«Ceci est le drame dans mon âme, mais ce n'est pas le drame extérieur

qui se joue en ce moment dans Paris! Le drame intérieur n'intéresse

personne. Je le sais, et vous le reconnaîtrez un jour, vous qui

pleurez en ce moment avec moi: personne ne superpose à son cœur

ni à son épiderme la douleur d'autrui. La mesure des douleurs est

en nous. Vous-même, vous ne comprenez mes souffrances que par une

analogie très vague. Pouvez-vous me voir calmant les rages les plus

violentes du désespoir par la contemplation d'une miniature où mon

regard retrouve et baise son front, le sourire de ses lèvres, le

contour de son visage, où je respire la blancheur de sa peau, et qui me

permet presque de sentir, de manier les grappes noires de ses cheveux

bouclés? M'avez-vous surpris quand je bondis d'espérance, quand je me

tords sous les mille flèches du désespoir, quand je marche dans la

boue de Paris pour dompter mon impatience par la fatigue? J'ai des

énervements comparables à ceux des gens en consomption, des hilarités

de fou, des appréhensions d'assassin qui rencontre un brigadier de

gendarmerie. Enfin, ma vie est un continuel paroxysme de terreurs, de

joies, de désespoirs. Quant au drame, le voici: Vous me croyez occupé

du Conseil-d'État, de la Chambre, du Palais, de la politique!... Eh!

mon Dieu, sept heures de la nuit suffisent à tout, tant la vie que

je mène a surexcité mes facultés. Honorine est ma grande affaire.

Reconquérir ma femme, voilà ma seule étude; la surveiller dans la cage

où elle est, sans qu'elle se sache en ma puissance; satisfaire à ses

besoins, veiller au peu de plaisir qu'elle se permet, être sans cesse

autour d'elle, comme un sylphe, sans me laisser ni voir ni deviner,

car tout mon avenir serait perdu, voilà ma vie, ma vraie vie! Depuis

sept ans, je ne me suis jamais couché sans être allé voir la lumière

de sa veilleuse, ou son ombre sur les rideaux de la fenêtre. Elle a

quitté ma maison sans en vouloir emporter autre chose que sa toilette

de ce jour-là. L'enfant a poussé la noblesse des sentiments jusqu'à

la bêtise! Aussi, dix-huit mois après sa fuite, était-elle abandonnée

par son amant qui fut épouvanté par le visage âpre et froid, sinistre

et puant, de la Misère, le lâche! Cet homme avait sans doute compté

sur l'existence heureuse et dorée en Suisse et en Italie, que se

donnent les grandes dames en quittant leurs maris. Honorine a de son

chef soixante mille francs de rentes. Ce misérable a laissé la chère

créature enceinte et sans un sou! En 1820, au mois de novembre, j'ai

obtenu du meilleur accoucheur de Paris de jouer le rôle d'un petit

chirurgien de faubourg. J'ai décidé le curé du quartier où se trouvait

la comtesse à subvenir à ses besoins, comme s'il accomplissait une

œuvre de charité. Cacher le nom de ma femme, lui assurer l'incognito,

lui trouver une ménagère qui me fût dévouée et qui fût une confidente

intelligente, bah!... ce fut un travail digne de Figaro. Vous comprenez

que, pour découvrir l'asile de ma femme, il me suffisait de vouloir.

Après trois mois de désespérance plutôt que de désespoir, la pensée

de me consacrer au bonheur d'Honorine, en prenant Dieu pour confident

de mon rôle, fut un de ces poëmes qui ne tombent qu'au cœur d'un

amant quand même! Tout amour absolu veut sa pâture. Eh! ne devais-je

pas protéger cette enfant, coupable par ma seule imprudence, contre

de nouveaux désastres; accomplir enfin mon rôle d'ange gardien? Après

sept mois de nourriture, le fils mourut, heureusement pour elle et

pour moi. Ma femme fut entre la vie et la mort pendant neuf mois,

abandonnée au moment où elle avait le plus besoin du bras d'un homme;

mais ce bras, dit-il en tendant le sien par un mouvement d'une énergie

angélique, fut étendu sur sa tête. Honorine fut soignée comme elle

l'eût été dans son hôtel. Quand, rétablie, elle demanda comment, par

qui elle avait été secourue, on lui répondit:--Les sœurs de charité

du quartier,--la Société de maternité,--le curé de la paroisse qui

s'intéressait à elle. Cette femme, dont la fierté va jusqu'à être

un vice, a déployé dans le malheur une force de résistance que, par

certaines soirées, j'appelle un entêtement de mule. Honorine a voulu

gagner sa vie! ma femme travaille!... Depuis cinq ans, je la tiens,

rue Saint-Maur, dans un charmant pavillon où elle fabrique des fleurs

et des modes. Elle croit vendre les produits de son élégant travail à

un marchand qui les lui paie assez cher pour que la journée lui vaille

vingt francs, et n'a pas eu depuis six ans un seul soupçon. Elle paie

toutes les choses de la vie à peu près le tiers de ce qu'elles valent,

en sorte qu'avec six mille francs par an, elle vit comme si elle avait

quinze mille francs. Elle a le goût des fleurs, et donne cent écus à

un jardinier qui me coûte à moi douze cents francs de gages, et qui me

présente des mémoires de deux mille francs tous les trois mois. J'ai

promis à cet homme un marais et une maison de maraîcher contiguë à la

loge du concierge de la rue Saint-Maur. Cette propriété m'appartient

sous le nom d'un commis-greffier de la Cour. Une seule indiscrétion

ferait tout perdre au jardinier. Honorine a son pavillon, un jardin,

une serre superbe, pour cinq cents francs de loyer par an. Elle vit là,

sous le nom de sa femme de charge, madame Gobain, cette vieille d'une

discrétion à toute épreuve que j'ai trouvée, et de qui elle s'est fait

aimer. Mais ce zèle est, comme celui du jardinier, entretenu par la

promesse d'une récompense au jour du succès. Le concierge et sa femme

me coûtent horriblement cher par les mêmes raisons. Enfin, depuis trois

ans, Honorine est heureuse, elle croit devoir à son travail le luxe

de ses fleurs, sa toilette et son bien-être. Oh! je sais ce que vous

voulez me dire, s'écria le comte en voyant une interrogation dans mes

yeux et sur mes lèvres. Oui, oui, j'ai fait une tentative. Ma femme

était précédemment dans le faubourg Saint-Antoine. Un jour, quand je

crus, sur une parole de la Gobain, à des chances de réconciliation,

j'écrivis, par la poste, une lettre où j'essayais de fléchir ma femme,

une lettre écrite, recommencée vingt fois! Je ne vous peindrai pas

mes angoisses. J'allai de la rue Payenne à la rue de Reuilly, comme

un condamné qui marche du Palais à l'Hôtel de ville; mais il est en

charrette, et moi je marchais!... Il faisait nuit, il faisait du

brouillard, j'allai au-devant de madame Gobain, qui devait venir me

répéter ce qu'avait fait ma femme. Honorine, en reconnaissant mon

écriture, avait jeté la lettre au feu sans la lire.--«Madame Gobain,

avait-elle dit, je ne veux pas être ici demain!...» Fut-ce un coup de

poignard que cette parole pour un homme qui trouve des joies illimitées

dans la supercherie au moyen de laquelle il procure le plus beau

velours de Lyon à douze francs l'aune, un faisan, un poisson, des

fruits au dixième de leur valeur, à une femme assez ignorante pour

croire payer suffisamment, avec deux cent cinquante francs, madame

Gobain, la cuisinière d'un évêque!... Vous m'avez surpris me frottant

les mains quelquefois et en proie à une sorte de bonheur. Eh bien! je

venais de faire réussir une ruse digne du théâtre. Je venais de tromper

ma femme, de lui envoyer par une marchande à la toilette un châle des

Indes proposé comme venant d'une actrice qui l'avait à peine porté,

mais dans lequel, moi, ce grave magistrat que vous savez, je m'étais

couché pendant une nuit. Enfin, aujourd'hui, ma vie se résume par les

deux mots avec lesquels on peut exprimer le plus violent des supplices:

j'aime et j'attends! J'ai dans madame Gobain une fidèle espionne de

ce cœur adoré. Je vais toutes les nuits causer avec cette vieille,

apprendre d'elle tout ce qu'Honorine a fait dans sa journée, les

moindres mots qu'elle a dits, car une seule exclamation peut me livrer

les secrets de cette âme qui s'est faite sourde et muette. Honorine est

pieuse; elle suit les offices, elle prie; mais elle n'est jamais allée

à confesse et ne communie pas: elle prévoit ce qu'un prêtre lui dirait.

Elle ne veut pas entendre le conseil, l'ordre de revenir à moi. Cette

horreur de moi m'épouvante et me confond, car je n'ai jamais fait le

moindre mal à Honorine; j'ai toujours été bon pour elle. Admettons que

j'aie eu quelques vivacités en l'instruisant, que mon ironie d'homme

ait blessé son légitime orgueil de jeune fille? Est-ce une raison de

persévérer dans une résolution que la haine la plus implacable peut

seule inspirer? Honorine n'a jamais dit à madame Gobain qui elle est,

elle garde un silence absolu sur son mariage, en sorte que cette

brave et digne femme ne peut pas dire un mot en ma faveur, car elle

est la seule de la maison qui ait mon secret. Les autres ne savent

rien; ils sont sous la terreur que cause le nom du Préfet de Police et

dans la vénération du pouvoir d'un ministre. Il m'est donc impossible

de pénétrer dans ce cœur: la citadelle est à moi, mais je n'y puis

entrer. Je n'ai pas un seul moyen d'action. Une violence me perdrait à

jamais! Comment combattre des raisons qu'on ignore? Écrire une lettre,

la faire copier par un écrivain public, et la mettre sous les yeux

d'Honorine?... j'y ai pensé. Mais n'est-ce pas risquer un troisième

déménagement? Le dernier me coûte cent cinquante mille francs. Cette

acquisition fut d'abord faite sous le nom du secrétaire que vous avez

remplacé. Le malheureux, qui ne savait pas combien mon sommeil est

léger, a été surpris par moi, ouvrant avec une fausse clef la caisse

où j'avais mis la contre-lettre; j'ai toussé, l'effroi l'a saisi; le

lendemain, je l'ai forcé de vendre la maison à mon prête-nom actuel,

et je l'ai mis à la porte. Ah! si je ne sentais pas en moi toutes les

facultés nobles de l'homme satisfaites, heureuses, épanouies; si les

éléments de mon rôle n'appartenaient pas à la paternité divine, si

je ne jouissais pas par tous les pores, il se rencontre des moments

où je croirais à quelque monomanie. Par certaines nuits, j'entends

les grelots de la Folie, j'ai peur de ces transitions violentes d'une

faible espérance, qui parfois brille et s'élance, à un désespoir

complet qui tombe aussi bas que les hommes peuvent tomber. J'ai médité

sérieusement, il y a quelques jours, le dénoûment atroce de Lovelace

avec Clarisse, en me disant: Si Honorine avait un enfant de moi, ne

faudrait-il pas qu'elle revînt dans la maison conjugale? Enfin, j'ai

tellement foi dans un heureux avenir, qu'il y a dix mois j'ai acquis

et payé l'un des plus beaux hôtels du faubourg Saint-Honoré. Si je

reconquiers Honorine, je ne veux pas qu'elle revoie cet hôtel, ni

la chambre d'où elle s'est enfuie. Je veux mettre mon idole dans un

nouveau temple où elle puisse croire à une vie entièrement nouvelle.

On travaille à faire de cet hôtel une merveille de goût et d'élégance.

On m'a parlé d'un poëte qui, devenu presque fou d'amour pour une

cantatrice, avait, au début de sa passion, acheté le plus beau lit de

Paris, sans savoir le résultat que l'actrice réservait à sa passion.

Eh bien! il y a le plus froid des magistrats, un homme qui passe pour

le plus grave conseiller de la Couronne, à qui cette anecdote a remué

toutes les fibres du cœur. L'orateur de la Chambre comprend ce poëte

qui repaissait son idéal d'une possibilité matérielle. Trois jours

avant l'arrivée de Marie-Louise, Napoléon s'est roulé dans son lit

de noces à Compiègne... Toutes les passions gigantesques ont la même

allure. J'aime en poëte et en empereur!...»

En entendant ces dernières paroles, je crus à la réalisation des

craintes du comte Octave: il s'était levé, marchait, gesticulait, mais

il s'arrêta comme épouvanté de la violence de ses paroles.--Je suis

bien ridicule, reprit-il après une fort longue pause, en venant quêter

un regard de compassion.--Non, monsieur, vous êtes bien malheureux...

«--Oh! oui, dit-il en reprenant le cours de cette confidence, plus que

vous ne le pensez! Par la violence de mes paroles, vous pouvez et vous

devez croire à la passion physique la plus intense, puisque depuis neuf

ans elle annule toutes mes facultés; mais ce n'est rien en comparaison

de l'adoration que m'inspirent l'âme, l'esprit, les manières, le cœur,

tout ce qui dans la femme n'est pas la femme; enfin, ces ravissantes

divinités du cortége de l'Amour avec lesquelles on passe sa vie, et

qui sont la poésie journalière d'un plaisir fugitif. Je vois, par un

phénomène rétrospectif, ces grâces de cœur et d'esprit d'Honorine

auxquelles je faisais peu d'attention au jour de mon bonheur, comme

tous les gens heureux! J'ai, de jour en jour, reconnu l'étendue de

ma perte en reconnaissant les qualités divines dont était doué cet

enfant capricieux et mutin, devenu si fort et si fier sous la main

pesante de la Misère, sous les coups du plus lâche abandon. Et cette

fleur céleste se dessèche solitaire et cachée! Ah! la Loi dont nous

parlions, reprit-il avec une amère ironie, la Loi, c'est un piquet de

gendarmes, c'est ma femme saisie et amenée de force ici!... N'est-ce

pas conquérir un cadavre? La Religion n'a pas prise sur elle, elle en

veut la poésie, elle prie sans écouter les commandements de l'Église.

Moi, j'ai tout épuisé comme clémence, comme bonté, comme amour... Je

suis à bout. Il n'existe plus qu'un moyen de triomphe: la ruse et la

patience avec lesquelles les oiseleurs finissent par saisir les oiseaux

les plus défiants, les plus agiles, les plus fantasques et les plus

rares. Aussi, Maurice, quand l'indiscrétion bien excusable de monsieur

de Grandville vous a révélé le secret de ma vie, ai-je fini par voir

dans cet incident un de ces commandements du Sort, un de ces arrêts

qu'écoutent et que mendient les joueurs au milieu de leurs parties les

plus acharnées... Avez-vous pour moi assez d'affection pour m'être

romanesquement dévoué?...»

--«Je vous vois venir, monsieur le comte, répondis-je en interrompant,

je devine vos intentions. Votre premier secrétaire a voulu crocheter

votre caisse, je connais le cœur du second, il pourrait aimer votre

femme. Et pouvez-vous le vouer au malheur en l'envoyant au feu! Mettre

sa main dans un brasier sans se brûler, est-ce possible?--Vous êtes

un enfant, reprit le comte, je vous enverrai ganté! Ce n'est pas mon

secrétaire qui viendra se loger rue Saint-Maur, dans la petite maison

de maraîcher que j'ai rendue libre, ce sera mon petit cousin, le

baron de l'Hostal, maître des requêtes...» Après un moment donné à la

surprise, j'entendis un coup de cloche, et une voiture roula jusqu'au

perron. Bientôt le valet de chambre annonça madame de Courteville et sa

fille. Le comte Octave avait une très nombreuse parenté dans sa ligne

maternelle. Madame de Courteville, sa cousine, était veuve d'un juge au

Tribunal de la Seine, qui l'avait laissée avec une fille et sans aucune

espèce de fortune. Que pouvait être une femme de vingt-neuf ans auprès

d'une jeune fille de vingt ans, aussi belle que l'imagination pourrait

le souhaiter pour une maîtresse idéale?--«Baron, maître des requêtes,

référendaire au sceau en attendant mieux, et ce vieil hôtel pour

dot, aurez-vous assez de raisons pour ne pas aimer la comtesse?» me

dit-il à l'oreille en me prenant la main et me présentant à madame de

Courteville et à sa fille. Je fus ébloui, non par tant d'avantages que

je n'aurais pas osé rêver, mais par Amélie de Courteville dont toutes

les beautés étaient mises en relief par une de ces savantes toilettes

que les mères font faire à leurs filles quand il s'agit de les marier.

Ne parlons pas de moi, dit le consul en faisant une pause.

La Comédie humaine - Volume 04 · 第 36 / 54 段