monument en entier, j'allai rue Payenne. L'inquiétude avait vaincu
l'opium. Octave se promenait comme un fou dans son jardin.--«Répondez
à cela, lui dis-je en lui donnant la lettre de sa femme. Tâchez de
rassurer la Pudeur instruite. C'est un peu plus difficile que de
surprendre la Pudeur qui s'ignore et que la Curiosité vous livre.--Elle
est à moi!...» s'écria le comte, dont la figure exprimait le bonheur à
mesure qu'il avançait dans sa lecture. Il me fit signe de la main de
le laisser seul, en se sentant observé dans sa joie. Je compris que
l'excessive félicité comme l'excessive douleur obéissent aux mêmes
lois; j'allai recevoir madame de Courteville et Amélie, qui dînaient
chez le comte ce jour-là. Quelque belle que fût mademoiselle de
Courteville, je sentis, en la revoyant, que l'amour a trois faces, et
que les femmes qui nous inspirent un amour complet sont bien rares.
En comparant involontairement Amélie à Honorine, je trouvais plus de
charme à la femme en faute qu'à la jeune fille pure. Pour Honorine,
la fidélité n'était pas un devoir, mais la fatalité du cœur; tandis
qu'Amélie allait prononcer d'un air serein des promesses solennelles,
sans en connaître la portée ni les obligations. La femme épuisée, quasi
morte, la pécheresse à relever me semblait sublime, elle irritait
les générosités naturelles à l'homme, elle demandait au cœur tous
ses trésors, à la puissance toutes ses ressources; elle emplissait
la vie, elle y mettait une lutte dans le bonheur; tandis qu'Amélie,
chaste et confiante, allait s'enfermer dans la sphère d'une maternité
paisible, où le terre-à-terre devait être la poésie, où mon esprit
ne devait trouver ni combat, ni victoire. Entre les plaines de la
Champagne et les Alpes neigeuses, orageuses, mais sublimes, quel est
le jeune homme qui peut choisir la crayeuse et paisible étendue? Non,
de telles comparaisons sont fatales et mauvaises sur le seuil de la
Mairie. Hélas! il faut avoir expérimenté la vie pour savoir que le
mariage exclut la passion, que la Famille ne saurait avoir les orages
de l'amour pour base. Après avoir rêvé l'amour impossible avec ses
innombrables fantaisies, après avoir savouré les cruelles délices de
l'Idéal, j'avais sous les yeux une modeste Réalité. Que voulez-vous,
plaignez-moi! A vingt-cinq ans, je doutai de moi; mais je pris une
résolution virile. J'allai retrouver le comte sous prétexte de
l'avertir de l'arrivée de ses cousines, et je le vis redevenu jeune au
reflet de ses espérances.--«Qu'avez-vous, Maurice? me dit-il, frappé de
l'altération de mes traits.--Monsieur le comte...--Vous ne m'appelez
plus Octave! vous à qui je devrai la vie, le bonheur.--Mon cher Octave,
si vous réussissez à ramener la comtesse à ses devoirs, je l'ai bien
étudiée... (il me regarda comme Othello dut regarder Yago, quand Yago
réussit à faire entrer un premier soupçon dans la tête du Maure) elle
ne doit jamais me revoir, elle doit ignorer que vous avez eu Maurice
pour secrétaire; ne prononcez jamais mon nom, que personne ne le lui
rappelle, autrement tout serait perdu... Vous m'avez fait nommer
Maître des Requêtes, eh bien! obtenez-moi quelque poste diplomatique
à l'étranger, un consulat, et ne pensez plus à me marier avec
Amélie... Oh! soyez sans inquiétude, repris-je en lui voyant faire un
haut-le-corps, j'irai jusqu'au bout de mon rôle...--Pauvre enfant!...
me dit-il en me prenant la main, me la serrant et réprimant des larmes
qui lui mouillèrent les yeux.--Vous m'aviez donné des gants, repris-je
en riant, je ne les ai pas mis, voilà tout.» Nous convînmes alors de
ce que je devais faire le soir au pavillon, où je retournai dans la
soirée. Nous étions en août, la journée avait été chaude, orageuse,
mais l'orage restait dans l'air, le ciel ressemblait à du cuivre, les
parfums des fleurs arrivaient lourds, je me trouvais comme dans une
étuve, et me surpris à souhaiter que la comtesse fût partie pour les
Indes; mais elle était en redingote de mousseline blanche attachée
avec des nœuds de rubans bleus, coiffée en cheveux, ses boucles
crêpées le long de ses joues, assise sur un banc de bois construit en
forme de canapé, sous une espèce de bocage, ses pieds sur un petit
tabouret de bois, et dépassant de quelques lignes sa robe. Elle ne se
leva point, elle me montra de la main une place auprès d'elle en me
disant:--«N'est-ce pas que la vie est sans issue pour moi?--La vie que
vous vous êtes faite, lui dis-je, mais non pas celle que je veux vous
faire; car si vous le voulez, vous pouvez être bien heureuse...--Et
comment? dit-elle. Toute sa personne interrogeait.--Votre lettre est
dans les mains du comte.» Honorine se dressa comme une biche surprise,
bondit à six pas, marcha, tourna dans le jardin, resta debout pendant
quelques moments, et finit par aller s'asseoir seule dans son salon, où
je la retrouvai quand je lui eus laissé le temps de s'accoutumer à la
douleur de ce coup de poignard.--«Vous! un ami! dites un traître, un
espion de mon mari, peut-être?» L'instinct, chez les femmes, équivaut
à la perspicacité des grands hommes.--«Il fallait une réponse à votre
lettre, n'est-ce pas? et il n'y avait qu'un seul homme au monde qui
pût l'écrire... Vous lirez donc la réponse, chère comtesse, et si vous
ne trouvez pas d'issue à la vie après cette lecture, l'espion vous
prouvera qu'il est un ami, car je vous mettrai dans un couvent d'où
le pouvoir du comte ne vous arrachera pas; mais, avant d'y aller,
écoutons la partie adverse. Il est une loi divine et humaine à laquelle
la haine elle-même feint d'obéir, et qui ordonne de ne pas condamner
sans entendre la défense. Vous avez jusqu'à présent condamné, comme
les enfants, en vous bouchant les oreilles. Un dévouement de sept
années a ses droits. Vous lirez donc la réponse que fera votre mari. Je
lui ai transmis par mon oncle la copie de votre lettre, et mon oncle
lui a demandé quelle serait sa réponse si sa femme lui écrivait une
lettre conçue en ces termes. Ainsi vous n'êtes point compromise. Le
bonhomme apportera lui-même la lettre du comte. Devant ce saint homme
et devant moi, par dignité pour vous-même, vous devez lire, ou vous
ne seriez qu'un enfant mutin et colère. Vous ferez ce sacrifice au
monde, à la loi, à Dieu.» Comme elle ne voyait en cette condescendance
aucune atteinte à sa volonté de femme, elle y consentit. Tout ce
travail de quatre à cinq mois avait été bâti pour cette minute. Mais
les pyramides ne se terminent-elles pas par une pointe sur laquelle
se pose un oiseau?... Le comte plaçait toutes ses espérances dans
cette heure suprême, et il y était arrivé. Je ne sais rien, dans les
souvenirs de toute ma vie, de plus formidable que l'entrée de mon
oncle dans ce salon Pompadour à dix heures du soir. Cette tête dont la
chevelure d'argent était mise en relief par un vêtement entièrement
noir, et cette figure d'un calme divin produisirent un effet magique
sur la comtesse Honorine; elle éprouva la fraîcheur des baumes sur
ses blessures, elle fut éclairée par un reflet de cette vertu,
brillante sans le savoir.--«Monsieur le curé des Blancs-Manteaux!
dit la Gobain.--Venez-vous, mon cher oncle, avec un message de paix
et de bonheur? lui dis-je.--On trouve toujours le bonheur et la paix
en observant les commandements de l'Église,» répondit mon oncle en
présentant à la comtesse la lettre suivante.
«Ma chère Honorine,
»Si vous m'aviez fait la grâce de ne pas douter de moi, si vous aviez
lu la lettre que je vous écrivais il y a cinq ans, vous vous seriez
épargné cinq années de travail inutile et de privations qui m'ont
désolé. Je vous y proposais un pacte dont les stipulations détruisent
toutes vos craintes et rendent possible notre vie intérieure. J'ai de
grands reproches à me faire et j'ai deviné toutes mes fautes en sept
années de chagrins. J'ai mal compris le mariage. Je n'ai pas su deviner
le danger quand il vous menaçait. Un ange était dans ma maison, le
Seigneur m'avait dit: «Garde-le bien!» le Seigneur a puni la témérité
de ma confiance. Vous ne pouvez vous donner un seul coup sans frapper
sur moi. Grâce pour moi! ma chère Honorine. J'avais si bien compris
vos susceptibilités que je ne voulais pas vous ramener dans le vieil
hôtel de la rue Payenne où je puis demeurer sans vous, mais que je
ne saurais revoir avec vous. J'orne avec plaisir une autre maison au
faubourg Saint-Honoré dans laquelle je mène en espérance, non pas
une femme due à l'ignorance de la vie, acquise par la loi, mais une
sœur qui me permettra de déposer sur son front le baiser qu'un père
donne à une fille bénie tous les jours. Me destituerez-vous du droit
que j'ai su conquérir sur votre désespoir, celui de veiller de plus
près à vos besoins, à vos plaisirs, à votre vie même? Les femmes ont
un cœur à elles, toujours plein d'excuses, celui de leur mère; vous
n'avez pas connu d'autre mère que la mienne qui vous aurait ramenée
à moi; mais comment n'avez-vous pas deviné que j'avais pour vous et
le cœur de ma mère et celui de la vôtre! Oui, chère, mon affection
n'est ni petite ni chicanière, elle est de celles qui ne laissent pas
à la contrariété le temps de plisser le visage d'un enfant adoré.
Pour qui prenez-vous le compagnon de votre enfance, Honorine, en le
croyant capable d'accepter des baisers tremblants, de se partager
entre la joie et l'inquiétude? Ne craignez pas d'avoir à subir les
lamentations d'une passion mendiante, je n'ai voulu de vous qu'après
m'être assuré de pouvoir vous laisser dans toute votre liberté. Votre
fierté solitaire s'est exagéré les difficultés; vous pourrez assister
à la vie d'un frère ou d'un père sans souffrance et sans joie si vous
le voulez; mais vous ne trouverez autour de vous ni raillerie ni
indifférence, ni doute sur les intentions. La chaleur de l'atmosphère
où vous vivez sera toujours égale et douce, sans tempêtes, sans un
grain possible. Si, plus tard, après avoir acquis la certitude d'être
chez vous comme vous êtes dans votre pavillon, vous voulez y introduire
d'autres éléments de bonheur, des plaisirs, des distractions, vous
en élargirez le cercle à votre gré. La tendresse d'une mère n'a ni
dédain ni pitié; qu'est-elle? l'amour sans le désir: eh bien! chez moi,
l'admiration cachera tous les sentiments où vous voudriez voir des
offenses. Nous pouvons ainsi nous trouver nobles tous deux à côté l'un
de l'autre. Chez vous, la bienveillance d'une sœur, l'esprit caressant
d'une amie peuvent satisfaire l'ambition de celui qui veut être votre
compagnon, et vous pourrez mesurer sa tendresse aux efforts qu'il fera
pour vous la cacher. Nous n'aurons ni l'un ni l'autre la jalousie de
notre passé, car nous pouvons nous reconnaître à l'un et à l'autre
assez d'esprit pour ne voir qu'en avant de nous. Donc, vous voilà
chez vous, dans votre hôtel, tout ce que vous êtes rue Saint-Maur:
inviolable, solitaire, occupée à votre gré, vous conduisant par vos
propres lois; mais vous avez en plus une protection légitime que vous
obligez en ce moment aux travaux de l'amour le plus chevaleresque, et
la considération qui donne tant de lustre aux femmes, et la fortune qui
vous permet d'accomplir tant de bonnes œuvres. Honorine, quand vous
voudrez une absolution inutile, vous la viendrez demander; elle ne vous
sera imposée ni par l'Église ni par le Code; elle dépendra de votre
fierté, de votre propre mouvement. Ma femme pouvait avoir à redouter
tout ce qui vous effraie; mais non l'amie et la sœur envers qui je
suis tenu de déployer les façons et les recherches de la politesse.
Vous voir heureuse suffit à mon bonheur, je l'ai prouvé pendant ces
sept années. Ah! les garanties de ma parole, Honorine, sont dans toutes
les fleurs que vous avez faites, précieusement gardées, arrosées de
mes larmes, et qui sont, comme les quipos des Péruviens, une histoire
de nos douleurs. Si ce pacte secret ne vous convenait pas, mon enfant,
j'ai prié le saint homme qui se charge de cette lettre de ne pas dire
un mot en ma faveur. Je ne veux devoir votre retour ni aux terreurs
que vous imprimerait l'Église, ni aux ordres de la loi. Je ne veux
recevoir que de vous-même le simple et modeste bonheur que je demande.
Si vous persistez à m'imposer la vie sombre et délaissée de tout
sourire fraternel que je mène depuis neuf ans, si vous restez dans
votre désert, seule et immobile, ma volonté fléchira devant la vôtre.
Sachez-le bien: vous ne serez pas plus troublée que vous ne l'avez été
jusqu'aujourd'hui. Je ferai donner congé à ce fou qui s'est mêlé de vos
affaires, et qui peut-être vous a chagrinée...»
--«Monsieur, dit Honorine en quittant sa lettre, qu'elle mit dans son
corsage, et regardant mon oncle, je vous remercie, je profiterai de
la permission que me donne monsieur le comte de rester ici...--Ah!»
m'écriai-je. Cette exclamation me valut de mon oncle un regard
inquiet, et de la comtesse une œillade malicieuse qui m'éclaira
sur ses motifs. Honorine avait voulu savoir si j'étais un comédien,
un oiseleur, et j'eus la triste satisfaction de l'abuser par mon
exclamation, qui fut un de ces cris du cœur auxquels les femmes se
connaissent si bien.--«Ah! Maurice, me dit-elle, vous savez aimer,
vous!» L'éclair qui brilla dans mes yeux était une autre réponse qui
eût dissipé l'inquiétude de la comtesse si elle en avait conservé.
Ainsi le comte se servait de moi jusqu'au dernier moment. Honorine
reprit alors la lettre du comte pour la finir. Mon oncle me fit un
signe, je me levai.--«Laissons madame, me dit-il.--Vous partez déjà,
Maurice? me dit-elle sans me regarder. Elle se leva, nous suivit en
lisant toujours, et, sur le seuil du pavillon, elle me prit la main, me
la serra très affectueusement et me dit:--Nous nous reverrons...--Non,
répondis-je en lui serrant la main à la faire crier. Vous aimez votre
mari! Demain je pars.» Et je m'en allai précipitamment, laissant mon
oncle à qui elle dit:--«Qu'a-t-il donc, votre neveu?» Le pauvre abbé
compléta mon ouvrage en faisant le geste de montrer sa tête et son
cœur comme pour dire: «Il est fou, excusez-le, madame!» avec d'autant
plus de vérité qu'il le pensait. Six jours après, je partis avec ma
nomination de vice-consul en Espagne, dans une grande ville commerçante
où je pouvais en peu de temps me mettre en état de parcourir la
carrière consulaire, à laquelle je bornai mon ambition. Après mon
installation, je reçus cette lettre du comte.
«Mon cher Maurice, si j'étais heureux je ne vous écrirais point; mais
j'ai recommencé une autre vie de douleur: je suis redevenu jeune par
le désir, avec toutes les impatiences d'un homme qui passe quarante
ans, avec la sagesse du diplomate qui sait modérer sa passion. Quand
vous êtes parti, je n'étais pas encore admis dans le pavillon de la rue
Saint-Maur; mais une lettre m'avait promis la permission d'y venir, la
lettre douce et mélancolique d'une femme qui redoutait les émotions
d'une entrevue. Après avoir attendu plus d'un mois, je hasardai de me
présenter, en faisant demander par la Gobain si je pouvais être reçu.
Je m'assis sur une chaise, dans l'avenue, auprès de la loge, la tête
dans les mains, et je restai là près d'une heure.--«Madame a voulu
s'habiller,» me dit la Gobain afin de cacher sous une coquetterie
honorable pour moi les irrésolutions d'Honorine. Pendant un gros quart
d'heure, nous avons été l'un et l'autre affectés d'un tremblement
nerveux involontaire, aussi fort que celui qui saisit les orateurs à
la tribune, et nous nous adressâmes des phrases effarées comme celles
de gens surpris qui simulent une conversation.--«Tenez, Honorine, lui
dis-je les yeux pleins de larmes, la glace est rompue, et je suis
si tremblant de bonheur, que vous devez me pardonner l'incohérence
de mon langage. Ce sera pendant long-temps ainsi.--Il n'y a pas de
crime à être amoureux de sa femme, me répondit-elle en souriant
forcément.--Accordez-moi la grâce de ne plus travailler comme vous
l'avez fait. Je sais par madame Gobain que vous vivez depuis vingt
jours de vos économies, vous avez soixante mille francs de rentes à
vous, et si vous ne me rendez pas votre cœur, au moins ne me laissez
pas votre fortune!--Il y a long-temps, me dit-elle, que je connais
votre bonté...--S'il vous plaisait de rester ici, lui répondis-je,
et de garder votre indépendance; si le plus ardent amour ne trouve
pas grâce à vos yeux, ne travaillez plus...» Je lui tendis trois
inscriptions de chacune douze mille francs de rentes; elle les prit,
les ouvrit avec indifférence, et après les avoir lues, Maurice, elle
ne me jeta qu'un regard pour toute réponse. Ah! elle avait bien
compris que ce n'était pas de l'argent que je lui donnais, mais la
liberté.--«Je suis vaincue, me dit-elle en me tendant la main que je
baisai, venez me voir autant que vous voudrez.» Ainsi, elle ne m'avait
reçu que par violence sur elle-même. Le lendemain je l'ai trouvée armée
d'une gaieté fausse, et il a fallu deux mois d'accoutumance avant de
lui voir son vrai caractère. Mais ce fut alors comme un mai délicieux,
un printemps d'amour qui me donna des joies ineffables; elle n'avait
plus de craintes, elle m'étudiait. Hélas! quand je lui proposai de
passer en Angleterre afin de se réunir ostensiblement avec moi, dans
sa maison, de reprendre son rang, d'habiter son nouvel hôtel, elle fut
saisie d'effroi.--«Pourquoi ne pas toujours vivre ainsi?» dit-elle.
Je me résignai, sans répondre un mot. Est-ce une expérience? me
demandai-je en la quittant. En venant de chez moi, rue Saint-Maur, je
m'animais, les pensées d'amour me gonflaient le cœur, et je me disais
comme les jeunes gens: Elle cédera ce soir... Toute cette force factice
ou réelle se dissipait à un sourire, à un commandement de ses yeux
fiers et calmes que la passion n'altérait point. Ce terrible mot répété
par vous:--Lucrèce a écrit avec son sang et son poignard le premier mot
de la charte des femmes: _Liberté!_ me revenait, me glaçait. Je sentais
impérieusement combien le consentement d'Honorine était nécessaire,
et combien il était impossible de le lui arracher. Devinait-elle ces
orages qui m'agitaient aussi bien au retour que pendant l'aller? Je
lui peignis enfin ma situation dans une lettre, en renonçant à lui en
parler. Honorine ne me répondit pas, elle resta si triste que je fis
comme si je n'avais pas écrit. Je ressentis une peine violente d'avoir
pu l'affliger, elle lut dans mon cœur et me pardonna. Vous allez
savoir comment. Il y a trois jours elle me reçut, pour la première
fois, dans sa chambre bleue et blanche. La chambre était pleine de
fleurs, parée, illuminée, Honorine avait fait une toilette qui la
rendait ravissante. Ses cheveux encadraient de leurs rouleaux légers
cette figure que vous connaissez; des bruyères du Cap ornaient sa tête;
elle avait une robe de mousseline blanche, une ceinture blanche à longs
bouts flottants. Vous savez ce qu'elle est dans cette simplicité; mais
ce jour-là, ce fut une mariée, ce fut l'Honorine des premiers jours.
Ma joie fut glacée aussitôt, car la physionomie avait un caractère de
gravité terrible, il y avait du feu sous cette glace.--«Octave, me
dit-elle, quand vous le voudrez, je serai votre femme; mais sachez-le
bien, cette soumission a ses dangers, je puis me résigner... (Je fis un
geste.)--Oui, dit-elle, je vous comprends, la résignation vous offense,
et vous voulez ce que je ne puis donner: l'amour! La religion, la pitié
m'ont fait renoncer à mon vœu de solitude, vous êtes ici! Elle fit une
pause. D'abord, reprit-elle, vous n'avez pas demandé plus, maintenant
vous voulez votre femme. Eh bien! je vous rends Honorine telle qu'elle
est, et sans vous abuser sur ce qu'elle sera. Que deviendrai-je? Mère!
je le souhaite. Oh! croyez-le, je le souhaite vivement. Essayez de
me transformer, j'y consens; mais si je meurs, mon ami, ne maudissez
pas ma mémoire, et n'accusez pas d'entêtement ce que je nommerais le
culte de l'Idéal, s'il n'était pas plus naturel de nommer le sentiment
indéfinissable qui me tuera, le culte du Divin! L'avenir ne me
regardera plus, vous en serez chargé, consultez-vous?...» Elle s'est
alors assise, dans cette pose sereine que vous avez su admirer, et m'a
regardé pâlissant sous la douleur qu'elle m'avait causée, j'avais froid
dans mon sang. En voyant l'effet de ses paroles, elle m'a pris les
mains, les a mises dans les siennes, et m'a dit: «Octave, je t'aime,
mais autrement que tu veux être aimé: j'aime ton âme... Mais, sache-le,
je t'aime assez pour mourir à ton service, comme une esclave d'Orient,
et sans regret. Ce sera mon expiation.» Elle a fait plus, elle s'est
mise à genoux sur un coussin, devant moi, et, dans un accès de charité
sublime, m'a dit:--«Après tout, peut-être ne mourrai-je pas?...»
»Voici deux mois que je combats. Que faire?... j'ai le cœur trop
plein, j'ai cherché celui d'un ami pour y jeter ce cri:--Que faire?»
Je ne répondis rien. Deux mois après les journaux annoncèrent
l'arrivée, par un paquebot anglais, de la comtesse Octave rendue à sa
famille, après des événements de voyage assez naturellement inventés
pour que personne ne les contestât. A mon arrivée à Gênes, je reçus
une lettre de faire part de l'heureux accouchement de la comtesse qui
donnait un fils à son mari. Je tins la lettre dans mes mains pendant
deux heures, sur cette terrasse, assis sur ce banc. Deux mois après,
tourmenté par Octave, par messieurs de Grandville et de Sérizy, mes
protecteurs, accablé par la perte que je fis de mon oncle, je consentis
à me marier.
Six mois après la révolution de juillet, je reçus la lettre que voici
et qui finit l'histoire de ce ménage.
«Monsieur Maurice, je meurs, quoique mère, et peut-être parce que je
suis mère. J'ai bien joué mon rôle de femme: j'ai trompé mon mari,
j'ai eu des joies aussi vraies que les larmes répandues au théâtre
par les actrices. Je meurs pour la Société, pour la Famille, pour le
Mariage, comme les premiers chrétiens mouraient pour Dieu. Je ne sais
pas de quoi je meurs, je le cherche avec bonne foi, car je ne suis
pas entêtée; mais je tiens à vous expliquer mon mal, à vous qui avez
amené le chirurgien céleste, votre oncle, à la parole de qui je me
suis rendue; il a été mon confesseur, je l'ai gardé dans sa dernière
maladie, et il m'a montré le ciel en m'ordonnant de continuer à faire
mon devoir. Et j'ai fait mon devoir. Je ne blâme pas celles qui
oublient, je les admire comme des natures fortes, nécessaires; mais
j'ai l'infirmité du souvenir! Cet amour de cœur qui nous identifie
avec l'homme aimé, je n'ai pu le ressentir deux fois. Jusqu'au dernier
moment, vous le savez, j'ai crié dans votre cœur, au confessionnal,
à mon mari: «Ayez pitié de moi!...» Tout fut sans pitié. Eh bien! je
meurs. Je meurs en déployant un courage inouï. Jamais courtisane ne fut
plus gaie que moi. Mon pauvre Octave est heureux, je laisse son amour
se repaître des mirages de mon cœur. A ce jeu terrible je prodigue mes
forces, la comédienne est applaudie, fêtée, accablée de fleurs; mais
le rival invisible vient chercher tous les jours sa proie, un lambeau
de ma vie. Déchirée, je souris! Je souris à deux enfants, mais l'aîné,
le mort triomphe! Je vous l'ai déjà dit: l'enfant mort m'appellera, et
je vais à lui. L'intimité sans l'amour est une situation où mon âme
se déshonore à toute heure. Je ne puis pleurer ni m'abandonner à mes
rêveries que seule. Les exigences du monde, celles de ma maison, le
soin de mon enfant, celui du bonheur d'Octave ne me laissent pas un
instant pour me retremper, pour puiser de la force comme j'en trouvais
dans ma solitude. Le qui-vive perpétuel surprend toujours mon cœur
en sursaut, je n'ai point su fixer dans mon âme cette vigilance à
l'oreille agile, à la parole mensongère, à l'œil de lynx. Ce n'est
pas une bouche aimée qui boit mes larmes et qui bénit mes paupières,
c'est un mouchoir qui les étanche; c'est l'eau qui rafraîchit mes yeux
enflammés et non des lèvres aimées. Je suis comédienne avec mon âme, et
voilà peut-être pourquoi je meurs! J'enferme le chagrin avec tant de
soin qu'il n'en paraît rien au dehors; il faut bien qu'il ronge quelque
chose, il s'attaque à ma vie. J'ai dit aux médecins qui ont découvert
mon secret:--Faites-moi mourir d'une maladie plausible, autrement
j'entraînerais mon mari. Il est donc convenu entre messieurs Desplein,
Bianchon et moi que je meurs d'un ramollissement de je ne sais quel
os que la science a parfaitement décrit. Octave se croit adoré! Me
comprenez-vous bien? Aussi ai-je peur qu'il ne me suive. Je vous écris
pour vous prier d'être, dans ce cas, le tuteur du jeune comte. Vous
trouverez ci-joint un codicille où j'exprime ce vœu: vous n'en ferez
usage qu'au moment où ce serait nécessaire, car peut-être ai-je de la
fatuité. Mon dévouement caché laissera peut-être Octave inconsolable,
mais vivant! Pauvre Octave! je lui souhaite une femme meilleure que
moi, car il mérite bien d'être aimé. Puisque mon spirituel espion s'est
marié, qu'il se rappelle ce que la fleuriste de la rue Saint-Maur
lui lègue ici comme enseignement: Que votre femme soit promptement
mère! Jetez-la dans les matérialités les plus vulgaires du ménage;
empêchez-la de cultiver dans son cœur la mystérieuse fleur de l'Idéal,
cette perfection céleste à laquelle j'ai cru, cette fleur enchantée,
aux couleurs ardentes, et dont les parfums inspirent le dégoût des
réalités. Je suis une sainte Thérèse qui n'a pu se nourrir d'extases,
au fond d'un couvent avec le divin Jésus, avec un ange irréprochable,
ailé, pour venir et pour s'enfuir à propos. Vous m'avez vue heureuse
au milieu de mes fleurs bien-aimées. Je ne vous ai pas tout dit: je
voyais l'amour fleurissant sous votre fausse folie, je vous ai caché
mes pensées, mes poésies, je ne vous ai pas fait entrer dans mon beau
royaume. Enfin, vous aimerez mon enfant pour l'amour de moi, s'il se
trouvait un jour sans son pauvre père. Gardez mes secrets comme la
tombe me gardera. Ne me pleurez pas: il y a longtemps que je suis
morte, si saint Bernard a eu raison de dire qu'il n'y a plus de vie là
où il n'y a plus d'amour.»
--Et, dit le Consul en serrant les lettres et refermant à clef le
portefeuille, la comtesse est morte.
--Le comte vit-il encore? demanda l'ambassadeur, car depuis la
révolution de juillet il a disparu de la scène politique.
--Vous souvenez-vous, monsieur de Lora, dit le Consul-Général, m'avoir
vu reconduisant au bateau à vapeur...
--Un homme en cheveux blancs, un vieillard? dit le peintre.
--Un vieillard de quarante-cinq ans, allant demander la santé, des
distractions à l'Italie méridionale. Ce vieillard, c'était mon pauvre
ami, mon protecteur qui passait par Gênes pour me dire adieu, pour me
confier son testament... Il me nomme tuteur de son fils. Je n'ai pas eu
besoin de lui dire le vœu d'Honorine.
--Connaissait-il sa position d'assassin? dit mademoiselle des Touches
au baron de l'Hostal.
--Il soupçonne la vérité, répondit le Consul, et c'est là ce qui le
tue. Je suis resté sur le bateau à vapeur qui l'emmenait à Naples,
jusqu'au delà de la rade, une barque devait me ramener. Nous restâmes
pendant quelque temps à nous faire des adieux qui, je le crains, sont
éternels. Dieu sait combien l'on aime le confident de notre amour,
quand celle qui l'inspirait n'est plus!--«Cet homme possède, me disait
Octave, un charme, il est revêtu d'une auréole.» Arrivés à la proue, le
comte regarda la Méditerranée; il faisait beau par aventure, et, sans
doute, ému par ce spectacle, il me légua ces dernières paroles:--«Dans
l'intérêt de la nature humaine, ne faudrait-il pas rechercher quelle
est cette irrésistible puissance qui nous fait sacrifier au plus
fugitif de tous les plaisirs, et malgré notre raison, une divine
créature?... J'ai, dans ma conscience, entendu des cris. Honorine
n'a pas crié seule. Et j'ai voulu!... Je suis dévoré de remords! Je
mourais, rue Payenne, des plaisirs que je n'avais pas; je mourrai en
Italie des plaisirs que j'ai goûtés!... D'où vient le désaccord entre
deux natures également nobles, j'ose le dire?»
Un profond silence régna sur la terrasse pendant quelques instants.
--Était-elle vertueuse? demanda le Consul aux deux femmes.
Mademoiselle des Touches se leva, prit le Consul par le bras, fit
quelques pas pour s'éloigner, et lui dit:--Les hommes ne sont-ils
pas coupables aussi de venir à nous, de faire d'une jeune fille leur
femme, en gardant au fond de leurs cœurs d'angéliques images, en nous
comparant à des rivales inconnues, à des perfections souvent prises à
plus d'un souvenir, et nous trouvant toujours inférieures?
--Mademoiselle, vous auriez raison si le mariage était fondé sur la
passion, et telle a été l'erreur des deux êtres qui bientôt ne seront
plus. Le mariage, avec un amour de cœur chez les deux époux, ce serait
le paradis.
Mademoiselle des Touches quitta le Consul et fut rejointe par Claude
Vignon qui lui dit à l'oreille:--Il est un peu fat, monsieur de
l'Hostal.
--Non, répondit-elle en glissant à l'oreille de Claude cette parole,
il n'a pas encore deviné qu'Honorine l'aurait aimé. Oh! fit-elle en
voyant venir la consulesse, sa femme l'a écouté, le malheureux!...
Onze heures sonnèrent aux horloges, tous les convives s'en retournèrent
à pied, le long de la mer.
--Tout ceci n'est pas la vie, dit mademoiselle des Touches. Cette femme
est une des plus rares exceptions et peut-être la plus monstrueuse de
l'intelligence, une perle! La vie se compose d'accidents variés, de
douleurs et de plaisirs alternés. Le paradis de Dante, cette sublime
expression de l'Idéal, ce bleu constant ne se trouve que dans l'âme,
et le demander aux choses de la vie est une volupté contre laquelle
proteste à toute heure la Nature. A de telles âmes, les six pieds d'une
cellule et un prie-Dieu suffisent.
--Vous avez raison, dit Léon de Lora. Mais, quelque vaurien que je
sois, je ne puis m'empêcher d'admirer une femme capable, comme était
celle-là, de vivre à côté d'un atelier, sous le toit d'un peintre, sans
jamais en descendre, ni voir le monde, ni se crotter dans la rue.
--Ça s'est vu pendant quelques mois, dit Claude Vignon avec une
profonde ironie.
--La comtesse Honorine n'est pas la seule de son espèce, répondit
l'ambassadeur à mademoiselle des Touches. Un homme, voire même un homme
politique, un acerbe écrivain fut l'objet d'un amour de ce genre, et
le coup de pistolet qui l'a tué n'a pas atteint que lui: celle qu'il
aimait s'est comme cloîtrée.
--Il se trouve donc encore de grandes âmes dans ce siècle! dit Camille
Maupin, qui demeura pensive, appuyée au quai, pendant quelques instants.
Paris, janvier 1843.
UN DÉBUT DANS LA VIE.
A LAURE.
_Que le brillant et modeste esprit qui m'a donné le sujet de
cette scène en ait l'honneur!_
SON FRÈRE.