l'attention qu'elle prêtait à Canalis, par parti pris, l'empêcha de
voir ce que Butscha remarquait soigneusement, la déclamation, le
défaut de simplicité, l'emphase substituée au sentiment et toutes
les incohérences qui dictèrent au clerc son mot un peu trop cruel.
Là où monsieur Mignon, Dumay, Butscha, Latournelle s'étonnaient de
l'inconséquence de Canalis sans tenir compte de l'inconséquence d'une
conversation, toujours si capricieuse en France, Modeste admirait la
souplesse du poëte, et se disait en l'entraînant avec elle dans les
chemins tortueux de sa fantaisie: «Il m'aime!» Butscha, comme tous
les spectateurs de ce qu'il faut appeler cette _représentation_, fut
frappé du défaut principal des égoïstes que Canalis laisse un peu trop
voir, comme tous les gens habitués à pérorer dans les salons. Soit
qu'il comprît d'avance ce que l'interlocuteur voulait dire, soit qu'il
n'écoutât point, ou soit qu'il eût la faculté d'écouter tout en pensant
à autre chose, Melchior offrait ce visage distrait qui déconcerte la
parole autant qu'il blesse la vanité. Ne pas écouter est non-seulement
un manque de politesse, mais encore une marque de mépris. Or Canalis
pousse un peu loin cette habitude, car souvent il oublie de répondre
à un discours qui veut une réponse, et passe sans aucune transition
polie au sujet dont il se préoccupe. Si d'un homme haut placé, cette
impertinence s'accepte sans protêt, elle engendre au fond des cœurs
un levain de haine et de vengeance; mais d'un égal, elle va jusqu'à
dissoudre l'amitié. Quand, par hasard, Melchior se force à écouter,
il tombe dans un autre défaut, il ne fait que se prêter, il ne se
donne pas. Sans être aussi choquant, ce demi-sacrifice indispose tout
autant l'écouteur et le laisse mécontent. Rien ne rapporte plus dans
_le commerce du monde_ que l'aumône de l'attention. A bon entendeur,
salut! n'est pas seulement un précepte évangélique, c'est encore une
excellente spéculation; observez-le, on vous passera tout, jusqu'à
des vices. Canalis prit beaucoup sur lui dans l'intention de plaire
à Modeste; mais, s'il fut complaisant pour elle, il redevint souvent
lui-même avec les autres.
Modeste, impitoyable pour les dix martyrs qu'elle faisait, pria Canalis
de lire une de ses pièces de vers, elle voulait un échantillon du
talent de lecture si vanté. Canalis prit le volume que lui tendit
Modeste et roucoula, tel est le mot propre, celle de ses poésies qui
passe pour être la plus belle, une imitation des _Amours des anges_ de
Moore, intitulée VITALIS, que mesdames Latournelle et Dumay, Gobenheim
et le caissier accueillirent par quelques bâillements.
--Si vous jouez bien au whist, monsieur, dit Gobenheim en présentant
cinq cartes mises en éventail, je n'aurai jamais vu d'homme aussi
accompli que vous...
Cette question fit rire, car elle fut la traduction des idées de chacun.
--Je le joue assez, pour pouvoir vivre en province le reste de mes
jours, répondit Canalis. Voici sans doute plus de littérature et de
conversation qu'il n'en faut à des joueurs de whist, ajouta-t-il avec
impertinence en jetant son volume sur la console.
Ce détail indique les dangers que court le héros d'un salon à sortir,
comme Canalis, de sa sphère; il ressemble alors à l'acteur chéri
d'un certain public, dont le talent se perd en quittant son cadre et
abordant un théâtre supérieur.
On mit ensemble le baron et le duc, Gobenheim fut le partenaire de
Latournelle. Modeste vint se placer auprès du poëte, au grand désespoir
du pauvre Ernest qui suivait sur le visage de la capricieuse jeune
fille les progrès de la fascination exercée par Canalis. La Brière
ignorait le don de séduction que possédait Melchior et que la nature
a souvent refusé aux êtres vrais, assez généralement timides. Ce don
exige une hardiesse, une vivacité de moyens qu'on pourrait appeler
la voltige de l'esprit; il comporte même un peu de mimique; mais n'y
a-t-il pas toujours, moralement parlant, un comédien dans un poëte?
Entre exprimer des sentiments qu'on n'éprouve pas, mais dont on conçoit
toutes les variantes, et les feindre quand on en a besoin pour obtenir
un succès sur le théâtre de la vie privée, la différence est grande;
néanmoins, si l'hypocrisie nécessaire à l'homme du monde a gangrené
le poëte, il arrive à transporter les facultés de son talent dans
l'expression d'un sentiment nécessaire, comme le grand homme voué à la
solitude finit par transborder son cœur dans son esprit.
--Il travaille pour les millions, se disait douloureusement La Brière,
et il jouera si bien la passion que Modeste y croira!
Et au lieu de se montrer plus aimable et plus spirituel que son
rival, La Brière imita le duc d'Hérouville, il resta sombre, inquiet,
attentif; mais là où l'homme de cour étudiait les incartades de la
jeune héritière, Ernest fut en proie aux douleurs d'une jalousie noire
et concentrée, il n'avait pas encore obtenu un regard de son idole. Il
sortit, pour quelques instants, avec Butscha.
--C'est fini, dit-il, elle est folle de lui, je suis plus que
désagréable, et d'ailleurs elle a raison! Canalis est charmant, il a
de l'esprit dans son silence, de la passion dans les yeux, de la poésie
dans ses amplifications...
--Est-ce un honnête homme? demanda Butscha.
--Oh! oui, répondit La Brière. Il est loyal, chevaleresque, et capable
de perdre, soumis à l'influence d'une Modeste, les petits travers que
lui a donnés madame de Chaulieu...
--Vous êtes un brave garçon, dit le petit bossu. Mais, est-il capable
d'aimer, et l'aimera-t-il?
--Je ne sais pas, répondit La Brière. A-t-elle parlé de moi?
demanda-t-il après un moment de silence.
--Oui, dit Butscha qui redit à La Brière le mot échappé à Modeste sur
les déguisements.
Le Référendaire alla se jeter sur un banc, et s'y cacha la tête dans
ses mains; il ne pouvait retenir ses larmes et ne voulait pas les
laisser voir à Butscha; mais le nain était homme à les deviner.
--Qu'avez-vous, monsieur? demanda Butscha.
--Elle a raison!... dit La Brière en se relevant brusquement, je suis
un misérable.
Il raconta la tromperie à laquelle l'avait convié Canalis; mais
en faisant observer à Butscha qu'il avait voulu détromper Modeste
avant qu'elle se fût démasquée, et il se répandit en apostrophes
assez enfantines sur le malheur de sa destinée. Butscha reconnut
sympathiquement l'amour dans sa vigoureuse et sapide naïveté, dans ses
vraies, dans ses profondes anxiétés.
--Mais pourquoi, dit-il au Référendaire, ne vous développez-vous pas
devant mademoiselle Modeste, et laissez-vous votre rival faire ses
exercices...
--Ah! vous n'avez donc pas senti, lui dit La Brière, votre gorge se
serrer dès qu'il s'agit de lui parler... Vous ne sentez donc rien dans
la racine de vos cheveux, rien à la surface de la peau, quand elle vous
regarde, ne fût-ce que d'un œil distrait...
--Mais vous avez eu assez de jugement pour être d'une tristesse morne
quand elle a, en quelque sorte, dit à son digne père:--Vous êtes une
ganache.
--Monsieur, je l'aime trop pour ne pas avoir senti comme la lame d'un
poignard entrer dans mon cœur, en l'entendant ainsi donner un démenti
aux perfections que je lui trouve.
--Canalis, lui, l'a justifiée, répondit Butscha.
--Si elle avait plus d'amour-propre que de cœur, elle ne serait pas
regrettable, répliqua La Brière.
En ce moment Modeste, suivie de Canalis qui venait de perdre, sortit
avec son père et madame Dumay, pour respirer l'air d'une nuit étoilée.
Pendant que sa fille se promenait avec le poëte, Charles Mignon se
détacha d'elle pour venir auprès de La Brière.
--Votre ami, monsieur, aurait dû se faire avocat, dit-il en souriant et
regardant le jeune homme avec attention.
--Ne vous hâtez pas de juger un poëte avec la sévérité que vous
pourriez avoir pour un homme ordinaire, comme moi par exemple, monsieur
le comte, répondit La Brière. Le poëte a sa mission. Il est destiné
par sa nature à voir la poésie des questions, de même qu'il exprime
celle de toute chose; aussi, là où vous le croyez en opposition avec
lui-même, est-il fidèle à sa vocation. C'est le peintre, faisant
également bien une madone et une courtisane. Molière a raison dans ses
personnages de vieillard et dans ceux de ses jeunes gens, et Molière
avait certes le jugement sain. Ces jeux de l'esprit, corrupteurs chez
les hommes secondaires, n'ont aucune influence sur le caractère chez
les vrais grands hommes.
Charles Mignon serra la main à La Brière, en lui disant:--Cette
facilité pourrait néanmoins servir à se justifier à soi-même des
actions diamétralement opposées, surtout en politique.
--Ah! mademoiselle, répondait en ce moment Canalis d'une voix câline
à une malicieuse observation de Modeste, ne croyez pas que la
multiplicité des sensations ôte la moindre force aux sentiments. Les
poëtes, plus que les autres hommes, doivent aimer avec constance et
foi. D'abord ne soyez pas jalouse de ce qu'on appelle la Muse. Heureuse
la femme d'un homme occupé! Si vous entendiez les plaintes des femmes
qui subissent le poids de l'oisiveté des maris sans fonctions ou à qui
la richesse laisse de grands loisirs, vous sauriez que le principal
bonheur d'une Parisienne est la liberté, la royauté chez elle. Or,
nous autres, nous laissons prendre à une femme le sceptre chez nous,
car il nous est impossible de descendre à la tyrannie exercée par les
petits esprits. Nous avons mieux à faire... Si jamais je me mariais, ce
qui, je vous le jure, est une catastrophe très éloignée pour moi, je
voudrais que ma femme eût la liberté morale que garde une maîtresse et
qui peut-être est la source où elle puise toutes ses séductions.
Canalis déploya sa verve et ses grâces en parlant amour, mariage,
adoration de la femme, en controversant avec Modeste jusqu'à ce que
monsieur Mignon, qui vint les rejoindre, eût trouvé dans un moment
de silence l'occasion de prendre sa fille par le bras et de l'amener
devant Ernest à qui le digne soldat avait conseillé de tenter une
explication.
--Mademoiselle, dit Ernest d'une voix altérée, il m'est impossible
de rester sous le poids de votre mépris. Je ne me défends pas, je ne
cherche pas à me justifier, je veux seulement vous faire observer
qu'avant de lire votre flatteuse lettre adressée à la personne, et non
plus au poëte, la dernière enfin, je voulais, et je vous l'ai fait
savoir par un mot écrit du Havre, dissiper l'erreur où vous étiez. Tous
les sentiments que j'ai eu le bonheur de vous exprimer sont sincères.
Une espérance a lui pour moi quand, à Paris, monsieur votre père s'est
dit pauvre; mais, maintenant, si tout est perdu, si je n'ai plus que
des regrets éternels, pourquoi resterais-je ici où tout est supplice
pour moi?... Laissez-moi donc emporter un sourire de vous, il sera
gravé dans mon cœur.
--Monsieur, répondit Modeste qui parut froide et distraite, je ne suis
pas la maîtresse ici; mais, certes, je serais au désespoir d'y retenir
ceux qui n'y trouvent ni plaisir ni bonheur.
Elle laissa le Référendaire en prenant le bras de madame Dumay pour
rentrer. Quelques instants après tous les personnages de cette scène
domestique, de nouveau réunis au salon, furent assez surpris de voir
Modeste assise auprès du duc d'Hérouville, et coquetant avec lui comme
aurait pu le faire la plus rusée Parisienne; elle s'intéressait à son
jeu, lui donnait les conseils qu'il demandait, et trouva l'occasion de
lui dire des choses flatteuses en élevant le hasard de la noblesse sur
la même ligne que les hasards du talent et de la beauté. Canalis savait
ou croyait savoir la raison de ce changement, il avait voulu piquer
Modeste en traitant le mariage de catastrophe et en s'en montrant
éloigné; mais, comme tous ceux qui jouent avec le feu, ce fut lui qui
se brûla. La fierté de Modeste, son dédain alarmèrent le poëte, il
revint à elle en donnant le spectacle d'une jalousie d'autant plus
visible qu'elle était jouée. Modeste, implacable comme les anges,
savoura le plaisir que lui causait l'exercice de son pouvoir, et
naturellement elle en abusa. Le duc d'Hérouville n'avait jamais connu
pareille fête: une femme lui souriait! A onze heures du soir, heure
indue au Chalet, les trois prétendus sortirent, le duc en trouvant
Modeste charmante, Canalis en la trouvant excessivement coquette, et
La Brière navré de sa dureté.
Pendant huit jours l'héritière fut avec ses trois prétendus ce qu'elle
avait été durant cette soirée, en sorte que le poëte parut l'emporter
sur ses rivaux, malgré les boutades et les fantaisies qui donnaient
de temps en temps de l'espoir au duc d'Hérouville. Les irrévérences
de Modeste envers son père, les libertés excessives qu'elle prenait
avec lui; ses impatiences avec sa mère aveugle en lui rendant comme
à regret ces petits services qui naguère étaient le triomphe de sa
piété filiale, semblaient être l'effet d'un caractère fantasque et
d'une gaieté tolérée dès l'enfance. Quand Modeste allait trop loin,
elle se faisait de la morale à elle-même, et attribuait ses légèretés,
ses incartades à son esprit d'indépendance. Elle avouait au duc et
à Canalis son peu de goût pour l'obéissance, et le regardait comme
un obstacle réel à son établissement, en interrogeant ainsi le moral
de ses prétendus, à la manière de ceux qui trouent la terre pour en
ramener de l'or, du charbon, du tuf ou de l'eau.
--Je ne trouverai jamais, disait-elle la veille du jour où
l'installation de la famille à la Villa devait avoir lieu, de mari qui
supportera mes caprices avec la bonté de mon père qui ne s'est jamais
démentie, avec l'indulgence de mon adorable mère.
--Ils se savent aimés, mademoiselle, dit La Brière.
--Soyez sûre, mademoiselle, que votre mari connaîtra toute la valeur de
son trésor, ajouta le duc.
--Vous avez plus d'esprit et de résolution qu'il n'en faut pour
discipliner un mari, dit Canalis en riant.
Modeste sourit comme Henri IV dut sourire après avoir révélé, par
trois réponses à une question insidieuse, le caractère de ses trois
principaux ministres à un ambassadeur étranger.
Le jour du dîner, Modeste, entraînée par la préférence qu'elle
accordait à Canalis, se promena longtemps seule avec lui sur le terrain
sablé qui se trouvait entre la maison et le boulingrin orné de fleurs.
Aux gestes du poëte, à l'air de la jeune héritière, il était facile de
voir qu'elle écoutait favorablement Canalis; aussi les deux demoiselles
d'Hérouville vinrent-elles interrompre ce scandaleux tête-à-tête; et,
avec l'adresse naturelle aux femmes en semblable occurrence, elles
mirent la conversation sur la cour, sur l'éclat d'une charge de la
couronne, en expliquant la différence qui existait entre les charges de
la maison du roi et celles de la couronne; elles tâchèrent de griser
Modeste en s'adressant à son orgueil et lui montrant une des plus
hautes destinées à laquelle une femme pouvait alors aspirer.
--Avoir pour fils un duc, s'écria la vieille demoiselle, est un
avantage positif. Ce titre est une fortune, hors de toute atteinte,
qu'on donne à ses enfants.
--A quel hasard, dit Canalis assez mécontent d'avoir vu son entretien
rompu, devons-nous attribuer le peu de succès que monsieur le
Grand-Écuyer a eu jusqu'à présent dans l'affaire où ce titre peut le
plus servir les prétentions d'un homme?
Les deux demoiselles jetèrent à Canalis un regard chargé d'autant
de venin qu'en insinue la morsure d'une vipère, et furent si
décontenancées par le sourire railleur de Modeste, qu'elles se
trouvèrent sans un mot de réponse.
--Monsieur le Grand-Écuyer, dit Modeste à Canalis, ne vous a jamais
reproché l'humilité que vous inspire votre gloire: pourquoi lui en
vouloir de sa modestie?
--Il ne s'est d'ailleurs pas encore rencontré, dit la vieille
demoiselle, une femme digne du rang de mon neveu. Nous en avons vu
qui n'avaient que la fortune de cette position; d'autres qui, sans la
fortune, en avaient tout l'esprit; et j'avoue que nous avons bien fait
d'attendre que Dieu nous offrît l'occasion de connaître une personne
en qui se rencontrent et la noblesse et l'esprit et la fortune d'une
duchesse d'Hérouville.
--Il y a, ma chère Modeste, dit Hélène d'Hérouville en emmenant sa
nouvelle amie à quelques pas de là, mille barons de Canalis dans le
royaume comme il y a cent poëtes à Paris qui le valent; et il est si
peu grand homme que, moi, pauvre fille destinée à prendre le voile
faute d'une dot, je ne voudrais pas de lui! Vous ne savez d'ailleurs
pas ce que c'est qu'un jeune homme exploité depuis dix ans par la
duchesse de Chaulieu. Il n'y a vraiment qu'une vieille femme de
soixante ans bientôt qui puisse se soumettre aux petites indispositions
dont est, dit-on, affligé le grand poëte, et dont la moindre fut, chez
Louis XIV, un défaut insupportable; mais la duchesse n'en souffre pas
autant, il est vrai, qu'en souffrirait une femme, elle ne l'a pas
toujours chez elle comme on a un mari...
Et, pratiquant l'une des manœuvres particulières aux femmes entre
elles, Hélène d'Hérouville répéta d'oreille à oreille les calomnies
que les femmes jalouses de madame de Chaulieu colportaient sur le
poëte. Ce petit détail, assez commun dans les conversations des jeunes
personnes, montre avec quel acharnement on se disputait déjà la fortune
du comte de la Bastie.
En dix jours, les opinions du Chalet avaient beaucoup varié sur les
trois personnages qui prétendaient à la main de Modeste. Ce changement,
tout au désavantage de Canalis, se basait sur des considérations
de nature à faire profondément réfléchir les porteurs d'une gloire
quelconque. On ne peut nier, à voir la passion avec laquelle on
poursuit un autographe, que la curiosité publique ne soit vivement
excitée par la Célébrité. La plupart des gens de province ne se rendent
évidemment pas un compte exact des procédés que les gens illustres
emploient pour mettre leur cravate, marcher sur le boulevard, bayer
aux corneilles ou manger une côtelette; car, lorsqu'ils aperçoivent un
homme vêtu des rayons de la mode ou resplendissant d'une faveur plus
ou moins passagère, mais toujours enviée, les uns disent:--«Oh! c'est
ça!» ou bien:--«C'est drôle!» et autres exclamations bizarres. En un
mot, le charme étrange que cause toute espèce de gloire, même justement
acquise, ne subsiste pas. C'est, surtout pour les gens superficiels,
moqueurs ou envieux, une sensation rapide comme l'éclair et qui ne
se renouvelle point. Il semble que la gloire, de même que le soleil,
chaude et lumineuse à distance, est, si l'on s'en approche, froide
comme la sommité d'une alpe. Peut-être l'homme n'est-il réellement
grand que pour ses pairs; peut-être les défauts inhérents à la
condition humaine disparaissent-ils plutôt à leurs yeux qu'à ceux des
vulgaires admirateurs. Pour plaire tous les jours, un poëte serait
donc tenu de déployer les grâces mensongères des gens qui savent se
faire pardonner leur obscurité par leurs façons aimables et par leurs
complaisants discours; car, outre le génie, chacun lui demande les
plates vertus de salon et le _berquinisme_ de famille. Le grand poëte
du faubourg Saint-Germain, qui ne voulut pas se plier à cette loi
sociale, vit succéder une insultante indifférence à l'éblouissement
causé par sa conversation des premières soirées. L'esprit prodigué sans
mesure produit sur l'âme l'effet d'une boutique de cristaux sur les
yeux; c'est assez dire que le feu, que le brillant de Canalis fatigua
promptement des gens qui, selon leur mot, aimaient le solide. Tenu
bientôt de se montrer homme ordinaire, le poëte rencontra de nombreux
écueils sur un terrain où La Brière conquit les suffrages de ceux qui
d'abord l'avaient trouvé maussade. On éprouva le besoin de se venger
de la réputation de Canalis en lui préférant son ami. Les meilleures
personnes sont ainsi faites. Le simple et bon Référendaire n'offensait
aucun amour-propre; en revenant à lui, chacun lui découvrit du cœur,
une grande modestie, une discrétion de coffre-fort et une excellente
tenue. Le duc d'Hérouville mit, comme valeur politique, Ernest beaucoup
au-dessus de Canalis. Le poëte, inégal, ambitieux et mobile comme le
Tasse, aimait le luxe, la grandeur, il faisait des dettes; tandis que
le jeune Conseiller, d'un caractère égal, vivait sagement, utile sans
fracas, attendant les récompenses sans les quêter, et faisait des
économies. Canalis avait d'ailleurs donné raison aux bourgeois qui
l'observaient. Depuis deux ou trois jours, il se laissait aller à des
mouvements d'impatience, à des abattements, à ces mélancolies sans
raison apparente, à ces changements d'humeur, fruits du tempérament
nerveux des poëtes. Ces originalités (le mot de la province) engendrées
par l'inquiétude que lui causaient ses torts, grossis de jour en jour,
envers la duchesse de Chaulieu à laquelle il devait écrire sans pouvoir
s'y résoudre, furent soigneusement remarquées par la douce Américaine,
par la digne madame Latournelle, et devinrent le sujet de plus d'une
causerie entre elles et madame Mignon. Canalis ressentit les effets de
ces causeries sans se les expliquer. L'attention ne fut plus la même,
les visages ne lui offrirent plus cet air ravi des premiers jours;
tandis qu'Ernest commençait à se faire écouter. Depuis deux jours,
le poëte essayait donc de séduire Modeste, et profitait de tous les
instants où il pouvait se trouver seul avec elle pour l'envelopper dans
les filets d'un langage passionné. Le coloris de Modeste avait appris
aux deux filles avec quel plaisir l'héritière écoutait de délicieux
concetti délicieusement dits; et, inquiètes d'un tel progrès, elles
venaient de recourir à l'_ultima ratio_ des femmes en pareil cas, à
ces calomnies qui manquent rarement leur effet en s'adressant aux
répugnances physiques les plus violentes. Aussi, en se mettant à table,
le poëte aperçut-il des nuages sur le front de son idole, il y lut
les perfidies de mademoiselle d'Hérouville, et jugea nécessaire de se
proposer lui-même pour mari dès qu'il pourrait parler à Modeste. En
entendant quelques propos aigres-doux, quoique polis, échangés entre
Canalis et les deux nobles filles, Gobenheim poussa le coude à Butscha
son voisin pour lui montrer le poëte et le Grand-Écuyer.
--Ils se démoliront l'un par l'autre, lui dit-il à l'oreille.
--Canalis a bien assez de génie pour se démolir à lui tout seul,
répondit le nain.
Pendant le dîner, qui fut d'une excessive magnificence et admirablement
bien servi, le duc remporta sur Canalis un grand avantage. Modeste, qui
la veille avait reçu ses habits de cheval, parla de promenades à faire
aux environs. Par le tour que prit la conversation, elle fut amenée
à manifester le désir de voir une chasse à courre, plaisir qui lui
était inconnu. Aussitôt le duc proposa de donner à mademoiselle Mignon
le spectacle d'une chasse dans une forêt de la Couronne, à quelques
lieues du Havre. Grâce à ses relations avec le prince de Cadignan,
Grand-Veneur, il entrevit les moyens de déployer aux yeux de Modeste
un faste royal, de la séduire en lui montrant le monde fascinant de la
cour et lui faisant souhaiter de s'y introduire par un mariage. Des
coups d'œil échangés entre le duc et les deux demoiselles d'Hérouville
que surprit Canalis, disaient assez: «A nous l'héritière!» pour que
le poëte, réduit à ses splendeurs personnelles, se hâtât d'obtenir un
gage d'affection. Presque effrayée de s'être avancée au delà de ses
intentions avec les d'Hérouville, Modeste, en se promenant après le
dîner dans le parc, affecta d'aller un peu en avant de la compagnie
avec Melchior. Par une curiosité de jeune fille, et assez légitime,
elle laissa deviner les calomnies dites par Hélène; et sur une
exclamation de Canalis, elle lui demanda le secret qu'il promit.
--Ces coups de langue, dit-il, sont de bonne guerre dans le grand
monde; votre probité s'en effarouche et moi j'en ris, j'en suis même
heureux. Ces demoiselles doivent croire les intérêts de Sa Seigneurie
bien en danger pour y avoir recours.
Et, profitant aussitôt de l'avantage que donne une communication de ce
genre, Canalis mit à sa justification une telle verve de plaisanterie,
une passion si spirituellement exprimée en remerciant Modeste d'une
confidence où il se dépêchait de voir un peu d'amour, qu'elle se vit
tout aussi compromise avec le poëte qu'avec le Grand-Écuyer. Canalis,
sentant la nécessité d'être hardi, se déclara nettement. Il fit à
Modeste des serments où sa poésie rayonna comme la lune ingénieusement
invoquée, où brilla la description de la beauté de cette charmante
blonde admirablement habillée pour cette fête de famille. Cette
exaltation de commande, à laquelle le soir, le feuillage, le ciel et
la terre, la nature entière servirent de complices, entraîna cet avide
amant au delà de toute raison; car il parla de son désintéressement et
sut rajeunir par les grâces de son style le fameux thème: _Quinze cents
francs et ma Sophie_ de Diderot, ou _Une chaumière et ton cœur!_ de
tous les amants qui connaissent bien la fortune d'un beau-père.