Le duc de Verneuil actuel était un troisième fils emmené par son père

en émigration, et le seul survivant de quatre enfants.

--Gaspard! dit la duchesse en appelant son fils près d'elle. Le

jeune prince vint à l'ordre de sa mère, qui reprit en lui montrant

Modeste:--Mademoiselle de La Bastie, mon ami.

L'héritier présomptif, dont le mariage avec la fille unique de Desplein

était arrangé, salua la jeune fille sans paraître, comme l'avait

été son père, émerveillé de sa beauté. Modeste put alors comparer

la jeunesse d'aujourd'hui à la vieillesse d'autrefois, car le vieux

prince de Cadignan lui avait déjà dit deux ou trois mots charmants

en lui prouvant ainsi qu'il rendait autant d'hommages à la femme

qu'à la royauté. Le duc de Rhétoré, fils aîné de madame de Chaulieu,

remarquable par ce ton qui réunit l'impertinence et le sans gêne,

avait, comme le prince de Loudon, salué Modeste presque cavalièrement.

La raison de ce contraste entre les fils et les pères vient peut-être

de ce que les héritiers ne se sentent plus être de grandes choses comme

leurs aïeux, et se dispensent des charges de la puissance en ne s'en

trouvant plus que l'ombre. Les pères ont encore la politesse inhérente

à leur grandeur évanouie, comme ces sommets encore dorés par le soleil

quand tout est dans les ténèbres à l'entour.

Enfin Ernest put glisser deux mots à Modeste, qui se leva.

--Ma petite belle, dit la duchesse en croyant que Modeste allait

s'habiller et qui tira le cordon d'une sonnette, on va vous conduire à

votre appartement.

Ernest accompagna jusqu'au grand escalier Modeste en lui présentant

la requête de l'infortuné Canalis, et il essaya de la toucher en lui

peignant les angoisses de Melchior.

--Il aime, voyez-vous? C'est un captif qui croyait pouvoir briser sa

chaîne.

--De l'amour chez ce féroce calculateur?... répliqua Modeste.

--Mademoiselle, vous êtes à l'entrée de la vie, vous n'en connaissez

pas les défilés. Il faut pardonner toutes ses inconséquences à un homme

qui se met sous la domination d'une femme plus âgée que lui, car il n'y

est pour rien. Songez combien de sacrifices Canalis a faits à cette

divinité! Maintenant il a jeté trop de semailles pour dédaigner la

moisson, la duchesse représente dix ans de soins et de bonheur. Vous

aviez fait tout oublier à ce poëte, qui, par malheur, a plus de vanité

que d'orgueil; il n'a su ce qu'il perdait qu'en revoyant madame de

Chaulieu. Si vous connaissiez Canalis, vous l'aideriez. C'est un enfant

qui dérange à jamais sa vie!... Vous l'appelez un calculateur; mais il

calcule bien mal, comme tous les poëtes d'ailleurs, gens à sensations,

pleins d'enfance, éblouis, comme les enfants, par ce qui brille, et

courant après!... Il a aimé les chevaux et les tableaux, il a chéri la

gloire, il veut maintenant le pouvoir, il vend ses toiles pour avoir

des armures, des meubles de la Renaissance et de Louis XV. Convenez que

ses hochets sont de grandes choses?

--Assez, dit Modeste. Venez, dit-elle en apercevant son père qu'elle

appela par un signe de tête pour avoir son bras, je vais vous remettre

les deux lignes; vous les porterez au grand homme en l'assurant d'une

entière condescendance à ses désirs; mais à une condition. Je veux que

vous lui présentiez tous mes remercîments pour le plaisir que j'ai

eu de voir jouer pour moi toute seule une des plus belles pièces du

Théâtre allemand. Je sais maintenant que le chef-d'œuvre de Goethe

n'est ni Faust ni le comte d'Egmont... Et comme Ernest regardait

la malicieuse fille d'un air hébété--... C'est TORQUATO TASSO!

reprit-elle. Dites à monsieur de Canalis qu'il la relise, ajouta-t-elle

en souriant. Je tiens à ce que vous répétiez ceci mot pour mot à votre

ami, car ce n'est pas une immense épigramme, mais la justification de

sa conduite, à cette différence près qu'il deviendra, je l'espère, très

raisonnable, grâce à la folie d'Éléonore.

La première femme de la duchesse guida Modeste et son père vers leur

appartement où Françoise Cochet avait déjà tout mis en ordre, et dont

l'élégance, la recherche étonnèrent le colonel, à qui Françoise apprit

qu'il existait trente appartements de maître dans ce goût au château.

--Voilà comme je conçois une terre, dit Modeste.

--Le comte de La Bastie te fera construire un château pareil, répondit

le colonel.

--Tenez, monsieur, dit Modeste en donnant le petit papier à Ernest,

allez rassurer notre ami.

Ce mot, notre ami, frappa le Référendaire. Il regarda Modeste pour

savoir s'il y avait quelque chose de sérieux dans la communauté de

sentiments qu'elle paraissait accepter; et la jeune fille, comprenant

cette interrogation, lui dit:--Eh! allez donc, votre ami attend.

La Brière rougit excessivement et sortit dans un état de doute,

d'anxiété, de trouble plus cruel que le désespoir. Les approches du

bonheur sont, pour les vrais amants, comparables à ce que la poésie

catholique a si bien nommé l'entrée du paradis, pour exprimer un lieu

ténébreux, difficile, étroit, et où retentissent les derniers cris

d'une suprême angoisse.

Une heure après, l'illustre compagnie était réunie et au grand

complet dans le salon, les uns jouant au whist, les autres causant,

les femmes occupées à de menus ouvrages, en attendant l'annonce du

dîner. Le Grand-Veneur fit parler monsieur Mignon sur la Chine, sur

ses campagnes, sur les Portenduère, les l'Estorade et les Maucombe,

familles provençales; il lui reprocha de ne pas demander du service,

en l'assurant que rien n'était plus facile que de l'employer dans son

grade de colonel et dans la garde.

--Un homme de votre naissance et de votre fortune n'épouse pas les

opinions de l'opposition actuelle, dit le prince en souriant.

Cette société d'élite non seulement plut à Modeste, mais elle y devait

acquérir, pendant son séjour, une perfection de manières qui, sans

cette révélation, lui aurait manqué toute sa vie. Montrer une horloge

à un mécanicien en herbe, ce sera toujours lui révéler la mécanique

en entier; il développe aussitôt les germes qui dorment en lui. De

même Modeste sut s'approprier tout ce qui distinguait les duchesses de

Maufrigneuse et de Chaulieu. Tout, pour elle, fut enseignement, là où

des bourgeoises n'auraient remporté que des ridicules à l'imitation

de ces façons. Une jeune fille, bien née, instruite et disposée comme

Modeste, se mit naturellement à l'unisson et découvrit les différences

qui séparent le monde aristocratique du monde bourgeois, la province du

faubourg Saint-Germain; elle saisit ces nuances presque insaisissables,

elle reconnut enfin la grâce de la grande dame sans désespérer de

l'acquérir. Elle trouva son père et La Brière infiniment mieux que

Canalis au sein de cet Olympe. Le grand poëte, abdiquant sa vraie et

incontestable puissance, celle de l'esprit, ne fut plus qu'un maître

des requêtes voulant un poste de ministre, poursuivant le collier de

commandeur, obligé de plaire à toutes ces constellations. Ernest de La

Brière, sans ambition, restait lui-même; tandis que Melchior, devenu

petit garçon, pour se servir d'une expression vulgaire, courtisait

le prince de Loudon, le duc de Rhétoré, le vicomte de Sérisy, le duc

de Maufrigneuse, en homme qui n'avait pas son franc parler comme le

colonel Mignon, comte de La Bastie, fier de ses services et de l'estime

de l'empereur Napoléon. Modeste remarqua la préoccupation continuelle

de l'homme d'esprit cherchant une pointe pour faire rire, un bon mot

pour étonner, un compliment pour flatter ces hautes puissances parmi

lesquelles Melchior voulait se maintenir. Enfin, là, ce paon se dépluma.

Au milieu de la soirée, Modeste alla s'asseoir avec le Grand-Écuyer

dans un coin du salon: elle l'avait emmené là pour terminer une lutte

qu'elle ne pouvait plus encourager sans se mésestimer elle-même.

--Monsieur le duc, si vous me connaissiez, lui dit-elle, vous sauriez

combien je suis touchée de vos soins. Précisément, à cause de la

profonde estime que j'ai conçue pour votre caractère, de l'amitié

qu'inspire une âme comme la vôtre, je ne voudrais pas porter la plus

légère atteinte à votre amour-propre. Avant votre arrivée au Havre,

j'aimais sincèrement, profondément et à jamais une personne digne

d'être aimée et pour qui mon affection est encore un secret; mais

sachez, et ici je suis plus sincère que ne le sont les jeunes filles,

que si je n'avais pas eu cet engagement volontaire, vous eussiez été

choisi par moi, tant j'ai reconnu de nobles et belles qualités en vous.

Les quelques mots échappés à votre sœur et à votre tante m'obligent

à vous parler ainsi. Si vous le jugez nécessaire, demain, avant le

départ pour la chasse, ma mère m'aura, par un message, rappelée à elle

sous prétexte d'une indisposition grave. Je ne veux pas, sans votre

consentement, assister à une fête préparée par vos soins et où mon

secret, s'il m'échappait, vous peinerait en froissant vos légitimes

prétentions. Pourquoi suis-je venue ici? me direz-vous. Je pouvais ne

pas accepter. Soyez assez généreux pour ne pas me faire un crime d'une

curiosité nécessaire. Ceci n'est pas ce que j'ai de plus délicat à vous

dire. Vous avez dans mon père et moi des amis plus solides que vous ne

le croyez; et, comme la fortune a été le premier mobile de vos pensées

quand vous êtes venu à moi; sans vouloir me servir de ceci comme d'un

calmant au chagrin que vous devez galamment témoigner, apprenez que

mon père s'occupe de l'affaire d'Hérouville, son ami Dumay la trouve

faisable, il a déjà tenté des démarches pour former une compagnie.

Gobenheim, Dumay, mon père, offrent quinze cent mille francs et se

chargent de réunir le reste par la confiance qu'ils inspireront aux

capitalistes en prenant dans l'affaire cet intérêt sérieux. Si je

n'ai pas l'honneur d'être la duchesse d'Hérouville, j'ai la presque

certitude de vous mettre à même de la choisir un jour en toute

liberté, dans la haute sphère où elle est. Oh! laissez-moi finir,

dit-elle à un geste du duc....

--A l'émotion de mon frère, disait mademoiselle d'Hérouville sa nièce,

il est facile de juger que tu as une sœur.

--... Monsieur le duc, ceci fut décidé par moi le jour de notre

première promenade à cheval en vous entendant déplorer votre situation.

Voilà ce que je voulais vous révéler. Ce jour-là mon sort fut fixé.

Si vous n'avez pas conquis une femme, vous aurez trouvé des amis à

Ingouville, si toutefois vous daignez nous accepter à ce titre...

Ce petit discours, médité par Modeste, fut dit avec un tel charme d'âme

que les larmes vinrent aux yeux du Grand-Écuyer qui saisit la main de

Modeste et la baisa.

--Restez ici pendant la chasse, répondit le duc d'Hérouville, mon peu

de mérite m'a donné l'habitude de ces refus; mais, tout en acceptant

votre amitié et celle du colonel, laissez-moi m'assurer auprès des

hommes d'art les plus compétents, que le desséchement des laisses

d'Hérouville ne fait courir aucuns risques et peut donner des bénéfices

à la compagnie dont vous me parlez, avant que j'agrée le dévouement

de vos amis. Vous êtes une noble fille, et quoiqu'il soit navrant

de n'être que votre ami, je me glorifierai de ce titre et vous le

prouverai toujours, en temps et lieu.

--Dans tous les cas, monsieur le duc, gardons-nous le secret; l'on ne

saura mon choix, si toutefois je ne m'abuse pas, qu'après l'entière

guérison de ma mère; car je veux que mon futur et moi nous soyons bénis

de ses premiers regards...

--Mesdames, dit le prince de Cadignan au moment d'aller se coucher, il

m'est revenu que plusieurs d'entre vous avaient l'intention de chasser

demain avec nous; or, je crois de mon devoir de vous avertir que, si

vous tenez à faire les Dianes, vous aurez à vous lever à la diane,

c'est-à-dire au jour. Le rendez-vous est pour huit heures et demie.

J'ai vu, dans le cours de ma vie, les femmes déployant plus de courage

souvent que les hommes, mais pendant quelques instants seulement; et

il vous faudrait à toutes une certaine dose d'entêtement pour rester

pendant toute une journée à cheval, hormis la halte que nous ferons

pour déjeuner, en vrais chasseurs et chasseresses, sur le pouce...

Êtes-vous bien toujours toutes dans l'intention de vous montrer

écuyères finies?...

--Prince, moi j'y suis obligée, répondit finement Modeste.

--Je réponds de moi, dit la duchesse de Chaulieu.

--Je connais ma fille Diane, elle est digne de son nom, répliqua le

prince. Ainsi, vous voilà toutes piquées au jeu... Néanmoins, je ferai

en sorte, pour mademoiselle de Verneuil et les personnes qui resteront

ici, de forcer le cerf au bout de l'étang.

--Rassurez-vous, mesdames, le déjeuner sur le pouce aura lieu sous une

magnifique tente, dit le prince de Loudon quand le Grand-Veneur eut

quitté le salon.

Le lendemain, au petit jour, tout présageait une belle journée. Le

ciel, voilé d'une légère vapeur grise, laissait apercevoir par des

espaces clairs un bleu pur, et il devait être entièrement nettoyé vers

midi par une brise de nord-ouest qui balayait déjà de petits nuages

floconneux. En quittant le château, le Grand-Veneur, le prince de

Loudon et le duc de Rhétoré, qui n'avaient point de dames à protéger,

virent, en allant les premiers au rendez-vous, les cheminées du

château, ses masses blanches se dessinant sur le feuillage brun-rouge

que les arbres conservent en Normandie à la fin des beaux automnes, et

poindant à travers le voile des vapeurs.

--Ces dames ont du bonheur, dit au prince le duc de Rhétoré.

--Malgré leurs fanfaronnades d'hier, je crois qu'elles nous laisseront

chasser sans elles, répondit le Grand-Veneur.

--Oui, si elles n'avaient pas toutes un attentif, répliqua le duc.

En ce moment, ces chasseurs déterminés, car le prince de Loudon et

le duc de Rhétoré sont de la race des Nemrod et passent pour les

premiers tireurs du faubourg Saint-Germain, entendirent le bruit d'une

altercation, et se rendirent au galop vers le rond-point indiqué

pour le rendez-vous, à l'une des entrées des bois de Rosembray, et

remarquable par sa pyramide moussue. Voici quel était le sujet du

débat. Le prince de Loudon, atteint d'anglomanie, avait mis aux ordres

du Grand-Veneur un équipage de chasse entièrement britannique. Or,

d'un côté du rond-point vint se placer un jeune Anglais de petite

taille, blond, pâle, l'air insolent et flegmatique, parlant à peu près

le français, et dont le costume offrait cette propreté qui distingue

tous les Anglais, même ceux des dernières classes. John Barry portait

une redingote courte serrée à la taille, de drap écarlate à boutons

d'argent aux armes de Verneuil, des culottes de peau blanches, des

bottes à revers, un gilet rayé, un col et une cape de velours noir. Il

tenait à la main un petit fouet de chasse, et l'on voyait à sa gauche,

attaché par un cordon de soie, un cornet de cuivre. Ce premier piqueur

était accompagné de deux grands chiens courants de race, véritables

Fox-Hound, à robe blanche tachetée de brun clair, hauts sur jarrets, au

nez fin, la tête menue et à petites oreilles sur la crête. Ce piqueur,

l'un des plus célèbres du comté d'où le prince l'avait fait venir à

grands frais, commandait un équipage de quinze chevaux et de soixante

chiens de race anglaise qui coûtait énormément au duc de Verneuil, peu

curieux de chasse, mais qui passait à son fils ce goût essentiellement

royal. Les subordonnés, hommes et chevaux, se tenaient à une certaine

distance, dans un silence parfait.

Or, en arrivant sur le terrain, John se vit prévenu par trois piqueurs

en tête de deux meutes royales, venues en voiture, les trois meilleurs

piqueurs du prince de Cadignan, et dont les personnages formaient un

contraste parfait par leurs caractères et leurs costumes français avec

le représentant de l'insolente Albion. Ces favoris du prince, tous

coiffés de leurs chapeaux bordés, à trois cornes, très plats, très

évasés, sous lesquels grimaçaient des figures hâlées, tanées, ridées

et comme éclairées par des yeux petillants, étaient remarquablement

secs, maigres, nerveux, en gens dévorés par la passion de la chasse.

Tous munis de ces grandes trompes à la Dampierre, garnies de cordons

de serge verte qui ne laissent voir que le cuivre du pavillon, ils

contenaient leurs chiens et de l'œil et de la voix. Ces dignes

bêtes formaient une assemblée de sujets plus fidèles que ceux à qui

s'adressait alors le roi, tous tachetés de blanc, de brun, de noir,

ayant chacun leur physionomie absolument comme les soldats de Napoléon,

allumant au moindre bruit leurs prunelles d'un feu qui les faisait

ressembler à des diamants; l'un, venu du Poitou, court de reins, large

d'épaules, bas jointé, coiffé de longues oreilles; l'autre, venu

d'Angleterre, blanc, levretté, peu de ventre, à petites oreilles et

taillé pour la course; tous les jeunes impatients et prêts à tapager;

tandis que les vieux, marqués de cicatrices, étendus, calmes, la tête

sur les deux pattes de devant, écoutaient la terre comme des sauvages.

En voyant venir les Anglais, les chiens et les gens du roi

s'entre-regardèrent en se demandant ainsi sans dire un mot:--Ne

chasserons-nous donc pas seuls?... Le service de Sa Majesté n'est-il

pas compromis?

Après avoir commencé par des plaisanteries, la dispute s'était

échauffée entre monsieur Jacquin La Roulie, le vieux chef des piqueurs

français, et John Barry, le jeune insulaire.

De loin, les deux princes devinèrent le sujet de cette altercation, et

poussant son cheval, le Grand-Veneur fit tout finir en disant d'une

voix impérative:--Qui a fait le bois?

--Moi, monseigneur, dit l'Anglais.

--Bien, dit le prince de Cadignan en écoutant le rapport de John Barry.

Hommes et chiens, tous devinrent respectueux pour le Grand-Veneur comme

si tous connaissaient également sa dignité suprême. Le prince ordonna

la journée; car, il en est d'une chasse comme d'une bataille, et le

Grand-Veneur de Charles X fut le Napoléon des forêts. Grâce à l'ordre

admirable introduit dans la Vénerie par le Premier Veneur, il pouvait

s'occuper exclusivement de la stratégie et de la haute science. Il sut

assigner à l'équipage du prince de Loudon sa place dans l'ordonnance de

la journée, en le réservant, comme un corps de cavalerie, à rabattre le

cerf vers l'étang; si, selon sa pensée, les meutes royales parvenaient

à le jeter dans la forêt de la Couronne qui borde l'horizon en face

le château. Le Grand-Veneur sut ménager l'amour-propre de ses vieux

serviteurs en leur confiant la plus rude besogne, et celui de l'Anglais

qu'il employait ainsi dans sa spécialité, en lui donnant l'occasion de

montrer la puissance des jarrets de ses chiens et de ses chevaux. Les

deux systèmes devaient être alors en présence et faire merveilles à

l'envi l'un de l'autre.

--Monseigneur nous ordonne-t-il d'attendre encore? dit respectueusement

La Roulie.

--Je t'entends bien, mon vieux! répliqua le prince, il est tard; mais...

--Voici les dames, car Jupiter sent des odeurs _fétiches_, dit le

second piqueur en remarquant la manière de flairer de son chien favori.

--_Fétiches?_ répéta le prince de Loudon en souriant.

--Peut-être veut-il dire fétides, reprit le duc de Rhétoré.

--C'est bien cela, car tout ce qui ne sent pas le chenil infecte, au

dire de monsieur Laravine, repartit le Grand-Veneur.

En effet, les trois seigneurs virent de loin un escadron composé de

seize chevaux, à la tête duquel brillaient les voiles verts de quatre

dames. Modeste, accompagnée de son père, du Grand-Écuyer et du petit La

Brière, allait en avant aux côtés de la duchesse de Maufrigneuse que

convoyait le vicomte de Sérizy. Puis venait la duchesse de Chaulieu

flanquée de Canalis à qui elle souriait sans trace de rancune. En

arrivant au rond-point, où ces chasseurs habillés de rouge et armés

de leurs cors de chasse, entourés de chiens et de piqueurs, formèrent

un spectacle digne des pinceaux d'un Van der Meulen, la duchesse de

Chaulieu, qui se tenait admirablement à cheval, malgré son embonpoint,

arriva près de Modeste et trouva de sa dignité de ne point bouder cette

jeune personne à qui, la veille, elle n'avait pas dit une parole.

Au moment où le Grand-Veneur eut fini ses compliments sur une

ponctualité fabuleuse, Éléonore daigna remarquer la magnifique pomme

de cravache qui scintillait dans la petite main de Modeste, et la lui

demanda gracieusement à voir.

--C'est ce que je connais de plus beau dans ce genre, dit-elle en la

montrant à Diane de Maufrigneuse; c'est d'ailleurs en harmonie avec

toute la personne, reprit-elle en la rendant à Modeste.

--Avouez, madame la duchesse, répondit mademoiselle de La Bastie en

jetant à La Brière un tendre et malicieux regard où l'amant pouvait

lire un aveu, que, de la main d'un futur, c'est un bien singulier

présent...

--Mais, dit madame de Maufrigneuse, en souvenir de Louis XIV, je le

prendrais comme une déclaration de mes droits.

La Brière eut des larmes dans les yeux et lâcha la bride de son cheval,

il allait tomber; mais un second regard de Modeste lui rendit toute sa

force en ordonnant de ne pas trahir son bonheur. On se mit en marche.

Le duc d'Hérouville dit à voix basse au jeune Référendaire:--J'espère,

monsieur, que vous rendrez votre femme heureuse, et si je puis vous

être utile en quelque chose, disposez de moi, car je voudrais pouvoir

contribuer au bonheur de deux si charmants êtres.

Cette grande journée où tant d'intérêts de cœur et de fortune furent

résolus n'offrit qu'un seul problème au Grand-Veneur, celui de savoir

si le cerf traverserait l'étang pour venir mourir en haut du boulingrin

devant le château; car les chasseurs de cette force sont comme ces

joueurs d'échecs qui prédisent le mat à telle base. Cet heureux

vieillard réussit au gré de ses souhaits, il fit une magnifique chasse

et les dames le tinrent quitte de leur présence pour le surlendemain

qui fut un jour de pluie.

Les hôtes du duc de Verneuil restèrent cinq jours à Rosembray. Le

dernier jour, la _Gazette de France_ contenait l'annonce de la

nomination de monsieur le baron de Canalis au grade de commandeur de la

Légion d'Honneur, et au poste de ministre à Carlsruhe.

Lorsque, dans les premiers jours du mois de décembre, madame la

comtesse de La Bastie, opérée par Desplein, put enfin voir Ernest de

La Brière, elle serra la main de Modeste et lui dit à l'oreille:--Je

l'aurais choisi...

Vers la fin du mois de février, tous les contrats d'acquisitions

furent signés par le bon et excellent Latournelle, le mandataire de

monsieur Mignon en Provence. A cette époque, la famille La Bastie

obtint du Roi l'insigne honneur de sa signature au contrat de mariage

et la transmission du titre et des armes des La Bastie à Ernest de La

Brière, qui fut autorisé à s'appeler le vicomte de La Bastie-La-Brière.

La terre de La Bastie, reconstituée à plus de cent mille francs de

rentes, était érigée en majorat par lettres patentes que la Cour Royale

enregistra vers la fin du mois d'avril. Les témoins de La Brière

furent Canalis et le ministre à qui pendant cinq ans il avait servi de

secrétaire particulier. Ceux de la mariée furent le duc d'Hérouville et

Desplein à qui les Mignon gardèrent une longue reconnaissance, après

lui en avoir donné de magnifiques témoignages.

Plus tard, peut-être reverra-t-on, dans le cours de cette longue

histoire de nos mœurs, monsieur et madame de La Brière-La-Bastie: les

connaisseurs remarqueront alors combien le mariage est doux et facile

à porter avec une femme instruite et spirituelle; car Modeste, qui

sut éviter selon sa promesse les ridicules du pédantisme, est encore

l'orgueil et le bonheur de son mari comme de sa famille et de tous ceux

qui composent sa société.

Paris, mars-juillet 1844.

HONORINE.

A MONSIEUR ACHILLE DEVÉRIA,

_Comme un affectueux souvenir de l'auteur_.

DE BALZAC.

La Comédie humaine - Volume 04 · 第 32 / 54 段