affaire à tête reposée, et donna par cette observation au duc
d'Hérouville un prétexte pour venir au Chalet. La vue de Modeste fit
une vive impression sur le duc, il demanda la faveur de la recevoir
en disant que sa sœur et sa tante avaient entendu parler d'elle et
seraient heureuses de faire sa connaissance. A cette phrase, Charles
Mignon proposa de présenter lui-même sa fille en allant inviter les
deux demoiselles à dîner pour le jour de sa réintégration à la villa,
ce que le duc accepta. L'aspect du cordon bleu, le titre et surtout les
regards extatiques du gentilhomme agirent sur Modeste; mais elle se
montra parfaite de discours, de tenue et de noblesse. Le duc se retira
comme à regret en emportant une invitation de venir au Chalet tous les
soirs, fondée sur l'impossibilité reconnue à un courtisan de Charles
X de passer une soirée sans faire son whist. Ainsi le lendemain soir,
Modeste allait voir ses trois amants réunis. Assurément, quoi qu'en
disent les jeunes filles, et quoiqu'il soit dans la logique du cœur de
tout sacrifier à la préférence, il est excessivement flatteur de voir
autour de soi plusieurs prétentions rivales, des hommes remarquables
ou célèbres, ou d'un grand nom, tâchant de briller ou de plaire. Dût
Modeste y perdre, elle avoua plus tard que les sentiments exprimés
dans ses lettres avaient fléchi devant le plaisir de mettre aux prises
trois esprits si différents, trois hommes dont chacun, pris séparément,
aurait certainement fait honneur à la famille la plus exigeante.
Néanmoins cette volupté d'amour-propre fut dominée chez elle par la
misanthropique malice qu'avait engendrée la blessure affreuse qui
déjà lui semblait seulement un mécompte. Aussi lorsque le père dit en
souriant:--Eh bien! Modeste, veux-tu devenir duchesse?
--Le malheur m'a rendue philosophe, répondit-elle en faisant une
révérence moqueuse.
--Vous ne serez que baronne?... lui demanda Butscha.
--Ou vicomtesse, répliqua le père.
--Comment cela? dit vivement Modeste.
--Mais si tu agréais monsieur de La Brière, il aurait bien assez de
crédit pour obtenir du Roi la succession de mes titres et de mes
armes...
--Oh! dès qu'il s'agit de se déguiser, celui-là ne fera pas de façons,
répondit amèrement Modeste.
Butscha ne comprit rien à cette épigramme dont le sens ne pouvait être
deviné que par madame et monsieur Mignon et par Dumay.
--Dès qu'il s'agit de mariage, tous les hommes se déguisent, répondit
madame Latournelle, et les femmes leur en donnent l'exemple. J'entends
dire depuis que je suis au monde: «Monsieur ou mademoiselle une telle a
fait un bon mariage;» il faut donc que l'autre l'ait fait mauvais?
--Le mariage, dit Butscha, ressemble à un procès, il s'y trouve
toujours une partie de mécontente; et si l'une dupe l'autre, la moitié
des mariés joue certainement la comédie aux dépens de l'autre.
--Et vous concluez, sire Butscha? dit Modeste.
--A l'attention la plus sévère sur les manœuvres de l'ennemi, répondit
le clerc.
--Que t'ai-je dit, ma mignonne? dit Charles Mignon en faisant allusion
à sa scène avec sa fille au bord de la mer.
--Les hommes, pour se marier, dit Latournelle, jouent autant de rôles
que les mères en font jouer à leurs filles pour s'en débarrasser.
--Vous permettez alors le stratagème, dit Modeste.
--De part et d'autre, s'écria Gobenheim, la partie est alors égale.
Cette conversation se faisait, comme on dit familièrement, à bâtons
rompus, à travers la partie et au milieu des appréciations que chacun
se permettait de monsieur d'Hérouville qui fut trouvé très bien par le
petit notaire, par le petit Dumay, par le petit Butscha.
--Je vois, dit madame Mignon avec un sourire, que madame Latournelle et
mon pauvre mari sont ici les monstruosités.
--Heureusement pour lui, le colonel n'est pas d'une haute taille,
répondit Butscha pendant que son patron donnait les cartes, car un
homme grand et spirituel est toujours une exception.
Sans cette petite discussion sur la légalité des ruses matrimoniales,
peut-être taxerait-on de longueur le récit de la soirée impatiemment
attendue par Butscha; mais, la fortune pour laquelle tant de lâchetés
secrètes se commirent prêtera peut-être aux minuties de la vie privée
l'immense intérêt que développera toujours le sentiment social si
franchement défini par Ernest dans sa réponse à Modeste.
Dans la matinée, arriva Desplein qui ne resta que le temps d'envoyer
chercher les chevaux de la poste du Havre et de les atteler, environ
une heure. Après avoir examiné madame Mignon, il décida que la malade
recouvrerait la vue, et il fixa le moment opportun pour l'opération à
un mois de là. Naturellement cette importante consultation eut lieu
devant les habitants du Chalet, tous palpitants et attendant l'arrêt
du prince de la science. L'illustre membre de l'Académie des Sciences
fit à l'aveugle une dizaine de questions brèves en étudiant les yeux au
grand jour de la fenêtre. Étonnée de la valeur que le temps avait pour
cet homme si célèbre, Modeste aperçut la calèche de voyage pleine de
livres que le savant se proposait de lire en retournant à Paris, car il
était parti la veille au soir, employant ainsi la nuit et à dormir et
à voyager. La rapidité, la lucidité des jugements que Desplein portait
sur chaque réponse de madame Mignon, son ton bref, ses manières, tout
donna pour la première fois à Modeste des idées justes sur les hommes
de génie. Elle entrevit d'énormes différences entre Canalis, homme
secondaire, et Desplein, homme plus que supérieur. L'homme de génie a
dans la conscience de son talent et dans la solidité de la gloire comme
une garenne où son orgueil légitime s'exerce et prend l'air sans gêner
personne. Puis, sa lutte constante avec les hommes et les choses ne lui
laisse pas le temps de se livrer aux coquetteries que se permettent
les héros de la mode qui se hâtent de récolter les moissons d'une
saison fugitive, et dont la vanité, l'amour-propre ont l'exigence et
les taquineries d'une douane âpre à percevoir ses droits sur tout ce
qui passe à sa portée. Modeste fut d'autant plus enchantée de ce grand
praticien qu'il parut frappé de l'exquise beauté de Modeste, lui entre
les mains de qui tant de femmes passaient et, qui depuis longtemps les
examinait en quelque sorte à la loupe et au scalpel.
--Ce serait en vérité bien dommage, dit-il avec ce ton de galanterie
qu'il savait prendre et qui contrastait avec sa prétendue brusquerie,
qu'une mère fût privée de voir une si charmante fille.
Modeste voulut servir elle-même le simple déjeuner que le grand
chirurgien accepta. Elle accompagna, de même que son père et Dumay, le
savant attendu par tant de malades jusqu'à la calèche qui stationnait à
la petite porte, et là, l'œil doré par l'espérance, elle dit encore à
Desplein:--Ainsi, ma chère maman me verra!
--Oui, mon petit feu follet, je vous le promets, répondit-il en
souriant, et je suis incapable de vous tromper, car moi aussi j'ai une
fille!...
Les chevaux emportèrent Desplein sur ce mot qui fut plein d'une grâce
inattendue. Rien ne charme plus que l'imprévu particulier aux gens de
talent.
Cette visite fut l'événement du jour, elle laissa dans l'âme de Modeste
une trace lumineuse. La jeune enthousiaste admira naïvement cet homme
dont la vie appartenait à tous, et chez qui l'habitude de s'occuper
des douleurs physiques avait détruit les manifestations de l'égoïsme.
Le soir, quand Gobenheim, les Latournelle et Butscha, Canalis, Ernest
et le duc d'Hérouville furent réunis, chacun complimenta la famille
Mignon de la bonne nouvelle donnée par Desplein. Naturellement alors
la conversation, où domina la Modeste que ses lettres ont révélée,
se porta sur cet homme dont le génie était, malheureusement pour
sa gloire, appréciable seulement par la tribu des savants et de la
Faculté. Gobenheim laissa échapper cette phrase qui, de nos jours,
est la Sainte-Ampoule du génie au sens des économistes et des
banquiers:--Il gagne un argent fou!
--On le dit très intéressé, répondit Canalis.
Les louanges données à Desplein par Modeste incommodaient le poëte. La
Vanité procède comme la Femme. Toutes deux elles croient perdre quelque
chose à l'éloge et à l'amour accordés à autrui. Voltaire était jaloux
de l'esprit d'un roué que Paris admira deux jours, de même qu'une
duchesse s'offense d'un regard jeté sur sa femme de chambre. L'avarice
de ces deux sentiments est telle qu'ils se trouvent volés de la part
faite à un pauvre.
--Croyez-vous, monsieur, demanda Modeste en souriant, qu'on doive juger
le génie avec la mesure ordinaire?
--Il faudrait peut-être avant tout, répondit Canalis, définir l'homme
de génie, et l'une de ses conditions est l'invention: invention d'une
forme, d'un système ou d'une force. Ainsi Napoléon fut inventeur, à
part ses autres conditions de génie. Il a inventé sa méthode de faire
la guerre. Walter Scott est un inventeur, Linné est un inventeur,
Geoffroy Saint-Hilaire et Cuvier sont des inventeurs. De tels hommes
sont hommes de génie au premier chef. Ils renouvellent, augmentent
ou modifient la science ou l'art. Mais Desplein est un homme dont
l'immense talent consiste à bien appliquer des lois déjà trouvées,
à observer, par un don naturel, les désinences de chaque tempérament
et l'heure marquée par la nature pour faire une opération. Il n'a pas
fondé, comme Hippocrate, la science elle-même. Il n'a pas trouvé de
système comme Galien, Broussais ou Rasori. C'est un génie exécutant
comme Moschelès sur le piano, Paganini sur le violon, comme Farinelli
sur son larynx! gens qui développent d'immenses facultés, mais qui
ne créent pas de musique. Entre Beethoven et la Catalani, vous me
permettrez de décerner à l'un l'immortelle couronne du génie et du
martyre, et à l'autre beaucoup de pièces de cent sous; avec l'une nous
sommes quittes, tandis que le monde reste toujours le débiteur de
l'autre! Nous nous endettons chaque jour avec Molière, et nous avons
trop payé Baron.
--Je crois, mon ami, que tu fais la part des idées trop belle, dit
La Brière d'une voix douce et mélodieuse qui produisit un soudain
contraste avec le ton péremptoire du poëte dont l'organe flexible avait
quitté le ton de la câlinerie pour le ton magistral de la Tribune. Le
génie doit être estimé, surtout, en raison de son utilité. Parmentier,
Jacquart et Papin, à qui l'on élèvera des statues quelque jour, sont
aussi des gens de génie. Ils ont changé ou changeront la face des États
en un sens. Sous ce rapport, Desplein se présentera toujours aux yeux
des penseurs, accompagné d'une génération tout entière dont les larmes,
dont les souffrances auront cessé sous sa main puissante.
Il suffisait que cette opinion fût émise par Ernest pour que Modeste
voulût la combattre.
--A ce compte, dit-elle, monsieur, celui qui trouverait le moyen
de faucher le blé sans gâter la paille, par une machine qui ferait
l'ouvrage de dix moissonneurs, serait un homme de génie?
--Oh! oui, ma fille, dit madame Mignon, il serait béni du pauvre dont
le pain coûterait alors moins cher, et celui que bénissent les pauvres
est béni de Dieu!
--C'est donner le pas à l'utile sur l'art, répondit Modeste en hochant
la tête.
--Sans l'utile, dit Charles Mignon, où prendrait-on l'art? sur quoi
s'appuierait, de quoi vivrait, où s'abriterait et qui payerait le poëte?
--Oh! mon cher père, cette opinion est bien capitaine au long
cours, épicier, bonnet de coton!... Que Gobenheim et monsieur le
Référendaire, dit-elle en montrant La Brière, qui sont intéressés à la
solution de ce problème social, le soutiennent, je le conçois; mais
vous, dont la vie a été la poésie la plus inutile de ce siècle, puisque
votre sang répandu sur l'Europe, et vos énormes souffrances exigées
par un colosse, n'ont pas empêché la France de perdre dix départements
acquis par la République, comment donnez-vous dans ce raisonnement
excessivement _perruque_, comme disent les romantiques?.... On voit
bien que vous revenez de la Chine.
L'irrévérence des paroles de Modeste fut aggravée par un petit ton
méprisant et dédaigneux qu'elle prit à dessein et dont s'étonnèrent
également madame Latournelle, madame Mignon et Dumay. Madame
Latournelle n'y voyait pas clair tout en ouvrant les yeux. Butscha,
dont l'attention était comparable à celle d'un espion, regarda d'une
manière significative monsieur Mignon en lui voyant le visage coloré
par une vive et soudaine indignation.
--Encore un peu, mademoiselle, et vous alliez manquer de respect
à votre père, dit en souriant le colonel éclairé par le regard de
Butscha. Voilà ce que c'est que de gâter ses enfants.
--Je suis fille unique!.... répondit-elle insolemment.
--Unique! répéta le notaire en accentuant ce mot.
--Monsieur, répondit sèchement Modeste à Latournelle, mon père est très
heureux que je me fasse son précepteur; il m'a donné la vie, je lui
donne le savoir, il me redevra quelque chose.
--Il y a manière, et surtout l'occasion, dit madame Mignon.
--Mais mademoiselle a raison, reprit Canalis en se levant et se posant
à la cheminée dans l'une des plus belles attitudes de sa collection de
mines. Dieu, dans sa prévoyance, a donné des aliments et des vêtements
à l'homme, et il ne lui a pas directement donné l'art! Il a dit à
l'homme:--«Pour vivre, tu te courberas vers la terre; pour penser, tu
t'élèveras vers moi!» Nous avons autant besoin de la vie de l'âme que
de celle du corps. De là, deux utilités. Ainsi, bien certainement on ne
se chausse pas d'un livre. Un chant d'épopée ne vaut pas, au point de
vue utilitaire, une soupe économique du bureau de bienfaisance. La plus
belle idée remplacerait difficilement la voile d'un vaisseau. Certes,
une marmite autoclave, en se soulevant de deux pouces sur elle-même,
nous procure le calicot à cinq sous le mètre meilleur marché; mais
cette machine et les perfections de l'industrie ne soufflent pas la vie
à un peuple, et ne diront pas à l'avenir qu'il a existé; tandis que
l'art égyptien, l'art mexicain, l'art grec, l'art romain avec leurs
chefs-d'œuvre taxés d'inutiles, ont attesté l'existence de ces peuples
dans le vaste espace du temps, là où de grandes nations intermédiaires
dénuées d'hommes de génie ont disparu, sans laisser sur le globe leur
carte de visite! Toutes les œuvres du génie sont le _summum_ d'une
civilisation, et présupposent une immense utilité. Certes, une paire
de bottes ne l'emporte pas à vos yeux sur une pièce de théâtre, et
vous ne préférerez pas un moulin à l'église de Saint-Ouen? Eh bien, un
peuple est animé du même sentiment qu'un homme, et l'homme a pour idée
favorite de se survivre à lui-même moralement comme il se reproduit
physiquement. La survie d'un peuple est l'œuvre de ses hommes de
génie. En ce moment, la France prouve énergiquement la vérité de cette
thèse. Assurément, elle est primée en industrie, en commerce, en
navigation par l'Angleterre; et, néanmoins, elle est, je le crois, à la
tête du monde par ses artistes, par ses hommes de talent, par le goût
de ses produits. Il n'est pas d'artiste ni d'intelligence qui ne vienne
demander à Paris ses lettres de maîtrise. Il n'y a d'école de peinture
en ce moment qu'en France, et nous régnerons par le Livre peut-être
plus sûrement, plus longtemps que par le Glaive. Dans le système
d'Ernest, on supprimerait les fleurs de luxe, la beauté de la femme,
la musique, la peinture et la poésie, assurément la Société ne serait
pas renversée, mais je demande qui voudrait accepter la vie ainsi? Tout
ce qui est utile est affreux et laid. La cuisine est indispensable
dans une maison; mais vous vous gardez bien d'y séjourner, et vous
vivez dans un salon que vous ornez, comme l'est celui-ci, de choses
parfaitement superflues. A quoi ces charmantes peintures, ces bois
façonnés servent-ils? Il n'y a de beau que ce qui nous semble inutile!
Nous avons nommé le Seizième siècle, la Renaissance, avec une admirable
justesse d'expression. Ce siècle fut l'aurore d'un monde nouveau, les
hommes en parleront encore qu'on ne se souviendra plus de quelques
siècles antérieurs, dont tout le mérite sera d'avoir existé, comme ces
millions d'êtres qui ne comptent pas dans une génération!
--Guenille, soit! ma guenille m'est chère! répondit assez plaisamment
le duc d'Hérouville pendant le silence qui suivit cette prose
pompeusement débitée.
--L'art qui, selon vous, dit Butscha en s'attaquant à Canalis, serait
la sphère dans laquelle le génie est appelé à faire ses évolutions,
existe-t-il? N'est-ce pas un magnifique mensonge auquel l'homme social
a la manie de croire? Qu'ai-je besoin d'avoir un paysage de Normandie
dans ma chambre quand je puis l'aller voir très bien réussi par Dieu?
Nous avons dans nos rêves des poëmes plus beaux que l'Iliade. Pour une
somme peu considérable, je puis trouver à Valognes, à Carentan, comme
en Provence, à Arles, des Vénus tout aussi belles que celles de Titien.
La _Gazette des Tribunaux_ publie des romans autrement faits que ceux
de Walter Scott, qui se dénouent terriblement, avec du vrai sang et non
avec de l'encre. Le bonheur et la vertu sont au-dessus de l'art et du
génie.
--Bravo! Butscha, s'écria madame Latournelle.
--Qu'a-t-il dit? demanda Canalis à La Brière en cessant de recueillir
dans les yeux et dans l'attitude de Modeste les charmants témoignages
d'une admiration naïve.
Le mépris qu'avait essuyé La Brière, et surtout l'irrespectueux
discours de la fille au père, contristaient tellement ce pauvre jeune
homme, qu'il ne répondit pas à Canalis; ses yeux, douloureusement
attachés sur Modeste, accusaient une méditation profonde.
L'argumentation du clerc fut reproduite avec esprit par le duc
d'Hérouville, qui finit en disant que les extases de sainte Thérèse
étaient bien supérieures aux créations de lord Byron.
--Oh! monsieur le duc, répondit Modeste, c'est une poésie entièrement
personnelle, tandis que le génie de Byron ou celui de Molière profitent
au monde...
--Mets-toi donc d'accord avec monsieur le baron, répondit vivement
Charles Mignon. Tu veux maintenant que le génie soit utile, absolument
comme le coton; mais tu trouveras peut-être la logique aussi perruque,
aussi vieille que ton pauvre bonhomme de père.
Butscha, La Brière et madame de Latournelle échangèrent des regards à
demi moqueurs qui poussèrent Modeste d'autant plus avant dans la voie
de l'irritation qu'elle resta court pendant un moment.
--Mademoiselle, rassurez-vous, dit Canalis en lui souriant, nous ne
sommes ni battus ni pris en contradiction. Toute œuvre d'art, qu'il
s'agisse de la littérature, de la musique, de la peinture, de la
sculpture ou de l'architecture, implique une utilité sociale positive,
égale à celle de tous les autres produits commerciaux. L'art est le
commerce par excellence, il le sous-entend. Un livre, aujourd'hui,
fait empocher à son auteur quelque chose comme dix mille francs, et
sa fabrication suppose l'imprimerie, la papeterie, la librairie, la
fonderie, c'est-à-dire des milliers de bras en action. L'exécution
d'une symphonie de Beethoven ou d'un opéra de Rossini demande tout
autant de bras, de machines et de fabrications. Le prix d'un monument
répond encore plus brutalement à l'objection. Aussi peut-on dire
que les œuvres du génie ont une base extrêmement coûteuse, et
nécessairement profitable à l'ouvrier.
Établi sur cette thèse, Canalis parla pendant quelques instants avec
un grand luxe d'images et en se complaisant dans sa phrase; mais il
lui arriva, comme à beaucoup de grands parleurs, de se trouver dans sa
conclusion au point de départ de la conversation, et du même avis que
La Brière, sans s'en apercevoir.
--Je vois avec plaisir, mon cher baron, dit finement le petit duc
d'Hérouville, que vous serez un grand ministre constitutionnel.
--Oh! dit Canalis avec un geste de grand homme, que prouvons-nous dans
toutes nos discussions? l'éternelle vérité de cet axiome: Tout est
vrai et tout est faux! Il y a pour les vérités morales, comme pour
les créatures, des milieux où elles changent d'aspect au point d'être
méconnaissables.
--La société vit de choses jugées, dit le duc d'Hérouville.
--Quelle légèreté! dit tout bas madame Latournelle à son mari.
--C'est un poëte, répondit Gobenheim qui entendit le mot.
Canalis, qui se trouvait à dix lieues au-dessus de ses auditeurs et
qui peut-être avait raison dans son dernier mot philosophique, prit
pour des symptômes d'ignorance l'espèce de froid peint sur toutes les
figures; mais il se vit compris par Modeste, et il resta content, sans
deviner combien le monologue est blessant pour des provinciaux dont
la principale occupation est de démontrer aux Parisiens l'existence,
l'esprit et la sagesse de la province.
--Y a-t-il longtemps que vous n'avez vu la duchesse de Chaulieu?
demanda le duc à Canalis pour changer de conversation.
--Je l'ai quittée il y a six jours, répondit Canalis.
--Elle va bien? reprit le duc.
--Parfaitement bien.
--Ayez la bonté de me rappeler à son souvenir quand vous lui écrirez.
--On la dit charmante? reprit Modeste en s'adressant au duc.
--Monsieur le baron, répondit le Grand-Écuyer, peut en parler plus
savamment que moi.
--Plus que charmante, dit Canalis en acceptant la perfidie de monsieur
d'Hérouville; mais je suis partial, mademoiselle, c'est mon amie
depuis dix ans; je lui dois tout ce que je puis avoir de bon, elle
m'a préservé des dangers du monde. Enfin, monsieur le duc de Chaulieu
lui-même m'a fait entrer dans la voie où je suis. Sans la protection de
cette famille, le roi, les princesses auraient pu souvent oublier un
pauvre poëte comme moi; aussi mon affection sera-t-elle toujours pleine
de reconnaissance.
Ceci fut dit avec des larmes dans la voix.
--Combien nous devons aimer celle qui vous a dicté tant de chants
sublimes, et qui vous inspire un si beau sentiment, dit Modeste
attendrie. Peut-on concevoir un poëte sans muse?
--Il serait sans cœur, il ferait des vers secs comme ceux de Voltaire
qui n'a jamais aimé que Voltaire, répondit Canalis.
--Ne m'avez-vous pas fait l'honneur de me dire à Paris, demanda le
Breton à Canalis, que vous n'éprouviez aucun des sentiments que vous
exprimez?
--La botte est droite, mon brave soldat, répondit le poëte en souriant,
mais apprenez qu'il est permis d'avoir à la fois beaucoup de cœur et
dans la vie intellectuelle et dans la vie réelle. On peut exprimer de
beaux sentiments sans les éprouver, et les éprouver sans pouvoir les
exprimer. La Brière, mon ami que voici, aime à en perdre l'esprit,
dit-il avec générosité en regardant Modeste; moi, qui certes aime
autant que lui, je crois, à moins de me faire illusion, que je pourrais
donner à mon amour une forme littéraire en harmonie avec sa puissance;
mais je ne réponds pas, mademoiselle, dit-il en se tournant vers
Modeste avec une grâce un peu trop cherchée, de ne pas être demain sans
esprit...
Ainsi, le poëte triomphait de tout obstacle, il brûlait en l'honneur
de son amour les bâtons qu'on lui jetait entre les jambes, et Modeste
restait ébahie de cet esprit parisien qu'elle ne connaissait pas et qui
brillantait les déclamations du discoureur.
--Quel sauteur! dit Butscha dans l'oreille du petit Latournelle après
avoir entendu la plus magnifique tirade sur la religion catholique et
sur le bonheur d'avoir pour épouse une femme pieuse, servie en réponse
à un mot de madame Mignon.