--Vingt jours après, reprit-il, j'allai demeurer dans la maison du

maraîcher, qu'on avait nettoyée, arrangée et meublée avec cette

célérité qui s'explique par trois mots: Paris! l'ouvrier français!

l'argent! J'étais aussi amoureux que le comte pouvait le désirer

pour sa sécurité. La prudence d'un jeune homme de vingt-cinq ans

suffirait-elle aux ruses que j'entreprenais et où il s'agissait du

bonheur d'un ami? Pour résoudre cette question, je vous avoue que je

comptai beaucoup sur mon oncle, car je fus autorisé par le comte à

le mettre dans la confidence au cas où je jugerais son intervention

nécessaire. Je pris un jardinier, je me fis fleuriste jusqu'à la manie,

je m'occupai furieusement, en homme que rien ne pouvait distraire,

de défoncer le marais et d'en approprier le terrain à la culture des

fleurs. De même que les maniaques de Hollande ou d'Angleterre, je

me donnai pour monofloriste. Je cultivai spécialement des dahlias

en en réunissant toutes les variétés. Vous devinez que ma ligne de

conduite, même dans ses plus légères déviations, était tracée par le

comte dont toutes les forces intellectuelles furent alors attentives

aux moindres événements de la tragi-comédie qui devait se jouer rue

Saint-Maur. Aussitôt la comtesse couchée, presque tous les soirs, entre

onze heures et minuit, Octave, madame Gobain et moi, nous tenions

conseil. J'entendis la vieille rendant compte à Octave des moindres

mouvements de sa femme pendant la journée; il s'informait de tout,

des repas, des occupations, de l'attitude, du menu du lendemain, des

fleurs qu'elle se proposait d'imiter. Je compris ce qu'est un amour

au désespoir, quand il se compose du triple amour qui procède de la

tête, du cœur et des sens. Octave ne vivait que pendant cette heure.

Pendant deux mois que durèrent les travaux, je ne jetai pas les yeux

sur le pavillon où demeurait ma voisine. Je n'avais pas demandé

seulement si j'avais une voisine, quoique le jardin de la comtesse et

le mien fussent séparés par un palis, le long duquel elle avait fait

planter des cyprès déjà hauts de quatre pieds. Un beau matin, madame

Gobain annonça comme un grand malheur à sa maîtresse l'intention

manifestée par un original devenu son voisin, de faire bâtir à la fin

de l'année un mur entre les deux jardins. Je ne vous parle pas de la

curiosité qui me dévorait. Voir la comtesse!... ce désir faisait pâlir

mon amour naissant pour Amélie de Courteville. Mon projet de bâtir

un mur était une affreuse menace. Plus d'air pour Honorine dont le

jardin devenait une espèce d'allée serrée entre ma muraille et son

pavillon. Ce pavillon, une ancienne maison de plaisir, ressemblait à un

château de cartes, il n'avait pas plus de trente pieds de profondeur

sur une longueur d'environ cent pieds. La façade peinte à l'allemande

figurait un treillage de fleurs jusqu'au premier étage, et présentait

un charmant _specimen_ de ce style Pompadour si bien nommé rococo. On

arrivait par une longue avenue de tilleuls. Le jardin du pavillon et

le marais figuraient une hache dont le manche était représenté par

cette avenue. Mon mur allait rogner les trois quarts de la hache.

La comtesse en fut désolée, et dit au milieu de son désespoir:--«Ma

pauvre Gobain, quel homme est-ce que ce fleuriste?--Ma foi, dit-elle,

je ne sais pas s'il est possible de l'apprivoiser, il paraît avoir

les femmes en horreur. C'est le neveu d'un curé de Paris. Je n'ai vu

l'oncle qu'une seule fois, un beau vieillard de soixante-quinze ans,

bien laid, mais bien aimable. Il se peut bien que ce curé maintienne,

comme on le prétend dans le quartier, son neveu dans la passion des

fleurs, pour qu'il n'arrive pas pis...--Mais quoi?--Eh bien! votre

voisin est un hurluberlu...» fit la Gobain en montrant sa tête. Les

fous tranquilles sont les seuls hommes de qui les femmes ne conçoivent

aucune méfiance en fait de sentiment. Vous allez voir par la suite

combien le comte avait vu juste en me choisissant ce rôle.--«Mais,

qu'a-t-il? demanda la comtesse.--Il a trop étudié, répondit la Gobain,

il est devenu sauvage. Enfin, il a des raisons pour ne plus aimer les

femmes... là, puisque vous voulez savoir tout ce qui se dit.--Eh bien!

reprit Honorine, les fous m'effraient moins que les gens sages, je lui

parlerai, moi! dis-lui que je le prie de venir. Si je ne réussis pas,

je verrai le curé.» Le lendemain de cette conversation, en me promenant

dans mes allées tracées, j'entrevis au premier étage du pavillon

les rideaux d'une fenêtre écartés et la figure d'une femme posée en

curieuse. La Gobain m'aborda. Je regardai brusquement le pavillon et

fis un geste brutal, comme si je disais:--Eh! je me moque bien de votre

maîtresse!--«Madame, dit la Gobain, qui revint rendre compte de son

ambassade, le fou m'a priée de le laisser tranquille, en prétendant

que charbonnier était maître chez soi, surtout quand il était sans

femme.--Il a deux fois raison, répondit la comtesse.--Oui, mais il a

fini par me répondre: «J'irai!» quand je lui ai répondu qu'il ferait le

malheur d'une personne qui vivait dans la retraite, et qui puisait de

grandes distractions dans la culture des fleurs.» Le lendemain, je sus

par un signe de la Gobain qu'on attendait ma visite. Après le déjeuner

de la comtesse, au moment où elle se promenait devant son pavillon, je

brisai le palis et je vins à elle. J'étais mis en campagnard: vieux

pantalon à pied en molleton gris, gros sabots, vieille veste de chasse,

casquette en tête, méchant foulard au cou, les mains salies de terre,

et un plantoir à la main.--«Madame, c'est le monsieur qui est votre

voisin!» cria la Gobain. La comtesse ne s'était pas effrayée. J'aperçus

enfin cette femme que sa conduite et les confidences du comte avaient

rendue si curieuse à observer. Nous étions dans les premiers jours

du mois de mai. L'air pur, le temps bleu, la verdeur des premières

feuilles, la senteur du printemps faisaient un cadre à cette création

de la douleur. En voyant Honorine, je conçus la passion d'Octave et

la vérité de cette expression: une fleur céleste! Sa blancheur me

frappa tout d'abord par son blanc particulier, car il y a autant de

blancs que de rouges et de bleus différents. En regardant la comtesse,

l'œil servait à toucher cette peau suave où le sang courait en filets

bleuâtres. A la moindre émotion, ce sang se répandait sous le tissu

comme une vapeur en nappes rosées. Quand nous nous rencontrâmes, les

rayons du soleil en passant à travers le feuillage grêle des acacias

environnaient Honorine de ce nimbe jaune et fluide que Raphaël et

Titien, seuls parmi tous les peintres, ont su peindre autour de la

Vierge. Des yeux bruns exprimaient à la fois la tendresse et la gaieté,

leur éclat se reflétait jusque sur le visage, à travers de longs cils

abaissés. Par le mouvement de ses paupières soyeuses, Honorine vous

jetait un charme, tant il y avait de sentiment, de majesté, de terreur,

de mépris dans sa manière de relever ou d'abaisser ce voile de l'âme.

Enfin, elle pouvait vous glacer ou vous animer par un regard. Ses

cheveux cendrés, rattachés négligemment sur sa tête, lui dessinaient un

front de poëte, large, puissant, rêveur. La bouche était entièrement

voluptueuse. Enfin, privilége rare en France, mais commun en Italie,

toutes les lignes, les contours de cette tête avaient un caractère de

noblesse qui devait arrêter les outrages du temps. Quoique svelte,

Honorine n'était pas maigre, et ses formes me semblèrent être de

celles qui réveillent encore l'amour quand il se croit épuisé. Elle

méritait bien l'épithète de mignonne, car elle appartenait à ce genre

de petites femmes souples qui se laissent prendre, flatter, quitter

et reprendre comme des chattes. Ses petits pieds que j'entendis sur

le sable y faisaient un bruit léger qui leur était propre et qui

s'harmoniait au bruissement de la robe; il en résultait une musique

féminine qui se gravait dans le cœur et devait se distinguer entre

la démarche de mille femmes. Son port rappelait tous ses quartiers de

noblesse avec tant de fierté, que dans les rues les prolétaires les

plus audacieux devaient se ranger pour elle. Gaie, tendre, fière et

imposante, on ne la comprenait pas autrement que douée de ces qualités

qui semblent s'exclure, et qui la laissaient néanmoins enfant. Mais

l'enfant pouvait devenir forte comme l'ange; et, comme l'ange, une fois

blessée dans sa nature, elle devait être implacable. La froideur sur

ce visage était sans doute la mort pour ceux à qui ses yeux avaient

souri, pour qui ses lèvres s'étaient dénouées, pour ceux dont l'âme

avait accueilli la mélodie de cette voix qui donnait à la parole la

poésie du chant par des accentuations particulières. En sentant le

parfum de violette qu'elle exhalait, je compris comment le souvenir de

cette femme avait cloué le comte au seuil de la Débauche, et comme on

ne pouvait jamais oublier celle qui vraiment était une fleur pour le

toucher, une fleur pour le regard, une fleur pour l'odorat, une fleur

céleste pour l'âme... Honorine inspirait le dévouement, un dévouement

chevaleresque et sans récompense. On se disait en la voyant: «Pensez,

je devinerai; parlez, j'obéirai. Si ma vie, perdue dans un supplice,

peut vous procurer un jour de bonheur, prenez ma vie: je sourirai comme

les martyrs sur leurs bûchers, car j'apporterai cette journée à Dieu

comme un gage auquel obéit un père en reconnaissant une fête donnée à

son enfant.» Bien des femmes se composent une physionomie et arrivent à

produire des effets semblables à ceux qui vous eussent saisi à l'aspect

de la comtesse; mais chez elle tout procédait d'un délicieux naturel,

et ce naturel inimitable allait droit au cœur. Si je vous en parle

ainsi, c'est qu'il s'agit uniquement de son âme, de ses pensées, des

délicatesses de son cœur, et que vous m'eussiez reproché de ne pas

vous l'avoir crayonnée. Je faillis oublier mon rôle d'homme quasi fou,

brutal et peu chevaleresque.--«On m'a dit, madame, que vous aimiez les

fleurs.--Je suis ouvrière fleuriste, monsieur, répondit-elle. Après

avoir cultivé les fleurs, je les copie, comme une mère qui serait assez

artiste pour se donner le plaisir de peindre ses enfants... N'est-ce

pas assez vous dire que je suis pauvre et hors d'état de payer la

concession que je veux obtenir de vous.--Et comment, repris-je avec

la gravité d'un magistrat, une personne qui semble aussi distinguée

que vous exerce-t-elle un pareil état? Avez-vous donc comme moi des

raisons pour occuper vos doigts afin de ne pas laisser travailler votre

tête?--Restons sur le mur mitoyen, répondit-elle en souriant.--Mais

nous sommes aux fondations, dis-je. Ne faut-il pas que je sache, de

nos deux douleurs, ou, si vous voulez, de nos deux manies, laquelle

doit céder le pas à l'autre?... Ah! le joli bouquet de narcisses!

elles sont aussi fraîches que cette matinée!» Je vous déclare qu'elle

s'était créé comme un musée de fleurs et d'arbustes, où le soleil seul

pénétrait, dont l'arrangement était dicté par un génie artiste et que

le plus insensible des propriétaires aurait respecté. Les masses de

fleurs, étagées avec une science de fleuriste ou disposées en bouquets,

produisaient des effets doux à l'âme. Ce jardin recueilli, solitaire,

exhalait des baumes consolateurs et n'inspirait que de douces

pensées, des images gracieuses, voluptueuses même. On y reconnaissait

cette ineffaçable signature que notre vrai caractère imprime en

toutes choses quand rien ne nous contraint d'obéir aux diverses

hypocrisies, d'ailleurs nécessaires, qu'exige la Société. Je regardais

alternativement le monceau de narcisses et la comtesse, en paraissant

plus amoureux des fleurs que d'elle, pour jouer mon rôle.--«Vous aimez

donc bien les fleurs? me dit-elle.--C'est, lui dis-je, les seuls êtres

qui ne trompent pas nos soins et notre tendresse.» Je fis une tirade si

violente en établissant un parallèle entre la botanique et le monde,

que nous nous trouvâmes à mille lieues du mur mitoyen, et que la

comtesse dut me prendre pour un être souffrant, blessé, digne de pitié.

Néanmoins, après une demi-heure, ma voisine me ramena naturellement

à la question; car les femmes, quand elles n'aiment pas, ont toutes

le sang-froid d'un vieil avoué.--«Si vous voulez laisser subsister le

palis, lui dis-je, vous apprendrez tous les secrets de culture que je

veux cacher, car je cherche le dahlia bleu, la rose bleue, je suis fou

des fleurs bleues. Le bleu n'est-il pas la couleur favorite des belles

âmes? Nous ne sommes ni l'un ni l'autre chez nous: autant vaudrait y

mettre une petite porte à claire-voie qui réunirait nos jardins...

Vous aimez les fleurs, vous verrez les miennes, je verrai les vôtres.

Si vous ne recevez personne, je ne suis visité que par mon oncle, le

curé des Blancs-Manteaux.--Non, dit-elle, je ne veux donner à personne

le droit d'entrer dans mon jardin, chez moi, à toute heure. Venez-y,

vous serez toujours reçu, comme un voisin avec qui je veux vivre en

bonnes relations; mais j'aime trop ma solitude pour la grever d'une

dépendance quelconque.--Comme vous voudrez!» dis-je. Et je sautai d'un

bond par-dessus le palis.--«A quoi sert une porte?» m'écriai-je quand

je fus sur mon terrain en revenant à la comtesse et la narguant par un

geste, par une grimace de fou. Je restai quinze jours sans paraître

penser à ma voisine. Vers la fin du mois de mai, par une belle soirée,

il se trouva que nous étions chacun d'un côté du palis, nous promenant

à pas lents. Arrivés au bout, il fallut bien échanger quelques paroles

de politesse; elle me trouva si profondément accablé, plongé dans une

rêverie si douloureuse, qu'elle me parla d'espérance en me jetant des

phrases qui ressemblaient à ces chants par lesquels les nourrices

endorment les enfants. Enfin je franchis la haie, et me trouvai pour

la seconde fois près d'elle. La comtesse me fit entrer chez elle

en voulant apprivoiser ma douleur. Je pénétrai donc enfin dans ce

sanctuaire où tout était en harmonie avec la femme que j'ai tâché de

vous dépeindre. Il y régnait une exquise simplicité. A l'intérieur, ce

pavillon était bien la bonbonnière inventée par l'art du dix-huitième

siècle pour les jolies débauches d'un grand seigneur. La salle à

manger, sise au rez-de-chaussée, était couverte de peintures à fresque

représentant des treillages de fleurs d'une admirable et merveilleuse

exécution. La cage de l'escalier offrait de charmantes décorations en

camaïeu. Le petit salon, qui faisait face à la salle à manger, était

prodigieusement dégradé; mais la comtesse y avait tendu des tapisseries

pleines de fantaisies et provenant d'anciens paravents. Une salle

de bain y attenait. Au-dessus, il n'y avait qu'une chambre avec son

cabinet de toilette et une bibliothèque métamorphosée en atelier.

La cuisine était cachée dans les caves sur lesquelles le pavillon

s'élevait, car il fallait y monter par un perron de quelques marches.

Les balustres de la galerie et ses guirlandes de fleurs Pompadour

déguisaient la toiture, dont on ne voyait que les bouquets de plomb.

On se trouvait dans ce séjour à cent lieues de Paris. Sans le sourire

amer qui se jouait parfois sur les belles lèvres rouges de cette femme

pâle, on aurait pu croire au bonheur de cette violette ensevelie dans

sa forêt de fleurs. Nous arrivâmes en quelques jours à une confiance

engendrée par le voisinage et par la certitude où fut la comtesse de ma

complète indifférence pour les femmes. Un regard aurait tout compromis,

et jamais je n'eus une pensée pour elle dans les yeux! Honorine voulut

voir en moi comme un vieil ami. Ses manières avec moi procédèrent

d'une sorte de compassion. Ses regards, sa voix, ses discours, tout

disait qu'elle était à mille lieues des coquetteries que la femme la

plus sévère se fût peut-être permises en pareil cas. Elle me donna

bientôt le droit de venir dans le charmant atelier où elle faisait ses

fleurs, une retraite pleine de livres et de curiosités, parée comme

un boudoir, et où la richesse relevait la vulgarité des instruments

du métier. La comtesse avait, à la longue, poétisé, pour ainsi dire,

ce qui est l'antipode de la poésie, une fabrique. Peut-être, de tous

les ouvrages que puissent faire les femmes, les fleurs artificielles

sont-elles celui dont les détails leur permettent de déployer le plus

de grâces. Pour colorier, une femme doit rester penchée sur une table

et s'adonner, avec une certaine attention, à cette demi-peinture. La

tapisserie, faite comme doit la faire une ouvrière qui veut gagner sa

vie, est une cause de pulmonie ou de déviation de l'épine dorsale. La

gravure des planches de musique est un des travaux les plus tyranniques

par sa minutie, par le soin, par la compréhension qu'il exige. La

couture, la broderie ne donnent pas trente sous par jour. Mais la

fabrication des fleurs et celle des modes nécessitent une multitude

de mouvements, de gestes, des idées même qui laissent une jolie femme

dans sa sphère: elle est encore elle-même, elle peut causer, rire,

chanter ou penser. Certes, il y avait un sentiment de l'art dans la

manière dont la comtesse disposait sur une longue table de sapin jaune

les myriades de pétales colorés qui servaient à composer les fleurs

qu'elle avait décidées. Les godets à couleur étaient de porcelaine

blanche, et toujours propres, rangés de façon à permettre à l'œil de

trouver aussitôt la nuance voulue dans la gamme des tons. La noble

artiste économisait ainsi son temps. Un joli meuble d'ébène, incrusté

d'ivoire, aux cent tiroirs vénitiens, contenait les matrices d'acier

avec lesquelles elle frappait ses feuilles ou certains pétales. Un

magnifique bol japonais contenait la colle qu'elle ne laissait jamais

aigrir, et auquel elle avait fait adapter un couvercle à charnière

si léger, si mobile, qu'elle le soulevait du bout du doigt. Le fil

d'archal, le laiton se cachaient dans un petit tiroir de sa table

de travail, devant elle. Sous ses yeux s'élevait, dans un verre de

Venise, épanoui comme un calice sur sa tige, le modèle vivant de la

fleur avec laquelle elle essayait de lutter. Elle se passionnait pour

les chefs-d'œuvre, elle abordait les ouvrages les plus difficiles,

les grappes, les corolles les plus menues, les bruyères, les nectaires

aux nuances les plus capricieuses. Ses mains, aussi agiles que sa

pensée, allaient de sa table à sa fleur, comme celles d'un artiste

sur les touches d'un piano. Ses doigts semblaient être _fées_, pour

se servir d'une expression de Perrault, tant ils cachaient, sous la

grâce du geste, les différentes forces de torsion, d'application, de

pesanteur nécessaires à cette œuvre, en mesurant avec la lucidité

de l'instinct chaque mouvement au résultat. Je ne me lassais pas de

l'admirer montant une fleur dès que les éléments s'en trouvaient

rassemblés devant elle, et cotonnant, perfectionnant une tige, y

attachant les feuilles. Elle déployait le génie des peintres dans

ses audacieuses entreprises, elle copiait des feuilles flétries, des

feuilles jaunes; elle luttait avec les fleurs des champs, de toutes

les plus naïves, les plus compliquées dans leur simplicité.--«Cet art,

me disait-elle, est dans l'enfance. Si les Parisiennes avaient un peu

du génie que l'esclavage du harem exige chez les femmes de l'Orient,

elles donneraient tout un langage aux fleurs posées sur leur tête.

J'ai fait, pour ma satisfaction d'artiste, des fleurs fanées avec les

feuilles couleur bronze florentin comme il s'en trouve après ou avant

l'hiver... Cette couronne, sur une tête de jeune femme dont la vie est

manquée, ou qu'un chagrin secret dévore, manquerait-elle de poésie?

Combien de choses une femme ne pourrait-elle pas dire avec sa coiffure?

N'y a-t-il pas des fleurs pour les bacchantes ivres, des fleurs pour

les sombres et rigides dévotes, des fleurs soucieuses pour les femmes

ennuyées? La botanique exprime, je crois, toutes les sensations et

les pensées de l'âme, même les plus délicates!» Elle m'employait à

frapper ses feuilles, à des découpages, à des préparations de fil

de fer pour les tiges. Mon prétendu désir de distraction me rendit

promptement habile. Nous causions tout en travaillant. Quand je

n'avais rien à faire, je lui lisais les nouveautés, car je ne devais

pas perdre de vue mon rôle, et je jouais l'homme fatigué de la vie,

épuisé de chagrins, morose, sceptique, âpre. Mon personnage me valait

d'adorables plaisanteries sur la ressemblance purement physique, moins

le pied bot, qui se trouvait entre lord Byron et moi. Il passait pour

constant que ses malheurs à elle, sur lesquels elle voulait garder le

plus profond silence, effaçaient les miens, quoique déjà les causes

de ma misanthropie eussent pu satisfaire Young et Job. Je ne vous

parlerai pas des sentiments de honte qui me torturaient en me mettant

au cœur, comme les pauvres de la rue, de fausses plaies pour exciter

la pitié de cette adorable femme. Je compris bientôt l'étendue de mon

dévouement en comprenant toute la bassesse des espions. Les témoignages

de sympathie que je recueillis alors eussent consolé les plus grandes

infortunes. Cette charmante créature, sevrée du monde, seule depuis

tant d'années, ayant en dehors de l'amour des trésors d'affection à

dépenser, elle me les offrit avec d'enfantines effusions, avec une

pitié qui certes eût rempli d'amertume le roué qui l'aurait aimée; car,

hélas! elle était tout charité, tout compatissance. Son renoncement

à l'amour, son effroi de ce qu'on appelle le bonheur pour la femme,

éclataient avec autant de force que de naïveté. Ces heureuses journées

me prouvèrent que l'amitié des femmes est de beaucoup supérieure à leur

amour. Je m'étais fait arracher les confidences de mes chagrins avec

autant de simagrées que s'en permettent les jeunes personnes avant

de s'asseoir au piano, tant elles ont la conscience de l'ennui qui

s'ensuit. Comme vous le devinez, la nécessité de vaincre ma répugnance

à parler avait forcé la comtesse à serrer les liens de notre intimité;

mais elle retrouvait si bien en moi sa propre antipathie contre

l'amour, qu'elle me parut heureuse du hasard qui lui avait envoyé

dans son île déserte une espèce de _Vendredi_. Peut-être la solitude

commençait-elle à lui peser. Néanmoins, elle était sans la moindre

coquetterie, elle n'avait plus rien de la femme, elle ne se sentait un

cœur, me disait-elle, que dans le monde idéal où elle se réfugiait.

Involontairement je comparais entre elles ces deux existences, celle

du comte, tout action, tout agitation, tout émotion; celle de la

comtesse, tout passivité, tout inactivité, tout immobilité. La femme

et l'homme obéissaient admirablement à leur nature. Ma misanthropie

autorisait contre les hommes et contre les femmes de cyniques sorties

que je me permettais en espérant amener Honorine sur le terrain des

aveux; mais elle ne se laissait prendre à aucun piége, et je commençais

à comprendre _cet entêtement de mule_, plus commun qu'on ne le pense

chez les femmes.--«Les Orientaux ont raison, lui dis-je un soir, de

vous renfermer en ne vous considérant que comme les instruments de

leurs plaisirs. L'Europe est bien punie de vous avoir admises à faire

partie du monde, et de vous y accepter sur un pied d'égalité. Selon

moi, la femme est l'être le plus improbe et le plus lâche qui puisse

se rencontrer. Et c'est là, d'ailleurs, d'où lui viennent ses charmes:

le beau plaisir de chasser un animal domestique! Quand une femme a

inspiré une passion à un homme, elle lui est toujours sacrée, elle est,

à ses yeux, revêtue d'un privilége imprescriptible. Chez l'homme, la

reconnaissance pour les plaisirs passés est éternelle. S'il retrouve

sa maîtresse ou vieille ou indigne de lui, cette femme a toujours des

droits sur son cœur; mais, pour vous autres, un homme que vous avez

aimé n'est plus rien; bien plus, il a un tort impardonnable, celui de

vivre!... Vous n'osez pas l'avouer; mais vous avez toutes au cœur

la pensée que les calomnies populaires appelées tradition prêtent à

la dame de la tour de Nesle: Quel dommage qu'on ne puisse se nourrir

d'amour comme on se nourrit de fruits! et que, d'un repas fait, il

ne puisse pas ne vous rester que le sentiment du plaisir!...--Dieu,

dit-elle, a sans doute réservé ce bonheur parfait pour le paradis.

Mais, reprit-elle, si votre argumentation vous semble très spirituelle,

elle a pour moi le malheur d'être fausse. Qu'est-ce que c'est que des

femmes qui s'adonnent à plusieurs amours? me demanda-t-elle en me

regardant comme la Vierge d'Ingres regarde Louis XIII lui offrant son

royaume.--Vous êtes une comédienne de bonne foi, lui répondis-je,

car vous venez de me jeter de ces regards qui feraient la gloire

d'une actrice. Mais, belle comme vous êtes, vous avez aimé; donc vous

oubliez.--Moi, répondit-elle en éludant ma question, je ne suis pas une

femme, je suis une religieuse arrivée à soixante-douze ans.--Comment

alors pouvez-vous affirmer avec autant d'autorité que vous sentez plus

vivement que moi? Le malheur pour les femmes n'a qu'une forme, elles

ne comptent pour des infortunes que les déceptions du cœur.» Elle me

regarda d'un air doux, et fit comme toutes les femmes qui, pressées

entre les deux portes d'un dilemme, ou saisies par les griffes de la

vérité, n'en persistent pas moins dans leur vouloir, elle me dit:--«Je

suis religieuse, et vous me parlez d'un monde où je ne puis plus mettre

les pieds.--Pas même par la pensée? lui dis-je.--Le monde est-il si

digne d'envie? répondit-elle. Oh! quand ma pensée s'égare, elle va

plus haut... L'ange de la perfection, le beau Gabriel, chante souvent

dans mon cœur, fit-elle. Je serais riche, je n'en travaillerais pas

moins pour ne pas monter trop souvent sur les ailes diaprées de l'Ange

et aller dans le royaume de la fantaisie. Il y a des contemplations

qui nous perdent, nous autres femmes! Je dois à mes fleurs beaucoup de

tranquillité, quoiqu'elles ne réussissent pas toujours à m'occuper.

En de certains jours j'ai l'âme envahie par une attente sans objet;

je ne puis bannir une pensée qui s'empare de moi, qui semble alourdir

mes doigts. Je crois qu'il se prépare un grand événement, que ma vie

va changer; j'écoute dans le vague, je regarde aux ténèbres, je suis

sans goût pour mes travaux, et je retrouve, après mille fatigues, la

vie... la vie ordinaire. Est-ce un pressentiment du ciel, voilà ce que

je me demande!...» Après trois mois de lutte entre deux diplomates

cachés sous la peau d'une mélancolie juvénile, et une femme que le

dégoût rendait invincible, je dis au comte qu'il paraissait impossible

de faire sortir cette tortue de dessous sa carapace, il fallait casser

l'écaille. La veille, dans une dernière discussion tout amicale, la

comtesse s'était écriée:--«Lucrèce a écrit avec son poignard et son

sang le premier mot de la charte des femmes: _Liberté_!» Le comte

me donna dès lors carte blanche--«J'ai vendu cent francs les fleurs

et les bonnets que j'ai faits cette semaine!» me dit joyeusement

Honorine un samedi soir où je vins la trouver dans ce petit salon du

rez-de-chaussée dont les dorures avaient été remises à neuf par le

faux propriétaire. Il était dix heures. Un crépuscule de juillet et

une lune magnifique apportaient leurs nuageuses clartés. Des bouffées

de parfums mélangés caressaient l'âme, la comtesse faisait tintinnuler

dans sa main les cinq pièces d'or d'un faux commissionnaire en modes,

autre compère d'Octave, qu'un juge, monsieur Popinot, lui avait trouvé.

La Comédie humaine - Volume 04 · 第 37 / 54 段