--Vous ressemblez, cher poëte, en ce moment, à ces parents qui

s'inquiètent de la dot de la fille avant de montrer celle de leur

fils. Vous faites le difficile avec moi, sans savoir si vous en avez

le droit. L'amour ne s'établit point par des conventions sèchement

débattues. Le pauvre duc d'Hérouville se laisse faire avec l'abandon de

l'oncle Tobie dans Sterne, à cette différence près que je ne suis pas

la veuve Wadman, quoique veuve en ce moment de beaucoup d'illusions sur

la poésie. Oui! nous ne voulons rien croire, nous autres jeunes filles,

de ce qui dérange notre monde fantastique!... On m'avait tout dit à

l'avance! Ah! vous me faites une mauvaise querelle indigne de vous, je

ne reconnais pas le Melchior d'hier.

--Parce que Melchior a reconnu chez vous une ambition avec laquelle

vous comptez encore...

Modeste toisa Canalis en lui jetant un regard impérial.

--... Mais je serai quelque jour ambassadeur et pair de France, tout

comme lui.

--Vous me prenez pour une bourgeoise, dit-elle en remontant le perron.

Mais elle se retourna vivement et ajouta, perdant contenance, tant

elle fut suffoquée:--C'est moins impertinent que de me prendre pour une

sotte. Le changement de vos manières a sa raison dans les niaiseries

que le Havre débite, et que Françoise, ma femme de chambre, vient de me

répéter.

--Ah! Modeste, pouvez-vous le croire? dit Canalis en prenant une pose

dramatique. Vous me supposeriez donc alors capable de ne vous épouser

que pour votre fortune!

--Si je vous fais cette injure après vos édifiants discours au bord

de la Seine, il ne tient qu'à vous de me détromper, et alors je serai

tout ce que vous voudrez que je sois, dit-elle en le foudroyant de son

dédain.

--Si tu penses me prendre à ce piége, se dit le poëte en la suivant,

ma petite, tu me crois plus jeune que je ne le suis. Faut-il donc tant

de façons avec une petite sournoise dont l'estime m'importe autant que

celle du roi de Bornéo! Mais, en me prêtant un sentiment ignoble, elle

donne raison à ma nouvelle attitude. Est-elle rusée?... La Brière sera

bâté, comme un petit sot qu'il est; et, dans cinq ans, nous rirons bien

de lui avec elle!

La froideur que cette altercation avait jetée entre Canalis et Modeste

fut visible le soir même à tous les yeux. Canalis se retira de bonne

heure en prétextant de l'indisposition de La Brière, et il laissa

le champ libre au Grand-Écuyer. Vers onze heures, Butscha, qui vint

chercher sa patronne, dit en souriant tout bas à Modeste:--Avais-je

raison?

--Hélas! oui, dit-elle.

--Mais avez-vous, selon nos conventions, entre-bâillé la porte, de

manière qu'il puisse revenir?

--La colère m'a dominée, répondit Modeste. Tant de lâcheté m'a fait

monter le sang au visage, et je lui ai dit son fait.

--Eh bien! tant mieux. Quand tous deux vous serez brouillés à ne plus

vous parler gracieusement, je me charge de le rendre amoureux et

pressant à vous tromper vous-même.

--Allons, Butscha, c'est un grand poëte, un gentilhomme, un homme

d'esprit.

--Les huit millions de votre père sont plus que tout cela.

--Huit millions?... dit Modeste.

--Mon patron, qui vend son Étude, va partir pour la Provence afin de

diriger les acquisitions que propose Castagnould, le second de votre

père. Le chiffre des contrats à faire pour reconstituer la terre de

la Bastie monte à quatre millions, et votre père a consenti à tous les

achats. Vous avez deux millions en dot, et le colonel en compte un pour

votre établissement à Paris, un hôtel et le mobilier! Calculez.

--Ah! je puis être duchesse d'Hérouville, dit Modeste en regardant

Butscha.

--Sans ce comédien de Canalis, vous auriez gardé sa cravache, comme

venant de moi, dit le clerc en plaidant ainsi la cause de La Brière.

--Monsieur Butscha, voudriez-vous par hasard me marier à votre goût?

dit Modeste en riant.

--Ce digne garçon aime autant que moi, vous l'avez aimé pendant huit

jours, et c'est un homme de cœur, répondit le clerc.

--Et peut-il lutter avec une charge de la Couronne? il n'y en a que

six: grand-aumônier, chancelier, grand-chambellan, grand-maître,

connétable, grand-amiral; mais on ne nomme plus de connétables.

--Dans six mois, le peuple, mademoiselle, qui se compose d'une infinité

de Butscha méchants, peut souffler sur toutes ces grandeurs. Et,

d'ailleurs, que signifie la noblesse aujourd'hui? Il n'y a pas mille

vrais gentilshommes en France. Les d'Hérouville viennent d'un huissier

à verge de Robert de Normandie. Vous aurez bien des déboires avec

ces deux vieilles filles à visage laminé! Si vous tenez au titre de

duchesse, vous êtes du Comtat, le Pape aura bien autant d'égards pour

vous que pour des marchands, il vous vendra quelque duché en _nia_

ou en _agno_. Ne jouez donc pas votre bonheur pour une charge de la

Couronne.

Les réflexions de Canalis pendant la nuit furent entièrement positives.

Il ne vit rien de pis au monde que la situation d'un homme marié

sans fortune. Encore tremblant du danger que lui avait fait courir

sa vanité mise en jeu près de Modeste, le désir de l'emporter sur le

duc d'Hérouville, et sa croyance aux millions de monsieur Mignon, il

se demanda ce que la duchesse de Chaulieu devait penser de son séjour

au Havre aggravé par un silence épistolaire de quatorze jours, alors

qu'à Paris ils s'écrivaient l'un à l'autre quatre ou cinq lettres par

semaine.

--Et la pauvre femme qui travaille pour m'obtenir le cordon de

commandeur de la Légion et le poste de ministre auprès du grand-duc de

Bade!... s'écria-t-il.

Aussitôt, avec cette vivacité de décision qui, chez les poëtes comme

chez les spéculateurs, résulte d'une vive intuition de l'avenir, il se

mit à sa table et composa la lettre suivante.

A MADAME LA DUCHESSE DE CHAULIEU.

«Ma chère Éléonore, tu seras sans doute étonnée de ne pas avoir encore

reçu de mes nouvelles; mais le séjour que je fais ici n'a pas eu

seulement ma santé pour motif, il s'agissait de m'acquitter en quelque

sorte avec notre petit La Brière. Ce pauvre garçon est devenu très

épris d'une certaine demoiselle Modeste de La Bastie, une petite fille

pâle, insignifiante et filandreuse, qui, par parenthèse, a le vice

d'aimer la littérature et se dit poëte pour justifier les caprices, les

boutades et les variations d'un assez mauvais caractère. Tu connais

Ernest, il est si facile de l'attraper que je n'ai pas voulu le laisser

aller seul. Mademoiselle de La Bastie a singulièrement coqueté avec ton

Melchior, elle était très disposée à devenir ta rivale, quoiqu'elle

ait les bras maigres, peu d'épaules comme toutes les jeunes filles, la

chevelure plus fade que celle de madame de Rochefide, et un petit œil

gris fort suspect. J'ai mis le holà, peut-être trop brutalement, aux

gracieusetés de cette Immodeste; mais l'amour unique est ainsi. Que

m'importent les femmes de la terre, qui, toutes ensemble, ne te valent

pas?

»Les gens avec qui je passe mon temps et qui forment les

accompagnements de l'héritière sont bourgeois à faire lever le cœur.

Plains-moi, je passe mes soirées avec des clercs de notaire, des

notaresses, des caissiers, un usurier de province; et, certes, il y

a loin de là aux soirées de la rue de Grenelle. La prétendue fortune

du père qui revient de la Chine nous a valu la présence de l'éternel

prétendant, le Grand-Écuyer, d'autant plus affamé de millions qu'il

en faut six ou sept, dit-on, pour mettre en valeur les fameux marais

d'Hérouville. Le roi ne sait pas combien est fatal le présent qu'il

a fait au petit duc. Sa Grâce, qui ne se doute pas du peu de fortune

de son désiré beau-père, n'est jaloux que de moi. La Brière fait son

chemin auprès de son idole, à couvert de son ami qui lui sert de

paravent. Nonobstant les extases d'Ernest, je pense, moi poëte, au

solide; et les renseignements que je viens de prendre sur la fortune

assombrissent l'avenir de notre secrétaire, dont la fiancée a des

dents d'un fil inquiétant pour toute espèce de fortune. Si mon ange

veut racheter quelques-uns de nos péchés, elle tâchera de savoir la

vérité sur cette affaire en faisant venir et questionnant, avec la

dextérité qui la caractérise, Mongenod son banquier. Monsieur Mignon,

ancien colonel de cavalerie dans la Garde Impériale, a été pendant sept

ans le correspondant de la maison Mongenod. On parle de deux cent mille

francs de dot au plus, et je désirerais, avant de faire la demande de

la demoiselle pour Ernest, avoir des données positives. Une fois nos

gens accordés, je serai de retour à Paris. Je connais le moyen de tout

finir au profit de notre amoureux, il s'agit d'obtenir la transmission

du titre de comte au gendre de monsieur Mignon, et personne n'est plus

qu'Ernest, à raison de ses services, à même d'obtenir cette faveur,

surtout secondé par nous trois, toi, le duc et moi. Avec ses goûts,

Ernest, qui deviendra facilement Maître des Comptes, sera très heureux

à Paris en se voyant à la tête de vingt-cinq mille francs par an, une

place inamovible et une femme, le malheureux!

»Oh! chère, qu'il me tarde de revoir la rue de Grenelle! Quinze jours

d'absence, quand ils ne tuent pas l'amour, lui rendent l'ardeur des

premiers jours, et tu sais mieux que moi peut-être, les raisons qui

rendent mon amour éternel. Mes os, dans la tombe, t'aimeront encore!

Aussi n'y tiendrais-je pas! Si je suis forcé de rester encore dix

jours, j'irai pour quelques heures à Paris.

»Le duc m'a-t-il obtenu de quoi me pendre? Et auras-tu, ma chère

vie, besoin de prendre les eaux de Baden l'année prochaine? Les

roucoulements de notre Beau Ténébreux, comparés aux accents de l'amour

heureux, semblable à lui-même dans tous ses instants depuis dix ans

bientôt, m'ont donné beaucoup de mépris pour le mariage, je n'avais

jamais vu ces choses-là de si près. Ah! chère, ce qu'on nomme _la

faute_ lie deux êtres bien mieux que _la loi_, n'est-ce pas?»

Cette idée servit de texte à deux pages de souvenirs et d'aspirations

un peu trop intimes pour qu'il soit permis de les publier.

La veille du jour où Canalis mit cette épître à la poste, Butscha,

qui répondit sous le nom de Jean Jacmin à une lettre de sa prétendue

cousine Philoxène, donna douze heures d'avance à cette réponse sur

la lettre du poëte. Au comble de l'inquiétude depuis quinze jours et

blessée du silence de Melchior, la duchesse, qui avait dicté la lettre

de Philoxène au cousin, venait de prendre des renseignements exacts sur

la fortune du colonel Mignon, après la lecture de la réponse du clerc,

un peu trop décisive pour un amour-propre quinquagénaire. En se voyant

trahie, abandonnée pour des millions, Éléonore était en proie à un

paroxysme de rage, de haine et de méchanceté froide. Philoxène frappa

pour entrer dans la somptueuse chambre de sa maîtresse, elle la trouva

les yeux pleins de larmes et resta stupéfaite de ce phénomène sans

précédent depuis quinze ans qu'elle la servait.

--On expie le bonheur de dix ans en dix minutes! s'écriait la duchesse.

--Une lettre du Havre, madame.

Éléonore lut la prose de Canalis sans s'apercevoir de la présence de

Philoxène dont l'étonnement s'accrut en voyant renaître la sérénité

sur le visage de la duchesse, à mesure qu'elle avançait dans la

lecture de la lettre. Tendez à un homme qui se noie une perche grosse

comme une canne, il y voit une route royale de première classe; aussi

l'heureuse Éléonore croyait-elle à la bonne foi de Canalis en lisant

ces quatre pages où l'amour et les affaires, le mensonge et la vérité

se coudoyaient. Elle, qui, le banquier sorti, venait de faire mander

son mari pour empêcher la nomination de Melchior, s'il en était encore

temps, fut prise d'un sentiment généreux qui monta jusqu'au sublime.

--Pauvre garçon! pensa-t-elle, il n'a pas eu la moindre pensée

mauvaise! il m'aime comme au premier jour, il me dit tout.--Philoxène!

dit-elle en voyant sa première femme de chambre debout et ayant l'air

de ranger la toilette.

--Madame la duchesse?

--Mon miroir, mon enfant.

Éléonore se regarda, vit les lignes de rasoir tracées sur son front

et qui disparaissaient à distance, elle soupira, car elle croyait par

ce soupir dire adieu à l'amour. Elle conçut alors une pensée virile

en dehors des petitesses de la femme, une pensée qui grise pour

quelques moments, et dont l'enivrement peut expliquer la clémence de la

Sémiramis du Nord quand elle maria sa jeune et belle rivale à Momonoff.

--Puisqu'il n'a pas failli, je veux lui faire avoir les millions et la

fille, pensa-t-elle, si cette petite demoiselle Mignon est aussi laide

qu'il le dit.

Trois coups, élégamment frappés, annoncèrent le duc à qui sa femme

ouvrit elle-même.

--Ah! vous allez mieux, ma chère, s'écria-t-il avec cette joie factice

que savent si bien jouer les courtisans et à l'expression de laquelle

les niais se prennent.

--Mon cher Henri, répondit-elle, il est vraiment inconcevable que vous

n'ayez pas encore obtenu la nomination de Melchior, vous qui vous êtes

sacrifié pour le roi dans votre ministère d'un an, en sachant qu'il

durerait à peine ce temps-là?

Le duc regarda Philoxène, et la femme de chambre montra par un signe

imperceptible la lettre du Havre posée sur la toilette.

--Vous vous ennuierez bien en Allemagne, et vous en reviendrez

brouillée avec Melchior, dit naïvement le duc.

--Et pourquoi?

--Mais ne serez-vous pas toujours ensemble?... répondit cet ancien

ambassadeur avec une comique bonhomie.

--Oh! non, dit-elle, je vais le marier.

--S'il faut en croire d'Hérouville, notre cher Canalis n'attend pas vos

bons offices, reprit le duc en souriant. Hier, Grandlieu m'a lu des

passages d'une lettre que le Grand-Écuyer lui a écrite et qui, sans

doute, était rédigée par sa tante à votre adresse, car mademoiselle

d'Hérouville, toujours à l'affût d'une dot, sait que nous faisons

le whist presque tous les soirs, Grandlieu et moi. Ce bon petit

d'Hérouville demande au prince de Cadignan de venir faire une chasse

royale en Normandie en lui recommandant d'y amener le roi pour tourner

la tête à la donzelle, quand elle se verra l'objet d'une pareille

chevauchée. En effet, deux mots de Charles X arrangeraient tout.

D'Hérouville dit que cette fille est d'une incomparable beauté...

--Henri, allons au Havre! cria la duchesse en interrompant son mari.

--Et sous quel prétexte? dit gravement cet homme qui fut un des

confidents de Louis XVIII.

--Je n'ai jamais vu de chasse.

--Ce serait bien si le roi y allait, mais c'est un aria que de chasser

si loin, et il n'ira pas, je viens de lui en parler.

--MADAME pourrait y venir...

--Ceci vaut mieux, reprit le duc, et la duchesse de Maufrigneuse peut

vous aider à la tirer de Rosny. Le roi ne trouverait pas alors mauvais

qu'on se servît de ses équipages de chasse. N'allez pas au Havre, ma

chère, dit paternellement le duc, ce serait vous afficher. Tenez,

voici, je crois, un meilleur moyen. Gaspard a de l'autre côté de la

forêt de Brotonne son château de Rosembray, pourquoi ne pas lui faire

insinuer de recevoir tout ce monde?

--Par qui? dit Éléonore.

--Mais sa femme, la duchesse, qui va de compagnie à la Sainte-Table

avec mademoiselle d'Hérouville, pourrait, soufflée par cette vieille

fille, en faire la demande à Gaspard.

--Vous êtes un homme adorable, dit Éléonore. Je vais écrire deux mots à

la vieille fille et à Diane, car il faut nous faire faire des habits de

chasse. Ce petit chapeau, j'y pense, rajeunit excessivement. Avez-vous

gagné hier chez l'ambassadeur d'Angleterre?...

--Oui, dit le duc, je me suis acquitté.

--Surtout, Henri, suspendez tout pour les deux nominations de

Melchior...

Après avoir écrit dix lignes à la belle Diane de Maufrigneuse et un mot

d'avis à mademoiselle d'Hérouville, Éléonore sangla cette réponse à

travers les mensonges de Canalis.

A MONSIEUR LE BARON DE CANALIS.

«Mon cher poëte, mademoiselle de La Bastie est très belle, Mongenod

m'a démontré que le père a huit millions, je pensais vous marier avec

elle, je vous en veux donc beaucoup de votre manque de confiance. Si

vous aviez l'intention de marier La Brière en allant au Havre, je ne

comprends pas pourquoi vous ne me l'avez pas dit avant d'y partir. Et

pourquoi rester quinze jours sans écrire à une amie qui s'inquiète

aussi facilement que moi? Votre lettre est venue un peu tard, j'avais

déjà vu notre banquier. Vous êtes un enfant, Melchior, vous rusez avec

nous. Ce n'est pas bien. Le duc lui-même est outré de vos procédés, il

vous trouve peu gentilhomme, ce qui met en doute l'honneur de madame

votre mère.

»Maintenant, je désire voir les choses par moi-même. J'aurai

l'honneur, je crois, d'accompagner MADAME à la chasse que donne le duc

d'Hérouville pour mademoiselle de La Bastie, je m'arrangerai pour que

vous soyez invité à rester à Rosembray, car le rendez-vous de chasse

sera probablement chez le duc de Verneuil.

»Croyez bien, mon cher poëte, que je n'en suis pas moins pour la vie,

Votre amie,

»ÉLÉONORE DE M.»

--Tiens, Ernest, dit Canalis en jetant au nez de La Brière et à travers

la table cette lettre qu'il reçut pendant le déjeuner, voici le

deux-millième billet doux que je reçois de cette femme, et il n'y a pas

un _tu_! L'illustre Éléonore ne s'est jamais compromise plus qu'elle ne

l'est là... Marie-toi, va! Le plus mauvais mariage est meilleur que le

plus doux de ces licous!... Ah! je suis le plus grand Nicodème qui soit

tombé de la lune. Modeste a des millions, elle est perdue à jamais pour

moi, car l'on ne revient pas des pôles où nous sommes, vers le Tropique

où nous étions il y a trois jours! Ainsi je souhaite d'autant plus ton

triomphe sur le Grand-Écuyer que j'ai dit à la duchesse n'être venu ici

que dans ton intérêt; aussi vais-je travailler pour toi.

--Hélas! Melchior, il faudrait à Modeste un caractère si grand,

si formé, si noble, pour résister au spectacle de la cour et des

splendeurs si habilement déployées en son honneur et gloire par le

duc, que je ne crois pas à l'existence d'une pareille perfection; et,

cependant, si elle est encore la Modeste de ses lettres, il y aurait de

l'espoir...

--Es-tu heureux, jeune Boniface, de voir le monde et ta maîtresse avec

de pareilles lunettes vertes! s'écria Canalis en sortant et allant se

promener dans le jardin.

Le poëte, pris entre deux mensonges, ne savait plus à quoi se résoudre.

--Jouez donc les règles, et vous perdez! s'écria-t-il assis dans le

kiosque. Assurément, tous les hommes sensés auraient agi comme je l'ai

fait, il y a quatre jours, et se seraient retirés du piége où je me

voyais pris; car, dans ces cas-là, l'on ne s'amuse pas à dénouer, l'on

brise!... Allons, restons froid, calme, digne, offensé. L'honneur ne me

permet pas d'être autrement. Et une roideur anglaise est le seul moyen

de regagner l'estime de Modeste. Après tout, si je ne me retire de là

qu'en retournant à mon vieux bonheur, ma fidélité pendant dix ans sera

récompensée, Éléonore me mariera toujours bien!

La partie de chasse devait être le rendez-vous de toutes les passions

mises en jeu par la fortune du colonel et par la beauté de Modeste;

aussi vit-on comme une trêve entre tous les adversaires. Pendant les

quelques jours demandés par les apprêts de cette solennité forestière,

le salon de la villa Mignon offrit alors le tranquille aspect que

présente une famille très unie. Canalis, retranché dans son rôle

d'homme blessé par Modeste, voulut se montrer courtois; il abandonna

ses prétentions, ne donna plus aucun échantillon de son talent

oratoire, et devint ce que sont les gens d'esprit quand ils renoncent

à leurs affectations, charmant. Il causait finances avec Gobenheim,

guerre avec le colonel, Allemagne avec madame Mignon, et ménage avec

madame Latournelle, en essayant de les conquérir à La Brière. Le duc

d'Hérouville laissa le champ libre aux deux amis assez souvent, car il

fut obligé d'aller à Rosembray se consulter avec le duc de Verneuil

et veiller à l'exécution des ordres du Grand-Veneur, le prince de

Cadignan. Cependant l'élément comique ne fit pas défaut. Modeste se

vit entre les atténuations que Canalis apportait à la galanterie du

Grand-Écuyer et les exagérations des deux demoiselles d'Hérouville

qui vinrent tous les soirs. Canalis faisait observer à Modeste qu'au

lieu d'être l'héroïne de la chasse, elle y serait à peine remarquée.

MADAME serait accompagnée de la duchesse de Maufrigneuse, belle-fille

du Grand-Veneur, de la duchesse de Chaulieu, de quelques-unes des dames

de la cour, parmi lesquelles une petite fille ne produirait aucune

sensation. On inviterait sans doute des officiers en garnison à Rouen,

etc. Hélène ne cessait de répéter à celle en qui elle voyait déjà sa

belle-sœur, qu'elle serait présentée à MADAME; certainement le duc de

Verneuil l'inviterait, elle et son père, à rester à Rosembray; si le

colonel voulait obtenir une faveur du Roi, la pairie, cette occasion

serait unique, car on ne désespérait pas de la présence du Roi pour

le troisième jour; elle serait surprise par le charmant accueil que

lui feraient les plus belles femmes de la cour, les duchesses de

Chaulieu, de Maufrigneuse, de Lenoncourt-Chaulieu, etc. Les préventions

de Modeste contre le faubourg Saint-Germain se dissiperaient, etc.,

etc. Ce fut une petite guerre excessivement amusante par ses marches,

ses contre-marches, ses stratagèmes, dont jouissaient les Dumay, les

Latournelle, Gobenheim et Butscha, qui, tous en petit comité, disaient

un mal effroyable des nobles, en notant leurs lâchetés savamment,

cruellement étudiées.

Les dires du parti d'Hérouville furent confirmés par une invitation

conçue en termes flatteurs du duc de Verneuil et du Grand-Veneur

de France à monsieur le comte de La Bastie et à sa fille, de venir

assister à une grande chasse à Rosembray, les 7, 8, 9 et 10 novembre

prochain.

La Brière, plein de pressentiments funestes, jouissait de la présence

de Modeste avec ce sentiment d'avidité concentrée dont les âpres

plaisirs ne sont connus que des amoureux séparés à terme et fatalement.

Ces éclairs de bonheur à soi seul, entremêlés de méditations

mélancoliques, sur ce thème: «Elle est perdue pour moi!» rendirent ce

jeune homme un spectacle d'autant plus touchant que sa physionomie et

sa personne étaient en harmonie avec ce sentiment profond. Il n'y a

rien de plus poétique qu'une élégie animée qui a des yeux, qui marche,

et qui soupire sans rimes.

Enfin le duc d'Hérouville vint convenir du départ de Modeste qui,

après avoir traversé la Seine, devait aller dans la calèche du duc

en compagnie de mesdemoiselles d'Hérouville. Le duc fut admirable de

courtoisie; il invita Canalis et La Brière, en leur faisant observer,

ainsi qu'à monsieur Mignon, qu'il avait eu soin de tenir des chevaux

de chasse à leur disposition. Le colonel pria les trois amants de sa

fille d'accepter à déjeuner le matin du départ. Canalis voulut alors

mettre à exécution un projet mûri pendant ces derniers jours, celui de

reconquérir sourdement Modeste, de jouer la duchesse, le Grand-Écuyer

et La Brière. Un élève en diplomatie ne pouvait pas rester engravé

dans la situation où il se voyait. De son côté, La Brière avait résolu

de dire un éternel adieu à Modeste. Ainsi chaque prétendant pensait à

glisser son dernier mot, comme le plaideur à son juge avant l'arrêt, en

pressentant la fin d'une lutte qui durait depuis trois semaines. Après

le dîner, la veille, le colonel prit sa fille par le bras et lui fit

sentir la nécessité de se prononcer.

--Notre position avec la famille d'Hérouville serait intolérable à

Rosembray, lui dit-il. Veux-tu devenir duchesse? demanda-t-il à Modeste.

--Non, mon père, répondit-elle.

--Aimerais-tu donc Canalis?...

--Assurément, non, mon père, mille fois non, dit-elle avec une

impatience d'enfant.

Le colonel regarda Modeste avec une espèce de joie.

--Ah! je ne t'ai pas influencée, s'écria ce bon père; je puis

maintenant t'avouer que, dès Paris, j'avais choisi mon gendre quand en

lui faisant accroire que je n'avais pas de fortune, il m'a sauté au

cou en me disant que je lui ôtais un poids de cent livres de dessus le

cœur...

--De qui parlez-vous? demanda Modeste en rougissant.

--_De l'homme à vertus positives, d'une moralité sûre_, dit-il

railleusement en répétant la phrase qui le lendemain de son retour

avait dissipé les rêves de Modeste.

--Eh! je ne pense pas à lui, papa! Laissez-moi libre de refuser le duc

moi-même; je le connais, je sais comment le flatter...

--Ton choix n'est donc pas fait?

--Pas encore. Il me reste encore quelques syllabes à deviner dans la

charade de mon avenir; mais, après avoir vu la cour par une échappée,

je vous dirai mon secret à Rosembray.

--Vous irez à la chasse, n'est-ce pas? cria le colonel en voyant de

loin La Brière venant dans l'allée où il se promenait avec Modeste.

--Non, colonel, répondit Ernest. Je viens prendre congé de vous et de

mademoiselle, je retourne à Paris...

--Vous n'êtes pas curieux, dit Modeste en interrompant et regardant le

timide Ernest.

La Comédie humaine - Volume 04 · 第 30 / 54 段