Les chemins de fer, dans un avenir aujourd'hui peu éloigné, doivent

faire disparaître certaines industries, en modifier quelques autres,

et surtout celles qui concernent les différents modes de transport

en usage pour les environs de Paris. Aussi, bientôt les personnes et

les choses qui sont les éléments de cette Scène lui donneront-elles

le mérite d'un travail d'archéologie. Nos neveux ne seront-ils pas

enchantés de connaître le matériel social d'une époque qu'ils nommeront

le vieux temps? Ainsi les pittoresques _coucous_ qui stationnaient

sur la place de la Concorde en encombrant le Cours-la-Reine, les

coucous si florissants pendant un siècle, si nombreux encore

en 1830, n'existent plus; et, par la plus attrayante solennité

champêtre, à peine en aperçoit-on un sur la route en 1842. En 1842

les lieux célèbres par leurs sites, et nommés _Environs de Paris_ ne

possédaient pas tous un service de messageries régulier. Néanmoins

les Touchard père et fils avaient conquis le monopole du transport

pour les villes les plus populeuses, dans un rayon de quinze lieues;

et leur entreprise constituait un magnifique établissement situé

rue du Faubourg-Saint-Denis. Malgré leur ancienneté, malgré leurs

efforts, leurs capitaux et tous les avantages d'une centralisation

puissante, les messageries Touchard trouvaient dans les coucous

du faubourg Saint-Denis des concurrents pour les points situés à

sept ou huit lieues à la ronde. La passion du Parisien pour la

campagne est telle, que des entreprises locales luttaient aussi avec

avantage contre les Petites-Messageries, nom donné à l'entreprise des

Touchard par opposition à celui des Grandes-Messageries de la rue

Montmartre. A cette époque le succès des Touchard stimula d'ailleurs

les spéculateurs. Pour les moindres localités des environs de Paris,

il s'élevait alors des entreprises de voitures belles, rapides et

commodes, partant de Paris et y revenant à heures fixes, qui, sur

tous les points, et dans un rayon de dix lieues, produisirent une

concurrence acharnée. Battu par le voyage de quatre à six lieues, le

coucou se rabattit sur les petites distances, et vécut encore pendant

quelques années. Enfin, il succomba dès que les omnibus eurent démontré

la possibilité de faire tenir dix-huit personnes sur une voiture

traînée par deux chevaux. Aujourd'hui le coucou, si par hasard un de

ces oiseaux d'un vol si pénible existe encore dans les magasins de

quelque dépeceur de voitures, serait, par sa structure et par ses

dispositions, l'objet de recherches savantes, comparables à celles de

Cuvier sur les animaux trouvés dans les plâtrières de Montmartre.

[Illustration: IMP. E. MARTINET.

PIERROTIN.

Pendant l'exercice de ses fonctions il portait une blouse bleue, etc.,

etc.

(UN DÉBUT DANS LA VIE.)]

Les petites entreprises, menacées par les spéculateurs qui luttèrent

en 1822 contre les Touchard père et fils, avaient ordinairement un

point d'appui dans les sympathies des habitants du lieu qu'elles

desservaient. Ainsi l'entrepreneur, à la fois conducteur et

propriétaire de la voiture, était un aubergiste du pays dont les

êtres, les choses et les intérêts lui étaient familiers. Il faisait

les commissions avec intelligence, il ne demandait pas autant

pour ses petits services et obtenait par cela même plus que les

Messageries-Touchard. Il savait éluder la nécessité d'un passe-debout.

Au besoin, il enfreignait les ordonnances sur les voyageurs à prendre.

Enfin il possédait l'affection des gens du peuple. Aussi, quand une

concurrence s'établissait, si le vieux messager du pays partageait avec

elle les jours de la semaine, quelques personnes retardaient-elles leur

voyage pour le faire en compagnie de l'ancien voiturier, quoique son

matériel et ses chevaux fussent dans un état peu rassurant.

Une des lignes que les Touchard père et fils essayèrent de monopoliser,

qui leur fut le plus disputée, et qu'on dispute encore aux Toulouse,

leurs successeurs, est celle de Paris à Beaumont-sur-Oise, ligne

étonnamment fertile, car trois entreprises l'exploitaient concurremment

en 1822. Les Petites-Messageries baissèrent vainement leurs prix,

multiplièrent vainement les heures de départ, construisirent vainement

d'excellentes voitures, la concurrence subsista; tant est productive

une ligne sur laquelle sont situées de petites villes comme Saint-Denis

et Saint-Brice, des villages comme Pierrefitte, Groslay, Ecouen,

Poncelles, Moisselles, Baillet, Monsoult, Maffliers, Franconville,

Presle, Nointel, Nerville, etc. Les Messageries-Touchard finirent par

étendre le voyage de Paris à Chambly. La concurrence alla jusqu'à

Chambly. Aujourd'hui les Toulouse vont jusqu'à Beauvais.

Sur cette route, celle d'Angleterre, il existe un chemin qui prend

à un endroit assez bien nommé _La Cave_, vu sa topographie, et qui

mène dans une des plus délicieuses vallées du bassin de l'Oise, à la

petite ville de l'Isle-Adam, doublement célèbre et comme berceau de

la maison éteinte de l'Isle-Adam, et comme ancienne résidence des

Bourbon-Conti. L'Isle-Adam est une charmante petite ville appuyée de

deux gros villages, celui de Nogent et celui de Parmain, remarquables

tous deux par de magnifiques carrières qui ont fourni les matériaux des

plus beaux édifices du Paris moderne et de l'étranger, car la base et

les ornements des colonnes du théâtre de Bruxelles sont de pierre de

Nogent. Quoique remarquable par d'admirables sites, par des châteaux

célèbres que des princes, des moines ou de fameux dessinateurs ont

bâtis, comme Cassan, Stors, Le Val, Nointel, Persan, etc., en 1822,

ce pays échappait à la concurrence et se trouvait desservi par deux

voituriers, d'accord pour l'exploiter. Cette exception se fondait sur

des raisons faciles à comprendre. De La Cave, le point où commence, sur

la route d'Angleterre, le chemin pavé dû à la magnificence des princes

de Conti, jusqu'à l'Isle-Adam, la distance est de deux lieues; et nulle

entreprise ne pouvait faire un détour si considérable, d'autant plus

que l'Isle-Adam formait alors une impasse. La route qui y menait y

finissait. Depuis quelques années un grand chemin a relié la vallée de

Montmorency à la vallée de l'Isle-Adam. De Saint-Denis, il passe par

Saint-Leu-Taverny, Méru, l'Isle-Adam, et va jusqu'à Beaumont, le long

de l'Oise. Mais en 1822, la seule route qui conduisît à l'Isle-Adam

était celle des princes de Conti. Pierrotin et son collègue régnaient

donc de Paris à l'Isle-Adam, aimés par le pays entier. La _voiture

à Pierrotin_ et celle de son camarade desservaient Stors, le Val,

Parmain, Champagne, Mours, Prérolles, Nogent, Nerville et Maffliers.

Pierrotin était si connu, que les habitants de Monsoult, de Moisselles

et de Saint-Brice, quoique situés sur la grande route, se servaient de

sa voiture, où la chance d'avoir une place se rencontrait plus souvent

que dans les diligences de Beaumont, toujours pleines. Pierrotin

faisait bon ménage avec sa concurrence. Quand Pierrotin partait de

l'Isle-Adam, son camarade revenait de Paris, et _vice versâ_. Il est

inutile de parler du concurrent, Pierrotin avait les sympathies du

pays. Des deux messagers, il est d'ailleurs le seul en scène dans

cette véridique histoire. Qu'il vous suffise donc de savoir que les

deux voituriers vivaient en bonne intelligence, se faisant une loyale

guerre, et se disputant les habitants par de bons procédés. Ils avaient

à Paris, par économie, la même cour, le même hôtel, la même écurie, le

même hangar, le même bureau, le même employé. Ce détail dit assez que

Pierrotin et son adversaire étaient, selon l'expression du peuple, de

_bonnes pâtes_ d'hommes.

Cet hôtel, situé précisément à l'angle de la rue d'Enghien, existe

encore, et se nomme le _Lion d'argent_. Le propriétaire de cet

établissement destiné, depuis un temps immémorial, à loger des

messagers, exploitait lui-même une entreprise de voitures pour

Dammartin si solidement établie, que les Touchard, ses voisins, dont

les Petites-Messageries sont en face, ne songeaient point à lancer de

voiture sur cette ligne.

Quoique les départs pour l'Isle-Adam dussent avoir lieu à heure fixe,

Pierrotin et son comessager pratiquaient à cet égard une indulgence

qui leur conciliait l'affection des gens du pays, et leur valait de

fortes remontrances de la part des étrangers, habitués à la régularité

des grands établissements publics; mais les deux conducteurs de cette

voiture, moitié diligence, moitié coucou, trouvaient toujours des

défenseurs parmi leurs habitués. Le soir, le départ de quatre heures

traînait jusqu'à quatre heures et demie, et celui du matin, quoique

indiqué pour huit heures, n'avait jamais lieu avant neuf heures.

Ce système était d'ailleurs excessivement élastique. En été, temps

d'or pour les messagers, la loi des départs, rigoureuse envers les

inconnus, ne pliait que pour les gens du pays. Cette méthode offrait à

Pierrotin la possibilité d'empocher le prix de deux places pour une,

quand un habitant du pays venait de bonne heure demander une place

appartenant à un _oiseau de passage_ qui, par malheur, était en retard.

Cette élasticité ne trouverait certes pas grâce aux yeux des puristes

en morale; mais Pierrotin et son collègue la justifiaient par la

_dureté des temps_, par leurs pertes pendant la saison d'hiver, par la

nécessité d'avoir bientôt de meilleures voitures, et enfin par l'exacte

observation de la loi écrite sur des bulletins dont les exemplaires

excessivement rares ne se donnaient qu'aux voyageurs de passage assez

obstinés pour en exiger.

Pierrotin, homme de quarante ans, était déjà père de famille. Sorti

de la cavalerie à l'époque du licenciement de 1815, ce brave garçon

avait succédé à son père, qui menait de l'Isle-Adam à Paris un coucou

d'allure assez capricieuse. Après avoir épousé la fille d'un petit

aubergiste, il donna de l'extension au service de l'Isle-Adam, le

régularisa, se fit remarquer par son intelligence et par une exactitude

militaire. Leste, décidé, Pierrotin (ce nom devait être un surnom)

imprimait, par la mobilité de sa physionomie, à sa figure rougeaude

et faite aux intempéries, une expression narquoise qui ressemblait à

un air spirituel. Il ne manquait d'ailleurs pas de cette facilité de

parler qui s'acquiert à force de voir le monde et différents pays. Sa

voix, par l'habitude de s'adresser à des chevaux et de crier gare,

avait contracté de la rudesse; mais il prenait un ton doux avec les

bourgeois. Son costume, comme celui des messagers du second ordre,

consistait en de bonnes grosses bottes pesantes de clous, faites à

l'Isle-Adam, et un pantalon de gros velours vert-bouteille, et une

veste de semblable étoffe, mais par-dessus laquelle, pendant l'exercice

de ses fonctions, il portait une blouse bleue, ornée au col, aux

épaules et aux poignets de broderies multicolores. Une casquette à

visière lui couvrait la tête. L'état militaire avait laissé dans les

mœurs de Pierrotin un grand respect pour les supériorités sociales,

et l'habitude de l'obéissance aux gens des hautes classes; mais s'il

se familiarisait volontiers avec les petits bourgeois, il respectait

toujours les femmes à quelque classe sociale qu'elles appartinssent.

Néanmoins, à force de _brouetter le monde_, pour employer une de ses

expressions, il avait fini par regarder ses voyageurs comme des paquets

qui marchaient, et qui dès lors exigeaient moins de soins que les

autres, l'objet essentiel de la messagerie.

Averti par le mouvement général qui, depuis la paix, révolutionnait

sa partie, Pierrotin ne voulait pas se laisser gagner par le progrès

des lumières. Aussi, depuis la belle saison, parlait-il beaucoup d'une

certaine grande voiture commandée aux Farry, Breilmann et Compagnie,

les meilleurs carrossiers de diligences, et nécessitée par l'affluence

croissante des voyageurs. Le matériel de Pierrotin consistait alors

en deux voitures. L'une, qui servait en hiver et la seule qu'il

présentât aux agents du Fisc, lui venait de son père, et tenait du

coucou. Les flancs arrondis de cette voiture permettaient d'y placer

six voyageurs sur deux banquettes d'une dureté métallique, quoique

couvertes de velours d'Utrecht jaune. Ces deux banquettes étaient

séparées par une barre de bois qui s'ôtait et se remettait à volonté

dans deux rainures pratiquées à chaque paroi intérieure, à la hauteur

de dos de patient. Cette barre, perfidement enveloppée de velours et

que Pierrotin appelait un dossier, faisait le désespoir des voyageurs

par la difficulté qu'on éprouvait à l'enlever et à la replacer. Si ce

dossier donnait du mal à manier, il en causait encore bien plus aux

épaules quand il était en place; mais quand on le laissait en travers

de la voiture, il rendait l'entrée et la sortie également périlleuses,

surtout pour les femmes. Quoique chaque banquette de ce cabriolet, au

flanc courbé comme celui d'une femme grosse, ne dût contenir que trois

voyageurs, on en voyait souvent huit serrés comme des harengs dans une

tonne. Pierrotin prétendait que les voyageurs s'en trouvaient beaucoup

mieux, car ils formaient alors une masse compacte, inébranlable;

tandis que trois voyageurs se heurtaient perpétuellement et souvent

risquaient d'abîmer leurs chapeaux contre la tête de son cabriolet, par

les violents cahots de la route. Sur le devant de cette voiture, il

existait une banquette de bois, le siége de Pierrotin, et où pouvaient

tenir trois voyageurs, qui, placés là, prennent, comme on le sait,

le nom de _lapins_. Par certains voyages, Pierrotin y plaçait quatre

lapins, et s'asseyait alors en côté sur une espèce de boîte pratiquée

au bas du cabriolet, pour donner un point d'appui aux pieds de ses

lapins, et toujours pleine de paille ou de paquets qui ne craignaient

rien. La caisse de ce coucou, peinte en jaune, était embellie dans sa

partie supérieure par une bande d'un bleu de perruquier où se lisaient

en lettres d'un blanc d'argent sur les côtés: _L'Isle-Adam--Paris_, et

derrière: _Service de l'Isle-Adam_. Nos neveux seraient dans l'erreur

s'ils pouvaient croire que cette voiture ne pouvait emmener que treize

personnes, y compris Pierrotin: dans les grandes occasions, elle en

admettait parfois trois autres dans un compartiment carré recouvert

d'une bâche où s'empilaient les malles, les caisses et les paquets;

mais le prudent Pierrotin n'y laissait monter que ses pratiques, et

seulement à trois ou quatre cents pas de la Barrière. Ces habitants

du _poulailler_, nom donné par les conducteurs à cette partie de la

voiture, devaient descendre avant chaque village de la route où se

trouvait un poste de gendarmerie. La surcharge interdite par les

ordonnances _concernant la sûreté des voyageurs_ était alors trop

flagrante pour que le gendarme, essentiellement ami de Pierrotin, pût

se dispenser de dresser procès-verbal de cette contravention. Ainsi le

cabriolet de Pierrotin brouettait par certains samedis soir ou lundis

matin, quinze voyageurs; mais alors, pour le traîner, il donnait à son

gros cheval hors d'âge, appelé Rougeot, un compagnon dans la personne

d'un cheval gros comme un poney, dont il disait un bien infini. Ce

petit cheval était une jument nommée Bichette, elle mangeait peu, elle

avait du feu, elle était infatigable, elle valait son pesant d'or.--«Ma

femme ne la donnerait pas pour ce gros fainéant de Rougeot!» s'écriait

Pierrotin.

La différence entre l'autre voiture et celle-ci consistait en ce que la

seconde était montée sur quatre roues. Cette voiture, de construction

bizarre, appelée _la voiture à quatre roues_, admettait dix-sept

voyageurs, et n'en devait contenir que quatorze. Elle faisait un bruit

si considérable, que souvent à l'Isle-Adam on disait: Voilà Pierrotin!

quand il sortait de la forêt qui s'étale sur le coteau de la vallée.

Elle était divisée en deux lobes, dont le premier, nommé _l'intérieur_,

contenait six voyageurs sur deux banquettes, et le second, espèce de

cabriolet ménagé sur le devant, s'appelait un coupé. Ce coupé fermait

par un vitrage incommode et bizarre dont la description prendrait trop

d'espace pour qu'il soit possible d'en parler. La voiture à quatre

roues était surmontée d'une impériale à capote sous laquelle Pierrotin

fourrait six voyageurs, et dont la clôture s'opérait par des rideaux

de cuir. Pierrotin s'asseyait sur un siége presque invisible, ménagé

dessous le vitrage du coupé.

Le messager de l'Isle-Adam ne payait les contributions auxquelles

sont soumises les voitures publiques que sur son coucou présenté

comme tenant six voyageurs, et il prenait un permis toutes les fois

qu'il faisait rouler sa voiture à quatre roues. Ceci peut paraître

extraordinaire aujourd'hui, mais dans ses commencements, l'impôt sur

les voitures, assis avec une sorte de timidité, permit aux messagers

ces petites tromperies qui les rendaient assez contents de _faire la

queue_ aux employés, selon un mot de leur vocabulaire. Insensiblement

le Fisc affamé devint sévère, il força les voitures à ne plus rouler

sans porter le double timbre qui maintenant annonce qu'elles sont

jaugées et que leurs contributions sont payées. Tout a son temps

d'innocence, même le Fisc; mais vers la fin de 1822, ce temps durait

encore. Souvent l'été, la voiture à quatre roues et le cabriolet

allaient de concert sur la route, emmenant trente-deux voyageurs, et

Pierrotin ne payait de taxe que sur six. Dans ces jours fortunés, le

convoi parti à quatre heures et demie du faubourg Saint-Denis arrivait

bravement à dix heures du soir à l'Isle-Adam. Aussi, fier de son

service, qui nécessitait un louage de chevaux extraordinaire, Pierrotin

disait-il: «Nous avons joliment marché!» Pour pouvoir faire neuf lieues

en cinq heures dans cet attirail, il supprimait alors les stations que

les cochers font, sur cette route, à Saint-Brice, à Moisselles et à La

Cave.

L'hôtel du Lion d'argent occupe un terrain d'une grande profondeur. Si

sa façade n'a que trois ou quatre croisées sur le faubourg Saint-Denis,

il comportait alors dans sa longue cour, au bout de laquelle sont les

écuries, toute une maison plaquée contre la muraille d'une propriété

mitoyenne. L'entrée formait comme un couloir sous les planchers duquel

pouvaient stationner deux ou trois voitures. En 1822, le bureau de

toutes les messageries logées au Lion d'argent était tenu par la

femme de l'aubergiste, qui avait autant de livres que de services;

elle prenait l'argent, inscrivait les noms, et mettait avec bonhomie

les paquets dans l'immense cuisine de son auberge. Les voyageurs se

contentaient de ce laisser-aller patriarcal. S'ils arrivaient trop tôt,

ils s'asseyaient sous le manteau de la vaste cheminée, ou stationnaient

sous le porche, ou se rendaient au café de l'Échiquier qui fait le coin

d'une rue ainsi nommée, et parallèle à celle d'Enghien, de laquelle

elle n'est séparée que par quelques maisons.

Dans les premiers jours de l'automne de cette année, par un samedi

matin, Pierrotin était, les mains passées par les trous de sa blouse

dans ses poches, sous la porte cochère du Lion d'argent, d'où se

voyaient en enfilade la cuisine de l'auberge, et au delà la longue

cour au bout de laquelle les écuries se dessinaient en noir. La

diligence de Dammartin venait de sortir, et s'élançait lourdement à la

suite des diligences Touchard. Il était plus de huit heures du matin.

Sous l'énorme porche, au-dessus duquel se lit sur un long tableau:

_Hôtel du Lion d'argent_, les garçons d'écurie et les facteurs des

messageries regardaient les voitures accomplissant ce lancer qui trompe

tant le voyageur, en lui faisant croire que les chevaux iront toujours

ainsi.

--Faut-il atteler, bourgeois? dit à Pierrotin son garçon d'écurie quand

il n'y eut plus rien à voir.

--Voilà huit heures et quart, et je ne me vois point de voyageurs,

répondit Pierrotin. Où se fourrent-ils donc? Attelle tout de même.

Avec cela qu'il n'y a point de paquets. Vingt-bon-Dieu! _Il_ ne saura

où mettre ses voyageurs ce soir, puisqu'il fait beau, et moi je n'en

ai que quatre d'inscrits! V'là un beau _venez-y-voir_ pour un samedi!

C'est toujours comme ça quand il vous faut de l'argent! Quel métier de

chien! qué chien de métier!

--Et si vous en aviez, où les mettriez-vous donc, vous n'avez que

votre cabriolet? dit le facteur-valet d'écurie en essayant de calmer

Pierrotin.

--Et ma nouvelle voiture donc? fit Pierrotin.

--Elle existe donc? demanda le gros Auvergnat, qui en souriant montra

des palettes blanches et larges comme des amandes.

--Vieux propre à rien! elle roulera demain dimanche, et il nous faudra

dix-huit voyageurs!

--Ah! dame! une belle voiture, ça chauffera la route, dit l'Auvergnat.

--Une voiture comme celle qui va sur Beaumont, quoi! toute flambante!

elle est peinte en rouge et or à faire crever les Touchard de dépit! Il

me faudra trois chevaux. J'ai trouvé le pareil à Rougeot, et Bichette

ira crânement en arbalète. Allons, tiens, attelle, dit Pierrotin qui

regardait du côté de la porte Saint-Denis en pressant du tabac dans son

brûle-gueule, je vois là-bas une dame et un petit jeune homme avec des

paquets sous le bras; ils cherchent le Lion d'argent, car ils ont fait

la sourde oreille aux coucous. Tiens! tiens! il me semble reconnaître

la dame pour une pratique!

--Vous êtes souvent arrivé plein après être parti à vide, lui dit son

facteur.

--Mais point de paquets, répondit Pierrotin, qué sort!

Et Pierrotin s'assit sur une des deux énormes bornes qui garantissaient

le pied des murs contre le choc des essieux; mais il s'assit d'un air

inquiet et rêveur qui ne lui était pas habituel. Cette conversation,

insignifiante en apparence, avait remué de cruels soucis cachés au

fond du cœur de Pierrotin. Et qui pouvait troubler le cœur de

Pierrotin, si ce n'est une belle voiture? Briller sur la route, lutter

avec les Touchard, agrandir son service, emmener des voyageurs qui le

complimenteraient sur les commodités dues au progrès de la carrosserie,

au lieu d'avoir à entendre de perpétuels reproches sur _ses sabots_,

telle était la louable ambition de Pierrotin. Or, le messager de

l'Isle-Adam, entraîné par son désir de l'emporter sur son camarade,

de l'amener peut-être un jour à lui laisser à lui seul le service

de l'Isle-Adam, avait outrepassé ses forces. Il avait bien commandé

la voiture chez Farry, Breilmann et Compagnie, les carrossiers qui

venaient de substituer les ressorts carrés des Anglais aux cols de

cygne et autres vieilles inventions françaises; mais ces défiants et

durs fabricants ne voulaient livrer cette diligence que contre des

écus. Peu flattés de construire une voiture difficile à placer si

elle leur restait, ces sages négociants ne l'entreprirent qu'après un

versement de deux mille francs opéré par Pierrotin. Pour satisfaire à

la juste exigence des carrossiers, l'ambitieux messager avait épuisé

toutes ses ressources et tout son crédit. Sa femme, son beau-père et

ses amis s'étaient saignés. Cette superbe diligence, il était allé

la voir la veille chez les peintres, elle ne demandait qu'à rouler;

mais, pour la faire rouler le lendemain, il fallait accomplir le

paiement. Or, il manquait mille francs à Pierrotin! Endetté pour ses

loyers avec l'aubergiste, il n'avait osé lui demander cette somme.

Faute de mille francs, il s'exposait à perdre les deux mille francs

donnés d'avance, sans compter cinq cents francs, prix du nouveau

Rougeot, et trois cents francs de harnais neufs pour lesquels il avait

obtenu trois mois de crédit. Et poussé par la rage du désespoir et

par la folie de l'amour-propre, il venait d'affirmer que sa nouvelle

voiture roulerait demain dimanche. En donnant quinze cents francs sur

deux mille cinq cents, il espérait que les carrossiers attendris lui

livreraient la voiture; mais il s'écria tout haut, après trois minutes

de méditation:--Non, c'est des chiens finis! des vrais carcans.--Si je

m'adressais à monsieur Moreau, le régisseur de Presles, lui qui est

si bon homme? se dit-il frappé d'une nouvelle idée, il me prendrait

peut-être mon billet à six mois.

En ce moment, un valet sans livrée, chargé d'une malle de cuir, et venu

de l'établissement Touchard où il n'avait pas trouvé de place pour le

départ de Chambly à une heure après midi, dit au messager:--Est-ce vous

qu'êtes Pierrotin?

--Après? dit Pierrotin.

--Si vous pouvez attendre un petit quart d'heure, vous emmènerez mon

maître; sinon je remporte sa malle, et il en sera quitte pour aller à

cheval, quoique depuis longtemps il en ait perdu l'habitude.

La Comédie humaine - Volume 04 · 第 40 / 54 段