--Tandis qu'en te menant chez monsieur le comte Octave, je crois

te donner une protection qui, si tu plais à ce vertueux homme

d'État, comme je n'en doute pas, équivaudra certes à la fortune

que je t'aurais amassée, si la ruine de mon beau-frère et la mort

de ma sœur ne m'avaient surpris comme un coup de foudre par un

jour serein.--Êtes-vous le confesseur de monsieur le comte?--Et, si

je l'étais, pourrais-je t'y placer? Quel est le prêtre capable de

profiter des secrets dont la connaissance lui vient au tribunal de la

pénitence? Non, tu dois cette protection à Sa Grandeur le Garde des

Sceaux. Mon cher Maurice, tu seras là comme chez un père. Monsieur le

comte te donne deux mille quatre cents francs d'appointements fixes, un

logement dans son hôtel, et une indemnité de douze cents francs pour

ta nourriture: il ne t'admettra pas à sa table et ne veut pas te faire

servir à part, afin de ne point te livrer à des soins subalternes.

Je n'ai pas accepté l'offre qu'on m'a faite avant d'avoir acquis la

certitude que le secrétaire du comte Octave ne sera jamais un premier

domestique. Tu seras accablé de travaux, car le comte est un grand

travailleur; mais tu sortiras de chez lui capable de remplir les plus

hautes places. Je n'ai pas besoin de te recommander la discrétion, la

première vertu des hommes qui se destinent à des fonctions publiques.»

Jugez quelle fut ma curiosité! Le comte Octave occupait alors l'une

des plus hautes places de la magistrature, il possédait la confiance

de madame la Dauphine qui venait de le faire nommer Ministre-d'État,

il menait une existence à peu près semblable à celle du comte de

Sérizy, que vous connaissez, je crois, tous; mais plus obscure, car il

demeurait au Marais, rue Payenne, et ne recevait presque jamais. Sa vie

privée échappait au contrôle du public par une modestie cénobitique

et par un travail continu. Laissez-moi vous peindre en peu de mots

ma situation. Après avoir trouvé dans le grave proviseur du collége

Saint-Louis un tuteur à qui mon oncle avait délégué ses pouvoirs,

j'avais fini mes classes à dix-huit ans. J'étais sorti de ce collége

aussi pur qu'un séminariste plein de foi sort de Saint-Sulpice. A son

lit de mort, ma mère avait obtenu de mon oncle que je ne serais pas

prêtre; mais j'étais aussi pieux que si j'avais dû entrer dans les

Ordres. Au _déjucher_ du collége, pour employer un vieux mot très

pittoresque, l'abbé Loraux me prit dans sa cure et me fit faire mon

Droit. Pendant les quatre années d'études voulues pour prendre tous

les grades, je travaillai beaucoup et surtout en dehors des champs

arides de la jurisprudence. Sevré de littérature au collége, où je

demeurais chez le proviseur, j'avais une soif à étancher. Dès que j'eus

lu quelques-uns des chefs-d'œuvre modernes, les œuvres de tous les

siècles précédents y passèrent. Je devins fou du théâtre, j'y allai

tous les jours pendant longtemps, quoique mon oncle ne me donnât que

cent francs par mois. Cette parcimonie, à laquelle sa tendresse pour

les pauvres réduisait ce bon vieillard, eut pour effet de contenir

les appétits du jeune homme en de justes bornes. Au moment d'entrer

chez le comte Octave, je n'étais pas un innocent, mais je regardais

comme autant de crimes mes rares escapades. Mon oncle était si vraiment

angélique, je craignais tant de le chagriner, que jamais je n'avais

passé de nuit dehors durant ces quatre années. Ce bon homme attendait,

pour se coucher, que je fusse rentré. Cette sollicitude maternelle

avait plus de puissance pour me retenir que tous les sermons et les

reproches dont on émaille la vie des jeunes gens dans les familles

puritaines. Étranger aux différents mondes qui composent la société

parisienne, je ne savais des femmes comme il faut et des bourgeoises

que ce que j'en voyais en me promenant, ou dans les loges au théâtre,

et encore à la distance du parterre où j'étais. Si, dans ce temps, on

m'eût dit: «Vous allez voir Canalis ou Camille Maupin,» j'aurais eu

des brasiers dans la tête et dans les entrailles. Les gens célèbres

étaient pour moi comme des dieux qui ne parlaient pas, ne marchaient

pas, ne mangeaient pas comme les autres hommes. Combien de contes

des Mille et une Nuits tient-il dans une adolescence?... Combien de

Lampes Merveilleuses faut-il avoir maniées avant de reconnaître que la

vraie Lampe Merveilleuse est ou le hasard, ou le travail, ou le génie?

Pour quelques hommes, ce rêve fait par l'esprit éveillé dure peu; le

mien dure encore! Dans ce temps je m'endormais toujours grand-duc

de Toscane,--millionnaire,--aimé par une princesse,--ou célèbre!

Ainsi, entrer chez le comte Octave, avoir cent louis à moi par an, ce

fut entrer dans la vie indépendante. J'entrevis quelques chances de

pénétrer dans la société, d'y chercher ce que mon cœur désirait le

plus, une protectrice qui me tirât de la voie dangereuse où s'engagent

nécessairement à Paris les jeunes gens de vingt-deux ans, quelque sages

et bien élevés qu'ils soient. Je commençais à me craindre moi-même.

L'étude obstinée du Droit des Gens, dans laquelle je m'étais plongé,

ne suffisait pas toujours à réprimer de cruelles fantaisies. Oui,

parfois je m'abandonnais en pensée à la vie du théâtre; je croyais

pouvoir être un grand acteur; je rêvais des triomphes et des amours

sans fin, ignorant les déceptions cachées derrière le rideau, comme

partout ailleurs, car toute scène a ses coulisses. Je suis quelquefois

sorti, le cœur bouillant, emmené par le désir de faire une battue dans

Paris, de m'y attacher à une belle femme que je rencontrerais, de la

suivre jusqu'à sa porte, de l'espionner, de lui écrire, de me confier

à elle tout entier, et de la vaincre à force d'amour. Mon pauvre

oncle, ce cœur dévoré de charité, cet enfant de soixante-dix ans,

intelligent comme Dieu, naïf comme un homme de génie, devinait sans

doute les tumultes de mon âme, car jamais il ne faillit à me dire: «Va,

Maurice, tu es un pauvre aussi! voici vingt francs, amuse-toi, tu n'es

pas prêtre!» quand il sentait la corde par laquelle il me tenait trop

tendue et près de se rompre. Si vous aviez pu voir le feu follet qui

dorait alors ses yeux gris, le sourire qui dénouait ses aimables lèvres

en les tirant vers les coins de sa bouche, enfin l'adorable expression

de ce visage auguste dont la laideur primitive était rectifiée par un

esprit apostolique, vous comprendriez le sentiment qui me faisait,

pour toute réponse, embrasser le curé des Blancs-Manteaux, comme si

c'eût été ma mère.--«Tu n'auras pas un maître, me dit mon oncle en

allant rue Payenne, tu auras un ami dans le comte Octave; mais il est

défiant, ou, pour parler plus correctement, il est prudent. L'amitié

de cet homme d'État ne doit s'acquérir qu'avec le temps; car, malgré

sa perspicacité profonde et son habitude de juger les hommes, il a

été trompé par celui à qui tu succèdes, il a failli devenir victime

d'un abus de confiance. C'est t'en dire assez sur la conduite à tenir

chez lui.» En frappant à l'immense grande porte d'un hôtel aussi vaste

que l'hôtel Carnavalet et sis entre cour et jardin, le coup retentit

comme dans une solitude. Pendant que mon oncle demandait le comte à

un vieux suisse en livrée, je jetai un de ces regards qui voient tout

sur la cour où les pavés disparaissaient entre les herbes, sur les

murs noirs qui offraient de petits jardins au-dessus de toutes les

décorations d'une charmante architecture, et sur des toits élevés comme

ceux des Tuileries. Les balustres des galeries supérieures étaient

rongés. Par une magnifique arcade, j'aperçus une seconde cour latérale

où se trouvaient les communs dont les portes se pourrissaient. Un

vieux cocher y nettoyait une vieille voiture. A l'air nonchalant de ce

domestique, il était facile de présumer que les somptueuses écuries où

tant de chevaux hennissaient autrefois, en logeaient tout au plus deux.

La superbe façade de la cour me sembla morne, comme celle d'un hôtel

appartenant à l'État ou à la Couronne, et abandonné à quelque service

public. Un coup de cloche retentit pendant que nous allions, mon oncle

et moi, de la loge du suisse (il y avait encore écrit au-dessus de

la porte: _Parlez au suisse_) vers le perron, d'où sortit un valet

dont la livrée ressemblait à celle des Labranche du Théâtre-Français

dans le vieux répertoire. Une visite était si rare, que le domestique

achevait d'endosser sa casaque, en ouvrant une porte vitrée en petits

carreaux, de chaque côté de laquelle la fumée de deux réverbères avait

dessiné des étoiles sur la muraille. Un péristyle d'une magnificence

digne de Versailles laissait voir un de ces escaliers comme il ne

s'en construira plus en France, et qui tiennent la place d'une maison

moderne. En montant des marches de pierre, froides comme des tombes,

et sur lesquelles huit personnes devaient marcher de front, nos pas

retentissaient sous des voûtes sonores. On pouvait se croire dans une

cathédrale. Les rampes amusaient le regard par les miracles de cette

orfévrerie de serrurier, où se déroulaient les fantaisies de quelque

artiste du règne de Henri III. Saisis par un manteau de glace qui

nous tomba sur les épaules, nous traversâmes des antichambres, des

salons en enfilade, parquetés, sans tapis, meublés de ces vieilleries

superbes qui, de là, retombent chez les marchands de curiosités. Enfin

nous arrivâmes à un grand cabinet situé dans un pavillon en équerre

dont toutes les croisées donnaient sur un vaste jardin.--«Monsieur

le curé des Blancs-Manteaux et son neveu, monsieur de L'Hostal!» dit

le Labranche aux soins de qui le valet de théâtre nous avait remis à

la première antichambre. Le comte Octave, vêtu d'un pantalon à pieds

et d'une redingote de molleton gris, se leva d'un immense bureau,

vint à la cheminée, et me fit signe de m'asseoir, en allant prendre

les mains à mon oncle et en les lui serrant.--«Quoique je sois sur

la paroisse de Saint-Paul, lui dit-il, il est difficile que je n'aie

pas entendu parler du curé des Blancs-Manteaux, et je suis heureux de

faire sa connaissance.--Votre Excellence est bien bonne, répondit mon

oncle. Je vous amène le seul parent qui me reste. Si je crois faire

un cadeau à Votre Excellence, je pense aussi donner un second père à

mon neveu.--C'est sur quoi je pourrai vous répondre, monsieur l'abbé,

quand nous nous serons éprouvés l'un l'autre, votre neveu et moi, dit

le comte Octave. Vous vous nommez? me demanda-t-il.--Maurice.--Il est

Docteur en Droit, fit observer mon oncle.--Bien, bien, dit le comte

en me regardant de la tête aux pieds.--Monsieur l'abbé, j'espère que,

pour votre neveu d'abord, puis pour moi, vous me ferez l'honneur de

venir dîner ici tous les lundis. Ce sera notre dîner, notre soirée de

famille.» Mon oncle et le comte se mirent à causer religion au point

de vue politique, œuvres de charité, répression des délits, et je pus

alors examiner à mon aise l'homme de qui ma destinée allait dépendre.

Le comte était de moyenne taille, il me fut impossible de juger de ses

proportions à cause de son habillement; mais il me parut maigre et sec.

La figure était âpre et creusée. Les traits avaient de la finesse. La

bouche, un peu grande, exprimait à la fois l'ironie et la bonté. Le

front, trop vaste peut-être, effrayait comme si c'eût été celui d'un

fou, d'autant plus qu'il contrastait avec le bas de la figure, terminée

brusquement par un petit menton très rapproché de la lèvre inférieure.

Deux yeux d'un bleu de turquoise, vifs et intelligents comme ceux du

prince de Talleyrand que j'admirai plus tard, également doués, comme

ceux du prince, de la faculté de se taire au point de devenir mornes,

ajoutaient à l'étrangeté de cette face, non point pâle, mais jaune.

Cette coloration semblait annoncer un caractère irritable et des

passions violentes. Les cheveux, argentés déjà, peignés avec soin,

sillonnaient la tête par les couleurs alternées du blanc et du noir. La

coquetterie de cette coiffure nuisait à la ressemblance que je trouvais

au comte avec ce moine extraordinaire que Lewis a mis en scène d'après

le _Schedoni_ du _Confessionnal des Pénitents noirs_ qui, selon moi, me

paraît une création supérieure à celle du _Moine_. En homme qui devait

se rendre de bonne heure au Palais, le comte avait déjà la barbe faite.

Deux flambeaux à quatre branches et garnis d'abat-jour, placés aux deux

extrémités du bureau, et dont les bougies brûlaient encore, disaient

assez que le magistrat se levait bien avant le jour. Ses mains, que je

vis quand il prit le cordon de la sonnette pour faire venir son valet

de chambre, étaient fort belles, et blanches comme des mains de femme...

(--En vous racontant cette histoire, dit le Consul-Général qui

s'interrompit, je dénature la position sociale et les titres de ce

personnage, tout en vous le montrant dans une situation analogue à la

sienne. État, dignité, luxe, fortune, train de vie, tous ces détails

sont vrais; mais je ne veux manquer ni à mon bienfaiteur ni à mes

habitudes de discrétion.)

--Au lieu de me sentir ce que j'étais, reprit le Consul-Général après

une pause, socialement parlant, un insecte devant un aigle, j'éprouvai

je ne sais quel sentiment indéfinissable à l'aspect du comte, et que je

puis expliquer aujourd'hui. Les artistes de génie...

(Il s'inclina gracieusement devant l'ambassadeur, la femme célèbre et

les deux Parisiens.)

... Les véritables hommes d'État, les poëtes, un général qui a

commandé des armées, enfin les personnes réellement grandes sont

simples; et leur simplicité vous met de plain-pied avec elles. Vous

qui êtes supérieurs par la pensée, peut-être avez-vous remarqué,

dit-il en s'adressant à ses hôtes, combien le sentiment rapproche

les distances morales qu'a créées la Société. Si nous vous sommes

inférieurs par l'esprit, nous pouvons vous égaler par le dévouement

en amitié. A la température (passez-moi ce mot) de nos cœurs, je me

sentis aussi près de mon protecteur que j'étais loin de lui par le

rang. Enfin, l'âme a sa clairvoyance, elle pressent la douleur, le

chagrin, la joie, l'animadversion, la haine chez autrui. Je reconnus

vaguement les symptômes d'un mystère, en reconnaissant chez le comte

les mêmes effets de physionomie que j'avais observés chez mon oncle.

L'exercice des vertus, la sérénité de la conscience, la pureté de

la pensée avaient transfiguré mon oncle, qui de laid devint très

beau. J'aperçus une métamorphose inverse dans le visage du comte: au

premier coup d'œil, je lui donnai cinquante-cinq ans; mais après un

examen attentif, je reconnus une jeunesse ensevelie sous les glaces

d'un profond chagrin, sous la fatigue des études obstinées, sous

les teintes chaudes de quelque passion contrariée. A un mot de mon

oncle, les yeux du comte reprirent pour un moment la fraîcheur d'une

pervenche, il eut un sourire d'admiration qui me le montra à un âge

que je crus le véritable, à quarante ans. Ces observations, je ne les

fis pas alors, mais plus tard, en me rappelant les circonstances de

cette visite. Le valet de chambre entra tenant un plateau sur lequel

était le déjeuner de son maître.--«Je ne demande pas mon déjeuner,

dit le comte, laissez-le cependant et allez montrer à monsieur son

appartement.» Je suivis le valet de chambre, qui me conduisit à

un joli logement complet, situé sous une terrasse, entre la cour

d'honneur et les communs, au-dessus d'une galerie par laquelle les

cuisines communiquaient avec le grand escalier de l'hôtel. Quand je

revins au cabinet du comte, j'entendis, avant d'ouvrir la porte, mon

oncle prononçant sur moi cet arrêt:--«Il pourrait faire une faute,

car il a beaucoup de cœur, et nous sommes tous sujets à d'honorables

erreurs; mais il est sans aucun vice.--Eh! bien, me dit le comte en

me jetant un regard affectueux, vous plairez-vous là? dites? Il se

trouve tant d'appartements dans cette caserne, que si vous n'étiez

pas bien, je vous caserais ailleurs.--Je n'avais qu'une chambre chez

mon oncle, répondis-je.--Eh! bien, vous pouvez être installé ce soir,

me dit le comte, car vous avez sans doute le mobilier de tous les

étudiants, un fiacre suffit à le transporter. Pour aujourd'hui nous

dînerons ensemble, tous trois,» ajouta-t-il en regardant mon oncle.

Une magnifique bibliothèque attenait au cabinet du comte, il nous y

mena, me fit voir un petit réduit coquet et orné de peintures qui

devait avoir jadis servi d'oratoire.--«Voici votre cellule, me dit-il,

vous vous tiendrez là quand vous aurez à travailler avec moi, car vous

ne serez pas à la chaîne.» Et il me détailla le genre et la durée

de mes occupations chez lui; en l'écoutant, je reconnus en lui un

grand précepteur politique. Je mis un mois environ à me familiariser

avec les êtres et les choses, à étudier les devoirs de ma nouvelle

position, et à m'accoutumer aux façons du comte. Un secrétaire observe

nécessairement l'homme qui se sert de lui. Les goûts, les passions,

le caractère, les manies de cet homme deviennent l'objet d'une étude

involontaire. L'union de ces deux esprits est à la fois plus et moins

qu'un mariage. Pendant trois mois, le comte Octave et moi, nous nous

espionnâmes réciproquement. J'appris avec étonnement que le comte

n'avait que trente-sept ans. La paix purement extérieure de sa vie et

la sagesse de sa conduite ne procédaient pas uniquement d'un sentiment

profond du devoir et d'une réflexion stoïque; en pratiquant cet homme,

extraordinaire pour ceux qui le connaissent bien, je sentis de vastes

profondeurs sous ses travaux, sous les actes de sa politesse, sous son

masque de bienveillance, sous son attitude résignée qui ressemblait

tant au calme qu'on pouvait s'y tromper. De même qu'en marchant dans

les forêts, certains terrains laissent deviner par le son qu'ils

rendent sous les pas de grandes masses de pierre ou le vide; de même

l'égoïsme en bloc caché sous les fleurs de la politesse, et les

souterrains minés par le malheur sonnent creux au contact perpétuel

de la vie intime. La douleur et non le découragement habitait cette

âme vraiment grande. Le comte avait compris que l'Action, que le

Fait est la loi suprême de l'homme social. Aussi marchait-il dans sa

voie malgré de secrètes blessures, en regardant l'avenir d'un œil

serein, comme un martyr plein de foi. Sa tristesse cachée, l'amère

déception dont il souffrait ne l'avaient pas amené dans les landes

philosophiques de l'Incrédulité; ce courageux homme d'État était

religieux, mais sans aucune ostentation: il allait à la première messe

qui se disait à Saint-Paul pour les artisans et pour les domestiques

pieux. Aucun de ses amis, personne à la Cour ne savait qu'il observât

si fidèlement les pratiques de la religion. Il cultivait Dieu comme

certains honnêtes gens cultivent un vice, avec un profond mystère.

Aussi devais-je trouver un jour le comte monté sur une alpe de malheur

bien plus élevée que celle où se tiennent ceux qui se croient les

plus éprouvés, qui raillent les passions et les croyances d'autrui

parce qu'ils ont vaincu les leurs, qui varient sur tous les tons

l'ironie et le dédain. Il ne se moquait alors ni de ceux qui suivent

encore l'Espérance dans les marais où elle vous emmène, ni de ceux

qui gravissent un pic pour s'isoler, ni de ceux qui persistent dans

leur lutte en rougissant l'arène de leur sang, et la jonchant de leurs

illusions; il voyait le monde en son entier, il dominait les croyances,

il écoutait les plaintes, il doutait des affections et surtout des

dévouements; mais ce grand, ce sévère magistrat y compatissait, il les

admirait, non pas avec un enthousiasme passager, mais par le silence,

par le recueillement, par la communion de l'âme attendrie. C'était

une espèce de Manfred catholique et sans crime, portant la curiosité

dans sa foi, fondant les neiges à la chaleur d'un volcan sans issue,

conversant avec une étoile que lui seul voyait! Je reconnus bien des

obscurités dans sa vie extérieure. Il se dérobait à mes regards non pas

comme le voyageur qui, suivant une route, disparaît au gré des caprices

du terrain dans les fondrières et les ravins, mais en tirailleur épié

qui veut se cacher et qui cherche des abris. Je ne m'expliquais pas

de fréquentes absences faites au moment où il travaillait le plus, et

qu'il ne me déguisait point, car il me disait: «Continuez pour moi,» en

me confiant sa besogne. Cet homme, si profondément enseveli dans les

triples obligations de l'homme d'État, du Magistrat et de l'Orateur,

me plut par ce goût qui révèle une belle âme et que les gens délicats

ont presque tous pour les fleurs. Son jardin et son cabinet étaient

pleins des plantes les plus curieuses, mais qu'il achetait toujours

fanées. Peut-être se complaisait-il dans cette image de sa destinée?...

il était fané comme ces fleurs près d'expirer, et dont les parfums

presque décomposés lui causaient d'étranges ivresses. Le comte aimait

son pays, il se dévouait aux intérêts publics avec la furie d'un cœur

qui veut tromper une autre passion; mais l'étude, le travail où il

se plongeait ne lui suffisaient pas; il se livrait en lui d'affreux

combats dont quelques éclats m'atteignirent. Enfin, il laissait

entendre de navrantes aspirations vers le bonheur, et me paraissait

devoir être heureux encore; mais quel était l'obstacle? Aimait-il une

femme? Ce fut une question que je me posai. Jugez de l'étendue des

cercles de douleur que ma pensée dut interroger avant d'en venir à une

si simple et si redoutable question! Malgré ses efforts, mon patron

ne réussissait donc pas à étouffer le jeu de son cœur. Sous sa pose

austère, sous le silence du magistrat s'agitait une passion contenue

avec tant de puissance, que personne, excepté moi, son commensal,

ne devina ce secret. Sa devise semblait être: «Je souffre et je me

tais.» Le cortége de respect et d'admiration qui le suivait, l'amitié

de travailleurs intrépides comme lui, des présidents Grandville et

Sérizy, n'avaient aucune prise sur le comte: ou il ne leur livrait

rien, ou ils savaient tout. Impassible, la tête haute en public, le

comte ne laissait voir l'homme qu'en de rares instants, quand, seul

dans son jardin, dans son cabinet, il ne se croyait pas observé; mais

alors il devenait enfant, il donnait carrière aux larmes dévorées sous

sa toge, aux exaltations qui, peut-être mal interprétées, eussent nui

à sa réputation de perspicacité comme homme d'État. Quand toutes ces

choses furent à l'état de certitude pour moi, le comte Octave eut tous

les attraits d'un problème, et obtint autant d'affection que s'il eût

été mon propre père. Comprenez-vous la curiosité comprimée par le

respect?... Quel malheur avait foudroyé ce savant voué depuis l'âge

de dix-huit ans, comme Pitt, aux études que veut le pouvoir, et qui

n'avait pas d'ambition; ce juge, qui savait le Droit diplomatique, le

Droit politique, le Droit civil et le Droit criminel, et qui pouvait y

trouver des armes contre toutes les inquiétudes ou contre toutes les

erreurs; ce profond législateur, cet écrivain sérieux, ce religieux

célibataire dont la vie disait assez qu'il n'encourait aucun reproche?

Un criminel n'eût pas été puni plus sévèrement par Dieu que l'était

mon patron: le chagrin avait emporté la moitié de son sommeil, il ne

dormait plus que quatre heures! Quelle lutte existait au fond de ces

heures qui passaient en apparence calmes, studieuses, sans bruit ni

murmure, et pendant lesquelles je le surpris souvent la plume tombée

de ses doigts, la tête appuyée sur une de ses mains, les yeux comme

deux étoiles fixes et quelquefois mouillés de larmes? Comment l'eau

de cette source vive courait-elle sur une grève brillante sans que

le feu souterrain la desséchât?... Y avait-il, comme sous la mer,

entre elle et le foyer du globe, un lit de granit? Enfin, le volcan

éclaterait-il?... Parfois le comte me regardait avec la curiosité

sagace et perspicace, quoique rapide, par laquelle un homme en examine

un autre quand il cherche un complice; puis il fuyait mes yeux en

les voyant s'ouvrir, en quelque sorte, comme une bouche qui veut une

réponse et qui semble dire: «Parlez le premier!» Par moments, le

comte Octave était d'une tristesse sauvage et bourrue. Si les écarts

de cette humeur me blessaient, il savait revenir sans me demander le

moindre pardon; mais ses manières devenaient alors gracieuses jusqu'à

l'humilité du chrétien. Quand je me fus filialement attaché à cet

homme mystérieux pour moi, si compréhensible pour le monde à qui le

mot _original_ suffit pour expliquer toutes les énigmes du cœur,

je changeai la face de la maison. L'abandon de ses intérêts allait,

chez le comte, jusqu'à la bêtise dans la conduite de ses affaires.

Riche d'environ cent soixante mille francs de rentes, sans compter

les émoluments de ses places, dont trois n'étaient pas sujettes à la

loi du cumul, il dépensait soixante mille francs, sur lesquels trente

au moins allaient à ses domestiques. A la fin de la première année,

je renvoyai tous ces fripons, et priai Son Excellence d'user de son

crédit pour m'aider à trouver d'honnêtes gens. A la fin de la seconde

année, le comte, mieux traité, mieux servi, jouissait du _comfort_

moderne; il avait de beaux chevaux appartenant à un cocher à qui je

donnais tant par mois pour chaque cheval; ses dîners, les jours de

réception, servis par Chevet à prix débattus, lui faisaient honneur;

l'ordinaire regardait une excellente cuisinière que me procura mon

oncle et que deux filles de cuisine aidaient; la dépense, non compris

les acquisitions, ne se montait plus qu'à trente mille francs; nous

avions deux domestiques de plus, dont les soins rendirent à l'hôtel

toute sa poésie, car ce vieux palais, si beau dans sa rouille, avait

une majesté que l'incurie déshonorait.--«Je ne m'étonne plus, dit-il en

apprenant ces résultats, des fortunes que faisaient mes gens. En sept

ans, j'ai eu deux cuisiniers devenus de riches restaurateurs!--Vous

avez perdu trois cent mille francs en sept ans, repris-je. Et vous,

magistrat qui signez au Palais des réquisitoires contre le crime,

vous encouragiez le vol chez vous.» Au commencement de l'année 1826,

le comte avait sans doute achevé de m'observer, et nous étions aussi

liés que peuvent l'être deux hommes quand l'un est le subordonné

de l'autre. Il ne m'avait rien dit de mon avenir; mais il s'était

attaché, comme un maître et comme un père, à m'instruire. Il me fit

souvent rassembler les matériaux de ses travaux les plus ardus, je

rédigeai quelques-uns de ses rapports, et il me les corrigeait en me

montrant les différences de ses interprétations de la loi, de ses

vues et des miennes. Quand enfin j'eus produit un travail qu'il pût

donner comme sien, il en eut une joie qui me servit de récompense,

et il s'aperçut que je la prenais ainsi. Ce petit incident si rapide

produisit sur cette âme, en apparence sévère, un effet extraordinaire.

Le comte me jugea, pour me servir de la langue judiciaire, en dernier

ressort et souverainement: il me prit par la tête et me baisa sur le

front.--«Maurice, s'écria-t-il, vous n'êtes plus mon compagnon, je ne

sais pas encore ce que vous me serez; mais, si ma vie ne change pas,

peut-être me tiendrez-vous lieu de fils!» Le comte Octave m'avait

présenté dans les meilleures maisons de Paris où j'allais à sa place,

avec ses gens et sa voiture, dans les occasions trop fréquentes où,

près de partir, il changeait d'avis et faisait venir un cabriolet de

place, pour aller... où?... Là était le mystère. Par l'accueil qu'on

me faisait, je devinais les sentiments du comte à mon égard et le

sérieux de ses recommandations. Attentif comme un père, il fournissait

à tous mes besoins avec d'autant plus de libéralité que ma discrétion

l'obligeait à toujours penser à moi. Vers la fin du mois de janvier

1827, chez madame la comtesse de Sérizy, j'éprouvai des chances si

constamment mauvaises au jeu, que je perdis deux mille francs, et je

ne voulus pas les prendre sur ma caisse. Le lendemain, je me disais:

«Dois-je aller les demander à mon oncle ou me confier au comte?» Je

pris le dernier parti.--«Hier, lui dis-je pendant qu'il déjeunait, j'ai

constamment perdu au jeu, je me suis piqué, j'ai continué; je dois

deux mille francs. Me permettez-vous de prendre ces deux mille francs

en compte sur mes appointements de l'année?--Non, me dit-il avec un

charmant sourire. Quand on joue dans le monde, il faut avoir une bourse

de jeu. Prenez six mille francs, payez vos dettes, nous serons de

moitié à compter d'aujourd'hui, car si vous me représentez la plupart

du temps, au moins votre amour-propre n'en doit-il pas souffrir.» Je ne

remerciai pas le comte. Un remercîment lui aurait paru de trop entre

nous. Cette nuance vous indique la nature de nos relations. Néanmoins

nous n'avions pas encore l'un et l'autre une confiance illimitée, il

ne m'ouvrit pas ces immenses souterrains que j'avais reconnus dans sa

vie secrète, et moi je ne lui disais pas: «Qu'avez-vous? de quel mal

souffrez-vous?» Que faisait-il pendant ses longues soirées? Souvent, il

rentrait ou à pied ou dans un cabriolet de place, quand je revenais en

voiture, moi, son secrétaire! Un homme si pieux était-il donc la proie

de vices cachés avec hypocrisie? Employait-il toutes les forces de

son esprit à satisfaire une jalousie plus habile que celle d'Othello?

Vivait-il avec une femme indigne de lui? Un matin, en revenant de chez

je ne sais quel fournisseur acquitter un mémoire, entre Saint-Paul et

l'Hôtel-de-Ville, je surpris le comte Octave en conversation si animée

avec une vieille femme, qu'il ne m'aperçut pas. La physionomie de

cette vieille me donna d'étranges soupçons, des soupçons d'autant plus

fondés que je ne voyais pas faire au comte l'emploi de ses économies.

N'est-ce pas horrible à penser? je me faisais le censeur de mon patron.

Dans ce moment, je lui savais plus de six cent mille francs à placer,

et s'il les avait employés en inscriptions de rentes, sa confiance en

moi était tellement entière en tout ce qui touchait ses intérêts, que

je ne devais pas l'ignorer. Parfois le comte se promenait dans son

jardin, le matin, en y tournant comme un homme pour qui la promenade

est l'hippogriffe que monte une Mélancolie rêveuse. Il allait! il

allait! il se frottait les mains à s'arracher l'épiderme! Et quand je

le surprenais en l'abordant au détour d'une allée, je voyais sa figure

épanouie. Ses yeux, au lieu d'avoir la sécheresse d'une turquoise,

prenaient ce velouté de la pervenche qui m'avait tant frappé lors de

ma première visite à cause du contraste étonnant de ces deux regards

si différents: le regard de l'homme heureux, le regard de l'homme

malheureux. Deux ou trois fois, en ces moments, il m'avait saisi par

le bras, il m'avait entraîné; puis il me disait:--«Que venez-vous me

demander?» au lieu de déverser sa joie en mon cœur qui s'ouvrait à

lui. Plus souvent aussi, le malheureux, surtout depuis que je pouvais

le remplacer dans ses travaux et faire ses rapports, restait des heures

entières à contempler les poissons rouges qui fourmillaient dans un

magnifique bassin de marbre au milieu de son jardin, et autour duquel

les plus belles fleurs formaient un amphithéâtre. Cet homme d'État

semblait avoir réussi à passionner le plaisir machinal d'émietter du

pain à des poissons. Voilà comment se découvrit le drame de cette

existence intérieure si profondément ravagée, si agitée, et où, dans

un cercle oublié par Dante dans son Enfer, il naissait d'horribles

joies.

Le Consul-Général fit une pause.

La Comédie humaine - Volume 04 · 第 34 / 54 段