répliqua-t-il.
--Si ce n'est que cela, vous me ferez plaisir, à moi, dit le colonel en
allant au-devant de Canalis et laissant sa fille et le pauvre Ernest
ensemble pour un instant.
--Mademoiselle, dit-il en levant les yeux sur elle avec la hardiesse
d'un homme sans espoir, j'ai une prière à vous faire.
--A moi?
--Que j'emporte votre pardon! Ma vie ne sera jamais heureuse, j'ai le
remords d'avoir perdu mon bonheur, sans doute par ma faute; mais, au
moins...
--Avant de nous quitter pour toujours, répondit Modeste d'une voix émue
en interrompant à la Canalis, je ne veux savoir de vous qu'une seule
chose; et, si vous avez une fois pris un déguisement, je ne pense pas
qu'en ceci vous auriez la lâcheté de me tromper...
Le mot lâcheté fit pâlir Ernest, qui s'écria:--Vous êtes sans pitié!
--Serez-vous franc?
--Vous avez le droit de me faire une si dégradante question, dit-il
d'une voix affaiblie par une violente palpitation.
--Eh bien! avez-vous lu mes lettres à monsieur de Canalis?
--Non, mademoiselle; et si je les ai fait lire au colonel, ce fut pour
justifier mon attachement en lui montrant et comment mon affection
avait pu naître, et combien mes tentatives pour essayer de vous guérir
de votre fantaisie avaient été sincères.
--Mais comment l'idée de cette ignoble mascarade est-elle venue?
dit-elle avec une espèce d'impatience.
La Brière raconta dans toute sa vérité la scène à laquelle la première
lettre de Modeste avait donné lieu, l'espèce de défi qui en était
résulté par suite de sa bonne opinion, à lui Ernest, en faveur d'une
jeune fille amenée vers la gloire, comme une plante cherchant sa part
de soleil.
--Assez, répondit Modeste avec une émotion contenue. Si vous n'avez pas
mon cœur, monsieur, vous avez toute mon estime.
Cette simple phrase causa le plus violent étourdissement à La Brière.
En se sentant chanceler, il s'appuya sur un arbrisseau, comme un homme
privé de sa raison. Modeste, qui s'en allait, retourna la tête et
revint précipitamment.
--Qu'avez-vous? dit-elle en le prenant par la main et l'empêchant de
tomber.
Modeste sentit une main glacée et vit un visage blanc comme un lys, le
sang était tout au cœur.
--Pardon, mademoiselle. Je me croyais si méprisé.
--Mais, reprit-elle avec une hauteur dédaigneuse, je ne vous ai pas dit
que je vous aimasse.
Et elle laissa de nouveau La Brière qui, malgré la dureté de cette
parole, crut marcher dans les airs. La terre mollissait sous ses pieds,
les arbres lui semblaient être chargés de fleurs, le ciel avait une
couleur rose, et l'air lui parut bleuâtre, comme dans ces temples
d'hyménée à la fin des pièces féeries qui finissent heureusement. Dans
ces situations, les femmes sont comme Janus, elles voient ce qui se
passe derrière elles, sans se retourner; et Modeste aperçut alors dans
la contenance de cet amoureux les irrécusables symptômes d'un amour à
la Butscha, ce qui, certes, est le _nec plus ultrà_ des désirs d'une
femme. Aussi le haut prix attaché à son estime par La Brière causa-t-il
à Modeste une émotion d'une douceur infinie.
--Mademoiselle, dit Canalis en quittant le colonel et venant à Modeste,
malgré le peu de cas que vous faites de mes sentiments, il importe à
mon honneur d'effacer une tache que j'y ai trop longtemps soufferte.
Cinq jours après mon arrivée ici, voici ce que m'écrivait la duchesse
de Chaulieu.
Il fit lire à Modeste les premières lignes de la lettre où la duchesse
disait avoir vu Mongenod et vouloir marier Melchior à Modeste; puis il
les lui remit après avoir déchiré le surplus.
--Je ne puis vous laisser voir le reste, dit-il en mettant le papier
dans sa poche, mais je confie à votre délicatesse ces quelques lignes
afin que vous puissiez en vérifier l'écriture. La jeune fille qui m'a
supposé d'ignobles sentiments est bien capable de croire à quelque
collusion, à quelque stratagème. Ceci peut vous prouver combien je
tiens à vous démontrer que la querelle qui subsiste entre nous n'a pas
eu chez moi pour base un vil intérêt. Ah! Modeste, dit-il avec des
larmes dans la voix, votre poëte, le poëte de madame de Chaulieu n'a
pas moins de poésie dans le cœur que dans la pensée. Vous verrez la
duchesse, suspendez votre jugement sur moi jusque-là.
Et il laissa Modeste abasourdie.
--Ah çà! les voilà tous des anges, se dit-elle, ils sont inépousables,
le duc seul appartient à l'humanité.
--Mademoiselle Modeste, cette chasse m'inquiète, dit Butscha qui parut
en portant un paquet sous le bras. J'ai rêvé que vous étiez emportée
par votre cheval, et je suis allé à Rouen vous chercher un mors
espagnol, on m'a dit que jamais un cheval ne pouvait le prendre aux
dents; je vous supplie de vous en servir, je l'ai fait voir au colonel
qui m'a déjà plus remercié que cela ne vaut.
--Pauvre cher Butscha! s'écria Modeste émue aux larmes par ce soin
maternel.
Butscha s'en alla sautillant comme un homme à qui l'on vient
d'apprendre la mort d'un vieil oncle à succession.
--Mon cher père, dit Modeste en rentrant au salon, je voudrais bien
avoir la belle cravache... si vous proposiez à monsieur de La Brière de
l'échanger contre votre tableau de Van Ostade.
Modeste regarda sournoisement Ernest pendant que le colonel lui
faisait cette proposition devant ce tableau, seule chose qu'il eût
comme souvenir de ses campagnes, et qu'il avait achetée d'un bourgeois
de Ratisbonne. Elle se dit en elle-même en voyant avec quelle
précipitation La Brière quitta le salon:--Il sera de la chasse!
Chose étrange, les trois amants de Modeste se rendirent à Rosembray,
tous le cœur plein d'espérance et ravis de ses adorables perfections.
Rosembray, terre récemment achetée par le duc de Verneuil avec la
somme que lui donna sa part dans le milliard voté pour légitimer
la vente des biens nationaux, est remarquable par un château d'une
magnificence comparable à celle de Mesnière et de Balleroy. On arrive
à cet imposant et noble édifice par une immense allée de quatre rangs
d'ormes séculaires, et l'on traverse une immense cour d'honneur en
pente, comme celle de Versailles, à grilles magnifiques, à deux
pavillons de concierge, et ornée de grands orangers dans leurs caisses.
Sur la cour, le château présente, entre deux corps de logis en retour,
deux rangs de dix-neuf hautes croisées à cintres sculptés et à petits
carreaux, séparées entre elles par une colonnade engagée et cannelée.
Un entablement à balustres cache un toit à l'italienne d'où sortent
des cheminées de pierres de taille masquées par des trophées d'armes,
Rosembray ayant été bâti, sous Louis XIV, par un fermier général nommé
Cottin. Sur le parc, la façade se distingue de celle sur la cour par
un avant-corps de cinq croisées à colonnes au-dessus duquel se voit un
magnifique fronton. La famille de Marigny, à qui les biens de ce Cottin
furent apportés par mademoiselle Cottin, unique héritière de son père,
y fit sculpter un lever de soleil par Coysevox. Au-dessous, deux anges
déroulent un ruban où se lit cette devise substituée à l'ancienne en
l'honneur du Grand Roi: _Sol nobis benignus_. Le Grand Roi avait fait
duc le marquis de Marigny, l'un de ses plus insignifiants favoris.
Du perron à grands escaliers circulaires et à balustres, la vue s'étend
sur un immense étang, long et large comme le grand canal de Versailles,
et qui commence au bas d'une pelouse digne des boulingrins les plus
britanniques, bordée de corbeilles où brillaient alors les fleurs de
l'automne. De chaque côté, deux jardins à la française étalent leurs
carrés, leurs allées, leurs belles pages écrites du plus majestueux
style Lenôtre. Ces deux jardins sont encadrés dans toute leur longueur
par une marge de bois, d'environ trente arpents, où, sous Louis XV, on
a dessiné des parcs à l'anglaise. De la terrasse, la vue s'arrête, au
fond, sur une forêt dépendant de Rosembray et contiguë à deux forêts,
l'une à l'État, l'autre à la Couronne. Il est difficile de trouver un
plus beau paysage.
L'arrivée de Modeste fit une certaine sensation dans l'avenue, où l'on
aperçut une voiture à la livrée de France, accompagnée du Grand-Écuyer,
du colonel, de Canalis, de La Brière, tous à cheval, précédés d'un
piqueur en grande livrée, suivis de dix domestiques parmi lesquels se
remarquaient le mulâtre, le nègre et l'élégant briska du colonel pour
les deux femmes de chambre et les paquets. La voiture à quatre chevaux
était menée par des tigres mis avec une coquetterie ordonnée par le
Grand-Écuyer, souvent mieux servi que le roi. En entrant et voyant
ce petit Versailles, Modeste, éblouie par la magnificence des grands
seigneurs, pensa soudain à son entrevue avec les célèbres duchesses,
elle eut peur de paraître empruntée, provinciale ou parvenue; elle
perdit complétement la tête et se repentit d'avoir voulu cette partie
de chasse.
Quand la voiture eut arrêté, fort heureusement Modeste aperçut un
vieillard en perruque blonde, frisée à petites boucles, dont la figure
calme, pleine, lisse, offrait un sourire paternel et l'expression d'un
enjouement monastique rendu presque digne par un regard à demi voilé.
La duchesse, femme d'une haute dévotion, fille unique d'un premier
président richissime et mort en 1800, sèche et droite, mère de quatre
enfants, ressemblait à madame Latournelle si l'imagination consent
à embellir la notaresse de toutes les grâces d'un maintien vraiment
abbatial.
--Eh! bonjour, chère Hortense, dit mademoiselle d'Hérouville qui
embrassa la duchesse avec toute la sympathie qui réunissait ces deux
caractères hautains, laissez-moi vous présenter ainsi qu'à notre cher
duc ce petit ange, mademoiselle de La Bastie.
--On nous a tant parlé de vous, mademoiselle, dit la duchesse, que nous
avions grand'hâte de vous posséder ici...
--On regrettera le temps perdu, dit le duc de Verneuil en inclinant la
tête avec une galante admiration.
--Monsieur le comte de La Bastie, dit le Grand-Écuyer en prenant le
colonel par le bras et le montrant au duc et à la duchesse avec une
teinte de respect dans son geste et sa parole.
Le colonel salua la duchesse, le duc lui tendit la main.
--Soyez le bienvenu, monsieur le comte, dit monsieur de Verneuil, vous
possédez bien des trésors, ajouta-t-il en regardant Modeste.
La duchesse prit Modeste par-dessous le bras, et la conduisit dans
un immense salon où se trouvaient groupées devant la cheminée une
dizaine de femmes. Les hommes, emmenés par le duc, se promenèrent sur
la terrasse, à l'exception de Canalis qui se rendit respectueusement
auprès de la superbe Éléonore. La duchesse, assise à un métier de
tapisserie, donnait des conseils à mademoiselle de Verneuil pour
nuancer.
Modeste se serait traversé le doigt d'une aiguille en mettant la main
sur une pelote, elle n'aurait pas été si vivement atteinte qu'elle le
fut par le coup d'œil glacial, hautain, méprisant, que lui jeta la
duchesse de Chaulieu. Dans le premier moment, elle ne vit que cette
femme, elle la devina. Pour savoir jusqu'où va la cruauté de ces
charmants êtres que nos passions grandissent tant, il faut voir les
femmes entre elles. Modeste aurait désarmé toute autre qu'Éléonore par
sa stupide et involontaire admiration; car sans sa connaissance de
l'âge, elle eût cru voir une femme de trente-six ans, mais elle était
réservée à bien d'autres étonnements!
Le poëte se heurtait alors contre une colère de grande dame. Une
pareille colère est le plus atroce des sphinx: le visage est radieux,
tout le reste est farouche. Les rois eux-mêmes ne savent comment
faire capituler la politesse exquise de froideur qui cache une armure
d'acier. La délicieuse tête de femme sourit, et en même temps l'acier
mord, la main est d'acier, le bras, le corps, tout est d'acier. Canalis
essayait de se cramponner à cet acier, mais ses doigts y glissaient
comme ses paroles sur le cœur; et la tête gracieuse, et la phrase
gracieuse, et le maintien gracieux déguisaient à tous les regards
l'acier de cette colère descendue à vingt-cinq degrés au-dessous de
zéro. L'aspect de la sublime beauté de Modeste embellie par le voyage,
la vue de cette jeune fille mise aussi bien que Diane de Maufrigneuse,
avaient enflammé les poudres amassées par la réflexion dans la tête
d'Éléonore. Toutes les femmes étaient venues à une croisée pour voir
descendre de voiture la merveille du jour, accompagnée de ses trois
amants.
--N'ayons pas l'air d'être si curieuses, avait dit madame de Chaulieu
frappée au cœur par ce mot de Diane:--Elle est divine! d'où çà
sort-il?
Et elles s'étaient envolées au salon, où chacune avait repris sa
contenance, et où la duchesse de Chaulieu se sentit dans le cœur mille
vipères qui toutes demandaient à la fois leur pâture.
Mademoiselle d'Hérouville dit à voix basse à la duchesse de Verneuil et
avec intention:--Éléonore reçoit bien mal son grand Melchior.
--La duchesse de Maufrigneuse croit qu'il y a du froid entre eux,
répondit Laure de Verneuil avec simplicité.
Cette phrase, dite si souvent dans le monde, n'est-elle pas admirable?
On y sent la bise du pôle.
--Et pourquoi? demanda Modeste à cette charmante jeune fille sortie du
Sacré-Cœur depuis deux mois.
--Le grand homme, répondit la dévote duchesse qui fit signe à sa fille
de se taire, l'a laissée sans un mot pendant quinze jours, après son
départ pour le Havre, et après lui avoir dit qu'il y allait pour sa
santé.
Modeste laissa échapper un mouvement qui frappa Laure, Hélène et
mademoiselle d'Hérouville.
--Et pendant ce temps, disait la dévote duchesse en continuant, elle le
faisait nommer commandeur et ministre à Baden.
--Oh! c'est mal à Canalis, car il lui doit tout, dit mademoiselle
d'Hérouville.
--Pourquoi madame de Chaulieu n'est-elle pas venue au Havre? demanda
naïvement Modeste à Hélène.
--Ma petite, dit la duchesse de Verneuil, elle se laisserait bien
assassiner sans proférer une parole. Regardez-la! Quelle reine! sa tête
sur un billot sourirait encore comme fit Marie Stuart; et notre belle
Éléonore a d'ailleurs de ce sang dans les veines.
--Elle ne lui a pas écrit? reprit Modeste.
--Diane, répondit la duchesse encouragée à ces confidences par un coup
de coude de mademoiselle d'Hérouville, m'a dit qu'elle avait fait à la
première lettre que Canalis lui a écrite, il y a dix jours environ, une
bien sanglante réponse.
Cette explication fit rougir Modeste de honte pour Canalis; elle
souhaita, non pas l'écraser sous ses pieds, mais se venger par une
de ces malices plus cruelles que des coups de poignard. Elle regarda
fièrement la duchesse de Chaulieu. Ce fut un regard doré par huit
millions.
--Monsieur Melchior!... dit-elle.
Toutes les femmes levèrent le nez et jetèrent les yeux alternativement
sur la duchesse qui causait à voix basse au métier avec Canalis, et
sur cette jeune fille assez mal élevée pour troubler deux amants aux
prises, ce qui ne se fait dans aucun monde. Diane de Maufrigneuse hocha
la tête en ayant l'air de dire: «L'enfant est dans son droit!» Les
douze femmes finirent par sourire entre elles, car elles jalousaient
toutes une femme de cinquante-six ans, assez belle encore pour pouvoir
puiser dans le trésor commun et y voler part de jeune. Melchior regarda
Modeste avec une impatience fébrile et par un geste de maître à valet,
tandis que la duchesse baissa la tête par un mouvement de lionne
dérangée pendant son festin; mais ses yeux attachés au canevas jetèrent
des flammes presque rouges sur le poëte en en fouillant le cœur à
coups d'épigrammes, chaque mot s'expliquait par une triple injure.
--Monsieur Melchior! répéta Modeste d'une voix qui avait le droit de se
faire écouter.
--Quoi, mademoiselle?... demanda le poëte.
Obligé de se lever, il resta debout à mi-chemin du métier qui se
trouvait auprès d'une fenêtre et de la cheminée près de laquelle
Modeste était assise sur le canapé de la duchesse de Verneuil. Quelles
poignantes réflexions ne fit pas cet ambitieux, quand il reçut un
regard fixe d'Éléonore. Obéir à Modeste, tout était fini sans retour
entre le poëte et sa protectrice. Ne pas écouter la jeune fille,
Canalis avouait son servage, il annulait le profit de ses vingt-cinq
jours de lâchetés, il manquait aux plus simples lois de la Civilité
puérile et honnête. Plus la sottise était grosse, plus impérieusement
la duchesse l'exigeait. La beauté, la fortune de Modeste mises en
regard de l'influence et des droits d'Éléonore rendirent cette
hésitation entre l'homme et son honneur aussi terrible à voir que le
péril d'un matador dans l'arène. Un homme ne trouve de palpitations
semblables à celles qui pouvaient donner un anévrisme à Canalis que
devant un tapis vert, en voyant sa ruine ou sa fortune décidées en cinq
minutes.
--Mademoiselle d'Hérouville m'a fait quitter si promptement la voiture
que j'y ai laissée, dit Modeste à Canalis, mon mouchoir...
Canalis fit un haut-le-corps significatif.
--Et, dit Modeste en continuant malgré ce geste d'impatience, j'y ai
noué la clef d'un portefeuille qui contient un fragment de lettre
importante; ayez la bonté, Melchior, de la faire demander...
Entre un ange et un tigre irrité, Canalis, devenu blême, n'hésita plus,
le tigre lui parut le moins dangereux; il allait se prononcer, lorsque
La Brière apparut à la porte du salon, et lui sembla quelque chose
comme l'archange Michel tombant du ciel.
--Ernest, tiens, mademoiselle de La Bastie a besoin de toi, dit le
poëte qui regagna vivement sa chaise auprès du métier.
Ernest, lui, courut à Modeste sans saluer personne, il ne vit qu'elle,
il reçut cette commission avec un visible bonheur, et s'élança hors du
salon avec l'approbation secrète de toutes les femmes.
--Quel métier pour un poëte! dit Modeste à Hélène en montrant la
tapisserie à laquelle travaillait rageusement la duchesse.
--Si tu lui parles, si tu la regardes une seule fois, tout est à jamais
fini, disait à voix basse à Melchior Éléonore que le _mezzo termine_
d'Ernest n'avait pas satisfaite. Et, songes-y bien! quand je ne serai
pas là, je laisserai des yeux qui t'observeront.
Sur ce mot, la duchesse, femme de taille moyenne, mais un peu trop
grasse, comme le sont toutes les femmes de cinquante ans passés qui
restent belles, se leva, marcha vers le groupe où se trouvait Diane
de Maufrigneuse, en avançant des pieds menus et nerveux comme ceux
d'une biche. Sous sa rondeur se révélait l'exquise finesse dont
sont douées ces sortes de femmes et que leur donne la vigueur de
leur système nerveux qui maîtrise et vivifie le développement de la
chair. On ne pouvait pas expliquer autrement sa légère démarche qui
fut d'une noblesse incomparable. Il n'y a que les femmes dont les
quartiers de noblesse commencent à Noé, comme Éléonore, qui savent
être majestueuses, malgré leur embonpoint de fermière. Un philosophe
eût peut-être plaint Philoxène en admirant l'heureuse distribution
du corsage et les soins minutieux d'une toilette du matin portée
avec une élégance de reine, avec une aisance de jeune personne.
Audacieusement coiffée en cheveux abondants, sans teinture, et nattés
sur la tête en forme de tour, Éléonore montrait fièrement son cou de
neige, sa poitrine et ses épaules d'un modelé délicieux, ses bras
nus et éblouissants, terminés par des mains célèbres. Modeste, comme
toutes les antagonistes de la duchesse, reconnut en elle une de ces
femmes dont on dit:--C'est notre maîtresse à toutes! Et en effet, on
reconnaissait en Éléonore une des quelques grandes dames, devenues si
rares maintenant en France. Vouloir expliquer ce qu'il y a d'auguste
dans le port de la tête, de fin, de délicat dans telle ou telle
sinuosité du cou, d'harmonieux dans les mouvements, de digne dans un
maintien, de noble dans l'accord parfait des détails et de l'ensemble,
dans ces artifices devenus naturels qui rendent une femme sainte et
grande, ce serait vouloir analyser le sublime. On jouit de cette
poésie comme de celle de Paganini, sans s'en expliquer les moyens, car
la cause est toujours l'âme qui se rend visible. La duchesse inclina
la tête pour saluer Hélène et sa tante, puis elle dit à Diane d'une
voix enjouée, pure, sans trace d'émotion:--N'est-il pas temps de nous
habiller, duchesse?
Et elle fit sa sortie, accompagnée de sa belle-fille et de mademoiselle
d'Hérouville, qui toutes deux lui donnèrent le bras. Elle parla bas en
s'en allant avec la vieille fille, qui la pressa sur son cœur en lui
disant:--Vous êtes charmante. Ce qui signifiait:--Je suis toute à vous
pour le service que vous venez de nous rendre.
Mademoiselle d'Hérouville rentra pour jouer son rôle d'espion, et son
premier regard apprit à Canalis que le dernier mot de la duchesse
n'était pas une vaine menace. L'apprenti diplomate se trouva de trop
petite science pour une si terrible lutte, et son esprit lui servit du
moins à se placer dans une situation franche, sinon digne. Quand Ernest
reparut apportant le mouchoir à Modeste, il le prit par le bras et
l'emmena sur la pelouse.
--Mon cher ami, lui dit-il, je suis l'homme, non pas le plus
malheureux, mais le plus ridicule du monde; aussi ai-je recours à toi
pour me tirer du guêpier où je me suis fourré. Modeste est un démon;
elle a vu mon embarras, elle en rit, elle vient de me parler de deux
lignes d'une lettre de madame de Chaulieu que j'ai fait la sottise de
lui confier; si elle les montrait, jamais je ne pourrais me raccommoder
avec Éléonore. Ainsi, demande immédiatement ce papier à Modeste, et
dis-lui de ma part que je n'ai sur elle aucune vue, aucune prétention.
Je compte sur sa délicatesse, sur sa probité de jeune fille pour se
conduire avec moi comme si nous ne nous étions jamais vus, je la
prie de ne pas m'adresser la parole, je la supplie de m'accorder ses
rigueurs, sans oser réclamer de sa malice une espèce de colère jalouse
qui servirait à merveille mes intérêts... Va, j'attends ici.
Ernest de La Brière aperçut, en rentrant au salon, un jeune officier
de la compagnie des Gardes d'Havré, le vicomte de Sérizy, qui venait
d'arriver de Rosny pour annoncer que MADAME était obligée de se
trouver à l'ouverture de la session. On sait de quelle importance fut
cette solennité constitutionnelle, où Charles X prononça son discours
environné de toute sa famille, madame la Dauphine et MADAME y assistant
dans leur tribune. Le choix de l'ambassadeur chargé d'exprimer les
regrets de la princesse était une attention pour Diane, on la disait
alors adorée par ce charmant jeune homme, fils d'un ministre d'État,
gentilhomme ordinaire de la Chambre, promis à de hautes destinées en sa
qualité de fils unique et d'héritier d'une immense fortune. La duchesse
de Maufrigneuse ne souffrait les attentions du vicomte que pour bien
mettre en lumière l'âge de madame de Sérizy qui, selon la chronique
publiée sous l'éventail, lui avait enlevé le cœur du beau Lucien de
Rubempré.
--Vous nous ferez, j'espère, le plaisir de rester à Rosembray, dit la
sévère duchesse au jeune officier.
Tout en ouvrant l'oreille aux médisances, la dévote fermait les yeux
sur les coquetteries de ses hôtes soigneusement appareillés par le duc,
car on ne sait pas tout ce que tolèrent ces excellentes femmes, sous
prétexte de ramener au bercail par leur indulgence des brebis égarées.
--Nous avons compté, dit le Grand-Écuyer, sans notre gouvernement
constitutionnel, et Rosembray, madame la duchesse, y perd un grand
honneur...
--Nous n'en serons que plus à notre aise! dit un grand vieillard sec,
d'environ soixante-quinze ans, vêtu de drap bleu, gardant sa casquette
de chasse sur la tête par permission des dames.
Ce personnage, qui ressemblait beaucoup au duc de Bourbon, n'était rien
moins que le prince de Cadignan, Grand-Veneur, un des derniers grands
seigneurs français. Au moment où La Brière essayait de passer derrière
le canapé pour demander un moment d'entretien à Modeste, un homme de
trente-huit ans, petit, gros et commun, entra.
--Mon fils, le prince de Loudon, dit la duchesse de Verneuil à
Modeste qui ne put comprimer sur sa jeune physionomie une expression
d'étonnement en voyant par qui était porté le nom que le général de la
cavalerie vendéenne avait rendu si célèbre, et par sa hardiesse et par
le martyre de son supplice.