Pierrotin en lorgnant la jolie petite malle de cuir bien attachée et
fermant par une serrure de cuivre armoriée.
--Eh bien! voilà, dit le valet en se débarrassant l'épaule de la malle
que Pierrotin souleva, pesa, regarda.
--Tiens, dit le messager à son facteur, enveloppe-la de foin doux, et
place-la dans le coffre de derrière. Il n'y a point de nom dessus,
ajouta-t-il.
--Il y a les armes de monseigneur, répondit le valet.
--Monseigneur? plus que çà d'or! Venez donc prendre un petit verre, dit
Pierrotin en clignotant et allant vers le café de l'Échiquier où il
amena le valet.--Garçon, deux absinthes! cria-t-il en entrant... Qui
donc est votre maître, et où va-t-il? Je ne vous ai jamais vu, demanda
Pierrotin au domestique en trinquant.
--Il y a de bonnes raisons pour cela, reprit le valet de pied. Mon
maître ne va pas une fois par an chez vous, et il y va toujours en
équipage. Il aime mieux la vallée d'Orge, où il a le plus beau parc
des environs de Paris, un vrai Versailles, une terre de famille, il en
porte le nom. Ne connaissez-vous pas monsieur Moreau?
--L'intendant de Presles, dit Pierrotin.
--Eh bien! monsieur le comte va passer deux jours à Presles.
--Ah! je vais mener le comte de Sérisy, s'écria le messager.
--Oui, mon gars, rien que cela. Mais attention! il y a une consigne. Si
vous avez des gens du pays dans votre voiture, ne nommez pas monsieur
le comte, il veut voyager _en cognito_, et m'a recommandé de vous le
dire en vous annonçant un bon pourboire.
--Ah! ce voyage en cachemite aurait-il par hasard rapport à l'affaire
que le père Léger, fermier des Moulineaux, est venu conclure?
--Je ne sais pas, reprit le valet; mais le torchon brûle. Hier au soir,
je suis allé donner l'ordre à l'écurie de tenir prête, à sept heures
du matin, la voiture à la Daumont, pour aller à Presles; mais à sept
heures, Sa Seigneurie l'a décommandée. Augustin, le valet de chambre,
attribue ce changement à la visite d'une dame qui lui a eu l'air d'être
venue du pays.
--Est-ce qu'on aurait dit quelque chose sur le compte de monsieur
Moreau! le plus brave homme, le plus honnête homme, le roi des hommes,
quoi! Il aurait pu gagner bien plus d'argent qu'il n'en a, s'il l'avait
voulu, allez!...
--Il a eu tort alors, reprit le valet sentencieusement.
--Monsieur de Sérisy va donc enfin habiter Presles, puisqu'on a meublé,
réparé le château? demanda Pierrotin après une pause. Est-ce vrai qu'on
y a déjà dépensé deux cent mille francs?
--Si nous avions, vous ou moi, ce qu'on a dépensé de plus, nous serions
bourgeois. Si madame la comtesse y va, ah! dame, les Moreau n'y auront
plus leurs aises, dit le valet d'un air mystérieux.
--Brave homme, monsieur Moreau! reprit Pierrotin qui pensait toujours à
demander ses mille francs au régisseur, un homme qui fait travailler,
qui ne marchande pas trop l'ouvrage, et qui tire toute la valeur de
la terre, et pour son maître encore! Brave homme! il vient souvent à
Paris, il prend toujours ma voiture, il me donne un bon pourboire, et
il vous a toujours un tas de commissions pour Paris. C'est trois ou
quatre paquets par jour, tant pour monsieur que pour madame; enfin,
un mémoire de cinquante francs par mois, rien qu'en commissions. Si
madame _fait un peu sa quelqu'une_, elle aime bien ses enfants, c'est
moi qui vas les lui chercher au collége et qui les y reconduis. Chaque
fois elle me donne cent sous, une grande _magni-magnon_ ne ferait pas
mieux. Oh! toutes les fois que j'ai quelqu'un de chez eux ou pour eux,
je pousse jusqu'à la grille du château... Ça se doit, pas vrai?
--On dit que monsieur Moreau n'avait pas mille écus vaillant quand
monsieur le comte l'a mis régisseur à Presles? dit le valet.
--Mais depuis 1806, en dix-sept ans, cet homme aurait fait quelque
chose! répliqua Pierrotin.
--C'est vrai, dit le valet en hochant la tête. Après ça, les maîtres
sont bien ridicules, et j'espère pour Moreau qu'il a fait son beurre.
--Je suis souvent allé vous porter des bourriches, dit Pierrotin, à
votre hôtel, rue de la Chaussée-d'Antin, et je n'ai jamais _évu la
valiscence_ de voir ni monsieur ni madame.
--Monsieur le comte est un bon homme, dit confidentiellement le valet;
mais s'il réclame votre discrétion pour assurer son _cognito_, il doit
y avoir du grabuge: du moins, voilà ce que nous pensons à l'hôtel; car,
pourquoi décommander la Daumont? pourquoi voyager par un coucou? Un
pair de France n'a-t-il pas le moyen de prendre un cabriolet de remise?
--Un cabriolet est capable de lui demander quarante francs pour
aller et venir; car apprenez que cette route-là, si vous ne la
connaissez pas, est faite pour les écureuils. Oh! toujours monter et
descendre, dit Pierrotin. Pair de France ou bourgeois, tout le monde
est bien _regardant à ses pièces_! Si ce voyage concernait monsieur
Moreau... mon Dieu, cela me vexerait-il, s'il lui arrivait malheur!
Vingt-bon-Dieu! ne pourrait-on pas trouver un moyen de le prévenir?
car c'est un vrai brave homme, un brave homme fini, le roi des hommes,
quoi!...
--Bah! monsieur le comte l'aime beaucoup, monsieur Moreau! dit le
valet. Mais, tenez, si vous voulez que je vous donne un bon conseil:
chacun pour soi. Nous avons bien assez à faire de nous occuper de
nous-mêmes. Faites ce qu'on vous demande, et d'autant plus qu'il ne
faut pas se jouer à Sa Seigneurie. Puis, pour tout dire, le comte est
généreux. Si vous l'obligez de ça, dit le valet en montrant l'ongle
d'un de ses doigts, il vous le rend grand comme ça, reprit-il en
allongeant le bras.
Cette judicieuse réflexion et surtout l'image eurent pour effet, venant
d'un homme aussi haut placé que le second valet de chambre du comte de
Sérisy, de refroidir le zèle de Pierrotin pour le régisseur de la terre
de Presles.
--Allons, adieu, monsieur Pierrotin, dit le valet.
Un coup d'œil rapidement jeté sur la vie du comte de Sérisy et sur
celle de son régisseur est ici nécessaire pour bien comprendre le petit
drame qui devait se passer dans la voiture à Pierrotin.
Monsieur Hugret de Sérisy descend en ligne directe du fameux président
Hugret, anobli sous François Ier. Cette famille _porte parti d'or
et de sable à un orle de l'un à l'autre et deux losanges de l'un en
l'autre_, avec: I, SEMPER MELIUS ERIS, devise qui, non moins que les
deux dévidoirs pris pour supports, prouve la modestie des familles
bourgeoises au temps où les Ordres se tenaient à leur place dans
l'État, et la naïveté de nos anciennes mœurs par le calembour de
ERIS, qui, combiné avec l'I du commencement et l'S final de _melius_,
représente le nom (_Sérisy_) de la terre érigée en comté. Le père du
comte était Premier Président d'un Parlement avant la Révolution.
Quant à lui, déjà Conseiller d'État au Grand-Conseil, en 1787, à l'âge
de vingt-deux ans, il s'y fit remarquer par de très beaux rapports
sur des affaires délicates. Il n'émigra point pendant la Révolution,
il la passa dans sa terre de Sérisy, d'Arpajon, où le respect qu'on
portait à son père le préserva de tout malheur. Après avoir passé
quelques années à soigner le président de Sérisy, qu'il perdit en 1794,
il fut élu vers cette époque au Conseil des Cinq-Cents, et accepta
ces fonctions législatives pour distraire sa douleur. Au Dix-Huit
Brumaire, monsieur de Sérisy fut, comme toutes les vieilles familles
parlementaires, l'objet des coquetteries du Premier Consul, qui le
plaça dans le Conseil d'État et lui donna l'une des administrations
les plus désorganisées à reconstituer. Le rejeton de cette famille
historique devint l'un des rouages les plus actifs de la grande et
magnifique organisation due à Napoléon. Aussi le Conseiller d'État
quitta-t-il bientôt son administration pour un Ministère. Créé comte
et sénateur par l'Empereur, il eut successivement le proconsulat
de deux différents royaumes. En 1806, à quarante ans, le sénateur
épousa la sœur du ci-devant marquis de Ronquerolles, veuve à vingt
ans de Gaubert, un des plus illustres généraux républicains, et son
héritière. Ce mariage, convenable comme noblesse, doubla la fortune
déjà considérable du comte de Sérisy qui devint beau-frère du
ci-devant marquis de Rouvre, nommé comte et chambellan par l'Empereur.
En 1814, fatigué de travaux constants, monsieur de Sérisy, dont la
santé délabrée exigeait du repos, résigna tous ses emplois, quitta
le gouvernement à la tête duquel l'Empereur l'avait mis, et vint
à Paris où Napoléon, forcé par l'évidence, lui rendit justice. Ce
maître infatigable, qui ne croyait pas à la fatigue chez autrui, prit
d'abord la nécessité dans laquelle se trouvait le comte de Sérisy
pour une défection. Quoique le sénateur ne fût point en disgrâce,
il passa pour avoir eu à se plaindre de Napoléon. Aussi, quand les
Bourbons revinrent, Louis XVIII, en qui monsieur de Sérisy reconnut
son souverain légitime, accorda-t-il au sénateur, devenu pair de
France, une grande confiance en le chargeant de ses affaires privées,
et le nommant Ministre d'État. Au 20 mars, monsieur de Sérisy n'alla
point à Gand, il prévint Napoléon qu'il restait fidèle à la maison de
Bourbon, il n'accepta point la pairie pendant les Cent-Jours, et passa
ce règne si court dans sa terre de Sérisy. Après la seconde chute de
l'Empereur, il redevint naturellement membre du Conseil privé, fut
nommé Vice-président du Conseil d'État et liquidateur, pour le compte
de la France, dans le règlement des indemnités demandées par les
puissances étrangères. Sans faste personnel, sans ambition même, il
possédait une grande influence dans les affaires publiques. Rien ne
se faisait d'important en politique sans qu'il fût consulté; mais il
n'allait jamais à la cour et se montrait peu dans ses propres salons.
Cette noble existence, vouée d'abord au travail, avait fini par devenir
un travail continuel. Le comte se levait dès quatre heures du matin en
toute saison, travaillait jusqu'à midi, vaquait à ses fonctions de pair
de France ou de Vice-président du Conseil d'État, et se couchait à neuf
heures. Pour reconnaître tant de travaux, le roi l'avait fait chevalier
de ses Ordres. Monsieur de Sérisy était depuis longtemps Grand-Croix
de la Légion-d'Honneur; il avait l'ordre de la Toison-d'Or, l'ordre de
Saint-André de Russie, celui de l'Aigle de Prusse, enfin presque tous
les ordres des cours d'Europe. Personne n'était moins aperçu ni plus
utile que lui dans le monde politique. On comprend que les honneurs,
le tapage de la faveur, les succès du monde, étaient indifférents à un
homme de cette trempe. Mais personne, excepté les prêtres, n'arrive
à une pareille vie sans de graves motifs. Cette conduite énigmatique
avait son mot, un mot cruel. Amoureux de sa femme avant de l'épouser,
cette passion avait résisté chez le comte à tous les malheurs intimes
de son mariage avec une veuve, toujours maîtresse d'elle-même avant
comme après sa seconde union, et qui jouissait d'autant plus de sa
liberté, que monsieur de Sérisy avait pour elle l'indulgence d'une mère
pour un enfant gâté. Ses constants travaux lui servaient de bouclier
contre des chagrins de cœur ensevelis avec ce soin que savent prendre
les hommes politiques pour de tels secrets. Il comprenait d'ailleurs
combien eût été ridicule sa jalousie aux yeux du monde qui n'eût guère
admis une passion conjugale chez un vieil administrateur. Comment,
dès les premiers jours de son mariage, fut-il fasciné par sa femme?
Comment souffrit-il d'abord sans se venger? Comment n'osa-t-il plus se
venger? Comment laissa-t-il le temps s'écouler, abusé par l'espérance?
par quels moyens une femme jeune, jolie et spirituelle l'avait-elle
mis en servage? La réponse à toutes ces questions exigerait une longue
histoire qui nuirait au sujet de cette scène, et que, sinon les
hommes, du moins les femmes pourront entrevoir. Remarquons cependant
que les immenses travaux et les chagrins du comte avaient contribué
malheureusement à le priver des avantages nécessaires à un homme pour
lutter contre de dangereuses comparaisons. Aussi le plus affreux des
malheurs secrets du comte était-il d'avoir donné raison aux répugnances
de sa femme par une maladie uniquement due à ses excès de travail.
Bon, et même excellent pour la comtesse, il la laissait maîtresse
chez elle; elle recevait tout Paris, elle allait à la campagne, elle
en revenait, absolument comme si elle eût été veuve; il veillait à
sa fortune et fournissait à son luxe, comme l'eût fait un intendant.
La comtesse avait pour son mari la plus grande estime, elle aimait
même sa tournure d'esprit; elle savait le rendre heureux par son
approbation: aussi faisait-elle tout ce qu'elle voulait de ce pauvre
homme en venant causer une heure avec lui. Comme les grands seigneurs
d'autrefois, le comte protégeait si bien sa femme, que porter atteinte
à sa considération eût été lui faire une injure impardonnable. Le monde
admirait beaucoup ce caractère, et madame de Sérisy devait immensément
à son mari. Toute autre femme, quand même elle eût appartenu à une
famille aussi distinguée que celle des Ronquerolles, aurait pu se voir
à jamais perdue. La comtesse était fort ingrate, mais ingrate avec
charme. Elle jetait de temps en temps du baume sur les blessures du
comte.
Expliquons maintenant le sujet du brusque voyage et de l'incognito du
ministre.
Un riche fermier de Beaumont-sur-Oise, nommé Léger, exploitait une
ferme dont toutes les pièces faisaient enclave dans les terres du
comte, et qui gâtait sa magnifique propriété de Presles. Cette ferme
appartenait à un bourgeois de Beaumont-sur-Oise, appelé Margueron. Le
bail fait à Léger en 1799, moment où les progrès de l'agriculture ne
pouvaient se prévoir, était sur le point de finir, et le propriétaire
refusa les offres de Léger pour un nouveau bail. Depuis longtemps
monsieur de Sérisy, qui souhaitait se débarrasser des ennuis et des
contestations que causent les enclaves, avait conçu l'espoir d'acheter
cette ferme en apprenant que toute l'ambition de monsieur Margueron
était de faire nommer son fils unique, alors simple percepteur,
receveur particulier des finances à Senlis. Moreau signalait à son
patron un dangereux adversaire dans la personne du père Léger. Le
fermier, qui savait combien il pouvait vendre cher en détail cette
ferme au comte, était capable d'en donner assez d'argent pour surpasser
l'avantage que la recette particulière offrirait à Margueron fils.
Deux jours auparavant, le comte, pressé d'en finir, avait appelé son
notaire, Alexandre Crottat, et Derville, son avoué, pour examiner les
circonstances de cette affaire. Quoique Derville et Crottat missent en
doute le zèle du régisseur, dont une lettre inquiétante avait provoqué
cette consultation, le comte défendit Moreau, qui, dit-il, le servait
fidèlement depuis dix-sept ans.--«Eh bien! avait répondu Derville, je
conseille à Votre Seigneurie d'aller elle-même à Presles, et d'inviter
à dîner ce Margueron. Crottat y enverra son premier clerc avec un
acte de vente tout prêt, en laissant en blanc les pages ou les lignes
nécessaires aux désignations de terrain ou aux titres. Enfin, que
Votre Excellence se munisse au besoin d'une partie du prix en un bon
sur la Banque, et n'oublie pas la nomination du fils à la Recette de
Senlis. Si vous ne terminez pas en un moment, la ferme vous échappera!
Vous ignorez, monsieur le comte, les roueries des paysans. De paysan
à diplomate, le diplomate succombe.» Crottat appuya cet avis, que,
d'après la confidence du valet à Pierrotin, le pair de France avait
sans doute adopté. La veille, le comte avait envoyé par la diligence
de Beaumont un mot à Moreau pour lui dire d'inviter à dîner Margueron,
afin de terminer l'affaire des Moulineaux. Avant cette affaire, le
comte avait ordonné de restaurer les appartements de Presles, et,
depuis un an, monsieur Grindot, un architecte à la mode, y faisait un
voyage par semaine. Or, tout en concluant son acquisition, monsieur
de Sérisy voulait examiner en même temps les travaux et l'effet des
nouveaux ameublements. Il comptait faire une surprise à sa femme en
l'amenant à Presles, et mettait de l'amour-propre à la restauration de
ce château. Quel événement était-il survenu pour que le comte, qui la
veille allait ostensiblement à Presles, voulût s'y rendre incognito
dans la voiture de Pierrotin?
Ici, quelques mots sur la vie du régisseur deviennent indispensables.
Moreau, le régisseur de la terre de Presles, était le fils d'un
procureur de province, devenu à la Révolution procureur-syndic à
Versailles. En cette qualité, Moreau père avait presque sauvé les
biens et la vie de messieurs de Sérisy père et fils. Ce citoyen Moreau
appartenait au parti Danton; Robespierre, implacable dans ses haines,
le poursuivit, finit par le découvrir et le fit périr à Versailles.
Moreau fils, héritier des doctrines et des amitiés de son père,
trempa dans une des conjurations faites contre le Premier Consul à
son avénement au pouvoir. En ce temps, monsieur de Sérisy, jaloux
d'acquitter sa dette de reconnaissance, fit évader à temps Moreau, qui
fut condamné à mort; puis il demanda sa grâce en 1804, l'obtint, lui
offrit d'abord une place dans ses bureaux, et définitivement le prit
pour secrétaire en lui donnant la direction de ses affaires privées.
Quelque temps après le mariage de son protecteur, Moreau devint
amoureux d'une femme de chambre de la comtesse et l'épousa. Pour éviter
les désagréments de la fausse position où le mettait cette union, dont
plus d'un exemple se rencontrait à la cour impériale, il demanda la
régie de la terre de Presles où sa femme pourrait faire la dame, et
où dans ce petit pays ils n'éprouveraient ni l'un ni l'autre aucune
souffrance d'amour-propre. Le comte avait besoin à Presles d'un homme
dévoué, car sa femme préférait l'habitation de la terre de Sérisy, qui
n'est qu'à cinq lieues de Paris. Depuis trois ou quatre ans, Moreau
possédait la clef de ses affaires, il était intelligent; car, avant
la Révolution, il avait étudié la chicane dans l'Étude de son père;
monsieur de Sérisy lui dit alors:--Vous ne ferez pas fortune, vous vous
êtes cassé le cou; mais vous serez heureux, car je me charge de votre
bonheur. En effet, le comte donna mille écus d'appointements fixes à
Moreau; et l'habitation d'un joli pavillon au bout des communs; il
lui accorda de plus tant de cordes à prendre dans les coupes de bois
pour son chauffage, tant d'avoine, de paille et de foin pour deux
chevaux, et des droits sur les redevances en nature. Un Sous-Préfet
n'a pas de si beaux appointements. Pendant les huit premières années
de sa gestion, le régisseur administra Presles consciencieusement; il
s'y intéressa. Le comte, en y venant examiner le domaine, décider les
acquisitions ou approuver les travaux, frappé de la loyauté de Moreau,
lui témoigna sa satisfaction par d'amples gratifications. Mais lorsque
Moreau se vit père d'une fille, son troisième enfant, il s'était si
bien établi dans toutes ses aises à Presles, qu'il ne tint plus compte
à monsieur de Sérisy de tant d'avantages exorbitants. Aussi, vers 1816,
le régisseur, qui jusque-là n'avait pris que ses aises à Presles,
accepta-t-il volontiers d'un marchand de bois une somme de vingt-cinq
mille francs pour lui faire conclure, avec augmentation d'ailleurs,
un bail d'exploitation des bois dépendants de la terre de Presles,
pour douze ans. Moreau se raisonna: il n'aurait pas de retraite, il
était père de famille, le comte lui devait bien cette somme pour
dix ans bientôt d'administration; puis, déjà légitime possesseur de
soixante mille francs d'économies, s'il y joignait cette somme, il
pouvait acheter une ferme de cent vingt mille francs sur le territoire
de Champagne, commune située au-dessus de l'Isle-Adam, sur la rive
droite de l'Oise. Les événements politiques empêchèrent le comte et
les gens du pays de remarquer ce placement fait au nom de madame
Moreau, qui passa pour avoir hérité d'une vieille grand'tante, dans son
pays, à Saint-Lô. Dès que le régisseur eut goûté au fruit délicieux
de la Propriété, sa conduite resta toujours la plus probe du monde
en apparence; mais il ne perdit plus une seule occasion d'augmenter
sa fortune clandestine, et l'intérêt de ses trois enfants lui servit
d'émollient pour éteindre les ardeurs de sa probité; néanmoins il faut
lui rendre cette justice, que s'il accepta des pots-de-vin, s'il eut
soin de lui dans les marchés, s'il poussa ses droits jusqu'à l'abus,
aux termes du Code il restait honnête homme, et aucune preuve n'eût
pu justifier une accusation portée contre lui. Selon la jurisprudence
des moins voleuses cuisinières de Paris, il partageait entre le comte
et lui les profits dus à son savoir-faire. Cette manière d'arrondir
sa fortune était un cas de conscience, voilà tout. Actif, entendant
bien les intérêts du comte, Moreau guettait avec d'autant plus de
soin les occasions de procurer de bonnes acquisitions, qu'il y
gagnait toujours un large présent. Presles rapportait soixante-douze
mille francs en sac. Aussi le mot du pays, à dix lieues à la ronde,
était-il:--«Monsieur de Sérisy a dans Moreau un second lui-même!» En
homme prudent, Moreau plaçait, depuis 1817, chaque année ses bénéfices
et ses appointements sur le Grand-Livre, en arrondissant sa pelote dans
le plus profond secret. Il avait refusé des affaires en se disant sans
argent, et il faisait si bien le pauvre auprès du comte, qu'il avait
obtenu deux bourses entières pour ses enfants au Collége Henri IV. En
ce moment, Moreau possédait cent vingt mille francs de capital placés
dans le Tiers Consolidé, devenu le cinq pour cent et qui montait dès ce
temps à quatre-vingts francs. Ces cent vingt mille francs inconnus, et
sa ferme de Champagne augmentée par des acquisitions, lui faisaient une
fortune d'environ deux cent quatre-vingt mille francs, donnant seize
mille francs de rente.