armés de leurs lois, ont voulu nous faire esclaves! Oh! chaque
samedi j'ai des accès d'orgueil. Enfin, j'aime les pièces d'or de
monsieur Gaudissart autant que lord Byron, votre Sosie, aimait celles
de Murray.--Ceci n'est guère le rôle d'une femme, repris-je.--Bah!
suis-je une femme? Je suis un garçon doué d'une âme tendre, voilà tout;
un garçon qu'aucune femme ne peut tourmenter...--Votre vie est une
négation de tout votre être, répondis-je. Comment, vous pour qui Dieu
dépensa ses plus curieux trésors d'amour et de beauté, ne désirez-vous
pas parfois...--Quoi? dit-elle, assez inquiète d'une phrase qui,
pour la première fois, démentait mon rôle.--Un joli enfant à cheveux
bouclés, allant, venant parmi ces fleurs, comme une fleur de vie et
d'amour, vous criant: «Maman!...» J'attendis une réponse. Un silence un
peu trop prolongé me fit apercevoir le terrible effet de mes paroles
que l'obscurité m'avait caché. Inclinée sur son divan, la comtesse
était non pas évanouie, mais froidie par une attaque nerveuse dont le
premier frémissement, doux comme tout ce qui émanait d'elle, avait
ressemblé, dit-elle plus tard, à l'envahissement du plus subtil des
poisons. J'appelai madame Gobain, qui vint et emporta sa maîtresse,
la mit sur son lit, la délaça, la déshabilla, la rendit non pas à la
vie, mais au sentiment d'une horrible douleur. Je me promenais en
pleurant dans l'allée qui longeait le pavillon, en doutant du succès.
Je voulais résigner ce rôle d'oiseleur, si imprudemment accepté.
Madame Gobain, qui descendit et me trouva le visage baigné de larmes,
remonta promptement pour dire à la comtesse:--«Madame, que s'est-il
donc passé? monsieur Maurice pleure à chaudes larmes et comme un
enfant?» Stimulée par la dangereuse interprétation que pouvait recevoir
notre mutuelle attitude, elle trouva des forces surhumaines, prit un
peignoir, redescendit et vint à moi.--«Vous n'êtes pas la cause de
cette crise, me dit-elle; je suis sujette à des spasmes, des espèces
de crampes au cœur!...--Et vous voulez me taire vos chagrins?... lui
dis-je en essuyant mes larmes et avec cette voix qui ne se feint
pas. Ne venez-vous pas de m'apprendre que vous avez été mère, que
vous avez eu la douleur de perdre votre enfant?--Marie! cria-t-elle
brusquement en sonnant. La Gobain se présenta.--De la lumière et le
thé,» lui dit-elle avec le sang-froid d'une lady harnachée d'orgueil
par cette atroce éducation britannique que vous savez. Quand la Gobain
eut allumé les bougies et fermé les persiennes, la comtesse m'offrit
un visage muet; déjà, son indomptable fierté, sa gravité de sauvage
avaient repris leur empire; elle me dit:--«Savez-vous pourquoi j'aime
tant lord Byron?... Il a souffert comme souffrent les animaux. A quoi
bon la plainte quand elle n'est pas une élégie comme celle de Manfred,
une moquerie amère comme celle de don Juan, une rêverie comme celle de
Childe-Harold? On ne saura rien de moi!... Mon cœur est un poëme que
j'apporte à Dieu!--Si je voulais... dis-je.--Si? répéta-t-elle.--Je
ne m'intéresse à rien, répondis-je, je ne puis pas être curieux;
mais, si je le voulais, je saurais demain tous vos secrets.--Je
vous en défie! me dit-elle avec une anxiété mal déguisée.--Est-ce
sérieux?--Certes, me dit-elle en hochant la tête, je dois savoir si
ce crime est possible.--D'abord, madame, répondis-je en lui montrant
ses mains, ces jolis doigts, qui disent assez que vous n'êtes pas une
jeune fille, étaient-ils faits pour le travail? Puis, vous nommez-vous
madame Gobain? vous qui devant moi, l'autre jour, avez, en recevant une
lettre, dit à Marie: «Tiens, c'est pour toi.» Marie est la vraie madame
Gobain. Donc, vous cachez votre nom sous celui de votre intendante.
Oh! madame, de moi, ne craignez rien. Vous avez en moi l'ami le plus
dévoué que vous aurez jamais.... _Ami_, entendez-vous bien? Je donne à
ce mot sa sainte et touchante acception, si profanée en France où nous
en baptisons nos ennemis. Cet ami, qui vous défendrait contre tout,
vous veut aussi heureuse que doit l'être une femme comme vous. Qui sait
si la douleur que je vous ai causée involontairement n'est pas une
action volontaire?--Oui, reprit-elle avec une audace menaçante, je le
veux, devenez curieux, et dites-moi tout ce que vous pourrez apprendre
sur moi; mais... fit-elle en levant le doigt, vous me direz aussi par
quels moyens vous aurez eu ces renseignements. La conservation du
faible bonheur dont je jouis ici dépend de vos démarches.--Cela veut
dire que vous vous enfuirez...--A tire-d'aile! s'écria-t-elle, et dans
le Nouveau-Monde...--Où vous serez, repris-je en l'interrompant, à la
merci de la brutalité des passions que vous inspirerez. N'est-il pas de
l'essence du génie et de la beauté de briller, d'attirer les regards,
d'exciter les convoitises et les méchancetés? Paris est le désert sans
les Bédouins; Paris est le seul lieu du monde où l'on puisse cacher sa
vie quand on doit vivre de son travail. De quoi vous plaignez-vous?
Que suis-je? un domestique de plus, je suis monsieur Gobain, voilà
tout. Si vous avez quelque duel à soutenir, un témoin peut vous
être nécessaire.--N'importe, sachez qui je suis. J'ai déjà dit: _je
veux_! maintenant je vous en prie, reprit-elle avec une grâce (que
vous avez à commandement, fit le consul en regardant les femmes).--Eh
bien! demain à pareille heure je vous dirai ce que j'aurai découvert,
lui répondis-je. Mais n'allez pas me prendre en haine? Agiriez-vous
comme les autres femmes?--Que font les autres femmes?...--Elles nous
ordonnent d'immenses sacrifices, et quand ils sont accomplis, elles
nous les reprochent, quelque temps après, comme une injure.--Elles ont
raison, si ce qu'elles ont demandé vous a paru _des sacrifices_...
reprit-elle avec malice.--Remplacez le mot sacrifice par le mot
efforts, et...--Ce sera, fit-elle, une impertinence.--Pardonnez-moi,
lui dis-je, j'oubliais que la femme et le pape sont infaillibles.--Mon
Dieu, dit-elle, après une longue pause, deux mots seulement peuvent
troubler cette paix si chèrement achetée et dont je jouis comme d'une
fraude...» Elle se leva, ne fit plus attention à moi.--«Où aller?
dit-elle. Que devenir?... Faudra-t-il quitter cette douce retraite,
arrangée avec tant de soin pour y finir mes jours?--Y finir vos jours?
lui dis-je avec un effroi visible. N'avez-vous donc jamais pensé qu'il
viendrait un moment où vous ne pourriez plus travailler, où le prix
des fleurs et des modes baissera par la concurrence?...--J'ai déjà
mille écus d'économies, dit-elle.--Mon Dieu! combien de privations
cette somme ne représente-t-elle pas?... m'écriai-je.--A demain, me
dit-elle, laissez-moi. Ce soir, je ne suis plus moi-même, je veux être
seule. Ne dois-je pas recueillir mes forces, en cas de malheur; car,
si vous saviez quelque chose, d'autres que vous seraient instruits, et
alors.... Adieu, dit-elle d'un ton bref et avec un geste impératif.--A
demain le combat,» répondis-je en souriant, afin de ne pas perdre le
caractère d'insouciance que je donnais à cette scène. Mais en sortant
par la longue avenue, je répétai: A demain le combat! Et le comte que
j'allai, comme tous les soirs, trouver sur le boulevard, s'écria de
même: A demain le combat! L'anxiété d'Octave égalait celle d'Honorine.
Nous restâmes, le comte et moi, jusqu'à deux heures du matin à nous
promener le long des fossés de la Bastille, comme deux généraux qui,
la veille d'une bataille, évaluent toutes les chances, examinent le
terrain, et reconnaissent qu'au milieu de la lutte la victoire dépend
d'un hasard à saisir. Ces deux êtres séparés violemment allaient
veiller tous deux, l'un dans l'espérance, l'autre dans l'angoisse d'une
réunion. Les drames de la vie ne sont pas dans les circonstances,
ils sont dans les sentiments, ils se jouent dans le cœur, ou, si
vous voulez, dans ce monde immense que nous devons nommer le _Monde
Spirituel_. Octave et Honorine agissaient, vivaient uniquement dans
ce monde des grands esprits. Je fus exact. A dix heures du soir, pour
la première fois, on m'admit dans une charmante chambre, blanche et
bleue, dans le nid de cette colombe blessée. La comtesse me regarda,
voulut me parler et fut atterrée par mon air respectueux.--«Madame la
comtesse...» lui dis-je en souriant avec gravité. La pauvre femme,
qui s'était levée, retomba sur son fauteuil et y resta plongée dans
une attitude de douleur que j'aurais voulu voir saisie par un grand
peintre.--«Vous êtes, dis-je en continuant, la femme du plus noble
et du plus considéré des hommes, d'un homme qu'on trouve grand, mais
qui l'est bien plus envers vous qu'il ne l'est aux yeux de tous. Vous
et lui, vous êtes deux grands caractères. Où croyez-vous être ici?
lui demandai-je.--Chez moi, répondit-elle en ouvrant des yeux que
l'étonnement rend fixes.--Chez le comte Octave! répondis-je. Nous
sommes joués. Monsieur Lenormand, le greffier de la Cour, n'est pas
le vrai propriétaire, mais le prête-nom de votre mari. L'admirable
tranquillité dont vous jouissez est l'ouvrage du comte, l'argent que
vous gagnez vient du comte dont la protection descend aux plus menus
détails de votre existence. Votre mari vous a sauvée aux yeux du
monde, il a donné des motifs plausibles à votre absence, il espère
ostensiblement ne pas vous avoir perdue dans le naufrage de _la
Cécile_, vaisseau sur lequel vous vous êtes embarquée pour aller à la
Havane, pour une succession à recueillir d'une vieille parente qui
aurait pu vous oublier; vous y êtes allée en compagnie de deux femmes
de sa famille et d'un vieil intendant! Le comte dit avoir envoyé
des agents sur les lieux et avoir reçu des lettres qui lui donnent
beaucoup d'espoir... Il prend pour vous cacher à tous les regards
autant de précautions que vous en prenez vous-même... Enfin, il vous
obéit...--Assez, répondit-elle. Je ne veux plus savoir qu'une seule
chose. De qui tenez-vous ces détails?--Eh! mon Dieu, madame, mon oncle
a placé chez le commissaire de police de ce quartier un jeune homme
sans fortune en qualité de secrétaire. Ce jeune homme m'a tout dit. Si
vous quittiez ce pavillon ce soir, furtivement, votre mari saurait où
vous iriez, et sa protection vous suivrait partout. Comment une femme
d'esprit a-t-elle pu croire que des marchands pouvaient acheter des
fleurs et des bonnets aussi cher qu'ils les vendent? Demandez mille
écus d'un bouquet, vous les aurez! Jamais tendresse de mère ne fut plus
ingénieuse que celle de votre mari. J'ai su par le concierge de votre
maison que le comte vient souvent, derrière la haie, quand tout repose,
voir la lumière de votre lampe de nuit! Votre grand châle de cachemire
vaut six mille francs... Votre marchande à la toilette vous vend du
vieux qui vient des meilleures fabriques... Enfin, vous réalisez ici
Vénus dans les filets de Vulcain; mais vous êtes emprisonnée seule, et
par les inventions d'une générosité sublime, sublime depuis sept ans
et à toute heure.» La comtesse tremblait comme tremble une hirondelle
prise, et qui, dans la main où elle est, tend le cou, regarde autour
d'elle d'un œil fauve. Elle était agitée par une convulsion nerveuse
et m'examinait par un regard défiant. Ses yeux secs jetaient une lueur
presque chaude; mais elle était femme!... il y eut un moment où les
larmes se firent jour, et elle pleura, non pas qu'elle fût touchée,
elle pleura de son impuissance, elle pleura de désespoir. Elle se
croyait indépendante et libre, le mariage pesait sur elle comme la
prison sur le captif.--«J'irai, disait-elle à travers ses larmes, il
m'y force, j'irai là où, certes, personne ne me suivra!--Ah! dis-je,
vous voulez vous tuer..... Tenez, madame, vous devez avoir des raisons
bien puissantes pour ne pas vouloir revenir chez le comte Octave.--Oh!
certes!--Eh bien! dites-les-moi, dites-les à mon oncle; vous aurez
en nous deux conseillers dévoués. Si mon oncle est prêtre dans un
confessionnal, il ne l'est jamais dans un salon. Nous vous écouterons,
nous essaierons de trouver une solution aux problèmes que vous poserez;
et si vous êtes la dupe ou la victime de quelque malentendu, peut-être
pourrons-nous le faire cesser. Votre âme me semble pure; mais si vous
avez commis une faute, elle est bien expiée... Enfin, songez que vous
avez en moi l'ami le plus sincère. Si vous voulez vous soustraire
à la tyrannie du comte, je vous en donnerai les moyens, il ne vous
trouvera jamais.--Oh! il y a le couvent, dit-elle.--Oui, mais le comte,
devenu Ministre d'État, vous ferait refuser par tous les couvents du
monde. Quoiqu'il soit bien puissant, je vous sauverai de lui... mais...
quand vous m'aurez démontré que vous ne pouvez pas, que vous ne devez
pas revenir à lui. Oh! ne croyez pas que vous fuiriez sa puissance
pour tomber sous la mienne, repris-je en recevant d'elle un regard
horrible de défiance et plein de noblesse exagérée. Vous aurez la
paix, la solitude et l'indépendance; enfin, vous serez aussi libre et
aussi respectée que si vous étiez une vieille fille laide et méchante.
Je ne pourrai pas, moi-même, vous voir sans votre consentement.--Et
comment? par quels moyens?--Ceci, madame, est mon secret. Je ne vous
trompe point, soyez-en certaine. Démontrez-moi que cette vie est la
seule que vous puissiez mener, qu'elle est préférable à celle de la
comtesse Octave, riche, honorée, dans un des plus beaux hôtels de
Paris, chérie de son mari, mère heureuse.... et je vous donne gain de
cause....--Mais, dit-elle, est-ce jamais un homme qui me comprendra!...
--Non, répondis-je. Aussi ai-je appelé la Religion pour nous juger.
Le curé des Blancs-Manteaux est un saint de soixante-quinze ans. Mon
oncle n'est pas le Grand Inquisiteur, il est saint Jean; mais il se
fera Fénelon pour vous, le Fénelon qui disait au duc de Bourgogne:
«Mangez un veau le vendredi; mais soyez chrétien, monseigneur?»--Allez,
monsieur, le couvent est ma dernière ressource et mon seul asile.
Il n'y a que Dieu pour me comprendre. Aucun homme, fût-il saint
Augustin, le plus tendre des pères de l'Église, ne pourrait entrer
dans les scrupules de ma conscience, qui pour moi sont les cercles
infranchissables de l'enfer de Dante. Un autre que mon mari, un autre,
quelque indigne qu'il fût de cette offrande, a eu tout mon amour! Il
ne l'a pas eu, car il ne l'a pas pris; je le lui ai donné comme une
mère donne à son enfant un jouet merveilleux que l'enfant brise. Il
n'y avait pas deux amours pour moi. L'amour pour certaines âmes ne
s'essaie pas: ou il est, ou il n'est pas. Quand il se montre, quand il
se lève, il est tout entier. Eh bien! cette vie de dix-huit mois a été
pour moi une vie de dix-huit ans, j'y ai mis toutes les facultés de mon
être, elles ne se sont pas appauvries par leur effusion, elles se sont
épuisées dans cette intimité trompeuse où moi seule étais franche.
La coupe du bonheur n'est pas vide, monsieur, elle est vidée!... rien
ne peut plus la remplir, car elle est brisée. Je suis hors de combat,
je n'ai plus d'armes... Après m'être ainsi livrée tout entière, que
suis-je? le rebut d'une fête. On ne m'a donné qu'un nom, Honorine,
comme je n'avais qu'un cœur. Mon mari a eu la jeune fille, un indigne
amant a eu la femme, il n'y a plus rien! Me laisser aimer?... voilà
le grand mot que vous allez me dire. Oh! je suis encore quelque
chose, et je me révolte à l'idée d'être une prostituée! Oui, j'ai vu
clair à la lueur de l'incendie; et, tenez... je concevrais de céder à
l'amour d'un autre; mais à Octave?... oh! jamais.--Oh! vous l'aimez,
lui dis-je.--Je l'estime, je le respecte, je le vénère, il ne m'a pas
fait le moindre mal; il est bon, il est tendre; mais je ne puis plus
aimer... D'ailleurs, dit-elle, ne parlons plus de ceci. La discussion
amoindrit tout. Je vous exprimerai par écrit mes idées à ce sujet; car,
en ce moment, elles m'étouffent, j'ai la fièvre, je suis les pieds dans
les cendres de mon Paraclet. Tout ce que je vois, ces choses que je
croyais conquises par mon travail me rappellent maintenant tout ce que
je voulais oublier. Ah! c'est à fuir d'ici, comme je m'en suis allée
de ma maison.--Pour aller où? dis-je. Une femme peut-elle exister sans
protecteur? Est-ce à trente ans, dans toute la gloire de la beauté,
riche de forces que vous ne soupçonnez pas, pleine de tendresses à
donner, que vous irez vivre au désert où je puis vous cacher?... Soyez
en paix. Le comte, qui en cinq ans ne s'est pas fait apercevoir ici,
n'y pénétrera jamais que de votre consentement. Vous avez sa sublime
vie pendant neuf ans pour garantie de votre tranquillité. Vous pouvez
donc délibérer en toute sécurité, sur votre avenir, avec mon oncle et
moi. Mon oncle est aussi puissant qu'un Ministre d'État. Calmez-vous
donc, ne grossissez pas votre malheur. Un prêtre dont la tête a
blanchi dans l'exercice du sacerdoce n'est pas un enfant, vous serez
comprise par celui à qui toutes les passions se sont confiées depuis
cinquante ans bientôt et qui pèse dans ses mains le cœur si pesant
des rois et des princes. S'il est sévère sous l'étole, mon oncle sera
devant vos fleurs aussi doux qu'elles, et indulgent comme son divin
maître.» Je quittai la comtesse à minuit, et la laissai calme en
apparence, mais sombre, et dans des dispositions secrètes qu'aucune
perspicacité ne pouvait deviner. Je trouvai le comte à quelques pas,
dans la rue Saint-Maur, car il avait quitté l'endroit convenu sur le
boulevard, attiré vers moi par une force invincible.--«Quelle nuit
la pauvre enfant va passer? s'écria-t-il quand j'eus fini de lui
raconter la scène qui venait d'avoir lieu. Si j'y allais, dit-il, si
tout à coup elle me voyait!--En ce moment, elle est femme à se jeter
par la fenêtre, lui répondis-je. La comtesse est de ces Lucrèces qui
ne survivent pas à un viol, même quand il vient d'un homme à qui elles
se donneraient.--Vous êtes jeune, me répondit-il. Vous ne savez pas
que la volonté, dans une âme agitée par de si cruelles délibérations,
est comme le flot d'un lac où se passe une tempête, le vent change
à toute minute, et le courant est tantôt à une rive, tantôt à une
autre. Pendant cette nuit, il y a tout autant de chances pour qu'à ma
vue Honorine se jette dans mes bras, que pour la voir sauter par la
fenêtre.--Et vous accepteriez cette alternative? lui dis-je.--Allons,
me répondit-il, j'ai chez moi, pour pouvoir attendre jusqu'à demain
soir, une dose d'opium que Desplein m'a préparée afin de me faire
dormir sans danger!» Le lendemain, à midi, la Gobain m'apporta une
lettre, en me disant que la comtesse, épuisée de fatigue, s'était
couchée à six heures, et que, grâce à un _amandé_ préparé par le
pharmacien, elle dormait.
--Voici cette lettre, j'en ai gardé une copie, car, mademoiselle,
dit le consul en s'adressant à Camille Maupin, vous connaissez les
ressources de l'art, les ruses du style et les efforts de beaucoup
d'écrivains qui ne manquent pas d'habileté dans leurs compositions;
mais vous reconnaîtrez que la littérature ne saurait trouver de tels
écrits dans ses entrailles postiches! Il n'y a rien de terrible comme
le vrai. Voilà ce qu'écrivit cette femme, ou plutôt cette douleur:
«Monsieur Maurice,
»Je sais tout ce que votre oncle pourrait me dire, il n'est pas
plus instruit que ma conscience. La conscience est chez l'homme le
truchement de Dieu. Je sais que si je ne me réconcilie pas avec Octave
je serai damnée: tel est l'arrêt de la loi religieuse. La loi civile
m'ordonne l'obéissance quand même. Si mon mari ne me repousse pas,
tout est dit, le monde me tient pour pure, pour vertueuse, quoi que
j'aie fait. Oui, le mariage a cela de sublime que la Société ratifie
le pardon du mari; mais elle a oublié qu'il faut que le pardon soit
accepté. Légalement, religieusement, mondainement, je dois revenir
à Octave. A ne nous en tenir qu'à la question humaine, n'y a-t-il
pas quelque chose de cruel à lui refuser le bonheur, à le priver
d'enfants, à effacer sa famille du livre d'or de la pairie? Mes
douleurs, mes répugnances, mes sentiments, tout mon égoïsme (car je
me sais égoïste) doit être immolé à la famille. Je serai mère, les
caresses de mes enfants essuieront bien des pleurs! Je serai bien
heureuse, je serai certainement honorée, je passerai fière, opulente,
dans un brillant équipage! J'aurai des gens, un hôtel, une maison, je
serai la reine d'autant de fêtes qu'il y a de semaines dans l'année.
Le monde m'accueillera bien. Enfin je ne remonterai pas dans le ciel
du Patriciat, je n'en serai pas même descendue. Ainsi Dieu, la Loi, la
Société, tout est d'accord. Contre quoi vous mutinez-vous? me dit-on
du haut du Ciel, de la Chaire, du Tribunal et du Trône dont l'auguste
intervention serait au besoin invoquée par le comte. Votre oncle me
parlera même au besoin d'une certaine grâce céleste qui m'inondera
le cœur alors que j'éprouverai le plaisir d'avoir fait mon devoir.
Dieu, la Loi, le Monde, Octave, veulent que je vive, n'est-ce pas? Eh
bien, s'il n'y a pas d'autre difficulté, ma réponse tranche tout: Je
ne vivrai pas! Je redeviendrai bien blanche, bien innocente, car je
serai dans mon linceul, parée de la pâleur irréprochable de la mort.
Il n'y a pas là le moindre _entêtement de mule_. Cet entêtement de
mule dont vous m'avez accusée en riant est, chez la femme, l'effet
d'une certitude, une vision de l'avenir. Si mon mari, par amour, a la
sublime générosité de tout oublier, je n'oublierai point, moi! L'oubli
dépend-il de nous? Quand une veuve se marie, l'amour en fait une
jeune fille, elle épouse un homme aimé; mais je ne puis pas aimer le
comte. Tout est là, voyez-vous? Chaque fois que mes yeux rencontreront
les siens, j'y verrai toujours ma faute, même quand les yeux de mon
mari seront pleins d'amour. La grandeur de sa générosité m'attestera
la grandeur de mon crime. Mes regards, toujours inquiets, liront
toujours une sentence invisible. J'aurai dans le cœur des souvenirs
confus qui se combattront. Jamais le mariage n'éveillera dans mon
être les cruelles délices, le délire mortel de la passion; je tuerai
mon mari par ma froideur, par des comparaisons qui se devineront,
quoique cachées au fond de ma conscience. Oh! le jour où, dans une
ride du front, dans un regard attristé, dans un geste imperceptible,
je saisirai quelque reproche involontaire, réprimé même, rien ne me
retiendra: je giserai la tête fracassée sur un pavé que je trouverai
plus clément que mon mari. Ma susceptibilité fera peut-être les frais
de cette horrible et douce mort. Je mourrai peut-être victime d'une
impatience causée à Octave par une affaire, ou trompée par un injuste
soupçon. Hélas! peut-être prendrai-je une preuve d'amour pour une
preuve de mépris? Quel double supplice! Octave doutera toujours de moi,
je douterai toujours de lui. Je lui opposerai, bien involontairement,
un rival indigne de lui, un homme que je méprise, mais qui m'a fait
connaître des voluptés gravées en traits de feu, dont j'ai honte
et dont je me souviens irrésistiblement. Est-ce assez vous ouvrir
mon cœur? Personne, monsieur, ne peut me prouver que l'amour se
recommence, car je ne puis et ne veux accepter l'amour de personne.
Une jeune fille est comme une fleur qu'on a cueillie; mais la femme
coupable est une fleur sur laquelle on a marché. Vous êtes fleuriste,
vous devez savoir s'il est possible de redresser cette tige, de raviver
ces couleurs flétries, de ramener la séve dans ces tubes si délicats
et dont toute puissance végétative vient de leur parfaite rectitude...
Si quelque botaniste se livrait à cette opération, cet homme de
génie effacerait-il les plis de la tunique froissée? il referait une
fleur, il serait Dieu! Dieu seul peut me refaire! Je bois la coupe
amère des expiations: mais en la buvant j'ai terriblement épelé cette
sentence:--Expier n'est pas effacer. Dans mon pavillon, seule, je mange
un pain trempé de mes pleurs; mais personne ne me voit le mangeant, ne
me voit pleurant. Rentrer chez Octave, c'est renoncer aux larmes, mes
larmes l'offenseraient. Oh! monsieur, combien de vertus faut-il fouler
aux pieds pour, non pas se donner, mais se rendre à un mari qu'on a
trompé? qui peut les compter? Dieu seul, car lui seul est le confident
et le promoteur de ces horribles délicatesses qui doivent faire pâlir
ses anges. Tenez, j'irai plus loin. Une femme a du courage devant un
mari qui ne sait rien; elle déploie alors dans ses hypocrisies une
force sauvage, elle trompe pour donner un double bonheur. Mais une
mutuelle certitude n'est-elle pas avilissante? Moi, j'échangerais
des humiliations contre des extases? Octave ne finirait-il point par
trouver de la dépravation dans mes consentements? Le mariage est fondé
sur l'estime, sur des sacrifices faits de part et d'autre; mais ni
Octave ni moi nous ne pouvons nous estimer le lendemain de notre
réunion: il m'aura déshonorée par quelque amour de vieillard pour une
courtisane; et moi, j'aurai la honte perpétuelle d'être une chose au
lieu d'être une Dame. Je ne serai pas la vertu, je serai le plaisir
dans sa maison. Voilà les fruits amers d'une faute. Je me suis fait
un lit conjugal où je ne puis que me retourner sur des charbons, un
lit sans sommeil. Ici, j'ai des heures de tranquillité, des heures
pendant lesquelles j'oublie; mais dans mon hôtel, tout me rappellera
la tache qui déshonore ma robe d'épousée. Quand je souffre ici, je
bénis mes souffrances, je dis à Dieu: Merci! Mais chez lui, je serai
pleine d'effroi, goûtant des joies qui ne me seront pas dues. Tout
ceci, monsieur, n'est pas du raisonnement, c'est le sentiment d'une âme
bien vaste, car elle est creusée depuis sept ans par la douleur. Enfin,
dois-je vous faire cet épouvantable aveu? Je me sens toujours le sein
mordu par un enfant conçu dans l'ivresse et la joie, dans la croyance
au bonheur, par un enfant que j'ai nourri pendant sept mois, de qui je
serai grosse toute ma vie. Si de nouveaux enfants puisent en moi leur
nourriture, ils boiront des larmes qui, mêlées à mon lait, le feront
aigrir. J'ai l'apparence de la légèreté, je vous semble enfant... Oh!
oui, j'ai la mémoire de l'enfant, cette mémoire qui se retrouve aux
abords de la tombe. Ainsi, vous le voyez, il n'est pas une situation
dans cette belle vie, où le monde et l'amour d'un mari veulent me
ramener, qui ne soit fausse, qui ne me cache des piéges, qui ne m'ouvre
des précipices où je roule déchirée par des arêtes impitoyables. Voici
cinq ans que je voyage dans les landes de mon avenir, sans y trouver
une place commode à mon repentir, parce que mon âme est envahie par un
vrai repentir. A tout ceci, la Religion a ses réponses et je les sais
par cœur. Ces souffrances, ces difficultés sont ma punition, dit-elle,
et Dieu me donnera la force de les supporter. Ceci, monsieur, est une
raison pour certaines âmes pieuses, douées d'une énergie qui me manque.
Entre l'enfer où Dieu ne m'empêchera pas de le bénir, et l'enfer qui
m'attend chez le comte Octave, mon choix est fait.
»Un dernier mot. Mon mari serait encore choisi par moi, si j'étais
jeune fille, et que j'eusse mon expérience actuelle; mais là
précisément est la raison de mon refus: je ne veux pas rougir devant
cet homme. Comment, je serai toujours à genoux, il sera toujours
debout! Et si nous changeons de posture, je le trouve méprisable. Je
ne veux pas être mieux traitée par lui à cause de ma faute. L'ange
qui oserait avoir certaines brutalités qu'on se permet de part et
d'autre quand on est mutuellement irréprochables, cet ange n'est pas
sur la terre, il est au ciel! Octave est plein de délicatesse, je
le sais; mais il n'y a pas dans cette âme (quelque grande qu'on la
fasse, c'est une âme d'homme) de garanties pour la nouvelle existence
que je mènerais chez lui. Venez donc me dire où je puis trouver cette
solitude, cette paix, ce silence amis des malheurs irréparables et que
vous m'avez promis.»