--Pardon, monsieur, lui dit-elle sans rougir, la vive admiration que je

professe pour le plus grand de nos poëtes est, aux yeux de mes amis,

une excuse suffisante de n'avoir aperçu que lui.

Cette voix fraîche et accentuée comme celle, si célèbre, de

mademoiselle Mars, charma le pauvre Référendaire, déjà ébloui de la

beauté de Modeste, et il répondit dans sa surprise un mot sublime, s'il

eût été vrai:--Mais c'est mon ami, dit-il.

--Alors, vous m'avez pardonné, répliqua-t-elle.

--C'est plus qu'un ami, s'écria Canalis en prenant Ernest par l'épaule

et s'y appuyant comme Alexandre sur Éphestion, nous nous aimons comme

deux frères.....

Madame Latournelle coupa net la parole au grand poëte, en montrant

Ernest au petit notaire, et lui disant:--Monsieur n'est-il pas

l'inconnu que nous avons vu à l'église?

--Et pourquoi pas?... répliqua Charles Mignon en voyant rougir Ernest.

Modeste demeura froide, et reprit sa broderie.

--Madame peut avoir raison, je suis venu deux fois au Havre, répondit

La Brière qui s'assit à côté de Dumay.

Canalis, émerveillé de la beauté de Modeste, se méprit à l'admiration

qu'elle exprimait, et se flatta d'avoir complétement réussi dans ses

effets.

--Je croirais un homme de génie sans cœur, s'il n'avait pas auprès de

lui quelque amitié dévouée, dit Modeste pour relever la conversation

interrompue par la maladresse de madame Latournelle.

--Mademoiselle, le dévouement d'Ernest pourrait me faire croire que

je vaux quelque chose, dit Canalis, car ce cher Pylade est rempli de

talent, il a été la moitié du plus grand ministre que nous ayons eu

depuis la paix. Quoiqu'il occupe une magnifique position, il a consenti

à être mon précepteur en politique; il m'apprend les affaires, il me

nourrit de son expérience, tandis qu'il pourrait aspirer à de plus

hautes destinées. Oh! il vaut mieux que moi... A un geste que fit

Modeste, Melchior dit avec grâce:--La poésie que j'exprime, il l'a dans

le cœur; et si je parle ainsi devant lui, c'est qu'il a la modestie

d'une religieuse.

--Assez, assez, dit La Brière qui ne savait quelle contenance tenir, tu

as l'air, mon cher, d'une mère qui veut marier sa fille.

--Et comment, monsieur, dit Charles Mignon en s'adressant à Canalis,

pouvez-vous penser à devenir un homme politique?

--Pour un poëte, c'est abdiquer, dit Modeste, la politique est la

ressource des hommes positifs...

--Ah! mademoiselle, aujourd'hui la tribune est le plus grand théâtre

du monde, elle a remplacé le champ clos de la chevalerie; elle sera le

rendez-vous de toutes les intelligences, comme l'armée était naguère

celui de tous les courages.

Canalis enfourcha son cheval de bataille, il parla pendant dix

minutes sur la vie politique:--La poésie était la préface de l'homme

d'État.--Aujourd'hui, l'orateur devenait un généralisateur sublime,

le pasteur des idées.--Quand le poëte pouvait indiquer à son pays

le chemin de l'avenir, cessait-il donc d'être lui-même?--Il cita

Chateaubriand, en prétendant qu'il serait un jour plus considérable par

le côté politique que par le côté littéraire.--La tribune française

allait être le phare de l'Humanité.--Maintenant les luttes orales

avaient remplacé celles du champ de bataille.--Telle séance de la

Chambre valait Austerlitz, et les orateurs s'y montraient à la hauteur

des généraux, ils y perdaient autant d'existence, de courage, de force,

ils s'y usaient autant que ceux-ci à faire la guerre.--La parole

n'était-elle pas une des plus effrayantes prodigalités de fluide vital

que l'homme pouvait se permettre, etc., etc.

Cette improvisation composée des lieux communs modernes, mais revêtu

d'expressions sonores, de mots nouveaux, et destinée à prouver que le

baron de Canalis devait être un jour une des gloires de la tribune,

produisit une profonde impression sur le notaire, sur Gobenheim, sur

madame de Latournelle et sur madame Mignon. Modeste était comme à un

spectacle et enthousiaste de l'acteur, absolument comme Ernest devant

elle; car, si le Référendaire savait toutes ces phrases par cœur, il

écoutait par les yeux de la jeune fille en s'en éprenant à devenir

fou. Pour cet amoureux vrai, Modeste venait d'éclipser les différentes

Modestes qu'il avait créées en lisant ses lettres ou en y répondant.

Cette visite, dont la durée fut déterminée à l'avance par Canalis, qui

ne voulait pas laisser à ses admirateurs le temps de se blaser, finit

par une invitation à dîner pour le lundi suivant.

--Nous ne serons plus au Chalet, dit le comte de La Bastie, il

redevient l'habitation de Dumay. Je rentre dans mon ancienne maison

par un contrat à réméré, de six mois de durée, que j'ai signé tout à

l'heure avec monsieur Vilquin, chez mon ami Latournelle...

--Je souhaite, dit Dumay, que Vilquin ne puisse pas vous rendre la

somme que vous venez de lui prêter...

--Vous serez là, dit Canalis, dans une demeure en harmonie avec votre

fortune...

--Avec la fortune qu'on me suppose, répondit vivement Charles Mignon.

--Il serait malheureux, dit Canalis en se retournant vers Modeste et en

faisant un salut charmant, que cette madone n'eût pas un cadre digne de

ses divines perfections.

Ce fut tout ce que Canalis dit de Modeste, car il avait affecté de

ne pas la regarder, et de se comporter en homme à qui toute idée de

mariage était interdite.

--Ah! ma chère madame Mignon, il a bien de l'esprit, dit la notaresse

au moment où les deux Parisiens faisaient crier le sable du jardinet

sous leurs pieds.

--Est-il riche? voilà la question, répondit Gobenheim.

Modeste était à la fenêtre, ne perdant pas un seul des mouvements du

grand poëte, et n'ayant pas un regard pour Ernest de La Brière. Quand

monsieur Mignon rentra, quand Modeste, après avoir reçu le dernier

salut des deux amis lorsque la calèche tourna, se fut remise à sa

place, il y eut une de ces profondes discussions comme en font les

gens de la province sur les gens de Paris, à une première entrevue.

Gobenheim répéta son mot:--Est-il riche? au concert d'éloges que firent

madame Latournelle, Modeste et sa mère.

--Riche? répondit Modeste. Et qu'importe! ne voyez-vous pas que

monsieur de Canalis est un de ces hommes destinés à occuper les plus

hautes places dans l'État; il a plus que de la fortune, il possède les

moyens de la fortune.

--Il sera ministre ou ambassadeur, dit monsieur Mignon.

--Les contribuables pourraient tout de même avoir à payer les frais de

son enterrement, dit le petit Latournelle.

--Eh! pourquoi? dit Charles Mignon.

--Il me paraît homme à manger toutes les fortunes dont les moyens lui

sont si libéralement accordés par mademoiselle Modeste.

--Comment Modeste ne serait-elle pas libérale envers un poëte qui la

traite de madone? dit le petit Dumay, fidèle à la répulsion que Canalis

lui avait inspirée.

Gobenheim apprêtait la table de whist avec d'autant plus de persistance

que, depuis le retour de monsieur Mignon, Latournelle et Dumay

s'étaient laissés aller à jouer dix sous la fiche.

--Eh bien! mon petit ange, dit le père à sa fille dans l'embrasure

d'une fenêtre, avoue que papa pense à tout. En huit jours, si tu donnes

tes ordres ce soir à ton ancienne couturière de Paris et à tous tes

fournisseurs, tu pourras te montrer dans toute la splendeur d'une

héritière, de même que j'aurai le temps de nous installer dans notre

maison. Tu as un joli poney, songe à te faire faire un costume de

cheval, le Grand-Écuyer mérite cette attention...

--D'autant plus que nous avons du monde à promener, dit Modeste sur les

joues de qui reparaissaient les couleurs de la santé.

--Le secrétaire, dit madame Mignon, n'a pas dit grand'chose.

--C'est un petit sot, répondit madame Latournelle. Le poëte a eu des

attentions pour tout le monde. Il a su remercier Latournelle de ses

soins pour la location de son pavillon en me disant qu'il semblait

avoir consulté le goût d'une femme. Et l'autre restait là, sombre comme

un Espagnol, les yeux fixes, ayant l'air de vouloir avaler Modeste.

S'il m'avait regardée, il m'aurait fait peur.

--Il a un joli son de voix, répondit madame Mignon.

--Il sera sans doute venu prendre des renseignements sur la maison

Mignon, pour le compte du poëte, dit Modeste en guignant son père, car

c'est bien lui que nous avons vu dans l'église.

Madame Dumay, madame et monsieur Latournelle, acceptèrent cette façon

d'expliquer le voyage d'Ernest.

--Sais-tu, Ernest, s'écria Canalis à vingt pas du Chalet, que je ne

vois pas dans le monde, à Paris, une seule personne à marier comparable

à cette adorable fille!

--Eh! tout est dit, répliqua La Brière avec une amertume concentrée,

elle t'aime, ou, si tu le veux, elle t'aimera. Ta gloire a fait la

moitié du chemin. Bref, tout est à ta disposition. Tu retourneras là

seul. Modeste a pour moi le plus profond mépris, elle a raison, et je

ne vois pas pourquoi je me condamnerais au supplice d'aller admirer,

désirer, adorer ce que je ne puis jamais posséder.

Après quelques propos de condoléance où perçait la satisfaction d'avoir

fait une nouvelle édition de la phrase de César, Canalis laissa voir le

désir d'en finir avec la duchesse de Chaulieu. La Brière, ne pouvant

supporter cette conversation, allégua la beauté d'une nuit douteuse

pour se faire mettre à terre, et courut comme un insensé vers la

côte où il resta jusqu'à dix heures et demie, en proie à une espèce

de démence, tantôt marchant à pas précipités et se livrant à des

monologues, tantôt restant debout ou s'asseyant, sans s'apercevoir de

l'inquiétude qu'il donnait à deux douaniers en observation. Après avoir

aimé la spirituelle instruction et la candeur agressive de Modeste,

il venait de joindre l'adoration de la beauté, c'est-à-dire l'amour

sans raison, l'amour inexplicable, à toutes les raisons qui l'avaient

amené, dix jours auparavant, dans l'église du Havre. Il revint au

Chalet, où les chiens des Pyrénées aboyèrent tellement après lui qu'il

ne put s'adonner au plaisir de contempler les fenêtres de Modeste. En

amour, toutes ces choses ne comptent pas plus à l'amant que les travaux

couverts par la dernière couche ne comptent au peintre; mais elles sont

tout l'amour, comme les peines enfouies sont l'art tout entier: il en

sort un grand peintre et un amant véritable que la femme et le public

finissent, souvent trop tard, par adorer.

--Eh bien! s'écria-t-il, je resterai, je souffrirai, je la verrai, je

l'aimerai pour moi seul, égoïstement! Modeste sera mon soleil, ma vie,

je respirerai par son souffle, je jouirai de ses joies, je maigrirai de

ses chagrins, fût-elle la femme de cet égoïste de Canalis...

--Voilà ce qui s'appelle aimer! monsieur, dit une voix qui partit

d'un buisson sur le bord du chemin. Ah çà! tout le monde aime donc

mademoiselle de La Bastie?...

Et Butscha se montra soudain, il regarda La Brière. La Brière rengaina

sa colère en toisant le nain à la clarté de la lune, et il fit quelques

pas sans lui répondre.

--Entre soldats qui servent dans la même compagnie, on devrait être un

peu plus camarades que ça! dit Butscha. Si vous n'aimez pas Canalis, je

n'en suis pas fou non plus.

--C'est mon ami, répondit Ernest.

--Ah! vous êtes le petit secrétaire, répliqua le nain.

--Sachez, monsieur, répliqua La Brière, que je ne suis le secrétaire de

personne; j'ai l'honneur d'être Conseiller à l'une des Cours suprêmes

du royaume.

--J'ai l'honneur de saluer monsieur de La Brière, fit Butscha. Moi,

j'ai l'honneur d'être premier clerc de maître Latournelle, conseiller

suprême du Havre, et j'ai certes une plus belle position que la vôtre.

Oui, j'ai eu le bonheur de voir mademoiselle Modeste de La Bastie

presque tous les soirs, depuis quatre ans, et je compte vivre auprès

d'elle comme un domestique du roi vit aux Tuileries. On m'offrirait le

trône de Russie, je dirais:--J'aime trop le soleil! N'est-ce pas vous

dire, monsieur, que je m'intéresse à elle plus qu'à moi-même, en tout

bien, tout honneur. Croyez-vous que l'altière duchesse de Chaulieu

verra d'un bon œil le bonheur de madame de Canalis, quand sa femme

de chambre, amoureuse de monsieur Germain, inquiète déjà du séjour

que fait au Havre ce charmant valet de chambre, se plaindra, tout en

coiffant sa maîtresse, de...

--Comment savez-vous ces choses-là? dit La Brière en interrompant

Butscha.

--D'abord, je suis clerc de notaire, répondit Butscha; mais vous n'avez

donc pas vu ma bosse? elle est pleine d'inventions, monsieur. Je me

suis fait le cousin de mademoiselle Philoxène Jacmin, née à Honfleur,

où naquit ma mère, une Jacmin... il y a onze branches de Jacmin à

Honfleur. Donc, ma cousine, alléchée par un héritage improbable, m'a

raconté bien des choses...

--La duchesse est vindicative!... dit La Brière.

--Comme une reine, m'a dit Philoxène; elle n'a pas encore pardonné à

monsieur le duc de n'être que son mari, répliqua Butscha. Elle hait

comme elle aime. Je suis au fait de son caractère, de sa toilette, de

ses goûts, de sa religion et de ses petitesses, car Philoxène me l'a

déshabillée, âme et corset. Je suis allé à l'Opéra pour voir madame

de Chaulieu, je n'ai pas regretté mes dix francs (je ne parle pas du

spectacle)! Si ma prétendue cousine ne m'avait pas dit que sa maîtresse

comptait cinquante printemps, j'aurais cru être bien généreux en lui en

donnant trente: elle n'a pas connu d'hiver, cette duchesse-là!

--Oui, reprit La Brière, c'est un camée conservé par son caillou...

Canalis serait bien embarrassé si la duchesse savait ses projets, et

j'espère, monsieur, que vous en resterez là de cet espionnage indigne

d'un honnête homme...

--Monsieur, reprit Butscha fièrement, pour moi, Modeste, c'est l'État!

Je n'espionne pas, je prévois! La duchesse viendra, s'il le faut, ou

restera dans sa tranquillité, si je le juge convenable...

--Vous?

--Moi!...

--Et par quel moyen?... dit La Brière.

--Ah! voilà! dit le petit bossu qui prit un brin d'herbe. Tenez,

voyez!... Ce gramen prétend que l'homme construit ses palais pour

le loger, et il fait choir un jour les marbres les plus solidement

assemblés, comme le peuple, introduit dans l'édifice de la Féodalité,

l'a jeté par terre. La puissance du faible qui peut se glisser partout

est plus grande que celle du fort qui se repose sur ses canons. Nous

sommes trois Suisses qui avons juré que Modeste serait heureuse et

qui vendrions notre honneur pour elle. Adieu, monsieur. Si vous aimez

mademoiselle de La Bastie, oubliez cette conversation, et donnez-moi

une poignée de main, car vous me semblez avoir du cœur!... Il me

tardait de voir le Chalet, j'y suis arrivé comme _elle_ soufflait

sa bougie, je vous ai vu signalé par les chiens, je vous ai entendu

rageant; aussi ai-je pris la liberté de vous dire que nous servons dans

le même régiment, celui de Royal-Dévouement!

--Eh bien! répondit La Brière en serrant la main du bossu, faites-moi

l'amitié de me dire si mademoiselle Modeste a jamais aimé quelqu'un

d'amour avant sa correspondance secrète avec Canalis...

--Oh! s'écria sourdement Butscha. Mais le doute est une injure?...

Et, maintenant encore, qui sait si elle aime? le sait-elle elle-même?

Elle s'est passionnée pour l'esprit, pour le génie, pour l'âme de ce

marchand de stances, de ce vendeur d'orviétan littéraire; mais elle

l'étudiera, nous l'étudierons, je saurai bien faire sortir le caractère

vrai de dessous la carapace de l'homme à belles manières, et nous

verrons la tête menue de son ambition, de sa vanité, dit Butscha qui

se frotta les mains. Or, à moins que mademoiselle n'en soit folle à en

mourir...

--Oh! elle est restée en admiration devant lui comme devant une

merveille! s'écria La Brière en laissant échapper le secret de sa

jalousie.

--Si c'est un brave garçon, loyal, et s'il aime, s'il est digne d'elle,

reprit Butscha, s'il renonce à la duchesse, c'est la duchesse que

j'entortillerai!... Tenez, mon cher monsieur, suivez ce chemin, vous

allez être chez vous en dix minutes.

Butscha revint sur ses pas, et héla le pauvre Ernest qui, en sa qualité

d'amoureux véritable, serait resté pendant toute la nuit à causer de

Modeste.

--Monsieur, lui dit Butscha, je n'ai pas eu l'honneur de voir encore

notre grand poëte, je suis curieux d'observer ce magnifique phénomène

dans l'exercice de ses fonctions, rendez-moi le service de venir passer

la soirée après-demain au Chalet, restez-y longtemps, car ce n'est pas

en une heure qu'un homme se développe. Je saurai, moi le premier, s'il

aime, ou s'il peut aimer, ou s'il aimera mademoiselle Modeste.

--Vous êtes bien jeune pour...

--Pour être professeur, reprit Butscha qui coupa la parole à La Brière.

Eh! monsieur, les avortons naissent tous centenaires. Puis, tenez!...

un malade, quand il est longtemps malade, devient plus fort que son

médecin, il s'entend avec la maladie, ce qui n'arrive pas toujours aux

docteurs consciencieux. Eh bien! de même un homme qui chérit la femme,

et que la femme doit mépriser sous prétexte de laideur ou de gibbosité,

finit par si bien se connaître en amour, qu'il passe séducteur,

comme le malade finit par recouvrer la santé. La sottise seule est

incurable... Depuis l'âge de six ans (j'en ai vingt-cinq), je n'ai

ni père ni mère; j'ai la charité publique pour mère, et le procureur

du roi pour père.--Soyez tranquille, dit-il à un geste d'Ernest, je

suis plus gai que ma position... Eh bien! depuis six ans que le regard

insolent d'une bonne de madame Latournelle m'a dit que j'avais tort

de vouloir aimer, j'aime, et j'étudie les femmes! J'ai commencé par

les laides, il faut toujours attaquer le taureau par les cornes. Aussi

ai-je pris pour premier objet d'étude ma patronne qui, certes, est

un ange pour moi. J'ai peut-être eu tort; mais, que voulez-vous, je

l'ai passée à mon alambic, et j'ai fini par découvrir, tapie au fond

de son cœur, cette pensée:--_Je ne suis pas si mal qu'on le croit!_

Et, malgré sa piété profonde, en exploitant cette idée, j'aurais pu la

conduire jusqu'au bord de l'abîme... pour l'y laisser!

--Et avez-vous étudié Modeste?

--Je croyais vous avoir dit, répliqua le bossu, que ma vie est à elle,

comme la France est au roi! Comprenez-vous mon espionnage à Paris,

maintenant? Personne que moi ne sait tout ce qu'il y a de noblesse,

de fierté, de dévouement, de grâce imprévue, d'infatigable bonté, de

vraie religion, de gaieté, d'instruction, de finesse, d'affabilité dans

l'âme, dans le cœur, dans l'esprit de cette adorable créature!...

Butscha tira son mouchoir pour étancher deux larmes, et La Brière lui

serra la main longtemps.

--Je vivrai dans son rayonnement! ça commence à elle, et ça finit en

moi, voilà comment nous sommes unis, à peu près comme l'est la nature à

Dieu, par la lumière et le verbe. Adieu, monsieur; je n'ai jamais de ma

vie tant bavardé; mais, en vous voyant devant ses fenêtres, j'ai deviné

que vous l'aimiez à ma manière!

Sans attendre la réponse, Butscha quitta le pauvre amant à qui cette

conversation avait mis je ne sais quel baume au cœur. Ernest résolut

de se faire un ami de Butscha, sans se douter que la loquacité du

clerc avait eu pour but principal de se ménager des intelligences chez

Canalis. Dans quel flux et reflux de pensées, de résolutions, de plans

de conduite, Ernest ne fut-il pas bercé avant de sommeiller!... Et son

ami Canalis dormait, lui, du sommeil des triomphateurs, le plus doux

des sommeils après celui des justes.

Au déjeuner, les deux amis convinrent d'aller ensemble passer, le

lendemain, la soirée au Chalet, et de s'initier aux douceurs d'un

whist de province; mais pour brûler la journée, ils firent seller les

chevaux, tous les deux pris à deux fins, et ils s'aventurèrent dans le

pays qui, certes, leur était inconnu autant que la Chine: car ce qu'il

y a de plus étranger en France, pour les Français, c'est la France.

En réfléchissant à sa position d'amant malheureux et méprisé, le

Référendaire fit alors sur lui-même un travail quasi semblable à celui

que lui avait fait faire la question posée par Modeste au commencement

de leur correspondance. Quoique le malheur passe pour développer les

vertus, il ne les développe que chez les gens vertueux; car ces sortes

de nettoyages de conscience n'ont lieu que chez les gens naturellement

propres. La Brière se promit de dévorer à la spartiate ses douleurs,

de rester digne, et de ne se laisser aller à aucune lâcheté; tandis

que Canalis, fasciné par l'énormité de la dot, s'engageait lui-même à

ne rien négliger pour captiver Modeste. L'égoïsme et le dévouement,

le mot de ces deux caractères, arrivèrent, par une loi morale assez

bizarre dans ses effets, à des moyens contraires à leur nature. L'homme

personnel allait jouer l'abnégation, l'homme tout complaisance allait

se réfugier sur le mont Aventin de l'Orgueil. Ce phénomène s'observe

également en politique. On y met fréquemment son caractère à l'envers,

et il arrive souvent que le public ne sait plus quel est l'endroit.

Après dîner, les deux amis apprirent par Germain l'arrivée du

Grand-Écuyer, qui fut présenté dans cette soirée au Chalet, par

monsieur Latournelle. Mademoiselle d'Hérouville trouva moyen de blesser

une première fois ce digne homme en le faisant prier de venir chez

elle par un valet de pied, au lieu d'envoyer son neveu simplement chez

le notaire, qui, certes, aurait parlé pendant le reste de ses jours

de la visite du Grand-Écuyer. Aussi le petit notaire fit-il observer

à Sa Seigneurie, quand elle lui proposa de le conduire en voiture à

Ingouville, qu'il devait y mener madame Latournelle. Devinant à l'air

gourmé du notaire qu'il y avait quelque faute à réparer, le duc lui

dit gracieusement:--J'aurai l'honneur d'aller prendre, si vous le

permettez, madame de Latournelle.

Malgré un haut-le-corps de la despotique mademoiselle d'Hérouville,

le duc sortit avec le petit notaire. Ivre de joie en voyant à sa

porte une calèche magnifique dont le marchepied fut abaissé par des

gens à la livrée royale, la notaresse ne sut plus où prendre ses

gants, son ombrelle, son ridicule et son air digne en apprenant que

le Grand-Écuyer la venait chercher. Une fois dans la voiture, tout en

se confondant de politesse auprès du petit duc, elle s'écria par un

mouvement de bonté:--Eh bien! et Butscha?

--Prenons Butscha, dit le duc en souriant.

Quand les gens du port attroupés par l'éclat de cet équipage virent ces

trois petits hommes avec cette grande femme sèche, ils se regardèrent

tous en riant.

--En les soudant au bout les uns des autres, ça ferait peut-être un

mâle pour c'te grande perche! dit un marin bordelais.

--Avez-vous encore quelque chose à emporter, madame? demanda

plaisamment le duc au moment où le valet attendit l'ordre.

--Non, monseigneur, répondit la notaresse qui devint rouge et qui

regarda son mari comme pour lui dire: Qu'ai-je fait de si mal?

--Sa Seigneurie, dit Butscha, me fait beaucoup d'honneur en me prenant

pour une chose. Un pauvre clerc comme moi n'est qu'un _machin_!

Quoique ce fût dit en riant, le duc rougit et ne répondit rien. Les

grands ont toujours tort de plaisanter avec leurs inférieurs. La

plaisanterie est un jeu, le jeu suppose l'égalité. Aussi est-ce pour

obvier aux inconvénients de cette égalité passagère que, la partie

finie, les joueurs ont le droit de ne se plus connaître.

La visite du Grand-Écuyer avait pour raison ostensible une affaire

colossale, la mise en valeur d'un espace immense laissé par la mer,

entre l'embouchure de deux rivières, et dont la propriété venait

d'être adjugée par le Conseil d'État à la maison d'Hérouville. Il ne

s'agissait de rien moins que d'appliquer des portes de flot et d'ebbe

à deux ponts, de dessécher un kilomètre de tangue sur une largeur de

trois ou quatre cents arpents, d'y creuser des canaux, et d'y pratiquer

des chemins. Quand le duc d'Hérouville eut expliqué les dispositions

du terrain, Charles Mignon fit observer qu'il fallait attendre que

la nature eût consolidé ce sol encore mouvant par ses productions

spontanées.

--Le temps qui a providentiellement enrichi votre maison, monsieur

le duc, peut seul achever son œuvre, dit-il en terminant. Il serait

prudent de laisser une cinquantaine d'années avant de se mettre à

l'ouvrage.

--Que ce ne soit pas là votre dernier mot, monsieur le comte, dit le

duc, venez à Hérouville, et voyez-y les choses par vous-même.

La Comédie humaine - Volume 04 · 第 25 / 54 段