si admirablement exécuté _sur un thème connu_, la liberté que me
laissent mes parents m'a permis de vous entendre; mais c'est à eux que
vous devriez vous adresser.
--Eh bien! s'écria Canalis, dites-moi que, si j'obtiens leur aveu, vous
ne demanderez pas mieux que de leur obéir.
--Je sais d'avance, répondit-elle, que mon père a des fantaisies
qui peuvent contrarier le juste orgueil d'une vieille maison comme
la vôtre, car il désire voir porter son titre et son nom par ses
petits-fils.
--Eh! chère Modeste, quels sacrifices ne ferait-on pas pour confier sa
vie à un ange gardien tel que vous?
--Vous me permettrez de ne pas décider en un instant du sort de toute
ma vie, dit-elle en rejoignant les demoiselles d'Hérouville.
En ce moment ces deux nobles filles caressaient les vanités du petit
Latournelle, afin de le mettre dans leurs intérêts. Mademoiselle
d'Hérouville, à qui, pour la distinguer de sa nièce Hélène, il faut
donner exclusivement le nom patrimonial, donnait à entendre au notaire
que la place de président du tribunal au Havre, dont disposerait
Charles X en leur faveur, était une retraite due à son talent de
légiste et à sa probité. Butscha, qui se promenait avec La Brière et
qui s'effrayait des progrès de l'audacieux Melchior, trouva moyen de
causer pendant quelques minutes au bas du perron avec Modeste, au
moment où l'on rentra pour se livrer aux taquinages de l'inévitable
whist.
--Mademoiselle, j'espère que vous ne lui dites pas encore Melchior?...
lui demanda-t-il à voix basse.
--Peu s'en faut! mon nain mystérieux, répondit-elle en souriant à faire
damner un ange.
--Grand Dieu! s'écria le clerc en laissant tomber ses mains qui
frôlèrent les marches.
--Eh bien! ne vaut-il pas ce haineux et sombre Référendaire à qui vous
vous intéressez? reprit-elle en prenant pour Ernest un de ces airs
hautains dont le secret n'appartient qu'aux jeunes filles, comme si la
Virginité leur prêtait des ailes pour s'envoler si haut. Est-ce votre
petit monsieur de La Brière qui m'accepterait sans dot? dit-elle après
une pause.
--Demandez à monsieur votre père? répliqua Butscha qui fit quelques
pas pour emmener Modeste à une distance respectable des fenêtres.
Écoutez-moi, mademoiselle. Vous savez que celui qui vous parle est prêt
à vous donner non seulement sa vie, mais encore son honneur, en tout
temps, à tout moment; ainsi vous pouvez croire en lui, vous pouvez lui
confier ce que peut-être vous ne diriez pas à votre père. Eh bien, ce
sublime Canalis vous a-t-il tenu le langage désintéressé qui vous fait
jeter ce reproche à la face du pauvre Ernest?
--Oui.
--Y croyez-vous?
--Ceci, mau-clerc, reprit-elle en lui donnant un des dix ou douze
surnoms qu'elle lui avait trouvés, m'a l'air de mettre en doute la
puissance de mon amour-propre.
--Vous riez, chère mademoiselle; ainsi rien n'est sérieux, et j'espère
alors que vous vous moquez de lui.
--Que penseriez-vous de moi, monsieur Butscha, si je me croyais le
droit de railler quelqu'un de ceux qui me font l'honneur de me vouloir
pour femme? Sachez, maître Jean, que, même en ayant l'air de mépriser
le plus méprisable des hommages, une fille est toujours flattée de
l'obtenir...
--Ainsi, je vous flatte?... dit le clerc en montrant sa figure
illuminée comme l'est une ville pour une fête.
--Vous?... dit-elle. Vous me témoignez la plus précieuse de toutes
les amitiés, un sentiment désintéressé comme celui d'une mère pour sa
fille! ne vous comparez à personne, car mon père lui-même est obligé de
se dévouer à moi.--Elle fit une pause.--Je ne puis pas dire que je vous
aime, dans le sens que les hommes donnent à ce mot, mais ce que je vous
accorde est éternel, et ne connaîtra jamais de vicissitudes.
--Eh bien, dit Butscha qui feignit de ramasser un caillou pour baiser
le bout des souliers de Modeste en y laissant une larme, permettez-moi
donc de veiller sur vous, comme un dragon veille sur un trésor. Le
poëte vous a déployé tout à l'heure la dentelle de ses précieuses
phrases, le clinquant des promesses. Il a chanté son amour sur la plus
belle corde de sa lyre, n'est-ce pas?... Si dès que ce noble amant
aura la certitude de votre peu de fortune, vous le voyez changeant
de conduite, embarrassé, froid; en ferez-vous encore votre mari, lui
donnerez-vous toujours votre estime?...
--Ce serait un Francisque Althor?... demanda-t-elle avec un geste où se
peignit un amer dégoût.
--Laissez-moi le plaisir de produire ce changement de décoration, dit
Butscha. Non seulement, je veux que ce soit subit; mais, après, je ne
désespère pas de vous rendre votre poëte amoureux de nouveau, de lui
faire souffler alternativement le froid et le chaud sur votre cœur
aussi gracieusement qu'il soutient le pour et le contre dans la même
soirée, sans quelquefois s'en apercevoir.
--Si vous avez raison, dit-elle, à qui se fier?...
--A celui qui vous aime véritablement.
--Au petit duc?...
Butscha regarda Modeste. Tous deux, ils firent quelques pas en silence.
La jeune fille fut impénétrable, elle ne sourcilla pas.
--Mademoiselle, me permettez-vous d'être le traducteur des pensées
tapies au fond de votre cœur, comme des mousses marines sous les eaux,
et que vous ne voulez pas vous expliquer.
--Eh! quoi, dit Modeste, mon conseiller-intime-privé-actuel serait
encore un miroir?...
--Non, mais un écho, répondit-il en accompagnant ce mot d'un geste
empreint d'une sublime modestie. Le duc vous aime, mais il vous aime
trop. Si j'ai bien compris, moi nain, l'infinie délicatesse de votre
cœur, il vous répugnerait d'être adorée comme un Saint-Sacrement dans
son tabernacle. Mais, comme vous êtes éminemment femme, vous ne voulez
pas plus voir un homme sans cesse à vos pieds et de qui vous seriez
éternellement sûre, que vous ne voudriez d'un égoïste, comme Canalis,
qui se préférerait à vous... Pourquoi? je n'en sais rien. Je me ferai
femme et vieille femme pour savoir la raison de ce programme que j'ai
lu dans vos yeux, et qui peut-être est celui de toutes les filles.
Néanmoins, vous avez dans votre grande âme un besoin d'adoration.
Quand un homme est à vos genoux, vous ne pouvez pas vous mettre aux
siens.--On ne va pas loin ainsi, disait Voltaire. Le petit duc a donc
trop de génuflexions dans le moral; et Canalis pas assez, pour ne pas
dire point du tout. Aussi deviné-je la malice cachée de vos sourires,
quand vous vous adressez au Grand-Écuyer, quand il vous parle, quand
vous lui répondez. Vous ne pouvez jamais être malheureuse avec le duc,
tout le monde vous approuvera si vous le choisissez pour mari, mais
vous ne l'aimerez point. Le froid de l'égoïsme et la chaleur excessive
d'une extase continuelle produisent sans doute dans le cœur de toutes
les femmes une négation. Évidemment, ce n'est pas ce triomphe perpétuel
qui vous prodiguera les délices infinies du mariage que vous rêvez,
où il se rencontre des obéissances qui rendent fière, où l'on fait
de grands petits sacrifices cachés avec bonheur, où l'on ressent des
inquiétudes sans cause, où l'on attend avec ivresse des succès, où l'on
plie avec joie devant des grandeurs imprévues, où l'on est compris
jusque dans ses secrets, où parfois une femme protége de son amour son
protecteur...
--Vous êtes sorcier! dit Modeste.
--Vous ne trouverez pas non plus cette douce égalité de sentiments,
ce partage continu de la vie et cette certitude de plaire qui fait
accepter le mariage, en épousant un Canalis, un homme qui ne pense qu'à
lui, dont le moi est la note unique, dont l'attention ne s'est pas
encore abaissée jusqu'à se prêter à votre père ou au Grand-Écuyer!...
un ambitieux du second ordre à qui votre dignité, votre obéissance
importent peu, qui fera de vous une chose nécessaire dans sa maison, et
qui vous insulte déjà par son indifférence en fait d'honneur! Oui, vous
vous permettriez de souffleter votre mère, Canalis fermerait les yeux
pour pouvoir se nier votre crime à lui-même, tant il a soif de votre
fortune. Ainsi, mademoiselle, je ne pensais ni au grand poëte qui n'est
qu'un petit comédien, ni à Sa Seigneurie qui ne serait pour vous qu'un
beau mariage et non pas un mari...
--Butscha, mon cœur est un livre blanc où vous gravez vous-même ce
que vous y lisez, répondit Modeste. Vous êtes entraîné par votre haine
de province contre tout ce qui vous force à regarder plus haut que la
tête. Vous ne pardonnez pas au poëte d'être un homme politique, de
posséder une belle parole, d'avoir un immense avenir, et vous calomniez
ses intentions...
--Lui?... mademoiselle. Il vous tournera le dos du jour au lendemain
avec la lâcheté d'un Vilquin.
--Oh! faites-lui jouer cette scène de comédie, et...
--Sur tous les tons, dans trois jours, mercredi, souvenez-vous-en.
Jusque-là, mademoiselle, amusez-vous à entendre tous les airs de cette
serinette, afin que les ignobles dissonances de la contre-partie en
ressortent mieux.
Modeste rentra gaiement au salon où, seul de tous les hommes, La
Brière, assis dans l'embrasure d'une fenêtre, d'où, sans doute, il
avait contemplé son idole, se leva comme si quelque huissier eût crié:
La Reine! Ce fut un mouvement respectueux plein de cette vive éloquence
particulière au geste et qui surpasse celle des plus beaux discours.
L'amour parlé ne vaut pas l'amour prouvé, toutes les jeunes filles de
vingt ans en ont cinquante pour pratiquer cet axiome. Là est le grand
argument des séducteurs. Au lieu de regarder Modeste en face, comme
le fit Canalis qui la salua par un hommage public, l'amant dédaigné
la suivit d'un long regard en dessous, humble à la façon de Butscha,
presque craintif. La jeune héritière remarqua cette contenance en
allant se placer auprès de Canalis au jeu de qui elle parut s'associer.
Durant la conversation, La Brière apprit par un mot de Modeste à son
père qu'elle reprendrait mercredi l'exercice du cheval; elle lui
faisait observer qu'il lui manquait une cravache en harmonie avec la
somptuosité de ses habits d'écuyère. Le Référendaire lança sur le nain
un regard qui petilla comme un incendie; et, quelques instants après,
ils piétinaient tous deux sur la terrasse.
--Il est neuf heures, dit Ernest à Butscha, je pars pour Paris à franc
étrier, j'y puis être demain matin à dix heures. Mon cher Butscha, de
vous elle acceptera bien un souvenir, car elle a de l'amitié pour vous;
laissez-moi lui donner, sous votre nom, une cravache, et sachez que,
pour prix de cette immense complaisance, vous aurez en moi non pas un
ami, mais un dévouement.
--Allez, vous êtes bien heureux, dit le clerc, vous avez de l'argent,
vous!...
--Prévenez Canalis de ma part que je ne rentrerai pas, et qu'il invente
un prétexte pour justifier une absence de deux jours.
Une heure après, Ernest, parti en courrier, arriva en douze heures à
Paris où son premier soin fut de retenir une place à la malle-poste du
Havre pour le lendemain. Puis, il alla chez les trois plus célèbres
bijoutiers de Paris, comparant les pommes de cravache, et cherchant
ce que l'art pouvait offrir de plus royalement beau. Il trouva, faite
pour une Russe qui n'avait pu la payer après l'avoir commandée, une
chasse au renard sculptée dans l'or, et terminée par un rubis d'un
prix exorbitant pour les appointements d'un Référendaire; toutes ses
économies y passèrent, il s'agissait de sept mille francs. Ernest donna
le dessin des armes des La Bastie, et vingt heures pour les exécuter à
la place de celles qui s'y trouvaient. Cette chasse, un chef-d'œuvre
de délicatesse, fut ajustée à une cravache de caoutchouc, et mise dans
un étui de maroquin rouge doublé de velours sur lequel on grava deux
M entrelacés. Le mercredi matin, La Brière était arrivé par la malle,
et à temps pour déjeuner avec Canalis. Le poëte avait caché l'absence
de son secrétaire en le disant occupé d'un travail envoyé de Paris.
Butscha, qui se trouvait à la Poste pour tendre la main au Référendaire
à l'arrivée de la malle, courut porter à Françoise Cochet cette œuvre
d'art en lui recommandant de la placer sur la toilette de Modeste.
--Vous accompagnerez, sans doute, mademoiselle Modeste à sa promenade,
dit le clerc qui revint chez Canalis pour annoncer par une œillade à
La Brière que la cravache était heureusement parvenue à sa destination.
--Moi, répondit Ernest, je vais me coucher...
--Ah bah! s'écria Canalis en regardant son ami, je ne te comprends plus.
On allait déjeuner, naturellement le poëte offrit au clerc de se mettre
à table. Butscha restait avec l'intention de se faire inviter au besoin
par La Brière, en voyant sur la physionomie de Germain le succès d'une
malice de bossu que doit faire prévoir sa promesse à Modeste.
--Monsieur a bien raison de garder le clerc de monsieur Latournelle,
dit Germain à l'oreille de Canalis.
Canalis et Germain allèrent dans le salon sur un clignotement d'œil du
domestique à son maître.
--Ce matin, monsieur, je suis allé voir pêcher, une partie proposée
avant-hier par un patron de barque de qui j'ai fait la connaissance.
Germain n'avoua pas avoir eu le mauvais goût de jouer au billard dans
un café du Havre où Butscha l'avait enveloppé d'amis pour agir à
volonté sur lui.
--Eh bien, dit Canalis, au fait, vivement.
--Monsieur le baron, j'ai entendu sur monsieur Mignon une discussion
à laquelle j'ai poussé de mon mieux, on ne savait pas à qui
j'appartenais. Ah! monsieur le baron, le bruit du port est que vous
donnez dans un panneau. La fortune de mademoiselle de La Bastie est,
comme son nom, très modeste. Le vaisseau sur lequel le père est venu
n'est pas à lui, mais à des marchands de la Chine avec lesquels
il devra loyalement compter. On débite à ce sujet des choses peu
flatteuses pour l'honneur du colonel. Ayant entendu dire que vous et
monsieur le duc vous vous disputiez mademoiselle de La Bastie, j'ai
pris la liberté de vous prévenir; car, de vous deux, il vaut mieux
que ce soit Sa Seigneurie _qui la gobe_... En revenant, j'ai fait un
tour sur le port, devant la salle de spectacle où se promènent les
négociants parmi lesquels je me suis faufilé hardiment. Ces braves
gens, voyant un homme bien vêtu, se sont mis à causer du Havre; de fil
en aiguille, je les ai mis sur le compte du colonel Mignon, et ils se
sont si bien trouvés d'accord avec les pêcheurs, que je manquerais
à mes devoirs en me taisant. Voilà pourquoi j'ai laissé monsieur
s'habiller, se lever seul...
--Que faire? s'écria Canalis en se trouvant engagé de manière à ne
pouvoir plus revenir sur ses promesses à Modeste.
--Monsieur connaît mon attachement, dit Germain en voyant le poëte
comme foudroyé, il ne s'étonnera pas de me voir lui donner un
conseil. Si vous pouviez griser ce clerc, il dirait bien le fin mot
là-dessus; et, s'il ne se déboutonne pas à la seconde bouteille de
vin de Champagne, ce sera toujours bien à la troisième. Il serait
d'ailleurs singulier que monsieur, que nous verrons sans doute un jour
ambassadeur, comme Philoxène l'a entendu dire à madame la duchesse, ne
vînt pas à bout d'un clerc du Havre.
En ce moment, Butscha, l'auteur inconnu de cette partie de pêche,
invitait le Référendaire à se taire sur le sujet de son voyage à Paris,
et à ne pas contrarier sa manœuvre à table. Le clerc avait tiré parti
d'une réaction défavorable à Charles Mignon qui s'opérait au Havre.
Voici pourquoi. Monsieur le comte de La Bastie laissait dans un complet
oubli ses amis d'autrefois qui pendant son absence avaient oublié sa
femme et ses enfants. En apprenant qu'il se donnait un grand dîner à
la villa Mignon, chacun se flatta d'être un des convives et s'attendit
à recevoir une invitation; mais quand on sut que Gobenheim, les
Latournelle, le duc et les deux Parisiens étaient les seuls invités, il
se fit une clameur de haro sur l'orgueil du négociant; son affectation
à ne voir personne, à ne pas descendre au Havre, fut alors remarquée et
attribuée à un mépris dont se vengea le Havre en mettant en question
cette soudaine fortune. En caquetant, chacun sut bientôt que les fonds
nécessaires au réméré de Vilquin avaient été fournis par Dumay. Cette
circonstance permit aux plus acharnés de supposer calomnieusement que
Charles était venu confier au dévouement absolu de Dumay des fonds
pour lesquels il prévoyait des discussions avec ses prétendus associés
de Canton. Les demi-mots de Charles dont l'intention fut toujours
de cacher sa fortune, les dires de ses gens à qui le mot fut donné,
prêtaient un air de vraisemblance à ces fables grossières, auxquelles
chacun crut en obéissant à l'esprit de dénigrement qui anime les
commerçants les uns contre les autres. Autant le patriotisme de clocher
avait vanté l'immense fortune d'un des fondateurs du Havre, autant la
jalousie de province la diminua. Le clerc, à qui les pêcheurs devaient
plus d'un service, leur demanda le secret et un coup de langue. Il fut
bien servi. Le patron de la barque dit à Germain qu'un de ses cousins,
un matelot, arrivait de Marseille, congédié par suite de la vente du
brick sur lequel le colonel était revenu. Le brick se vendait pour le
compte d'un nommé Castagnould, et la cargaison, selon le cousin, valait
tout au plus trois ou quatre cent mille francs.
--Germain, dit Canalis au moment où le valet de chambre sortit, tu nous
serviras du vin de Champagne et du vin de Bordeaux. Un membre de la
Basoche de Normandie doit remporter des souvenirs de l'hospitalité d'un
poëte... Et puis, il a de l'esprit autant que le _Figaro_, dit Canalis
en appuyant sa main sur l'épaule du nain, il faut que cet esprit de
petit journal jaillisse et mousse avec le vin de Champagne; nous ne
nous épargnerons pas non plus, Ernest?... Il y a bien, ma foi! deux ans
que je ne me suis grisé, reprit-il en regardant La Brière.
--Avec du vin?... cela se conçoit, répondit le clerc. Vous vous grisez
tous les jours de vous-même! Vous buvez à même, en fait de louanges.
Ah! vous êtes beau, vous êtes poëte, vous êtes illustre de votre
vivant, vous avez une conversation à la hauteur de votre génie, et vous
plaisez à toutes les femmes, même à ma patronne. Aimé de la plus belle
sultane Validé que j'aie vue (je n'ai encore vu que celle-là), vous
pouvez, si vous le voulez, épouser mademoiselle de La Bastie... Tenez,
rien qu'à faire l'inventaire du présent sans compter votre avenir (un
beau titre, la pairie, une ambassade!...), me voilà soûl, comme ces
gens qui mettent en bouteilles le vin d'autrui.
--Toutes ces magnificences sociales, reprit Canalis, ne sont rien sans
ce qui les met en valeur, la fortune!... Nous sommes ici entre hommes,
les beaux sentiments sont charmants en stances.
--Et en circonstances, dit le clerc en faisant un geste significatif.
--Mais vous, monsieur le faiseur de contrats, dit le poëte en souriant
de l'interruption, vous savez aussi bien que moi que _chaumière_ rime
avec _misère_.
A table, Butscha se développa dans le rôle du Trigaudin de _la Maison
en loterie_, à effrayer Ernest, qui ne connaissait pas les _charges_
d'Étude: elles valent les _charges_ d'atelier. Le clerc raconta la
chronique scandaleuse du Havre, l'histoire des fortunes, celle des
alcôves et les crimes commis le code à la main, ce qu'on appelle, en
Normandie, _se tirer d'affaire comme on peut_. Il n'épargna personne.
Sa verve croissait avec le torrent de vin qui passait par son gosier
comme un orage par une gouttière.
--Sais-tu, La Brière, que ce brave garçon-là, dit Canalis en versant du
vin à Butscha, ferait un fameux secrétaire d'ambassade?...
--A _dégoter_ son patron! reprit le nain en jetant à Canalis un regard
où l'insolence se noya dans le petillement du gaz acide carbonique.
J'ai assez peu de reconnaissance et assez d'intrigue pour vous
monter sur les épaules. Un poëte portant un avorton!... ça se voit
quelquefois, et même assez souvent... dans la librairie. Allons, vous
me regardez comme un avaleur d'épées. Eh! mon cher grand génie, vous
êtes un homme supérieur, vous savez bien que la reconnaissance est
un mot d'imbécile, on le met dans le dictionnaire, mais il n'est pas
dans le cœur humain. La reconnaissance n'a de valeur qu'à certain
mont qui n'est ni le Parnasse ni le Pinde. Croyez-vous que je doive
beaucoup à ma patronne pour m'avoir élevé? mais la ville entière lui
a soldé ce compte en estime, en paroles, en admiration, la plus chère
des monnaies. Je n'admets pas le bien dont on se constitue des rentes
d'amour-propre. Les hommes font entre eux un commerce de services, le
mot reconnaissance indique un débet, voilà tout. Quant à l'intrigue,
elle est ma divinité. Comment! dit-il à un geste de Canalis, vous
n'adoreriez pas la faculté qui permet à un homme souple de l'emporter
sur l'homme de génie, qui demande une observation constante des vices,
des faiblesses de nos supérieurs, et la connaissance de _l'heure du
berger_ en toute chose. Demandez à la diplomatie si le plus beau de
tous les succès n'est pas le triomphe de la ruse sur la force? Si
j'étais votre secrétaire, monsieur le baron, vous seriez bientôt
premier ministre, parce que j'y aurais le plus puissant intérêt!...
Tenez, voulez-vous une preuve de mes petits talents en ce genre? Oyez?
Vous aimez à l'adoration mademoiselle Modeste, et vous avez raison.
L'enfant a mon estime, c'est une vraie Parisienne. Il pousse, par-ci,
par-là, des Parisiennes en province!... Notre Modeste est femme à
lancer un homme... Elle a de ça, dit-il, en donnant en l'air un tour de
poignet. Vous avez un concurrent redoutable, le duc: que me donnez-vous
pour lui faire quitter le Havre avant trois jours?...
--Achevons cette bouteille, dit le poëte en remplissant le verre de
Butscha.
--Vous allez me griser! dit le clerc en lampant un neuvième verre de
vin de Champagne. Avez-vous un lit où je puisse dormir une heure? Mon
patron est sobre comme un chameau qu'il est, et madame Latournelle
aussi. L'un et l'autre, ils auraient la dureté de me gronder, et ils
auraient raison contre moi qui n'en aurais plus, j'ai des actes à
faire!... Puis, reprenant ses idées antérieures sans transition, à la
manière des gens gris, il s'écria:--Et quelle mémoire?... Elle égale ma
reconnaissance.
--Butscha, s'écria le poëte, tout à l'heure tu te disais sans
reconnaissance, tu te contredis.
--Du tout, reprit le clerc. Oublier, c'est presque toujours se
souvenir! Allez! marchez! je suis taillé pour faire un fameux
secrétaire...
--Comment t'y prendrais-tu pour renvoyer le duc? dit Canalis, charmé de
voir la conversation aller d'elle-même à son but.
--Ça, ne vous regarde pas! fit le clerc en lâchant un hoquet majeur.
Butscha roula sa tête sur ses épaules et ses yeux de Germain à La
Brière, de La Brière à Canalis, à la manière des gens qui, sentant
venir l'ivresse, veulent savoir dans quelle estime on les tient; car,
dans le naufrage de l'ivresse, on peut observer que l'amour-propre est
le seul sentiment qui surnage.
--Dites donc, grand poëte, vous êtes pas mal farceur! Vous me prenez
donc pour un de vos lecteurs, vous qui envoyez à Paris votre ami à
franc étrier pour aller chercher des renseignements sur la maison
Mignon... Je blague, tu blagues, nous blaguons... Bon! Mais faites-moi
l'honneur de croire que je suis assez calculateur pour toujours me
donner la conscience nécessaire à mon état. En ma qualité de premier
clerc de maître Latournelle, mon cœur est un carton à cadenas......
Ma bouche ne livre aucun papier relatif aux clients. Je sais tout et
je ne sais rien. Et puis, ma passion est connue. J'aime Modeste, elle
est mon élève, elle doit faire un beau mariage..... Et j'emboiserais le
duc, s'il le fallait. Mais vous épousez...
--Germain, le café, les liqueurs... dit Canalis.
--Des liqueurs?... répéta Butscha levant la main comme une fausse
vierge qui veut résister à une petite séduction. Ah! mes pauvres
actes!... il y a justement un contrat de mariage. Tenez, mon second
clerc est bête comme un avantage matrimonial et capable de f... f...
flanquer un coup de canif dans les paraphernaux de la future épouse; il
se croit bel homme parce qu'il a cinq pieds six pouces... un imbécile.
--Tenez, voici de la crème de thé, une liqueur des îles, dit Canalis.
Vous que mademoiselle Modeste consulte...
--Elle me consulte...
--Eh bien! croyez-vous qu'elle m'aime? demanda le poëte.