Telle était la situation du régisseur au moment où le comte voulut

acheter la ferme des Moulineaux dont la possession était indispensable

à sa tranquillité. Cette ferme consistait en quatre-vingt-seize pièces

de terre bordant, jouxtant, longeant les terres de Presles, et souvent

enclavées comme des cases dans un jeu de dames, sans compter les

haies mitoyennes et des fossés de séparation où naissaient les plus

ennuyeuses discussions à propos d'un arbre à couper, quand la propriété

s'en trouvait contestable. Tout autre qu'un ministre d'État aurait eu

vingt procès par an au sujet des Moulineaux. Le père Léger ne voulait

acheter la ferme que pour la revendre au comte. Afin de parvenir plus

sûrement à gagner les trente ou quarante mille francs, objet de ses

désirs, le fermier avait depuis longtemps essayé de s'entendre avec

Moreau. Poussé par les circonstances, trois jours auparavant ce samedi

critique, au milieu des champs, le père Léger avait démontré clairement

au régisseur qu'il pouvait faire placer au comte de Sérisy de l'argent

à deux et demi pour cent net en terres de convenance, c'est-à-dire

avoir, comme toujours, l'air de servir son patron, tout en y trouvant

un secret bénéfice de quarante mille francs qu'il lui offrit.--«Ma

foi, avait dit le soir en se couchant le régisseur à sa femme, si je

tire de l'affaire des Moulineaux cinquante mille francs, car monsieur

m'en donnera bien dix mille, nous nous retirerons à l'Isle-Adam dans

le pavillon de Nogent.» Ce pavillon est une charmante propriété jadis

bâtie par le prince de Conti pour une dame, et où toutes les recherches

avaient été prodiguées.--«Ça me plairait, lui avait répondu sa femme.

Le Hollandais qui est venu s'y établir l'a très bien restauré, et il

nous le laissera pour trente mille francs, puisqu'il est forcé de

retourner aux Indes.--Nous serons à deux pas de Champagne, avait repris

Moreau. J'ai l'espoir d'acheter pour cent mille francs la ferme et

le moulin de Mours. Nous aurions ainsi dix mille livres de rente en

terres, une des plus délicieuses habitations de la vallée, à deux pas

de nos biens, et il nous resterait environ six mille livres de rente

sur le Grand-Livre.--Mais pourquoi ne demanderais-tu pas la place de

Juge de paix à l'Isle-Adam? nous y aurions de l'influence et quinze

cents francs de plus.--Oh! j'y ai bien pensé.» Dans ces dispositions,

en apprenant que son maître voulait venir à Presles et lui disait

d'inviter Margueron à dîner pour samedi, Moreau s'était hâté d'envoyer

un exprès qui remit au premier valet de chambre du comte une lettre à

une heure trop avancée de la soirée pour que monsieur de Sérisy pût en

prendre connaissance; mais Augustin la posa sur le bureau, selon son

habitude en pareil cas. Dans cette lettre, Moreau priait le comte de

ne pas se déranger et de se fier à son zèle. Or, selon lui, Margueron

ne voulait plus vendre en bloc et parlait de diviser les Moulineaux en

quatre-vingt-seize lots; il fallait lui faire abandonner cette idée, et

peut-être, disait le régisseur, arriver à prendre un prête-nom.

Tout le monde a ses ennemis. Or, le régisseur et sa femme avaient

froissé, à Presles, un officier en retraite, appelé monsieur de

Reybert, et sa femme. De coups de langue en coups d'épingle, on en

était arrivé aux coups de poignard. Monsieur de Reybert ne respirait

que vengeance, il voulait faire perdre à Moreau sa place et devenir

son successeur. Ces deux idées sont jumelles. Aussi la conduite du

régisseur, épiée pendant deux ans, n'avait-elle plus de secrets pour

les Reybert. En même temps que Moreau dépêchait son exprès au comte de

Sérisy, Reybert envoyait sa femme à Paris. Madame de Reybert demanda

si instamment à parler au comte, que, renvoyée à neuf heures du soir,

moment où le comte se couchait, elle fut introduite le lendemain matin,

à sept heures, chez Sa Seigneurie.--«Monseigneur, avait-elle dit au

Ministre d'État, nous sommes incapables, mon mari et moi, d'écrire des

lettres anonymes. Je suis madame de Reybert, née de Corroy. Mon mari

n'a que six cents francs de retraite et nous vivons à Presles, où votre

régisseur nous fait avanies sur avanies, quoique nous soyons des gens

comme il faut. Monsieur de Reybert, qui n'est pas un intrigant, tant

s'en faut! s'est retiré capitaine d'artillerie en 1816, après avoir

servi pendant vingt-cinq ans, toujours loin de l'Empereur, monsieur le

comte! Et vous devez savoir combien les militaires qui ne se trouvaient

pas sous les yeux du maître avançaient difficilement; sans compter

que la probité, la franchise de monsieur de Reybert déplaisaient à

ses chefs. Mon mari n'a pas cessé, depuis trois ans, d'étudier votre

intendant dans le dessein de lui faire perdre sa place. Vous le voyez,

nous sommes francs. Moreau nous a rendus ses ennemis, nous l'avons

surveillé. Je viens donc vous dire que vous êtes joué dans l'affaire

des Moulineaux. On veut vous prendre cent mille francs qui seront

partagés entre le notaire, Léger et Moreau. Vous avez dit d'inviter

Margueron, vous comptez aller à Presles demain; mais Margueron fera le

malade, et Léger compte si bien avoir la ferme qu'il est venu réaliser

ses valeurs à Paris. Si nous vous avons éclairé, si vous voulez un

régisseur probe, vous prendrez mon mari; quoique noble, il vous servira

comme il a servi l'État. Votre intendant a deux cent cinquante mille

francs de fortune, il ne sera pas à plaindre.» Le comte avait remercié

froidement madame de Reybert, et lui avait alors donné de l'eau bénite

de cour, car il méprisait la délation; mais, en se rappelant tous les

soupçons de Derville, il fut intérieurement ébranlé; puis tout à coup

il avait aperçu la lettre de son régisseur; il l'avait lue, et, dans

les assurances de dévouement, dans les respectueux reproches qu'il

recevait à propos de la défiance que supposait cette envie de traiter

l'affaire par lui-même, il avait deviné la vérité sur Moreau.--La

corruption est venue avec la fortune, comme toujours! se dit-il. Le

comte avait alors fait à madame de Reybert des questions moins pour

obtenir des détails que pour se donner le temps de l'observer, et il

avait écrit à son notaire un petit mot pour lui dire de ne plus envoyer

son premier clerc à Presles, mais d'y venir lui-même pour dîner.--«Si

monsieur le comte, avait dit madame de Reybert en terminant, m'a jugée

défavorablement sur la démarche que je me suis permise à l'insu de

monsieur de Reybert, il doit être maintenant convaincu que nous avons

obtenu ces renseignements sur son régisseur de la manière la plus

naturelle: la conscience la plus timorée n'y saurait trouver rien à

redire.» Madame de Reybert, née de Corroy, se tenait droit comme un

piquet. Elle avait offert aux investigations rapides du comte une

figure trouée comme une écumoire par la petite vérole, une taille plate

et sèche, deux yeux ardents et clairs, des boucles blondes aplaties sur

un front soucieux, une capote de taffetas vert passée, doublée de rose,

une robe blanche à pois violets, des souliers de peau. Le comte avait

reconnu en elle la femme du capitaine pauvre, quelque puritaine abonnée

au _Courrier français_, ardente de vertu, mais sensible au bien-être

d'une place, et l'ayant convoitée.--«Vous dites six cents francs de

retraite, avait répondu le comte en se répondant à lui-même au lieu de

répondre à ce que venait de raconter madame de Reybert.--Oui, monsieur

le comte.--Vous êtes née de Corroy?--Oui, monsieur, une famille noble

du pays Messin, le pays de mon mari.--Dans quel régiment servait

monsieur de Reybert?--Dans le 7e régiment d'artillerie.--Bien!» avait

répondu le comte en écrivant le numéro du régiment. Il avait pensé

pouvoir donner la régie de sa terre à un ancien officier, sur le compte

duquel il obtiendrait au Ministère de la Guerre les renseignements les

plus exacts.--«Madame, avait-il repris en sonnant son valet de chambre,

retournez à Presles avec mon notaire qui trouvera moyen d'y venir pour

dîner, et à qui je vous ai recommandée; voici son adresse. Je vais

moi-même en secret à Presles, et ferai dire à monsieur de Reybert de

me parler...» Ainsi la nouvelle du voyage de monsieur de Sérisy par

la voiture publique et la recommandation de taire le nom du comte

n'alarmaient pas à faux le messager, il pressentait le danger près de

fondre sur une de ses meilleures pratiques.

En sortant du café de l'Échiquier, Pierrotin aperçut à la porte du Lion

d'argent la femme et le jeune homme en qui sa perspicacité lui avait

fait reconnaître des chalands; car la dame, le cou tendu, le visage

inquiet, le cherchait évidemment. Cette dame, vêtue d'une robe de

soie noire reteinte, d'un chapeau de couleur carmélite, et d'un vieux

cachemire français, chaussée en bas de filoselle et de souliers de peau

de chèvre, tenait à la main un cabas de paille et un parapluie bleu de

roi. Cette femme, autrefois belle, paraissait âgée d'environ quarante

ans; mais ses yeux bleus, dénués de la flamme qu'y met le bonheur,

annonçaient qu'elle avait depuis longtemps renoncé au monde. Aussi sa

mise, autant que sa tournure, indiquait-elle une mère entièrement vouée

à son ménage et à son fils. Si les brides du chapeau étaient fanées,

la forme datait de plus de trois ans. Le châle tenait par une aiguille

cassée, convertie en épingle au moyen d'une boule de cire à cacheter.

L'inconnue attendait impatiemment Pierrotin pour lui recommander ce

fils qui sans doute voyageait seul pour la première fois, et qu'elle

avait accompagné jusqu'à la voiture, autant par défiance que par amour

maternel. Cette mère était en quelque sorte complétée par son fils;

de même que, sans la mère, le fils n'eût pas été si bien compris.

Si la mère se condamnait à laisser voir des gants reprisés, le fils

portait une redingote olive dont les manches un peu courtes au poignet

annonçaient qu'il grandirait encore, comme les adultes de dix-huit

à dix-neuf ans. Le pantalon bleu, raccommodé par la mère, offrait

aux regards un fond neuf, quand la redingote avait la méchanceté de

s'entr'ouvrir par derrière.

--Ne tourmente donc pas tes gants ainsi, tu les flétris d'autant,

disait-elle quand Pierrotin se montra.--Vous êtes le conducteur... Ah!

mais c'est vous, Pierrotin? reprit-elle en laissant son fils pour un

moment et emmenant le voiturier à deux pas.

--Ça va bien, madame Clapart? répondit le messager dont la figure eut

un air qui peignit à la fois du respect et de la familiarité.

--Oui, Pierrotin. Ayez bien soin de mon Oscar, il va seul pour la

première fois.

--Oh! s'il va seul chez monsieur Moreau?... s'écria le voiturier pour

savoir si le jeune homme y allait effectivement.

--Oui, répondit la mère.

--Madame Moreau le veut donc bien? reprit Pierrotin d'un petit air

finaud.

--Hélas! dit la mère, ce ne sera pas tout roses pour lui, pauvre

enfant; mais son avenir exige impérieusement ce voyage.

Cette réponse frappa Pierrotin, qui hésitait à confier ses craintes sur

le régisseur à madame Clapart, de même qu'elle n'osait nuire à son fils

en faisant à Pierrotin certaines recommandations qui eussent transformé

le conducteur en mentor. Pendant cette délibération mutuelle, qui

se traduisit par quelques phrases sur le temps, sur la route, sur

les stations du voyage, il n'est pas inutile d'expliquer quels liens

rattachaient madame Pierrotin à madame Clapart, et autorisaient

les deux mots confidentiels qu'ils venaient d'échanger. Souvent,

c'est-à-dire trois ou quatre fois par mois, Pierrotin trouvait à La

Cave, à son passage quand il allait à Paris, le régisseur qui faisait

signe à un jardinier en voyant venir la voiture. Le jardinier aidait

alors Pierrotin à charger un ou deux paniers pleins de fruits ou de

légumes selon la saison, de poulets, d'œufs, de beurre, de gibier.

Le régisseur payait toujours la commission à Pierrotin en lui donnant

l'argent nécessaire pour acquitter les droits à la barrière, si l'envoi

contenait des choses sujettes à l'Octroi. Jamais ces paniers, ces

bourriches, ces paquets ne portaient de suscription. Une première fois,

qui avait servi pour toutes, le régisseur avait indiqué de vive voix

le domicile de madame Clapart au discret voiturier, en le priant de ne

jamais confier à d'autres ce précieux message. Pierrotin, rêvant une

intrigue entre quelque charmante fille et le régisseur, était allé rue

de la Cerisaie, 7, dans le quartier de l'Arsenal, où il avait vu la

madame Clapart qui vient de vous être pourtraite, au lieu de la belle

et jeune créature qu'il s'attendait à y trouver. Les messagers sont

appelés par leur état à pénétrer dans beaucoup d'intérieurs et dans

bien des secrets; mais le hasard social, cette sous-providence, ayant

voulu qu'ils fussent sans éducation ou dénués du talent d'observation,

il s'ensuit qu'ils ne sont pas dangereux. Néanmoins, après quelques

mois, Pierrotin ne savait comment expliquer les relations de madame

Clapart et de monsieur Moreau, sur ce qu'il lui fut permis d'entrevoir

dans le ménage de la rue de la Cerisaie. Quoique les loyers ne fussent

pas chers à cette époque dans le quartier de l'Arsenal, madame Clapart

était logée au troisième étage, au fond d'une cour, dans une maison

qui jadis fut l'hôtel de quelque grand seigneur, au temps où la haute

noblesse du royaume demeurait sur l'ancien emplacement du palais des

Tournelles et de l'hôtel Saint-Paul. Vers la fin du seizième siècle,

les grandes familles se partagèrent ces vastes espaces, autrefois

occupés par les jardins du palais de nos rois, ainsi que l'indiquent

les noms des rues de la Cerisaie, Beautreillis, des Lions, etc. Cet

appartement, dont toutes les pièces étaient revêtues d'antiques

boiseries, se composait de trois chambres en enfilade, une salle à

manger, un salon et une chambre à coucher. Au-dessus se trouvaient

une cuisine et la chambre d'Oscar. En face de la porte d'entrée, sur

ce qui se nomme à Paris le carré, se voyait la porte d'une chambre

en retour, ménagée à chaque étage dans une espèce de bâtiment qui

contenait aussi la cage d'un escalier de bois, et qui formait une tour

carrée, construite en grosses pierres. Cette chambre était celle de

Moreau quand il couchait à Paris. Pierrotin avait vu dans la première

pièce, où il déposait les bourriches, six chaises de noyer garnies de

paille, une table et un buffet; aux fenêtres, de petits rideaux roux.

Plus tard, quand il entra dans le salon, il y remarqua de vieux meubles

du temps de l'Empire, mais passés. Il ne se trouvait d'ailleurs dans ce

salon que le mobilier exigé par le propriétaire pour répondre du loyer.

Pierrotin jugea de la chambre à coucher par le salon et par la salle

à manger. Les boiseries, réchampies en grosse peinture à la colle et

d'un blanc rouge qui empâte les moulures, les dessins, les figurines,

loin d'être un ornement, attristaient le regard. Le parquet, qui ne se

cirait jamais, était d'un ton gris comme les parquets des pensionnats.

Quand le voiturier surprit monsieur et madame Clapart à table, leurs

assiettes, leurs verres, les plus petites choses accusaient une

effroyable gêne; néanmoins ils se servaient de couverts d'argent; mais

les plats, la soupière, écornés et raccommodés autant que la vaisselle

des plus pauvres gens, inspiraient la pitié. Monsieur Clapart, vêtu

d'une méchante petite redingote, chaussé de pantoufles ignobles, ayant

toujours des lunettes vertes aux yeux, lui montrait, en ôtant une

affreuse casquette âgée de cinq ans, un crâne pointu du haut duquel

tombaient des filaments grêles et sales auxquels un poëte aurait refusé

le nom de cheveux. Cet homme au teint blafard paraissait craintif et

devait être tyrannique. Dans ce triste appartement, situé au nord,

sans autre vue que celle d'une vigne étalée sur le mur opposé, d'un

puits dans l'encoignure de la cour, madame Clapart prenait des airs de

reine et marchait en femme qui ne savait pas aller à pied. Souvent,

en remerciant Pierrotin, elle lui lançait des regards qui eussent

attendri un observateur; de temps en temps, elle lui glissait des

pièces de douze sous dans la main. Sa voix était charmante. Pierrotin

ne connaissait pas cet Oscar, par la raison que cet enfant sortait du

collége et qu'il ne l'avait jamais rencontré au logis.

Voici la triste histoire que Pierrotin n'eût jamais devinée, même en

demandant, comme il le faisait depuis quelque temps, des renseignements

à la portière; car cette femme ne savait rien, si ce n'est que les

Clapart payaient deux cent cinquante francs de loyer, n'avaient

qu'une femme de ménage pour quelques heures le matin, que madame

faisait quelquefois de petits savonnages elle-même, et payait tous les

jours ses ports de lettres en paraissant hors d'état de les laisser

s'accumuler.

Il n'existe pas, ou plutôt il existe rarement de criminel qui

soit complétement criminel. A plus forte raison rencontrera-t-on

difficilement de malhonnêteté compacte. On peut faire des comptes

à son avantage avec son patron, ou tirer à soi le plus de paille

possible au râtelier; mais tout en se constituant un capital par

des voies plus ou moins licites, il est peu d'hommes qui ne se

permettent quelques bonnes actions. Ne fût-ce que par curiosité, par

amour-propre, comme contraste, par hasard, tout homme a eu son moment

de bienfaisance, il le nomme son erreur, il ne recommence pas; mais

il sacrifie au Bien, comme le plus bourru sacrifie aux Grâces, une ou

deux fois dans sa vie. Si les fautes de Moreau peuvent être excusées,

ne sera-ce point par sa persistance à secourir une pauvre femme dont

les bonnes grâces l'avaient jadis rendu fier, et chez laquelle il se

cacha pendant ses dangers! Cette femme, célèbre sous le Directoire

par ses liaisons avec un des cinq rois du moment, épousa, par cette

toute-puissante protection, un fournisseur qui gagna des millions, et

que Napoléon ruina en 1802. Cet homme, nommé Husson, devint fou de

son passage subit de l'opulence à la misère, il se jeta dans la Seine

en laissant la belle madame Husson grosse. Moreau, très intimement

lié avec madame Husson, était alors condamné à mort; il ne put donc

pas épouser la veuve du fournisseur, il fut même obligé de quitter

la France pour quelque temps. Agée de vingt-deux ans, madame Husson

épousa, dans sa détresse, un employé nommé Clapart, jeune homme de

vingt-sept ans, qui donnait, comme on dit, des espérances. Dieu garde

les femmes des beaux hommes qui donnent des espérances! A cette

époque les employés devenaient promptement des gens considérables,

car l'Empereur recherchait les capacités. Mais Clapart, doué d'une

beauté vulgaire, ne possédait aucune intelligence. En croyant madame

Husson fort riche, il avait feint une grande passion pour elle; il lui

fut à charge en ne satisfaisant, ni dans le présent ni dans l'avenir,

aux besoins qu'elle avait contractés pendant ses jours d'opulence.

Clapart remplissait assez mal au Bureau des Finances une place qui ne

comportait pas plus de dix-huit cents francs d'appointements. Quand

Moreau, revenu chez le comte de Sérisy, apprit l'horrible situation

dans laquelle se trouvait madame Husson, il put, avant de se marier, la

placer comme première femme de chambre chez Madame, mère de l'Empereur.

Malgré cette puissante protection, Clapart ne put jamais avancer, sa

nullité se laissait trop promptement voir. Ruinée en 1815 par la chute

de l'Empereur, la brillante Aspasie du Directoire resta sans autres

ressources qu'une place de douze cents francs d'appointements qu'on

eut pour Clapart, par le crédit du comte de Sérisy, dans les Bureaux

de la Ville de Paris. Moreau, le seul protecteur de cette femme à

laquelle il avait connu plusieurs millions, obtint pour Oscar Husson

une des demi-bourses de la Ville de Paris au collége Henri IV, et il

envoyait par Pierrotin, rue de la Cerisaie, tout ce qui peut décemment

s'offrir pour aider un ménage en détresse. Oscar était tout l'avenir,

toute la vie de sa mère. Pour unique défaut, on ne pouvait reprocher à

cette pauvre femme que l'exagération de sa tendresse pour cet enfant,

la bête noire du beau-père. Oscar était malheureusement doué d'une

dose de sottise que ne soupçonnait pas sa mère, malgré les épigrammes

de Clapart. Cette sottise, ou, pour parler plus correctement, cette

outrecuidance, inquiétait tellement le régisseur, qu'il avait prié

madame Clapart de lui envoyer ce jeune homme pour un mois, afin de

l'étudier et deviner à quelle carrière il fallait le destiner. Moreau

pensait à présenter un jour Oscar au comte comme son successeur.

Mais pour donner exactement au Diable et à Dieu ce qui leur revient,

peut-être n'est-il pas inutile de constater les causes du stupide

amour-propre d'Oscar, en faisant observer qu'il était né dans la

maison de MADAME, mère de l'Empereur. Durant sa première enfance,

ses yeux furent éblouis par les splendeurs impériales. Sa flexible

imagination dut conserver les empreintes de ces étourdissants tableaux,

garder une image de ce temps d'or et de fêtes, avec l'espérance de

le retrouver. La jactance naturelle aux collégiens, tous possédés du

désir de briller les uns à l'envi des autres, appuyée sur ces souvenirs

d'enfance, s'était développée outre mesure. Peut-être aussi la mère se

rappelait-elle au logis avec un peu trop de complaisance les jours où

elle fut une des reines du Paris directorial. Enfin, Oscar qui venait

d'achever ses classes, avait eu peut-être à repousser au collége les

humiliations que les élèves payants déversent à tout propos sur les

boursiers, quand les boursiers ne savent pas leur imprimer un certain

respect par une force physique supérieure. Ce mélange d'ancienne

splendeur éteinte, de beauté passée, de tendresse acceptant la misère,

d'espérance en ce fils, d'aveuglement maternel, de souffrances

héroïquement supportées, faisait de cette mère une de ces sublimes

figures qui, dans Paris, sollicitent les regards de l'observateur.

Incapable de deviner l'attachement profond de Moreau pour cette femme,

ni celui de cette femme pour son protégé de 1797, devenu son unique

ami, Pierrotin ne voulut pas communiquer le soupçon qui lui passait

dans la tête relativement au danger que courait Moreau. Le terrible

«Nous avons bien assez à faire de nous occuper de nous-mêmes!» du

valet de chambre revint au cœur du voiturier, ainsi que le sentiment

d'obéissance à ceux qu'il appelait _les chefs de file_. D'ailleurs, en

ce moment, Pierrotin se sentait dans la tête autant de pointes qu'il y

a de pièces de cent sous dans mille francs! Un voyage de sept lieues

se dessinait sans doute comme un voyage de long cours, à l'imagination

de cette pauvre mère qui, dans sa vie élégante, avait rarement passé

les barrières; car ces mots:--Bien, madame!--oui, madame! répétés par

Pierrotin, disaient assez que le voiturier désirait se soustraire à des

recommandations évidemment trop verbeuses et inutiles.

--Vous placerez les paquets de manière qu'ils ne soient pas mouillés,

si par hasard le temps changeait.

--J'ai une bâche, dit Pierrotin. D'ailleurs, tenez, voyez, madame, avec

quels soins on les charge?

--Oscar, ne reste pas plus de quinze jours, quelque instance qu'on

te fasse, reprit madame Clapart en revenant à son fils. Quoi que tu

fasses, tu ne saurais plaire à madame Moreau; d'ailleurs tu dois

être revenu pour la fin de septembre. Tu sais, nous devons aller à

Belleville chez ton oncle Cardot.

--Oui, maman.

--Surtout, lui dit-elle à voix basse, ne parle jamais de domesticité...

Songe à tout moment que madame Moreau a été femme de chambre...

--Oui, maman...

Oscar, comme tous les jeunes gens chez qui l'amour-propre est

excessivement sensible, paraissait contrarié de se voir admonester

ainsi sur le seuil de l'hôtel du Lion d'argent.

--Eh bien, adieu, maman; on va partir, voilà le cheval attelé.

La mère, ne se souvenant plus qu'elle se trouvait en plein faubourg

Saint-Denis, embrassa son Oscar, et lui dit en sortant un joli petit

pain de son cabas:--Tiens, tu allais oublier ton petit pain et ton

chocolat! Mon enfant, je te le répète, ne prends rien dans les

auberges, on y fait payer les moindres choses dix fois ce qu'elles

valent.

Oscar aurait voulu voir sa mère bien loin, quand elle lui fourra le

pain et le chocolat dans sa poche. Cette scène eut deux témoins, deux

jeunes gens de quelques années plus âgés que l'échappé du collége,

mieux mis que lui, venus sans leur mère, et dont la démarche, la

toilette, les façons trahissaient cette complète indépendance, objet de

tous les désirs d'un enfant encore sous le joug immédiat de sa mère.

Ces deux jeunes gens furent alors pour Oscar le monde entier.

--Il dit _maman_, s'écria l'un des deux inconnus en riant.

Ce mot parvint à l'oreille d'Oscar et détermina un:--Adieu, ma mère!

lancé dans un terrible mouvement d'impatience.

Avouons-le: madame Clapart parlait un peu trop haut, et semblait mettre

les passants dans la confidence de sa tendresse.

--Qu'as-tu donc, Oscar? demanda cette pauvre mère blessée. Je ne

te conçois pas, reprit-elle d'un air sévère en se croyant capable

(erreur de toutes les mères qui gâtent leurs enfants) de lui imposer

du respect. Écoute, mon Oscar, dit-elle en reprenant aussitôt sa

voix tendre, tu as de la propension à causer, à dire tout ce que tu

sais et tout ce que tu ne sais pas, et cela par bravade, par un sot

amour-propre de jeune homme; je te le répète, songe à tenir ta langue

en bride. Tu n'es pas encore assez avancé dans la vie, mon cher trésor,

pour juger les gens avec lesquels tu vas te rencontrer, et il n'y a

rien de plus dangereux que de causer dans les voitures publiques. En

diligence, d'ailleurs, les gens comme il faut gardent le silence.

Les deux jeunes gens, qui sans doute étaient allés jusqu'au fond de

l'établissement, firent entendre de nouveau sous la porte cochère le

bruit de leurs talons de bottes: ils pouvaient avoir écouté cette

semonce; aussi, pour se débarrasser de sa mère, Oscar eut-il recours

à un moyen héroïque, qui prouve combien l'amour-propre stimule

l'intelligence.

--Maman, dit-il, tu es ici entre deux airs, tu pourrais gagner une

fluxion; et d'ailleurs, je vais monter en voiture.

L'enfant avait touché quelque endroit sensible, car sa mère le saisit,

l'embrassa comme s'il s'agissait d'un voyage de long cours, et le

conduisit jusqu'au cabriolet en laissant voir des larmes dans ses yeux.

La Comédie humaine - Volume 04 · 第 42 / 54 段