilà, _chassez le naturel, il revient au jabot_, répliqua
Mistigris.
--Et un costume! le costume pur grec, reprit Schinner. Vous comprenez,
me voilà incendié. Je questionne mon Diafoirus, il m'apprend que cette
voisine se nomme Zéna. Je change de linge. Pour épouser Zéna, le mari,
vieil infâme, a donné trois cent mille francs aux parents, tant était
célèbre la beauté de cette fille vraiment la plus belle de toute la
Dalmatie, Illyrie, Adriatique, etc. Dans ce pays-là, on achète sa
femme, et sans voir...
--Je n'irai pas, dit le père Léger.
--Il y a des nuits où mon sommeil est éclairé par les yeux de Zéna,
reprit Schinner. Ce jeune premier de mari avait soixante-sept ans. Bon!
Mais il était jaloux non pas comme un tigre, car on dit des tigres
qu'ils sont jaloux comme un Dalmate, et mon homme était pire qu'un
Dalmate, il valait trois Dalmates et demi. C'était un Uscoque, un
tricoque, un archicoque dans une bicoque.
--Enfin un de ces gaillards qui _n'attachent pas leurs chiens avec des
Cent-Suisses_... dit Mistigris.
--Fameux, reprit Georges en riant.
--Après avoir été corsaire, peut-être pirate, mon drôle se moquait de
tuer un chrétien, comme moi de cracher par terre, reprit Schinner.
Voilà qui va bien. D'ailleurs, richissime à millions, le vieux gredin!
et laid comme un pirate à qui je ne sais quel pacha avait pris les
oreilles, et qui avait laissé un œil je ne sais où... L'Uscoque se
servait joliment de celui qui lui restait, et je vous prie de me
croire, quand je vous dirai qu'il avait l'œil à tout.--«Jamais, me
dit le petit Diafoirus, il ne quitte sa femme.--Si elle pouvait avoir
besoin de votre ministère, je vous remplacerais déguisé; c'est un tour
qui a toujours du succès dans nos pièces de théâtre,» lui répondis-je.
Il serait trop long de vous peindre le plus délicieux temps de ma vie,
à savoir, les trois jours que j'ai passés à ma fenêtre, échangeant
des regards avec Zéna et changeant de linge tous les matins. C'était
d'autant plus violemment chatouilleux que les moindres mouvements
étaient significatifs et dangereux. Enfin Zéna jugea, sans doute, qu'un
étranger, un Français, un artiste était, seul au monde, capable de
lui faire les yeux doux au milieu des abîmes qui l'entouraient; et,
comme elle exécrait son affreux pirate, elle répondait à mes regards
par des œillades à enlever un homme dans le cintre du paradis sans
poulies. J'arrivais à la hauteur de Don Quichotte. Je m'exalte, je
m'exalte! Enfin, je m'écriai:--Eh bien! le vieux me tuera, mais j'irai!
Point d'études de paysage, j'étudiais la bicoque de l'Uscoque. A la
nuit, ayant mis le plus parfumé de mon linge, je traverse la rue, et
j'entre...
--Dans la maison? dit Oscar.
--Dans la maison? reprit Georges.
--Dans la maison, répéta Schinner.
--Eh bien, vous êtes un fier luron, s'écria le père Léger, je n'y
serais pas allé, moi...
--D'autant plus que vous n'auriez pas pu passer par la porte, répondit
Schinner. J'entre donc, reprit-il, et je trouve deux mains qui me
prennent les mains. Je ne dis rien, car ces mains, douces comme
une pelure d'oignon, me recommandaient le silence! On me souffle à
l'oreille en vénitien: «Il dort!» Puis, quand nous sommes sûrs que
personne ne peut nous rencontrer, nous allons, Zéna et moi, sur les
remparts nous promener, mais accompagnés, s'il vous plaît, d'une
vieille duègne, laide comme un vieux portier, et qui ne nous quittait
pas plus que notre ombre, sans que j'aie pu décider madame la pirate
à se séparer de cette absurde compagnie. Le lendemain soir, nous
recommençons; je voulais faire renvoyer la vieille, Zéna résiste. Comme
mon amoureuse parlait grec et moi vénitien, nous ne pouvions pas nous
entendre; aussi nous quittâmes-nous brouillés. Je me dis en changeant
de linge:--Pour sûr, la première fois, il n'y aura plus de vieille,
et nous nous raccommoderons chacun dans notre langue maternelle...
Eh bien! c'est la vieille qui m'a sauvé! vous allez voir. Il faisait
si beau, que pour ne pas donner de soupçons, je vais flâner dans
le paysage, après notre raccommodement, bien entendu. Après m'être
promené le long des remparts, je viens tranquillement les mains dans
mes poches, et je vois la rue obstruée de monde. Une foule!... Bah!
comme pour une exécution. Cette foule se rue sur moi. Je suis arrêté,
garrotté, conduit et gardé par des gens de police. Non! vous ne savez
pas, et je souhaite que vous ne sachiez jamais ce que c'est que de
passer pour un assassin aux yeux d'une populace effrénée qui vous
jette des pierres, qui hurle après vous depuis le haut jusqu'en bas
de la principale rue d'une petite ville, qui vous poursuit de cris de
mort!... Ah! tous les yeux sont comme autant de flammes, toutes les
bouches sont une injure, et ces brandons de haine brûlante se détachent
sur l'effroyable cri: «A mort! à bas l'assassin!...» qui fait de loin
comme une basse-taille...
--Ils criaient donc en français, ces Dalmates? demanda le comte à
Schinner; vous nous racontez cette scène comme si elle vous était
arrivée d'hier.
Schinner resta tout interloqué.
--L'émeute parle la même langue partout, dit le profond politique
Mistigris.
--Enfin, reprit Schinner, quand je suis au Palais de l'endroit, et
en présence des magistrats du pays, j'apprends que le damné corsaire
est mort empoisonné par Zéna. J'aurais bien voulu pouvoir changer de
linge. Parole d'honneur, je ne savais rien de ce mélodrame. Il paraît
que la Grecque mêlait de l'opium (il y a tant de coquelicots par là,
comme dit monsieur!) au grog du pirate afin de voler un petit instant
de liberté pour se promener, et, la veille, cette malheureuse femme
s'était trompée de dose. L'immense fortune du damné pirate causait tout
le malheur de ma Zéna; mais elle expliqua si naïvement les choses,
que moi, d'abord, sur la déclaration de la vieille, je fus mis hors
de cause avec une injonction du maire et du commissaire de police
autrichien d'aller à Rome. Zéna, qui laissa prendre une grande partie
des richesses de l'Uscoque aux héritiers et à la justice, en fut
quitte, m'a-t-on dit, pour deux ans de réclusion dans un couvent où
elle est encore. J'irai faire son portrait, car dans quelques années
tout sera bien oublié. Voilà les sottises qu'on commet à dix-huit ans.
--Et vous m'avez laissé sans un sou dans la _locanda_ à Venise, dit
Mistigris. Je suis allé de Venise à Rome vous retrouver en brossant des
portraits à cinq francs pièce, qu'on ne me payait pas; mais c'est mon
plus beau temps! _le bonheur_, comme on dit, _n'habite pas sous des
nombrils dorés_.
--Vous figurez-vous les réflexions qui me prenaient à la gorge dans
une prison dalmate, jeté là sans protection, ayant à répondre à des
Autrichiens de Dalmatie, et menacé de perdre la tête pour m'être
promené deux fois avec une femme entêtée à garder sa portière. Voilà du
guignon! s'écria Schinner.
--Comment, dit naïvement Oscar, ça vous est arrivé?
--Pourquoi ce ne serait-il pas arrivé à monsieur, puisque c'était
arrivé déjà une fois pendant l'occupation française en Illyrie à l'un
de nos plus beaux officiers d'artillerie? dit finement le comte.
--Et vous avez cru l'artilleur? dit finement Mistigris au comte.
--Et c'est tout? demanda Oscar.
--Eh bien! dit Mistigris, il ne peut pas vous dire qu'on lui a coupé la
tête. _Plus on est debout, plus on rit._
--Monsieur, y a-t-il des fermes dans ce pays-là? demanda le père Léger.
Comment y cultive-t-on?
--On cultive le marasquin, dit Mistigris, une plante qui vient à
hauteur de bouche, et qui produit la liqueur de ce nom.
--Ah! dit le père Léger.
--Je ne suis resté que trois jours en ville et quinze jours en prison,
je n'ai rien vu, pas même les champs où se récolte le marasquin,
répondit Schinner.
--Ils se moquent de vous, dit Georges au père Léger, le marasquin vient
dans des caisses.
La voiture à Pierrotin descendait alors un des versants du rapide
vallon de Saint-Brice pour gagner l'auberge sise au milieu de ce gros
bourg, où il s'arrêtait environ une heure pour faire souffler ses
chevaux, leur laisser manger leur avoine et leur donner à boire. Il
était alors environ une heure et demie.
--Eh! c'est le père Léger, s'écria l'aubergiste au moment où la voiture
se rangea devant sa porte. Déjeunez-vous?
--Tous les jours une fois, répondit le gros fermier; nous casserons une
croûte.
--Faites-nous donner à déjeuner, dit Georges en tenant sa canne au port
d'arme d'une façon cavalière qui excita l'admiration d'Oscar.
Oscar enragea quand il vit cet insouciant aventurier tirant de sa poche
de côté un étui de paille façonnée où il prit un cigare blond qu'il
fuma sur le seuil de la porte en attendant le déjeuner.
--En usez-vous? dit Georges à Oscar.
--Quelquefois, répondit l'ex-collégien en bombant sa petite poitrine et
prenant un certain air crâne.
Georges présenta l'étui tout ouvert à Oscar et à Schinner.
--Peste! dit le grand peintre, des cigares de dix sous!
--Voilà le reste de ce que j'ai rapporté d'Espagne, dit l'aventurier.
Déjeunez-vous?
--Non, dit l'artiste, je suis attendu au château. D'ailleurs, j'ai pris
quelque chose avant de partir.
--Et vous? dit Georges à Oscar.
--J'ai déjeuné, dit Oscar.
Oscar aurait donné dix ans de sa vie pour avoir des bottes et des
sous-pieds. Et il éternuait, et il toussait, et il crachait, et il
accueillait la fumée avec des grimaces mal déguisées.
--Vous ne savez pas fumer, lui dit Schinner, tenez?
Schinner, la figure immobile, aspira la fumée de son cigare, et la
rendit par le nez sans la moindre contraction. Il recommença, garda
la fumée dans son gosier, s'ôta de la bouche le cigare, et souffla
gracieusement la fumée.
--Voilà, jeune homme, dit le grand peintre.
--Voilà, jeune homme, un autre procédé, dit Georges en imitant
Schinner, mais en avalant toute la fumée et ne rendant rien.
--Et mes parents qui croient m'avoir donné de l'éducation, pensa le
pauvre Oscar en essayant de fumer avec grâce.
Il éprouva une nausée si forte qu'il se laissa volontiers chiper
son cigare par Mistigris, qui lui dit en le fumant avec un plaisir
évident:--Vous n'avez pas de maladies contagieuses?
Oscar aurait voulu être assez fort pour cogner Mistigris.--Comment! se
dit-il en lui-même en pensant au colonel Georges, huit francs de vin
d'Alicante et de talmouses, quarante sous de cigares, et son déjeuner
qui va lui coûter...
--Ah! père Léger, nous boirons bien une bouteille de vin de Bordeaux,
dit alors Georges au fermier.
--Un déjeuner qui va lui coûter dix francs! s'écria en lui-même Oscar.
Ainsi voilà maintenant vingt et quelques francs.
Tué par le sentiment de son infériorité, Oscar s'assit sur la borne
et se perdit dans une rêverie qui ne lui permit pas de voir que
son pantalon, retroussé par l'effet de sa position, montrait le
point de jonction d'un vieux haut de bas avec un pied tout neuf, un
chef-d'œuvre de sa mère.
--Nous sommes confrères en bas, dit Mistigris en relevant un peu son
pantalon pour montrer un effet du même genre; mais _les cordonniers
sont toujours les plus mal chauffés_.
Cette plaisanterie fit sourire monsieur de Sérisy, qui se tenait les
bras croisés sous la porte cochère en arrière des voyageurs. Quelque
fous que fussent ces jeunes gens, le grave homme d'État leur enviait
leurs défauts, il aimait leurs jactances, il admirait la vivacité de
leurs plaisanteries.
--Eh bien! aurez-vous les Moulineaux? car vous êtes allé chercher des
écus à Paris, disait au père Léger l'aubergiste qui venait de lui
montrer dans ses écuries un bidet à vendre. Ce sera drôle à vous de
_refaire le poil_ à un pair de France, à un ministre d'État, au comte
de Sérisy.
Le vieil administrateur ne laissa rien voir sur son visage, et se
retourna pour examiner le fermier.
--Il est cuit, répondit à voix basse le père Léger à l'aubergiste.
--Ma foi, tant mieux, j'aime à voir les nobles _embêtés_... Et il vous
faudrait une vingtaine de mille francs, je vous les prêterais; mais
François, le conducteur de la Touchard de six heures, vient de me dire
que monsieur Margueron était invité par le comte de Sérisy à dîner
aujourd'hui même à Presles.
--C'est le projet de Son Excellence, mais nous avons aussi nos malices,
répondit le père Léger.
--Le comte placera le fils de monsieur Margueron, et vous n'avez pas de
place à donner, vous! dit l'aubergiste au fermier.
--Non; mais si le comte a pour lui les ministres, moi j'ai le roi Louis
XVIII, dit le père Léger à l'oreille de l'aubergiste, et quarante mille
de ses portraits donnés au bonhomme Moreau me permettront d'acheter les
Moulineaux deux cent soixante mille francs comptant avant monsieur de
Sérisy, qui sera bien heureux de racheter la ferme trois cent soixante
mille francs, au lieu de voir mettre les pièces de terre une à une en
adjudication.
--Pas mal, bourgeois, s'écria l'aubergiste.
--Est-ce bien travaillé? dit le fermier.
--Après ça, dit l'aubergiste, pour lui la ferme vaut ça.
--Les Moulineaux rapportent aujourd'hui six mille francs nets d'impôts,
et je renouvellerai le bail à sept mille cinq cents pour dix-huit ans.
Ainsi, c'est un placement à plus de deux et demi. Monsieur le comte
ne sera pas volé. Pour ne pas faire tort à monsieur Moreau, je serai
proposé par lui pour fermier au comte, il aura l'air de prendre les
intérêts de son maître en lui trouvant presque trois pour cent de son
argent et un locataire qui paiera bien...
--Qu'aura-t-il en tout, le père Moreau?
--Dame, si le comte lui donne dix mille francs, il aura de cette
affaire-là cinquante mille francs, mais il les aura bien gagnés.
--D'ailleurs, après tout, _il_ se soucie bien de Presles! et il est si
riche! dit l'aubergiste. Je ne l'ai jamais vu, moi.
--Ni moi, dit le père Léger; mais il va finir par habiter, autrement
il ne dépenserait pas deux cent mille francs à restaurer l'intérieur.
C'est aussi beau que chez le roi.
--Ah bien! dit l'aubergiste, il était temps que Moreau fit son beurre.
--Oui, car une fois les maîtres là, dit Léger, ils ne mettront pas
leurs yeux dans leurs poches.
Le comte ne perdit pas un mot de cette conversation tenue à voix basse.
--J'ai donc ici les preuves que j'allais chercher là-bas, pensa-t-il en
regardant le gros fermier qui rentrait dans la cuisine. Peut-être, se
dit-il, n'est-ce encore qu'à l'état de plan? peut-être Moreau n'a-t-il
rien accepté?... tant il lui répugnait encore de croire son régisseur
capable de tremper dans une semblable conspiration.
Pierrotin vint donner à boire à ses chevaux. Le comte pensa que le
conducteur allait déjeuner avec l'aubergiste et le fermier; or ce qu'il
venait d'entendre lui fit craindre quelque indiscrétion.
--Tous ces gens-là s'entendent contre nous, c'est pain bénit que de
déjouer leurs plans, pensa-t-il.
--Pierrotin, dit-il à voix basse au voiturier en s'approchant de lui,
je t'ai promis dix louis pour me garder le secret; mais si tu veux
continuer à cacher mon nom (et je saurai si tu n'as ni prononcé mon
nom, ni fait le moindre signe qui puisse le révéler jusqu'à ce soir,
à qui que ce soit, partout, même jusqu'à l'Isle-Adam), je te donnerai
demain matin, à ton passage, les mille francs pour achever de payer ta
nouvelle voiture. Ainsi, pour plus de sûreté, dit le comte en frappant
sur l'épaule de Pierrotin devenu pâle de plaisir, ne déjeune pas, reste
à la tête de tes chevaux.
--Monsieur le comte, je vous comprends bien, allez! c'est par rapport
au père Léger?
--C'est vis-à-vis de tout le monde, répliqua le comte.
--Soyez paisible...--Dépêchons-nous, dit Pierrotin en entr'ouvrant
la porte de la cuisine, nous sommes en retard. Écoutez, père Léger,
vous savez qu'il y a la côte à monter; moi, je n'ai pas faim, j'irai
doucement, vous me rattraperez bien, ça vous fera du bien de marcher.
--Est-il enragé, Pierrotin! dit l'aubergiste. Tu ne veux pas venir
déjeuner avec nous? Le colonel paie du vin à cinquante sous et une
bouteille de vin de Champagne.
--Je ne peux pas. J'ai un poisson qui doit être remis à Stors à
trois heures pour un grand dîner, et il n'y a pas à badiner avec ces
pratiques-là, ni avec les poissons.
--Eh bien, dit le père Léger à l'aubergiste, attelle à ton cabriolet ce
cheval que tu veux me vendre, tu nous feras rattraper Pierrotin, nous
déjeunerons en paix, et je jugerai du cheval. Nous tiendrons bien trois
dans ton tape-cul.
Au grand contentement du comte, Pierrotin vint pour rebrider lui-même
ses chevaux. Schinner et Mistigris étaient partis en avant. A peine
Pierrotin, qui reprit les deux artistes au milieu du chemin de
Saint-Brice à Poncelles, atteignait-il à une éminence de la route d'où
l'on aperçoit Écouen, le clocher du Mesnil et les forêts qui cerclent
tout un paysage ravissant, que le bruit d'un cheval amenant au galop
un cabriolet qui sonnait la ferraille annonça le père Léger et le
compagnon de Mina qui se réintégrèrent dans la voiture. Quand Pierrotin
se jeta sur la berme pour descendre à Moisselles, Georges, qui n'avait
cessé de parler de la beauté de l'hôtesse de Saint-Brice avec le père
Léger, s'écria:--Tiens! le paysage n'est pas mal, grand peintre?
--Bah! il ne doit pas vous étonner, vous qui avez vu l'Orient et
l'Espagne.
--Et qui en ai deux cigares encore! Si ça n'incommode personne,
voulez-vous les finir, Schinner? car le petit jeune homme en a eu assez
de quelques gorgées.