--Par un certain lundi, reprit-il, le hasard voulut que monsieur le

Président de Grandville et monsieur de Sérizy, alors Vice-Président

du Conseil-d'État, fussent venus tenir séance chez le comte Octave.

Ils formaient, à eux trois, une commission de laquelle j'étais

le secrétaire. Le comte m'avait déjà fait nommer auditeur au

Conseil-d'État. Tous les éléments nécessaires à l'examen de la question

politique secrètement soumise à ces messieurs se trouvaient sur l'une

des longues tables de notre bibliothèque. Messieurs de Grandville et

de Sérizy s'en étaient remis au comte Octave pour le dépouillement

préparatoire des documents relatifs à leur travail. Afin d'éviter

le transport des pièces chez monsieur de Sérizy, président de la

commission, il était convenu qu'on se réunirait d'abord rue Payenne.

Le cabinet des Tuileries attachait une grande importance à ce travail,

qui pesa sur moi principalement et auquel je dus, dans le cours de

cette année, ma nomination de Maître des Requêtes. Quoique les comtes

de Grandville et de Sérizy, dont les habitudes ressemblaient fort

à celles de mon patron, ne dînassent jamais hors de chez eux, nous

fûmes surpris discutant encore à une heure si avancée que le valet de

chambre me demanda pour me dire:--«Messieurs les curés de Saint-Paul

et des Blancs-Manteaux sont au salon depuis deux heures.» Il était

neuf heures!--«Vous voilà, messieurs, obligés de faire un dîner de

curés, dit en riant le comte Octave à ses collègues. Je ne sais pas

si Grandville surmontera sa répugnance pour la soutane.--C'est selon

les curés.--Oh! l'un est mon oncle, et l'autre est l'abbé Gaudron,

lui répondis-je. Soyez sans crainte, l'abbé Fontanon n'est plus

vicaire à Saint-Paul....--Eh bien, dînons, répondit le Président

Grandville. Un dévot m'effraie; mais je ne sais personne de gai comme

un homme vraiment pieux!» Et nous nous rendîmes au salon. Le dîner

fut charmant. Les hommes réellement instruits, les politiques à qui

les affaires donnent et une expérience consommée et l'habitude de la

parole, sont d'adorables conteurs, quand ils savent conter. Il n'est

pas de milieu pour eux, ou ils sont lourds, ou ils sont sublimes. A

ce charmant jeu, le prince de Metternich est aussi fort que Charles

Nodier. Taillée à facettes comme le diamant, la plaisanterie des

hommes d'État est nette, étincelante et pleine de sens. Sûr de

l'observation des convenances au milieu de ces trois hommes supérieurs,

mon oncle permit à son esprit de se déployer, esprit délicat, d'une

douceur pénétrante, et fin comme celui de tous les gens habitués à

cacher leurs pensées sous la robe. Comptez aussi qu'il n'y eut rien

de vulgaire ni d'oiseux dans cette causerie, que je comparerais

volontiers, comme effet sur l'âme, à la musique de Rossini. L'abbé

Gaudron était, comme le dit monsieur de Grandville, un saint Pierre

plutôt qu'un saint Paul, un paysan plein de foi, carré de base comme

de hauteur, un bœuf sacerdotal dont l'ignorance, en fait de monde et

de littérature, anima la conversation par des étonnements naïfs et par

des interrogations imprévues. On finit par causer d'une des plaies

inhérentes à l'état social et qui vient de nous occuper, de l'adultère!

Mon oncle fit observer la contradiction que les législateurs du Code,

encore sous le coup des orages révolutionnaires, y avaient établie

entre la loi civile et la loi religieuse, et d'où, selon lui, venait

tout le mal.--«Pour l'Église, dit-il, l'adultère est un crime; pour

vos tribunaux, ce n'est qu'un délit. L'adultère se rend en carrosse à

la Police Correctionnelle au lieu de monter sur les bancs de la Cour

d'Assises. Le Conseil-d'État de Napoléon, pénétré de tendresse pour la

femme coupable, a été plein d'impéritie. Ne fallait-il pas accorder en

ceci la loi civile et la loi religieuse, envoyer au couvent pour le

reste de ses jours, comme autrefois, l'épouse coupable?--Au couvent!

reprit monsieur de Sérizy: il aurait fallu d'abord créer des couvents,

et, dans ce temps, on convertissait les monastères en casernes. Puis,

y pensez-vous, monsieur l'abbé?... donner à Dieu ce dont la Société

ne veut pas!....--Oh! dit le comte de Grandville, vous ne connaissez

pas la France. On a dû laisser au mari le droit de se plaindre; eh

bien! il n'y a pas dix plaintes en adultère par an.--Monsieur l'abbé

prêche pour son saint, car c'est Jésus-Christ qui a créé l'adultère,

reprit le comte Octave. En Orient, berceau de l'Humanité, la femme

ne fut qu'un plaisir, et y fut alors une chose; on ne lui demandait

pas d'autres vertus que l'obéissance et la beauté. En mettant l'âme

au-dessus du corps, la famille européenne moderne, fille de Jésus, a

inventé le mariage indissoluble, elle en a fait un sacrement.--Ah!

l'Église en reconnaissait bien toutes les difficultés, s'écria monsieur

de Grandville.--Cette institution a produit un monde nouveau, reprit le

comte en souriant; mais les mœurs de ce monde ne seront jamais celles

des climats où la femme est nubile à sept ans et plus que vieille à

vingt-cinq. L'Église catholique a oublié les nécessités d'une moitié

du globe. Parlons donc uniquement de l'Europe. La femme nous est-elle

inférieure ou supérieure. Telle est la vraie question par rapport à

nous. Si la femme nous est inférieure, en l'élevant aussi haut que

l'a fait l'Église, il fallait de terribles punitions à l'adultère.

Aussi, jadis, a-t-on procédé ainsi. Le cloître ou la mort, voilà toute

l'ancienne législation. Mais depuis, les mœurs ont modifié les lois,

comme toujours. Le trône a servi de couche à l'adultère, et les progrès

de ce joli crime ont marqué l'affaiblissement des dogmes de l'Église

catholique. Aujourd'hui, là où l'Église ne demande plus qu'un repentir

sincère à la femme en faute, la Société se contente d'une flétrissure

au lieu d'un supplice. La loi condamne bien encore les coupables, mais

elle ne les intimide plus. Enfin, il y a deux morales: la morale du

Monde et la morale du Code. Là où le Code est faible, je le reconnais

avec notre cher abbé, le Monde est audacieux et moqueur. Il est peu

de juges qui ne voudraient avoir commis le délit contre lequel ils

déploient la foudre assez bonasse de leurs _considérants_. Le Monde,

qui dément la loi, et dans ses fêtes, et par ses usages, et par ses

plaisirs, est plus sévère que le Code et l'Église: le Monde punit la

maladresse après avoir encouragé l'hypocrisie. L'économie de la loi

sur le mariage me semble à reprendre de fond en comble. Peut-être la

loi française serait-elle parfaite si elle proclamait l'exhérédation

des filles.--Nous connaissons à nous trois la question à fond, dit en

riant le comte de Grandville. Moi, j'ai une femme avec laquelle je ne

puis pas vivre. Sérizy a une femme qui ne veut pas vivre avec lui. Toi,

Octave, la tienne t'a quitté. Nous résumons donc, à nous trois, tous

les cas de conscience conjugale; aussi composerons-nous, sans doute, la

commission, si jamais on revient au divorce.» La fourchette d'Octave

tomba sur son verre, le brisa, brisa l'assiette. Le comte, devenu pâle

comme un mort, jeta sur le Président de Grandville un regard foudroyant

par lequel il me montrait, et que je surpris.--«Pardon, mon ami, je

ne voyais pas Maurice, reprit le Président de Grandville. Sérizy et

moi nous avons été tes complices après t'avoir servi de témoins, je

ne croyais donc pas faire une indiscrétion en présence de ces deux

vénérables ecclésiastiques.» Monsieur de Sérizy changea la conversation

en racontant tout ce qu'il avait fait pour plaire à sa femme sans y

parvenir jamais. Ce vieillard conclut à l'impossibilité de réglementer

les sympathies et les antipathies humaines, il soutint que la loi

sociale n'était jamais plus parfaite que quand elle se rapprochait de

la loi naturelle. Or, la Nature ne tenait aucun compte de l'alliance

des âmes, son but était atteint par la propagation de l'espèce. Donc

le Code actuel avait été très sage en laissant une énorme latitude

aux hasards. L'exhérédation des filles, tant qu'il y aurait des

héritiers mâles, était une excellente modification, soit pour éviter

l'abâtardissement des races, soit pour rendre les ménages plus

heureux en supprimant des unions scandaleuses, en faisant rechercher

uniquement les qualités morales et la beauté.--«Mais, ajouta-t-il en

levant la main par un geste de dégoût, le moyen de perfectionner une

législation quand un pays a la prétention de réunir sept à huit cents

législateurs!... Après tout, reprit-il, si je suis sacrifié, j'ai

un enfant qui me succédera...--En laissant de côté toute question

religieuse, reprit mon oncle, je ferai observer à Votre Excellence

que la Nature ne nous doit que la vie, et que la Société nous doit le

bonheur. Êtes-vous père? lui demanda mon oncle.--Et moi, ai-je des

enfants?» dit d'une voix creuse le comte Octave dont l'accent causa

de telles impressions que l'on ne parla plus ni femmes, ni mariage.

Quand le café fut pris, les deux comtes et les deux curés s'évadèrent

en voyant le pauvre Octave tombé dans un accès de mélancolie qui ne

lui permit pas de s'apercevoir de ces disparitions successives. Mon

protecteur était assis sur une bergère, au coin du feu, dans l'attitude

d'un homme anéanti.--«Vous connaissez le secret de ma vie, me dit-il

en s'apercevant que nous nous trouvions seuls. Après trois ans de

mariage, un soir, en rentrant, on m'a remis une lettre par laquelle

la comtesse m'annonçait sa fuite. Cette lettre ne manquait pas de

noblesse, car il est dans la nature des femmes de conserver encore des

vertus en commettant cette faute horrible... Aujourd'hui, ma femme

est censée s'être embarquée sur un vaisseau naufragé, elle passe pour

morte. Je vis seul depuis sept ans!... Assez pour ce soir, Maurice.

Nous causerons de ma situation quand je me serai accoutumé à l'idée de

vous en parler. Quand on souffre d'une maladie chronique, ne faut-il

pas s'habituer au mieux? Souvent le mieux paraît être une autre face

de la maladie.» J'allai me coucher tout troublé, car le mystère, loin

de s'éclaircir, me parut de plus en plus obscur. Je pressentis un

drame étrange en comprenant qu'il ne pouvait y avoir rien de vulgaire

entre une femme que le comte avait choisie et un caractère comme le

sien. Enfin les événements qui avaient poussé la comtesse à quitter

un homme si noble, si aimable, si parfait, si aimant, si digne d'être

aimé, devaient être au moins singuliers. La phrase de monsieur de

Grandville avait été comme une torche jetée dans les souterrains sur

lesquels je marchais depuis si longtemps; et, quoique cette flamme les

éclairât imparfaitement, mes yeux pouvaient remarquer leur étendue.

Je m'expliquai les souffrances du comte sans connaître ni leur

profondeur ni leur amertume. Ce masque jaune, ces tempes desséchées,

ces gigantesques études, ces moments de rêverie, les moindres détails

de la vie de ce célibataire marié prirent un relief lumineux pendant

cette heure d'examen mental qui est comme le crépuscule du sommeil

et auquel tout homme de cœur se serait livré, comme je le fis. Oh!

combien j'aimai mon pauvre patron! il me parut sublime. Je lus un poëme

de mélancolie, j'aperçus une action perpétuelle dans ce cœur taxé

par moi d'inertie. Une douleur suprême n'arrive-t-elle pas toujours

à l'immobilité? Ce magistrat, qui disposait de tant de puissance,

s'était-il vengé? se repaissait-il d'une longue agonie? N'est-ce pas

quelque chose à Paris qu'une colère toujours bouillante pendant dix

ans? Que faisait Octave depuis ce grand malheur, car cette séparation

de deux époux est le grand malheur dans notre époque où la vie intime

est devenue, ce qu'elle n'était pas jadis, une question sociale? Nous

passâmes quelques jours en observation, car les grandes souffrances ont

leur pudeur; mais enfin, un soir, le comte me dit d'une voix grave:

«Restez!» Voici quel fut à peu près son récit.

«Mon père avait une pupille, riche, belle et âgée de seize ans,

au moment où je revins du collége dans ce vieil hôtel. Élevée par

ma mère, Honorine s'éveillait alors à la vie. Pleine de grâces et

d'enfantillage, elle rêvait le bonheur comme elle eût rêvé d'une

parure, et peut-être le bonheur était-il pour elle la parure de l'âme?

Sa piété n'allait pas sans des joies puériles, car tout, même la

religion, était une poésie pour ce cœur ingénu. Elle entrevoyait son

avenir comme une fête perpétuelle. Innocente et pure, aucun délire

n'avait troublé son sommeil. La honte et le chagrin n'avaient jamais

altéré sa joue ni mouillé ses regards. Elle ne cherchait même pas le

secret de ses émotions involontaires par un beau jour de printemps.

Enfin, elle se sentait faible, destinée à l'obéissance, et attendait le

mariage sans le désirer. Sa rieuse imagination ignorait la corruption,

peut-être nécessaire, que la littérature inocule par la peinture des

passions; elle ne savait rien du monde, et ne connaissait aucun des

dangers de la société. La chère enfant avait si peu souffert qu'elle

n'avait pas même déployé son courage. Enfin, sa candeur l'eût fait

marcher sans crainte au milieu des serpents, comme l'idéale figure

qu'un peintre a créée de l'Innocence. Jamais front ne fut plus serein

et à la fois plus riant que le sien. Jamais il n'a été permis à une

bouche de dépouiller de leur sens des interrogations précises avec tant

d'ignorance. Nous vivions comme deux frères. Au bout d'un an, je lui

dis, dans le jardin de cet hôtel, devant le bassin aux poissons en leur

jetant du pain: «--Veux-tu nous marier? Avec moi, tu feras tout ce que

tu voudras, tandis qu'un autre homme te rendrait malheureuse.--Maman,

dit-elle à ma mère qui vint au-devant de nous, il est convenu entre

Octave et moi que nous nous marierons...--A dix-sept ans?... répondit

ma mère. Non, vous attendrez dix-huit mois; et si dans dix-huit mois

vous vous plaisez, eh bien, vous êtes de naissance, de fortunes égales,

vous ferez à la fois un mariage de convenance et d'inclination.» Quand

j'eus vingt-six ans, et Honorine dix-neuf, nous nous mariâmes. Notre

respect pour mon père et ma mère, vieillards de l'ancienne cour, nous

empêcha de mettre cet hôtel à la mode, d'en changer les ameublements,

et nous y restâmes, comme par le passé, en enfants. Néanmoins j'allai

dans le monde, j'initiai ma femme à la vie sociale, et je regardai

comme un de mes devoirs de l'instruire. J'ai reconnu plus tard que

les mariages contractés dans les conditions du nôtre renfermaient

un écueil contre lequel doivent se briser bien des affections, bien

des prudences, bien des existences. Le mari devient un pédagogue, un

professeur, si vous voulez; et l'amour périt sous la férule qui tôt ou

tard blesse; car une épouse jeune et belle, sage et rieuse, n'admet pas

de supériorités au-dessus de celles dont elle est douée par nature.

Peut-être ai-je eu des torts? peut-être ai-je eu, dans les difficiles

commencements d'un ménage, un ton magistral? Peut-être, au contraire,

ai-je commis la faute de me fier absolument à cette candide nature, et

n'ai-je pas surveillé la comtesse, chez qui la révolte me paraissait

impossible? Hélas! on ne sait pas encore, ni en politique, ni en

ménage, si les empires et les félicités périssent par trop de confiance

ou par trop de sévérité. Peut-être aussi le mari n'a-t-il pas réalisé

pour Honorine les rêves de la jeune fille? Sait-on, pendant les jours

de bonheur, à quels préceptes on a manqué?...»

(--Je ne me rappelle que les masses dans les reproches que s'adressa

le comte avec la bonne foi de l'anatomiste cherchant les causes d'une

maladie qui échapperaient à ses confrères; mais sa clémente indulgence

me parut alors vraiment digne de celle de Jésus-Christ quand il sauva

la femme adultère.)

«Dix-huit mois après la mort de mon père, qui précéda ma mère de

quelques mois dans la tombe, reprit-il après une pause, arriva la

terrible nuit où je fus surpris par la lettre d'adieu d'Honorine.

Par quelle poésie ma femme était-elle séduite? Étaient-ce les sens,

étaient-ce les magnétismes du malheur ou du génie, laquelle de ces

forces l'avait ou surprise ou entraînée? Je n'ai rien voulu savoir.

Le coup fut si cruel que je restai comme hébété pendant un mois.

Plus tard, la réflexion m'a dit de rester dans mon ignorance, et les

malheurs d'Honorine m'ont trop appris de ces choses. Jusqu'à présent,

Maurice, tout est bien vulgaire; mais tout va changer par un mot:

j'aime Honorine! je n'ai pas cessé de l'adorer. Depuis le jour de

l'abandon, je vis de mes souvenirs, je reprends un à un les plaisirs

pour lesquels sans doute Honorine fut sans goût. Oh! dit-il en voyant

de l'étonnement dans mes yeux, ne me faites pas un héros, ne me croyez

pas assez sot, dirait un colonel de l'Empire, pour ne pas avoir cherché

des distractions. Hélas! mon enfant, j'étais ou trop jeune, ou trop

amoureux: je n'ai pu trouver d'autre femme dans le monde entier.

Après des luttes affreuses avec moi-même, je cherchais à m'étourdir;

j'allais, mon argent à la main, jusque sur le seuil de l'Infidélité;

mais là se dressait devant moi, comme une blanche statue, le souvenir

d'Honorine. En me rappelant la délicatesse infinie de cette peau suave

à travers laquelle on voit le sang courir et les nerfs palpiter; en

revoyant cette tête ingénue, aussi naïve la veille de mon malheur que

le jour où je lui dis:--Veux-tu nous marier? en me souvenant d'un

parfum céleste comme celui de la vertu; en retrouvant la lumière de ses

regards, la _joliesse_ de ses gestes, je m'enfuyais comme un homme qui

va violer une tombe et qui en voit sortir l'âme du mort transfigurée.

Au Conseil, au Palais, dans mes nuits, je rêve si constamment

d'Honorine, qu'il me faut une force d'âme excessive pour être à ce que

je fais, à ce que je dis. Voilà le secret de mes travaux. Eh bien!

je ne me suis pas plus senti de colère contre elle que n'en a un père

en voyant son enfant chéri dans le danger où il s'est précipité par

imprudence. J'ai compris que j'avais fait de ma femme une poésie dont

je jouissais avec tant d'ivresse que je croyais mon ivresse partagée.

Ah! Maurice, un amour sans discernement est, chez un mari, une faute

qui peut préparer tous les crimes d'une femme! J'avais probablement

laissé sans emploi les forces de cette enfant, chérie comme une enfant;

je l'ai peut-être fatiguée de mon amour avant que l'heure de l'amour

eût sonné pour elle! Trop jeune pour entrevoir le dévouement de la

mère dans la constance de la femme, elle a pris cette première épreuve

du mariage pour la vie elle-même, et l'enfant mutin a maudit la vie

à mon insu, n'osant se plaindre à moi, par pudeur peut-être! Dans

une situation si cruelle, elle se sera trouvée sans défense contre

un homme qui l'aura violemment émue. Et moi, si sagace magistrat,

dit-on, moi dont le cœur est bon, mais dont l'esprit était occupé,

j'ai deviné trop tard ces lois du code féminin méconnues, je les ai

lues à la clarté de l'incendie qui dévorait mon toit. J'ai fait alors

de mon cœur un tribunal, en vertu de la loi; car la loi constitue

un juge dans un mari: j'ai absous ma femme et je me suis condamné.

Mais l'amour prit alors chez moi la forme de la passion, de cette

passion lâche et absolue qui saisit certains vieillards. Aujourd'hui,

j'aime Honorine absente, comme on aime, à soixante ans, une femme

qu'on veut avoir à tout prix, et je me sens la force d'un jeune homme.

J'ai l'audace du vieillard et la retenue de l'adolescent. Mon ami, la

Société n'a que des railleries pour cette affreuse situation conjugale.

Là où elle s'apitoie avec un amant, elle voit dans un mari je ne sais

quelle impuissance, elle se rit de ceux qui ne savent pas conserver

une femme qu'ils ont acquise sous le poêle de l'Église et par-devant

l'écharpe du maire. Et il a fallu me taire! Sérizy est heureux. Il doit

à son indulgence le plaisir de voir sa femme, il la protége, il la

défend; et, comme il l'adore, il connaît les jouissances excessives du

bienfaiteur qui ne s'inquiète de rien, pas même du ridicule, car il en

baptise ses paternelles jouissances.--«Je ne reste marié qu'à cause de

ma femme!» me disait un jour Sérizy en sortant du Conseil. Mais moi!...

moi, je n'ai rien, pas même le ridicule à affronter, moi qui ne me

soutiens que par un amour sans aliment! moi qui ne trouve pas un mot

à dire à une femme du monde! moi que la Prostitution repousse! moi,

fidèle par incantation! Sans ma foi religieuse, je me serais tué. J'ai

défié l'abîme du travail, je m'y suis plongé, j'en suis sorti vivant,

brûlant, ardent, ayant perdu le sommeil!...»

(--Je ne puis me rappeler les paroles de cet homme si éloquent, mais

à qui la passion donnait une éloquence si supérieure à celle de la

tribune, que, comme lui, j'avais en l'écoutant les joues sillonnées

de larmes! Jugez de mes impressions, quand après une pause pendant

laquelle nous essuyâmes nos pleurs, il acheva son récit par cette

révélation.)

La Comédie humaine - Volume 04 · 第 35 / 54 段