dans une voiture ne se mettent pas immédiatement en rapport; et, à
moins de circonstances rares, elles ne causent qu'après avoir fait un
peu de chemin. Ce temps de silence est pris aussi bien par un examen
mutuel que par la prise de possession de la place où l'on se trouve;
les âmes ont tout autant besoin que le corps de se rasseoir. Quand
chacun croit avoir pénétré l'âge vrai, la profession, le caractère de
ses compagnons, le plus causeur commence alors, et la conversation
s'engage avec d'autant plus de chaleur, que tout le monde a senti le
besoin d'embellir le voyage et d'en charmer les ennuis. Les choses se
passent ainsi dans les voitures françaises. Chez les autres nations,
les mœurs sont bien différentes. Les Anglais mettent leur orgueil
à ne pas desserrer les dents; l'Allemand est triste en voiture, et
les Italiens sont trop prudents pour causer; les Espagnols n'ont
plus guère de diligences, et les Russes n'ont point de routes. On ne
s'amuse donc que dans les lourdes voitures de France, dans ce pays si
babillard, si indiscret, où tout le monde est empressé de rire et de
montrer son esprit, où la raillerie anime tout, depuis les misères des
basses classes jusqu'aux graves intérêts des gros bourgeois. La Police
y bride d'ailleurs peu la langue, et la Tribune y a mis la discussion
à la mode. Quand un jeune homme de vingt-deux ans, comme celui qui se
cachait sous le nom de Georges, a de l'esprit, il est excessivement
porté, surtout dans la situation présente, à en abuser. D'abord,
Georges eut bientôt décrété qu'il était l'être supérieur de cette
réunion. Il vit un manufacturier de second ordre dans le comte qu'il
prit pour un coutelier, un gringalet dans le garçon minable accompagné
de Mistigris, un petit niais dans Oscar, et dans le gros fermier une
excellente nature à mystifier. Après avoir pris ainsi ses mesures, il
résolut de s'amuser aux dépens de ses compagnons de voyage.
--Voyons, se dit-il pendant que le coucou de Pierrotin descendait de
la Chapelle pour s'élancer sur la plaine Saint-Denis, me ferai-je
passer pour être Étienne ou Béranger?... Non, ces cocos-là sont gens
à ne connaître ni l'un ni l'autre. Carbonaro?... Diable! je pourrais
me faire empoigner. Si j'étais un des fils du maréchal Ney?... Bah!
qu'est-ce que je leur dirais? l'exécution de mon père. Ça ne serait
pas drôle. Si je revenais du Champ-d'Asile?... Ils pourraient me
prendre pour un espion, ils se défieraient de moi. Soyons un prince
russe déguisé, je vais leur faire avaler de fameux détails sur
l'empereur Alexandre... Si je prétendais être Cousin, professeur
de philosophie?... oh! comme je pourrais les entortiller! Non, le
gringalet à chevelure ébouriffée m'a l'air d'avoir traîné ses guêtres
aux Cours de la Sorbonne. Pourquoi n'ai-je pas songé plus tôt à les
faire aller? j'imite si bien les Anglais, je me serais posé en lord
Byron, voyageant incognito... Sacristi! j'ai manqué mon coup. Être
fils du bourreau?... Voilà une crâne idée pour se faire faire de la
place à déjeuner. Oh! bon, j'aurai commandé les troupes d'Ali, pacha de
Janina!....
Pendant ce monologue, la voiture roulait dans les flots de poussière
qui s'élèvent incessamment des bas côtés de cette route si battue.
--Quelle poussière! dit Mistigris.
--Henri IV est mort, lui repartit vivement son compagnon. Encore si tu
disais qu'elle sent la vanille, tu émettrais une opinion nouvelle.
--Vous croyez rire, répondit Mistigris: eh bien, ça rappelle par
moments la vanille.
--Dans le Levant.... dit Georges en voulant entamer une histoire.
--Dans le vent, fit le maître à Mistigris en interrompant Georges.
--Je dis dans le Levant, d'où je reviens, reprit Georges, la poussière
sent très bon; mais ici, elle ne sent quelque chose que quand il se
rencontre un dépôt de poudrette comme celui-ci.
--Monsieur vient du Levant? dit Mistigris d'un air narquois.
--Tu vois bien que monsieur est si fatigué, qu'il s'est mis sur le
Ponant, lui répondit son maître.
--Vous n'êtes pas très bruni par le soleil? dit Mistigris.
--Oh! je sors de mon lit après une maladie de trois mois, dont le germe
était, disent les médecins, une peste rentrée.
--Vous avez eu la peste! s'écria le comte en faisant un geste d'effroi.
Pierrotin, arrêtez!
--Allez, Pierrotin, répéta Mistigris. On vous dit qu'elle est rentrée,
la peste, dit-il en interpellant monsieur de Sérisy. C'est une peste
qui passe en conversation.
--Une peste de celles dont on dit: Peste! s'écria le maître.
--Ou: Peste soit du bourgeois! reprit Mistigris.
--Mistigris! reprit le maître, je vous mets à pied si vous vous faites
des affaires. Ainsi, dit-il en se tournant vers Georges, monsieur est
allé dans l'Orient?
--Oui, monsieur, d'abord en Égypte, et puis en Grèce où j'ai servi
Ali, pacha de Janina, avec qui j'ai eu une terrible prise de bec.--On
ne résiste pas à ces climats-là.--Aussi les émotions de tout genre que
donne la vie orientale m'ont-elles désorganisé le foie.
--Ah! vous avez servi? dit le gros fermier. Quel âge avez-vous donc?
--J'ai vingt-neuf ans, reprit Georges que tous les voyageurs
regardèrent. A dix-huit ans, je suis parti simple soldat pour la
fameuse campagne de 1813; mais je n'ai vu que le combat d'Hanau et
j'y ai gagné le grade de sergent-major. En France, à Montereau, je
fus nommé sous-lieutenant, et j'ai été décoré par... (il n'y a pas de
mouchards?) par l'Empereur.
--Vous êtes décoré, dit Oscar, et vous ne portez pas la croix?
--La croix de ceux-ci?... bonsoir. Quel est d'ailleurs l'homme comme
il faut qui porte ses décorations en voyage? Voilà monsieur, dit-il en
montrant le comte de Sérisy, je parie tout ce que vous voudrez...
--Parier tout ce qu'on voudra, c'est en France une manière de ne rien
parier du tout, dit le maître à Mistigris.
--Je parie tout ce que vous voudrez, reprit Georges avec affectation,
que ce monsieur est couvert de crachats.
--J'ai, répondit en riant le comte de Sérisy, celui de Grand-croix de
la Légion-d'Honneur, celui de Saint-André de Russie, celui de l'Aigle
de Prusse, celui de l'Annonciade de Sardaigne, et la Toison-d'Or.
--Excusez du peu, dit Mistigris. Et tout ça va en coucou?
--Ah! il va bien, le bonhomme couleur de brique, dit Georges à
l'oreille d'Oscar. Hein! qu'est-ce que je vous disais? reprit-il à
haute voix. Moi, je ne le cache pas, j'adore l'Empereur...
--Je l'ai servi, dit le comte.
--Quel homme! n'est-ce pas? s'écria Georges.
--Un homme à qui j'ai bien des obligations, répondit le comte d'un air
niais très bien joué.
--Vos croix?... dit Mistigris.
--Et combien il prenait de tabac! reprit monsieur de Sérisy.
--Oh! il le prenait dans ses poches, à même, dit Georges.
--On m'a dit cela, demanda le père Léger d'un air presque incrédule.
--Mais bien plus, il chiquait et fumait, reprit Georges. Je l'ai vu
fumant, et d'une drôle de manière, à Waterloo, quand le maréchal Soult
l'a pris à bras-le-corps et l'a jeté dans sa voiture, au moment où il
avait empoigné un fusil et allait charger les Anglais!...
--Vous étiez à Waterloo? fit Oscar dont les yeux s'écarquillaient.
--Oui, jeune homme, j'ai fait la campagne de 1815. J'étais capitaine
à Mont-Saint-Jean, et je me suis retiré sur la Loire, quand on nous a
licenciés. Ma foi, la France me dégoûtait, et je n'ai pas pu y tenir.
Non, je me serais fait empoigner. Aussi me suis-je en allé avec deux
ou trois lurons, Selves, Besson et autres, qui sont à cette heure en
Égypte, au service du pacha Mohammed, un drôle de corps, allez! Jadis
simple marchand de tabac à la Cavalle, il est en train de se faire
prince souverain. Vous l'avez vu dans le tableau d'Horace Vernet, le
massacre des mamelucks. Quel bel homme! Moi je n'ai pas voulu quitter
la religion de mes pères et embrasser l'islamisme, d'autant plus que
l'abjuration exige une opération chirurgicale de laquelle je ne me
soucie pas du tout. Puis, personne n'estime un renégat. Ah! si l'on
m'avait offert cent mille francs de rentes, peut-être... et encore?...
non. Le Pacha me fit donner mille talari de gratification.
--Qu'est-ce que c'est? dit Oscar qui écoutait Georges de toutes ses
oreilles.
--Oh! pas grand'chose. Le talaro est comme qui dirait une pièce de
cent sous. Et, ma foi, je n'ai pas gagné la rente des vices que j'ai
contractés dans ce tonnerre de Dieu de pays-là, si toutefois c'est un
pays. Je ne puis plus maintenant me passer de fumer le narguilé deux
fois par jour, et c'est cher...
--Et comment est donc l'Égypte? demanda monsieur de Sérisy.
--L'Égypte, c'est tout sables, répondit Georges sans se déferrer. Il
n'y a de vert que la vallée du Nil. Tracez une ligne verte sur une
feuille de papier jaune, voilà l'Égypte. Par exemple, les Égyptiens,
les fellahs ont sur nous un avantage, il n'y a point de gendarmes. Oh!
vous feriez toute l'Égypte, vous n'en verriez pas un.
--Je suppose qu'il y a beaucoup d'Égyptiens, dit Mistigris.
--Pas tant que vous le croyez, reprit Georges, il y a beaucoup plus
d'Abyssins, de Giaours, de Vechabites, de Bédouins et de Cophtes...
Enfin, tous ces animaux-là sont si peu divertissants, que je me suis
trouvé très heureux de m'embarquer sur une polacre génoise qui devait
aller charger aux îles Ioniennes de la poudre et des munitions pour
Ali de Tébélen. Vous savez? les Anglais vendent de la poudre et des
munitions à tout le monde, aux Turcs, aux Grecs, au diable, si le
diable avait de l'argent. Ainsi de Zante nous devions aller sur la
côte de Grèce en louvoyant. Tel que vous me voyez, mon nom de Georges
est fameux dans ces pays-là. Je suis le petit-fils de ce fameux
Czerni-Georges qui a fait la guerre à la Porte, et qui malheureusement
au lieu de l'enfoncer s'est enfoncé lui-même. Son fils s'est réfugié
dans la maison du consul français de Smyrne, et il est venu mourir à
Paris en 1792, laissant ma mère grosse de moi, son septième enfant.
Nos trésors ont été volés par un des amis de mon grand-père, en sorte
que nous étions ruinés. Ma mère, qui vivait du produit de ses diamants
vendus un à un, a épousé en 1799 monsieur Yung, mon beau-père, un
fournisseur. Mais ma mère est morte, je me suis brouillé avec mon
beau-père, qui, entre nous, est un gredin; il vit encore, mais nous ne
nous voyons point. Ce chinois-là nous a laissés tous les sept sans nous
dire:--Es-tu chien? es-tu loup? Voilà comment, de désespoir, je suis
parti en 1813 simple conscrit... Vous ne sauriez croire avec quelle
joie ce vieux Ali de Tébélen a reçu le petit-fils de Czerni-Georges.
Ici, je me fais appeler simplement Georges. Le pacha m'a donné un
sérail...
--Vous avez eu un sérail? dit Oscar.
--Étiez-vous pacha à beaucoup de queues? demanda Mistigris.
--Comment ne savez-vous pas, reprit Georges, qu'il n'y a que le sultan
qui fasse des pachas, et que mon ami Tébélen, car nous étions amis
comme Bourbons, se révoltait contre le Padischah! Vous savez, ou vous
ne savez pas que le vrai nom du Grand-Seigneur est Padischah, et non
pas Grand-Turc ou Sultan. Ne croyez pas que ce soit grand'chose, un
sérail: autant avoir un troupeau de chèvres. Ces femmes-là sont bien
bêtes, et j'aime cent fois mieux les grisettes de la Chaumière, à
Montparnasse.
--C'est plus près, dit le comte de Sérisy.
--Les femmes de sérail ne savent pas un mot de français, et la langue
est indispensable pour s'entendre. Ali m'a donné cinq femmes légitimes
et dix esclaves. A Janina, c'est comme si je n'avais rien eu. Dans
l'Orient, voyez-vous, avoir des femmes, c'est très mauvais genre, on
en a comme nous avons ici Voltaire et Rousseau; mais qui jamais ouvre
son Voltaire ou son Rousseau? Personne. Et cependant le grand genre est
d'être jaloux. On coud une femme dans un sac et on la jette à l'eau sur
un simple soupçon, d'après un article de leur code.
--En avez-vous jeté? demanda le fermier.
--Moi, fi donc, un Français! je les ai aimées.
Là-dessus Georges refrisa, retroussa ses moustaches et prit un air
rêveur. On entrait à Saint-Denis où Pierrotin s'arrêta devant la
porte de l'aubergiste qui vend les célèbres talmouses et où tous les
voyageurs descendent. Intrigué par les apparences de vérité mêlées
aux plaisanteries de Georges, le comte remonta promptement dans la
voiture, regarda sous le coussin le portefeuille que Pierrotin lui
dit y avoir été mis par ce personnage énigmatique, et lut en lettres
dorées: «Maître Crottat, notaire.» Aussitôt le comte se permit d'ouvrir
le portefeuille, en craignant avec raison que le père Léger ne fût pris
d'une curiosité semblable; il en ôta l'acte qui concernait la ferme des
Moulineaux, le plia, le mit dans la poche de côté de sa redingote et
revint examiner les voyageurs.
--Ce Georges est tout bonnement le second clerc de Crottat. Je ferai
mes compliments à son patron, qui devait m'envoyer son premier clerc,
se dit-il.
A l'air respectueux du père Léger et d'Oscar, Georges comprit qu'il
avait en eux de fervents admirateurs; il se posa naturellement en grand
seigneur, il leur paya des talmouses et un verre de vin d'Alicante,
ainsi qu'à Mistigris et à son maître, en profitant de cette largesse
pour demander leurs noms.
--Oh! monsieur, dit le patron de Mistigris, je ne suis pas doué d'un
nom illustre comme le vôtre, je ne reviens pas d'Asie.
En ce moment le comte, qui s'était empressé de rentrer dans l'immense
cuisine de l'aubergiste, afin de ne donner aucun soupçon sur sa
découverte, put écouter la fin de cette réponse.
--... Je suis tout bonnement un pauvre peintre qui reviens de Rome où
je suis allé aux frais du gouvernement, après avoir remporté le grand
prix, il y a cinq ans. Je me nomme Schinner.
--Hé! bourgeois, peut-on vous offrir un verre d'Alicante et des
talmouses? dit Georges au comte.
--Merci, dit le comte, je ne sors jamais sans avoir pris ma tasse de
café à la crème.
--Et vous ne mangez rien entre vos repas? Comme c'est Marais, place
Royale et île Saint-Louis! dit Georges. Quand il a _blagué_ tout à
l'heure sur ses croix, je le croyais plus fort qu'il n'est, dit-il à
voix basse au peintre; mais nous le remettrons sur ses décorations,
ce petit fabricant de chandelles.--Allons, mon brave, dit-il à Oscar,
humez-moi le verre versé pour l'épicier, ça vous fera pousser des
moustaches.
Oscar voulut faire l'homme, il but le second verre et mangea trois
autres talmouses.
--Bon vin, dit le père Léger en faisant claquer sa langue contre son
palais.
--Il est d'autant meilleur, dit Georges, qu'il vient de Bercy! Je
suis allé à Alicante, et voyez-vous, c'est du vin de ce pays-là comme
mon bras ressemble à un moulin à vent. Nos vins factices sont bien
meilleurs que les vins naturels.--Allons, Pierrotin, un verre?... Hein!
c'est bien dommage que vos chevaux ne puissent pas en siffler chacun
un, nous irions mieux.
--Oh! c'est pas la peine, j'ai déjà un cheval gris, dit Pierrotin en
montrant Bichette.
En entendant ce vulgaire calembour, Oscar trouva Pierrotin un garçon
prodigieux.
--En route! Ce mot de Pierrotin retentit au milieu d'un claquement de
fouet, quand les voyageurs se furent emboîtés. Il était alors onze
heures. Le temps un peu couvert se leva, le vent du haut chassa les
nuages, le bleu de l'éther brilla par places; aussi quand la voiture à
Pierrotin s'élança dans le petit ruban de route qui sépare Saint-Denis
de Pierrefitte, le soleil avait-il achevé de boire les dernières
vapeurs fines dont le voile diaphane enveloppait les fameux paysages de
cette région.
--Eh bien! pourquoi donc avez-vous quitté votre ami le pacha? dit le
père Léger à Georges.
--C'était un singulier polisson, répondit Georges d'un air qui
cachait bien des mystères. Figurez-vous, il me donne sa cavalerie à
commander!... très-bien.
--Ah! voilà pourquoi il a des éperons, pensa le pauvre Oscar.
--De mon temps, Ali de Tébélen avait à se dépétrer de Chosrew-Pacha,
encore un drôle de pistolet! Vous le nommez ici Chaureff, mais son nom
en turc se prononce Cossereu. Vous avez dû lire autrefois dans les
journaux que le vieil Ali a rossé Chosrew, et solidement. Eh bien!
sans moi, Ali de Tébélen eût été frit quelques jours plus promptement.
J'étais à l'aile droite et je vois Chosrew, un vieux finaud qui vous
enfonce notre centre... oh! là! roide et par un beau mouvement à la
Murat. Bon! Je prends mon temps, je fais une charge à fond de train et
coupe en deux la colonne de Chosrew, qui avait dépassé le centre et qui
restait à découvert. Vous comprenez... Ah! dame, après l'affaire, Ali
m'embrassa.....
--Ça se fait en Orient? dit le comte de Sérisy d'un air goguenard.
--Oui, monsieur, reprit le peintre, ça se fait partout.
--Nous avons ramené Chosrew pendant trente lieues de pays... comme
à une chasse, quoi! reprit Georges. C'est des cavaliers finis, les
Turcs. Ali m'a donné des yatagans, des fusils et des sabres!... en
veux-tu, en voilà. De retour dans sa capitale, ce satané farceur m'a
fait des propositions qui ne me convenaient pas du tout. Ces Orientaux
sont drôles, quand ils ont une idée... Ali voulait que je fusse son
favori, son héritier. Moi, j'avais assez de cette vie-là; car, après
tout, Ali de Tébélen était en rébellion avec la Porte, et je jugeai
convenable de la prendre, la porte. Mais je rends justice à monsieur
de Tébélen, il m'a comblé de présents: des diamants, dix mille talari,
mille pièces d'or, une belle Grecque pour groom, une petite Arnaute
pour compagne, et un cheval arabe. Allez, Ali pacha de Janina est un
homme incompris, il lui faudrait un historien. Il n'y a qu'en Orient
qu'on rencontre de ces âmes de bronze, qui pendant vingt ans font tout
pour pouvoir venger une offense un beau matin. D'abord il avait la plus
belle barbe blanche qu'on puisse voir, une figure dure, sévère...
--Mais qu'avez-vous fait de vos trésors? dit le père Léger.
--Ah! voilà. Ces gens-là n'ont pas de Grand-Livre ni de Banque de
France, j'emportai donc mes picaillons sur une tartane grecque qui
fut pincée par le Capitan-Pacha lui-même! Tel que vous me voyez, j'ai
failli être empalé à Smyrne. Oui, ma foi, sans monsieur de Rivière,
l'ambassadeur, qui s'y trouvait, on me prenait pour un complice
d'Ali-Pacha. J'ai sauvé ma tête, afin de parler honnêtement, mais les
dix mille talari, les mille pièces d'or, les armes, oh! tout a été bu
par le _soifard_ trésor du Capitan-Pacha. Ma position était d'autant
plus difficile que ce Capitan-Pacha n'était autre que Chosrew. Depuis
sa rincée, le drôle avait obtenu cette place, qui équivaut à celle de
grand amiral en France.
--Mais il était dans la cavalerie, à ce qu'il paraît, dit le père Léger
qui suivait avec attention le récit de Georges.
--Oh! comme on voit bien que l'Orient est peu connu dans le département
de Seine-et-Oise, s'écria Georges. Monsieur, voilà les Turcs: vous êtes
fermier, le Padischah vous nomme maréchal; si vous ne remplissez pas
vos fonctions à sa satisfaction, tant pis pour vous, on vous coupe la
tête: c'est sa manière de destituer les fonctionnaires. Un jardinier
passe préfet, et un premier ministre redevient tchiaoux. Les Ottomans
ne connaissent point les lois sur l'avancement ni la hiérarchie! De
cavalier, Chosrew était devenu marin. Le Padischah Mahmoud l'avait
chargé de prendre Ali par mer, et il s'est en effet rendu maître de
lui, mais assisté par les Anglais, qui ont eu la bonne part, les
gueux! ils ont mis la main sur les trésors. Ce Chosrew, qui n'avait
pas oublié la leçon d'équitation que je lui avais donnée, me reconnut.
Vous comprenez que mon affaire était faite, oh! roide! si je n'avais
pas eu l'idée de me réclamer en qualité de Français et de troubadour
auprès de monsieur de Rivière. L'ambassadeur, enchanté de se montrer,
demanda ma liberté. Les Turcs ont cela de bon dans le caractère, qu'ils
vous laissent aussi bien aller qu'ils vous coupent la tête, ils sont
indifférents à tout. Le consul de France, un charmant homme, ami de
Chosrew, me fit restituer deux mille talari; aussi son nom, je puis le
dire, est-il gravé dans mon cœur...
--Vous le nommez? demanda monsieur de Sérisy.
Monsieur de Sérisy laissa voir sur sa figure quelques marques
d'étonnement quand Georges lui dit effectivement le nom d'un de nos
plus remarquables consuls généraux qui se trouvait alors à Smyrne.
--J'assistai, par parenthèse, à l'exécution du commandant de Smyrne,
que le Padischah avait ordonné à Chosrew de mettre à mort, une des
choses les plus curieuses que j'aie vues, quoique j'en aie beaucoup vu,
je vous la raconterai tout à l'heure en déjeunant. De Smyrne, je passai
en Espagne, en apprenant qu'il s'y faisait une révolution. Oh! je suis
allé droit à Mina, qui m'a pris pour aide-de-camp, et m'a donné le
grade de colonel. Je me suis battu pour la cause constitutionnelle qui
va succomber, car nous allons entrer en Espagne un de ces jours.
--Et vous êtes officier français? dit sévèrement le comte de Sérisy.
Vous comptez bien sur la discrétion de ceux qui vous écoutent.
--Mais il n'y a pas de mouchards, dit Georges.
--Vous ne songez donc pas, colonel Georges, dit le comte, qu'en ce
moment on juge à la Cour des pairs une conspiration qui rend le
gouvernement très sévère à l'égard des militaires qui portent les armes
contre la France, et qui nouent des intrigues à l'étranger dans le
dessein de renverser nos souverains légitimes...
Sur cette terrible observation, le peintre devint rouge jusqu'aux
oreilles, et regarda Mistigris qui parut interdit.
--Eh bien? dit le père Léger, après?
--Si, par exemple, j'étais magistrat, mon devoir ne serait-il pas,
répondit le comte, de faire arrêter l'aide-de-camp de Mina par les
gendarmes de la brigade de Pierrefitte, et d'assigner comme témoins
tous les voyageurs qui sont dans la voiture...
Ces paroles coupèrent d'autant mieux la parole à Georges qu'on arrivait
devant la brigade de gendarmerie, dont le drapeau blanc flottait, en
termes classiques, au gré du zéphyr.
--Vous avez trop de décorations pour vous permettre une pareille
lâcheté, dit Oscar.
--Nous allons le repincer, dit Georges à l'oreille d'Oscar.
--Colonel, s'écria Léger que la sortie du comte de Sérisy oppressait et
qui voulait changer de conversation, dans les pays où vous êtes allé,
comment ces gens-là cultivent-ils? Quels sont leurs assolements?
--D'abord, vous comprenez, mon brave, que ces gens-là sont trop
occupés de fumer eux-mêmes pour fumer leurs terres... (Le comte ne put
s'empêcher de sourire. Ce sourire rassura le narrateur.)... Mais ils
ont une façon de cultiver qui va vous sembler drôle. Ils ne cultivent
pas du tout, voilà leur manière de cultiver. Les Turcs, les Grecs,
ça mange des oignons ou du riz... Ils recueillent l'opium de leurs
coquelicots, qui leur donne de grands revenus; et puis ils ont le
tabac, qui croît spontanément, le fameux Lattaqui! puis les dattes! un
tas de sucreries qui croissent sans culture. C'est un pays plein de
ressources et de commerce. On fait beaucoup de tapis à Smyrne, et pas
chers.
--Mais, dit Léger, si les tapis sont de laine, elle ne vient que des
moutons; et pour avoir des moutons, il faut des prairies, des fermes,
une culture...
--Il doit bien y avoir quelque chose qui ressemble à cela, répondit
Georges; mais le riz vient dans l'eau, d'abord; puis, moi, j'ai
toujours longé les côtes et je n'ai vu que des pays ravagés par la
guerre. D'ailleurs, j'ai la plus profonde aversion pour la statistique.
--Et les impôts? dit le père Léger.
--Ah! les impôts sont lourds. On leur prend tout, mais on leur laisse
le reste. Frappé des avantages de ce système, le pacha d'Égypte était
en train d'organiser son administration sur ce pied-là, quand je l'ai
quitté.
--Mais comment..... dit le père Léger qui ne comprenait plus rien.
--Comment?... reprit Georges. Mais il a des agents qui prennent les
récoltes, en laissant aux fellahs juste de quoi vivre. Aussi, dans ce
système-là, point de paperasses ni de bureaucratie, la plaie de la
France... Ah! voilà!...
--Mais en vertu de quoi? dit le fermier.
--C'est un pays de despotisme, voilà tout. Ne savez-vous pas la belle
définition donnée par Montesquieu du despotisme: «Comme le sauvage, il
coupe l'arbre par le pied pour en avoir les fruits...»
--Et l'on veut nous ramener là, dit Mistigris; mais _chaque échaudé
craint l'eau froide_.
--Et on y viendra, s'écria le comte de Sérisy. Aussi ceux qui ont des
terres feront-ils bien de les vendre. Monsieur Schinner a dû voir de
quel train toutes ces choses-là reviennent en Italie.
--_Corpo di Bacco_, le pape n'y va pas de main morte! reprit Schinner.
Mais on y est fait. Les Italiens sont un si bon peuple! Pourvu qu'on
les laisse un peu assassiner les voyageurs sur les routes, ils sont
contents.
--Mais, reprit le comte, vous ne portez pas non plus la décoration de
la Légion-d'Honneur que vous avez obtenue en 1819, c'est donc une mode
générale?
Mistigris et le faux Schinner rougirent jusqu'aux oreilles.
--Moi! c'est différent, reprit Schinner, je ne voudrais pas être
reconnu. Ne me trahissez pas, monsieur. Je suis censé être un petit
peintre sans conséquence, je passe pour un décorateur. Je vais dans un
château où je ne dois exciter aucun soupçon.
--Ah! fit le comte, une bonne fortune, une intrigue?... Oh! vous êtes
bien heureux d'être jeune...
Oscar, qui crevait dans sa peau de n'être rien et de n'avoir rien à
dire, regardait le colonel Czerni-Georges, le grand peintre Schinner,
et il cherchait à se métamorphoser en quelque chose. Mais que pouvait
être un garçon de dix-neuf ans, qu'on envoyait pendant quinze à vingt
jours à la campagne, chez le régisseur de Presles? Le vin d'Alicante
lui montait à la tête, et son amour-propre lui faisait bouillonner le
sang dans les veines; aussi, lorsque le fameux Schinner laissa deviner
une aventure romanesque dont le bonheur devait être aussi grand que le
danger, attacha-t-il sur lui des yeux petillants de rage et d'envie.
--Ah! dit le comte d'un air envieux et crédule, il faut bien aimer une
femme pour lui faire de si énormes sacrifices..
--Quels sacrifices?... fit Mistigris.