--N'oublie pas de donner cinq francs aux domestiques, dit-elle.

Écris-moi trois fois au moins pendant ces quinze jours? conduis-toi

bien, et songe à toutes mes recommandations. Tu as assez de linge pour

n'en pas donner à blanchir. Enfin, rappelle-toi toujours les bontés de

monsieur Moreau, écoute-le comme un père, et suis bien ses conseils...

En montant dans le cabriolet, Oscar laissa voir ses bas bleus par un

effet de son pantalon qui remonta brusquement, et le fond neuf de son

pantalon par le jeu de sa redingote qui s'ouvrit. Aussi le sourire

des deux jeunes gens, à qui ces traces d'une honorable médiocrité

n'échappèrent point, fit-il une nouvelle blessure à l'amour-propre du

jeune homme.

--Oscar a retenu la première place, dit la mère à Pierrotin. Mets-toi

dans le fond, reprit-elle en regardant toujours Oscar avec tendresse et

lui souriant avec amour.

Oh! combien Oscar regretta que les malheurs et les chagrins eussent

altéré la beauté de sa mère, que la misère et le dévouement

l'empêchassent d'être bien mise! L'un des deux jeunes gens, celui qui

avait des bottes et des éperons, poussa l'autre par un coup de coude

pour lui montrer la mère d'Oscar, et l'autre retroussa sa moustache par

un geste qui signifiait: Jolie tournure!

--Comment me débarrasser de ma mère, se dit Oscar qui prit un air

soucieux.

--Qu'as-tu? lui demanda madame Clapart.

Oscar feignit de n'avoir pas entendu, le monstre! Peut-être dans cette

circonstance madame Clapart manquait-elle de tact. Mais les sentiments

absolus ont tant d'égoïsme.

--Aimes-tu les enfants en voyage? demanda le jeune homme à son ami.

--Oui, s'ils sont sevrés, s'ils se nomment Oscar, et s'ils ont du

chocolat.

Ces deux phrases furent échangées à demi-voix pour laisser à Oscar la

liberté d'entendre ou de ne pas entendre; sa contenance allait indiquer

au voyageur la mesure de ce qu'il pourrait tenter contre l'enfant

pour s'égayer pendant la route. Oscar ne voulut pas avoir entendu. Il

regardait autour de lui pour savoir si sa mère, qui pesait sur lui

comme un cauchemar, se trouvait encore là, car il se savait trop aimé

par elle pour être si promptement quitté. Non-seulement il comparait

involontairement la mise de son compagnon de voyage avec la sienne,

mais encore il sentait que la toilette de sa mère était pour beaucoup

dans le sourire moqueur des deux jeunes gens.--S'ils pouvaient s'en

aller, eux? se dit-il.

Hélas! un des deux jeunes gens venait de dire à l'autre, en donnant

un léger coup de canne à la roue du cabriolet:--Et tu vas, Georges,

confier ton avenir à cette barque fragile.

--Il le faut! dit Georges d'un air fatal.

Oscar poussa un soupir en remarquant la façon cavalière du chapeau mis

sur l'oreille comme pour montrer une magnifique chevelure blonde bien

frisée; tandis qu'il avait, par l'ordre de son beau-père, ses cheveux

noirs coupés en brosse sur le front et ras comme ceux des soldats.

Le vaniteux enfant montrait une figure ronde et joufflue, animée par

les couleurs d'une brillante santé; tandis que le visage de son

compagnon de voyage était long, fin de forme et pâle. Le front de ce

jeune homme avait de l'ampleur, et sa poitrine moulait un gilet façon

cachemire. En admirant un pantalon collant gris de fer, une redingote à

brandebourgs et à olives serrée à la taille, il semblait à Oscar que ce

romanesque inconnu, doué de tant d'avantages, abusait envers lui de sa

supériorité, de même qu'une femme laide est blessée par le seul aspect

d'une belle femme. Le bruit du talon des bottes à fer que l'inconnu

faisait un peu trop sonner au goût d'Oscar lui retentissait jusqu'au

cœur. Enfin Oscar était aussi gêné dans ses vêtements faits peut-être

à la maison et taillés dans les vieux habits de son beau-père, que cet

envié garçon se trouvait à l'aise dans les siens.--Ce gars-là doit

avoir quelques dix francs dans son gousset, pensa Oscar. Le jeune homme

se retourna. Que devint Oscar en apercevant une chaîne d'or passée

autour du cou, et au bout de laquelle se trouvait sans doute une montre

d'or. Cet inconnu prit alors aux yeux d'Oscar les proportions d'un

personnage. Élevé rue de la Cerisaie depuis 1815, pris et reconduit au

collége les jours de congé par son père, Oscar n'avait pas eu d'autres

points de comparaison, depuis son âge de puberté, que le pauvre ménage

de sa mère. Tenu sévèrement selon le conseil de Moreau, il n'allait

pas souvent au spectacle, et il ne s'élevait pas alors plus haut que

le théâtre de l'Ambigu-Comique où ses yeux n'apercevaient pas beaucoup

d'élégance, si toutefois l'attention qu'un enfant prête au mélodrame

lui permet d'examiner la salle. Son beau-père portait encore, selon

la mode de l'Empire, sa montre dans le gousset de ses pantalons, et

laissait pendre sur son abdomen une grosse chaîne d'or terminée par un

paquet de breloques hétéroclites, des cachets, une clef à tête ronde

et plate où se voyait un paysage en mosaïque. Oscar, qui regardait

ce vieux luxe comme un _nec plus ultra_, fut donc étourdi par cette

révélation d'une élégance supérieure et négligente. Ce jeune homme

montrait abusivement des gants soignés, et semblait vouloir aveugler

Oscar en agitant avec grâce une élégante canne à pomme d'or. Oscar

arrivait à ce dernier quartier de l'adolescence où de petites choses

font de grandes joies et de grandes misères, où l'on préfère un malheur

à une toilette ridicule, où l'amour-propre, en ne s'attachant pas aux

grands intérêts de la vie, se prend à des frivolités, à la mise, à

l'envie de paraître homme. On se grandit alors, et la jactance est

d'autant plus exorbitante qu'elle s'exerce sur des riens; mais si

l'on jalouse un sot élégamment vêtu, on s'enthousiasme aussi pour

le talent, on admire l'homme de génie. Ces défauts, quand ils sont

sans racines dans le cœur, accusent l'exubérance de la séve, le luxe

de l'imagination. Qu'un enfant de dix-neuf ans, fils unique, tenu

sévèrement au logis paternel à cause de l'indigence qui atteint un

employé à douze cents francs, mais adoré et pour qui sa mère s'impose

de dures privations, s'émerveille d'un jeune homme de vingt-deux ans,

en envie la polonaise à brandebourgs doublée de soie, le gilet de

faux cachemire et la cravate passée dans un anneau de mauvais goût,

n'est-ce pas des peccadilles commises à tous les étages de la société,

par l'inférieur qui jalouse son supérieur? L'homme de génie lui-même

obéit à cette première passion. Rousseau de Genève n'a-t-il pas admiré

Venture et Bacle? Mais Oscar passa de la peccadille à la faute, il se

sentit humilié, il s'en prit à son compagnon de voyage, et il s'éleva

dans son cœur un secret désir de lui prouver qu'il le valait bien. Les

deux beaux fils se promenaient toujours de la porte aux écuries, des

écuries à la porte, allant jusqu'à la rue; et quand ils retournaient,

ils regardaient toujours Oscar, tapi dans son coin. Oscar, persuadé que

les ricanements des deux jeunes gens le concernaient, affecta la plus

profonde indifférence. Il se mit à fredonner le refrain d'une chanson

mise alors à la mode par les Libéraux, et qui disait: _C'est la faute à

Voltaire, c'est la faute à Rousseau_. Cette attitude le fit sans doute

prendre pour un petit clerc d'avoué.

--Tiens, il est peut-être dans les chœurs de l'Opéra, dit le voyageur.

Exaspéré, le pauvre Oscar bondit, leva le dossier et dit à

Pierrotin:--Quand partirons-nous?

--Tout à l'heure, répondit le messager qui tenait son fouet à la main

et regardait dans la rue d'Enghien.

[Illustration: IMP. E. MARTINET

MISTIGRIS.

..... Ce joyeux élève en peinture, qu'en style d'atelier on appelle un

_rapin_.

(UN DÉBUT DANS LA VIE.) ]

En ce moment, la scène fut animée par l'arrivée d'un jeune homme

accompagné d'un vrai gamin qui se produisirent suivis d'un

commissionnaire traînant une voiture à l'aide d'une bricole. Le jeune

homme vint parler confidentiellement à Pierrotin qui hocha la tête et

se mit à héler son facteur. Le facteur accourut pour aider à décharger

la petite voiture qui contenait, outre deux malles, des seaux, des

brosses, des boîtes de formes étranges, une infinité de paquets et

d'ustensiles que le plus jeune des deux nouveaux voyageurs, monté sur

l'impériale, y plaçait, y calait avec tant de célérité, que le

pauvre Oscar, souriant à sa mère alors en faction de l'autre côté de

la rue, n'aperçut aucun de ces ustensiles qui auraient pu révéler la

profession de ces nouveaux compagnons de route. Le gamin, âgé d'environ

seize ans, portait une blouse grise serrée par une ceinture de cuir

verni. Sa casquette, _crânement_ mise en travers sur sa tête, annonçait

un caractère rieur, aussi bien que le pittoresque désordre de ses

cheveux bruns bouclés, répandus sur ses épaules. Sa cravate de taffetas

noir dessinait une ligne noire sur un cou très blanc, et faisait

ressortir encore la vivacité de ses yeux gris. L'animation de sa figure

brune, colorée, la tournure de ses lèvres assez fortes, ses oreilles

détachées, son nez retroussé, tous les détails de sa physionomie

annonçaient l'esprit railleur de Figaro, l'insouciance du jeune âge; de

même que la vivacité de ses gestes, son regard moqueur, révélaient une

intelligence déjà développée par la pratique d'une profession embrassée

de bonne heure. Comme s'il avait déjà quelque valeur morale, cet

enfant, fait homme par l'Art ou par la Vocation, paraissait indifférent

à la question du costume, car il regardait ses bottes non cirées en

ayant l'air de s'en moquer, et son pantalon de simple coutil en y

cherchant des taches, moins pour les faire disparaître que pour en voir

l'effet.

--Je suis d'un beau ton! fit-il en se secouant et s'adressant à son

compagnon.

Le regard de celui-là révélait une autorité sur cet adepte en qui des

yeux exercés auraient reconnu ce joyeux élève en peinture, qu'en style

d'atelier on appelle un _rapin_.

--De la tenue, Mistigris! répondit le maître en lui donnant le surnom

que l'atelier lui avait sans doute imposé.

Ce voyageur était un jeune homme mince et pâle, à cheveux noirs,

extrêmement abondants, et dans un désordre tout à fait fantasque; mais

cette abondante chevelure semblait nécessaire à une tête énorme dont le

vaste front annonçait une intelligence précoce. Le visage tourmenté,

trop original pour être laid, était creusé comme si ce singulier jeune

homme souffrait, soit d'une maladie chronique, soit des privations

imposées par la misère qui est une terrible maladie chronique, soit

de chagrins trop récents pour être oubliés. Son habillement, presque

analogue à celui de Mistigris, toute proportion gardée, consistait en

une méchante redingote usée, mais propre, bien brossée, de couleur vert

américain, un gilet noir boutonné jusqu'en haut, comme la redingote,

et qui laissait à peine voir autour de son cou un foulard rouge. Un

pantalon noir, aussi usé que la redingote, flottait autour de ses

jambes maigres. Enfin des bottes crottées indiquaient qu'il venait

à pied et de loin. Par un regard rapide, cet artiste embrassa les

profondeurs de l'hôtel du Lion d'argent, les écuries, les différents

jours, les détails, et il regarda Mistigris qui l'avait imité par un

coup d'œil ironique.

--Joli! dit Mistigris.

--Oui, c'est joli, répéta l'inconnu.

--Nous sommes encore arrivés trop tôt, dit Mistigris. Ne pourrions-nous

pas chiquer _une_ légume quelconque! Mon estomac est comme la nature,

il abhorre le vide!

--Pouvons-nous aller prendre une tasse de café? demanda le jeune homme

d'une voix douce à Pierrotin.

--Ne soyez pas longtemps, dit Pierrotin.

--Bon, nous avons un quart d'heure, répondit Mistigris en trahissant

ainsi le génie d'observation inné chez les rapins de Paris.

Ces deux voyageurs disparurent. Neuf heures sonnèrent alors dans la

cuisine de l'hôtel. Georges trouva juste et raisonnable d'apostropher

Pierrotin.

--Eh! mon ami, quand on jouit d'un sabot conditionné comme celui-là,

dit-il en frappant avec sa canne sur la roue, on se donne au moins le

mérite de l'exactitude. Que diable! on ne se met pas là-dedans pour son

agrément, il faut avoir des affaires diablement pressées pour y confier

ses os. Puis cette rosse, que vous appelez Rougeot, ne nous regagnera

pas le temps perdu.

--Nous allons vous atteler Bichette pendant que ces deux voyageurs

prendront leur café, répondit Pierrotin. Va donc, toi, dit-il au

facteur, voir si le père Léger veut s'en venir avec nous...

--Et où est-il, ce père Léger? fit Georges.

--En face, au numéro 50: il n'a pas trouvé de place dans la voiture de

Beaumont, dit Pierrotin à son facteur sans répondre à Georges et en

disparaissant pour aller chercher Bichette.

Georges, à qui son ami pressa la main, monta dans la voiture, en y

jetant d'abord d'un air important un grand portefeuille qu'il plaça

sous le coussin. Il prit le coin opposé à celui que remplissait Oscar.

--Ce père Léger m'inquiète, dit-il.

--On ne peut pas nous ôter nos places, j'ai le numéro un, répondit

Oscar.

--Et moi le deux, répondit Georges.

En même temps que Pierrotin paraissait avec Bichette, le facteur

apparut remorquant un gros homme du poids de cent vingt kilogrammes au

moins. Le père Léger appartenait au genre du fermier à gros ventre,

à dos carré, à queue poudrée, et vêtu d'une petite redingote de

toile bleue. Ses guêtres blanches, montant jusqu'au-dessus du genou,

y pinçaient des culottes de velours rayé, serrées par des boucles

d'argent. Ses souliers ferrés pesaient chacun deux livres. Enfin, il

tenait à la main un petit bâton rougeâtre et sec, luisant, à gros bout,

attaché par un cordon de cuir autour de son poignet.

--Vous vous appelez le père Léger? dit sérieusement Georges quand le

fermier tenta de mettre un de ses pieds sur le marchepied.

--Pour vous servir, dit le fermier en montrant une figure qui

ressemblait à celle de Louis XVIII, à fortes bajoues rubicondes, où

pointait un nez qui dans toute autre figure eût paru énorme. Ses yeux

souriants étaient pressés par des bourrelets de graisse.--Allons, un

coup de main, mon garçon, dit-il à Pierrotin.

Le fermier fut hissé par le facteur et par le messager au cri de:--Houp

là! ahé! hisse!... poussé par Georges.

--Oh! je ne vais pas loin, je ne vais que jusqu'à La Cave, dit le

fermier en répondant à une plaisanterie par une autre.

En France tout le monde entend la plaisanterie.

--Mettez-vous au fond, dit Pierrotin, vous allez être six.

--Et votre autre cheval, demanda Georges, est-ce comme _un troisième_

cheval de poste?

--Voilà, bourgeois, dit Pierrotin.

--Il appelle cet insecte un cheval, fit Georges étonné.

--Oh! il est bon, ce petit cheval-là, dit le fermier qui s'était assis.

Salut, messieurs. Allons-nous démarrer, Pierrotin?

--J'ai deux voyageurs qui prennent leur tasse de café, répondit le

voiturier.

Le jeune homme à la figure creusée et son page se montrèrent alors.

--Partons! fut un cri général.

--Nous allons partir, répondit Pierrotin.--Allons, démarrons, dit-il au

facteur qui ôta les pierres avec lesquelles les roues étaient calées.

Le messager prit la bride de Rougeot, et fit ce cri guttural de kit!

kit! pour dire aux deux bêtes de rassembler leurs forces, et quoique

notablement engourdies, elles tirèrent la voiture que Pierrotin rangea

devant la porte du Lion d'argent. Après cette manœuvre purement

préparatoire, il regarda dans la rue d'Enghien et disparut en laissant

sa voiture sous la garde du facteur.

--Eh bien! est-il sujet à ces attaques-là, votre bourgeois? demanda

Mistigris au facteur.

--Il est allé reprendre son avoine à l'écurie, répondit l'Auvergnat au

fait de toutes les ruses en usage pour faire patienter les voyageurs.

--Après tout, dit Mistigris, _le temps est un grand maigre_.

En ce moment, la mode d'estropier les proverbes régnait dans les

ateliers de peinture. C'était un triomphe que de trouver un changement

de quelques lettres ou d'un mot à peu près semblable qui laissait au

proverbe un sens baroque ou cocasse.

--_Paris n'a pas été bâti dans un four_, répondit le maître.

Pierrotin revint amenant le comte de Sérisy venu par la rue de

l'Échiquier, et avec qui sans doute il avait eu quelques minutes de

conversation.

--Père Léger, voulez-vous donner votre place à monsieur le comte? ma

voiture serait chargée plus également.

--Et nous ne partirons pas dans une heure, si vous continuez, dit

Georges. Il va falloir ôter cette infernale barre que nous avons

eu tant de peine à mettre, et tout le monde devra descendre pour

un voyageur qui vient le dernier. Chacun a droit à la place qu'il

a retenue, quelle est celle de monsieur? Voyons, faites l'appel!

Avez-vous une feuille, avez-vous un registre? Quelle est la place de

monsieur Lecomte, comte de quoi?

--Monsieur le comte... dit Pierrotin visiblement embarrassé, vous serez

mal.

--Vous ne saviez donc pas votre compte? demanda Mistigris. _Les bons

comtes font les bons tamis._

--Mistigris, de la tenue! s'écria gravement son maître.

Monsieur de Sérisy fut évidemment pris par tous les voyageurs pour un

bourgeois qui s'appelait Lecomte.

--Ne dérangez personne, dit le comte à Pierrotin, je me mettrai près de

vous sur le devant.

--Allons, Mistigris, dit le jeune homme au rapin, souviens-toi du

respect que tu dois à la vieillesse, tu ne sais pas combien tu peux

être affreusement vieux: _les voyages déforment la jeunesse_. Ainsi

cède ta place à monsieur.

Mistigris ouvrit le devant du cabriolet et sauta par terre avec la

rapidité d'une grenouille qui s'élance à l'eau.

--Vous ne pouvez pas être un lapin, auguste vieillard, dit-il à

monsieur de Sérisy.

--Mistigris, _les Arts sont l'ami de l'homme_, lui répondit son maître.

--Je vous remercie, monsieur, dit le comte au maître de Mistigris qui

devint ainsi son voisin.

Et l'homme d'État jeta sur le fond de la voiture un coup d'œil sagace

qui offensa beaucoup Oscar et Georges.

--Nous sommes en retard d'une heure un quart, dit Oscar.

--Quand on veut être maître d'une voiture, on arrête toutes les places,

fit observer Georges.

Désormais sûr de son incognito, le comte de Sérisy ne répondit rien à

ces observations, et prit l'air d'un bourgeois débonnaire.

--Vous seriez en retard, ne seriez-vous pas bien aise qu'on vous eût

attendus? dit le fermier aux deux jeunes gens.

Pierrotin regardait vers la porte Saint-Denis en tenant son fouet, et

il hésitait à monter sur la dure banquette où frétillait Mistigris.

--Si vous attendez quelqu'un, dit alors le comte, je ne suis pas le

dernier.

--J'approuve ce raisonnement, dit Mistigris.

Georges et Oscar se mirent à rire assez insolemment.

--Le vieillard n'est pas fort, dit Georges à Oscar que cette apparence

de liaison avec Georges enchanta.

Quand Pierrotin fut assis à droite sur son siége, il se pencha pour

regarder en arrière sans pouvoir trouver dans la foule les deux

voyageurs qui lui manquaient pour être à son grand complet.

--Parbleu! deux voyageurs de plus ne me feraient pas de mal.

--Je n'ai pas payé, je descends, dit Georges effrayé.

--Et qu'attends-tu, Pierrotin? dit le père Léger.

Pierrotin cria un certain hi! dans lequel Bichette et Rougeot

reconnaissaient une résolution définitive, et les deux chevaux

s'élancèrent vers la montée du faubourg d'un pas accéléré qui devait

bientôt se ralentir.

Le comte avait une figure entièrement rouge, mais d'un rouge ardent

sur lequel se détachaient quelques portions enflammées, et que sa

chevelure entièrement blanche mettait en relief. A d'autres qu'à des

jeunes gens, ce teint eût révélé l'inflammation constante du sang

produite par d'immenses travaux. Ces bourgeons nuisaient tellement à

l'air noble du comte, qu'il fallait un examen attentif pour retrouver

dans ses yeux verts la finesse du magistrat, la profondeur du politique

et la science du législateur. La figure était plate, le nez semblait

avoir été déprimé. Le chapeau cachait la grâce et la beauté du front.

Enfin il y avait de quoi faire rire cette jeunesse insouciante dans le

bizarre contraste d'une chevelure d'un blanc d'argent avec des sourcils

gros, touffus, restés noirs. Le comte, qui portait une longue redingote

bleue, boutonnée militairement jusqu'en haut, avait une cravate blanche

autour du cou, du coton dans les oreilles, et un col de chemise assez

ample qui dessinait sur chaque joue un carré blanc. Son pantalon noir

enveloppait ses bottes dont le bout paraissait à peine. Il n'avait

point de décoration à sa boutonnière, enfin ses gants de daim lui

cachaient les mains. Certes, pour des jeunes gens, rien ne trahissait

dans cet homme un pair de France, un des hommes les plus utiles au

pays. Le père Léger n'avait jamais vu le comte, qui, de son côté, ne

le connaissait que de nom. Si le comte, en montant en voiture, y jeta

le perspicace coup d'œil qui venait de choquer Oscar et Georges, il y

cherchait le clerc de son notaire pour lui recommander le plus profond

silence, dans le cas où il eût été forcé comme lui de prendre la

voiture à Pierrotin; mais rassuré par la tournure d'Oscar, par celle du

père Léger, et surtout par l'air quasi militaire, par les moustaches et

les façons de chevalier d'industrie qui distinguaient Georges, il pensa

que son billet était arrivé sans doute à temps chez maître Alexandre

Crottat.

--Père Léger, dit Pierrotin en atteignant la rude montée du faubourg

Saint-Denis à la rue de la Fidélité, descendons, hein!

--Je descends aussi, dit le comte en entendant ce nom, il faut soulager

vos chevaux.

--Ah! si nous allons ainsi, nous ferons quatorze lieues en quinze

jours! s'écria Georges.

--Est-ce ma faute? dit Pierrotin, un voyageur veut descendre.

--Dix louis pour toi, si tu me gardes fidèlement le secret que je t'ai

demandé, dit à voix basse le comte en prenant Pierrotin par le bras.

--Oh! mes mille francs, se dit Pierrotin en lui-même après avoir fait à

monsieur de Sérisy un clignement d'yeux qui signifiait: Comptez sur moi!

Oscar et Georges restèrent dans la voiture.

--Écoutez, Pierrotin, puisque Pierrotin il y a, s'écria Georges quand

après la montée les voyageurs furent replacés, si vous deviez ne pas

aller mieux que cela, dites-le? je paie ma place et je prends un

bidet à Saint-Denis, car j'ai des affaires importantes qui seraient

compromises par un retard.

--Oh! il ira bien, répondit le père Léger. Et d'ailleurs la route n'est

pas large.

--Jamais je ne suis plus d'une demi-heure en retard, répliqua Pierrotin.

--Enfin, vous ne brouettez pas le pape, n'est-ce pas? dit Georges;

ainsi, marchez!

--Vous ne devez pas de préférence, et si vous craignez de trop cahoter

monsieur, dit Mistigris en montrant le comte, ça n'est pas bien.

--Tous les voyageurs sont égaux devant le coucou, comme les Français

devant la Charte, dit Georges.

--Soyez tranquille, dit le père Léger, nous arriverons bien à la

Chapelle avant midi.

La Chapelle est le village contigu à la barrière Saint-Denis.

La Comédie humaine - Volume 04 · 第 43 / 54 段