de plus dans cette scène domestique, contrairement aux lois d'Aristote
et d'Horace; mais le portrait et la biographie de ce personnage, si
tardivement venu, n'y causeront pas de longueur, vu son exiguïté.
Monsieur le duc ne tiendra pas plus de place ici qu'il n'en tiendra
dans l'Histoire. Sa Seigneurie monsieur le duc d'Hérouville, un fruit
de l'automne matrimonial du dernier gouverneur de Normandie, est né
pendant l'émigration, en 1796, à Vienne. Revenu avec le Roi en 1814, le
vieux maréchal, père du duc actuel, mourut en 1819 sans avoir pu marier
son fils, quoiqu'il fût duc de Nivron; il ne lui laissa que l'immense
château d'Hérouville, le parc, quelques dépendances et une ferme assez
péniblement rachetée, en tout quinze mille francs de rente. Louis XVIII
donna la charge de Grand-Écuyer au fils, qui, sous Charles X, eut les
douze mille francs de pension accordés aux pairs de France pauvres.
Qu'étaient les appointements de Grand-Écuyer et vingt-sept mille francs
de rente pour cette famille? A Paris, le jeune duc avait, il est vrai,
les voitures du Roi, son hôtel rue Saint-Thomas-du-Louvre, à la Grande
Écurie; mais ses appointements défrayaient son hiver et les vingt-sept
mille francs défrayaient l'été dans la Normandie. Si ce grand seigneur
restait encore garçon, il y avait moins de sa faute que de celle de sa
tante, qui ne connaissait pas les fables de la Fontaine. Mademoiselle
d'Hérouville eut des prétentions énormes, en désaccord avec l'esprit
du siècle, car les grands noms sans argent ne pouvaient guère trouver
de riches héritières dans la haute noblesse française, déjà bien
embarrassée d'enrichir ses fils ruinés par le partage égal des biens.
Pour marier avantageusement le jeune duc d'Hérouville, il aurait fallu
caresser les grandes maisons de Banque, et la hautaine fille des
d'Hérouville les froissa toutes par des mots sanglants. Pendant les
premières années de la Restauration, de 1817 à 1825, tout en cherchant
des millions, mademoiselle d'Hérouville refusa mademoiselle Mongenod,
fille du banquier, de qui se contenta monsieur de Fontaine. Enfin,
après de belles occasions manquées par sa faute, elle trouvait en ce
moment la fortune des Nucingen trop turpidement ramassée pour se prêter
à l'ambition de madame de Nucingen, qui voulait faire de sa fille
une duchesse. Le Roi, dans le désir de rendre aux d'Hérouville leur
splendeur, avait presque ménagé ce mariage, et il taxa publiquement
mademoiselle d'Hérouville de folie. La tante rendit ainsi son neveu
ridicule, et le duc prêtait au ridicule. En effet, quand les grandes
choses humaines s'en vont, elles laissent des miettes, des _frusteaux_,
dirait Rabelais, et la Noblesse française nous montre en ce siècle
beaucoup trop de restes. Certes, dans cette longue histoire des mœurs,
ni le Clergé ni la Noblesse n'ont à se plaindre. Ces deux grandes et
magnifiques nécessités sociales y sont bien représentées; mais ne
serait-ce pas renoncer au beau titre d'historien que de n'être pas
impartial, que de ne pas montrer ici la dégénérescence de la race,
comme vous trouverez ailleurs la figure de l'Émigré dans le comte de
Mortsauf (voyez _le Lis dans la Vallée_), et toutes les noblesses
de la Noblesse dans le marquis d'Espard (voyez _l'Interdiction_).
Comment la race des forts et des vaillants, comment la maison de ces
fiers d'Hérouville, qui donnèrent le fameux maréchal à la Royauté, des
cardinaux à l'Église, des capitaines aux Valois, des preux à Louis XIV,
aboutissait-elle à un être frêle, et plus petit que Butscha? C'est
une question qu'on peut se faire dans plus d'un salon de Paris, en
entendant annoncer plus d'un grand nom de France et voyant entrer un
homme petit, fluet, mince; qui semble n'avoir que le souffle, ou de
hâtifs vieillards, ou quelque création bizarre chez qui l'observateur
recherche à grand'peine un trait où l'imagination puisse retrouver les
signes d'une ancienne grandeur. Les dissipations du règne de Louis XV,
les orgies de ce temps égoïste et funeste, ont produit la génération
étiolée chez laquelle les manières seules survivent aux grandes
qualités évanouies. Les formes, voilà le seul héritage que conservent
les nobles. Aussi, à part quelques exceptions, peut-on expliquer
l'abandon dans lequel Louis XVI a péri, par le pauvre reliquat du règne
de madame de Pompadour. Blond, pâle et mince, le Grand-Écuyer, jeune
homme aux yeux bleus, ne manquait pas d'une certaine dignité dans la
pensée; mais sa petite taille et les fautes de sa tante qui l'avaient
conduit à courtiser vainement les Vilquin, lui donnaient une excessive
timidité. Déjà la famille d'Hérouville avait failli périr par le
fait d'un avorton (voyez _l'Enfant maudit_, ÉTUDES PHILOSOPHIQUES).
Le Grand-Maréchal, car on appelait ainsi dans la famille celui que
Louis XIII avait fait duc, s'était marié à quatre-vingt-deux ans,
et naturellement la famille avait continué. Néanmoins le jeune duc
aimait les femmes; mais il les mettait trop haut, il les respectait
trop, il les adorait, et il n'était à son aise qu'avec celles qu'on ne
respecte pas. Ce caractère l'avait conduit à mener une vie en partie
double. Il prenait sa revanche avec les femmes faciles des adorations
auxquelles il se livrait dans les salons, ou, si vous voulez, dans les
boudoirs du faubourg Saint-Germain. Ces mœurs et sa petite taille,
sa figure souffrante, ses yeux bleus tournés à l'extase, avaient
ajouté, très injustement d'ailleurs, au ridicule versé sur sa personne,
car il était plein de délicatesse et d'esprit; mais son esprit sans
petillement ne se manifestait que quand il se sentait à l'aise. Aussi
Fanny-Beaupré, l'actrice qui passait pour être à prix d'or sa meilleure
amie, disait-elle de lui:--«C'est un bon vin, mais si bien bouché,
qu'on y casse ses tire-bouchons!» La belle duchesse de Maufrigneuse,
que le Grand-Écuyer ne pouvait qu'adorer, l'accabla par un mot qui,
malheureusement, se répéta comme toutes les jolies médisances.--«Il
me fait l'effet, dit-elle, d'un bijou finement travaillé qu'on montre
beaucoup plus qu'on ne s'en sert, et qui reste dans du coton.» Il n'y
eut pas jusqu'au nom de la charge de Grand-Écuyer qui ne fît rire,
par le contraste, le bon Charles X, quoique le duc d'Hérouville fût
un excellent cavalier. Les hommes sont comme les livres, ils sont
quelquefois appréciés trop tard.
Modeste avait entrevu le duc d'Hérouville pendant le séjour
infructueux qu'il fit chez les Vilquin; et, en le voyant passer,
toutes ces réflexions lui vinrent presque involontairement à l'esprit.
Mais, dans les circonstances où elle se trouvait, elle comprit combien
la recherche du duc d'Hérouville était importante pour n'être à la
merci d'aucun Canalis.
--Je ne vois pas pourquoi, dit-elle à Latournelle, le duc d'Hérouville
ne serait pas admis? Je passe, malgré notre indigence, reprit-elle en
regardant son père avec malice, à l'état d'héritière. Aussi finirai-je
par publier un programme... N'avez-vous pas vu combien les regards de
Gobenheim ont changé depuis une semaine? il est au désespoir de ne
pas pouvoir mettre ses parties de whist sur le compte d'une adoration
muette de ma personne.
--Chut! mon cœur, dit madame Latournelle, le voici.
--Le père Althor est au désespoir, dit Gobenheim à monsieur Mignon en
entrant.
--Et pourquoi?... demanda le comte de La Bastie.
--Vilquin, dit-on, va manquer, et la Bourse vous croit riche de
plusieurs millions...
--On ne sait pas, répliqua Charles Mignon très sèchement, quels sont
mes engagements aux Indes, et je ne me soucie pas de mettre le public
dans la confidence de mes affaires.--Dumay, dit-il à l'oreille de son
ami, si Vilquin est gêné, nous pourrions rentrer dans ma campagne, en
lui rendant le prix qu'il en a donné, comptant.
Telles furent les préparations dues au hasard, au milieu desquelles,
le dimanche matin, Canalis et La Brière arrivèrent, un courrier en
avant, au pavillon de madame Amaury. On apprit que le duc d'Hérouville,
sa sœur et sa tante devaient arriver le mardi, sous prétexte de
santé, dans une maison louée à Graville. Ce concours fit dire à la
Bourse que, grâce à mademoiselle Mignon, les loyers allaient hausser
à Ingouville.--Elle en fera, si cela continue, un hôpital, dit
mademoiselle Vilquin la cadette, au désespoir de ne pas être duchesse.
L'éternelle comédie de _l'Héritière_, qui devait se jouer au Chalet,
pourrait certes, dans les dispositions où se trouvait Modeste, et
d'après sa plaisanterie, se nommer _le programme d'une jeune fille_,
car elle était bien décidée, après la perte de ses illusions, à
ne donner sa main qu'à l'homme dont les qualités la satisferaient
pleinement.
Le lendemain de leur arrivée, les deux rivaux, encore amis intimes,
se préparèrent à faire leur entrée, le soir, au Chalet. Ils avaient
donné tout leur dimanche et le lundi matin à leurs déballages, à la
prise de possession du pavillon de madame Amaury et aux arrangements
que nécessite un séjour d'un mois. D'ailleurs, autorisé par son
état d'apprenti ministre à se permettre bien des roueries, le poëte
calculait tout; il voulut donc mettre à profit le tapage probable que
devait faire son arrivée au Havre, et dont quelques échos retentiraient
au Chalet. En sa qualité d'homme fatigué, Canalis ne sortit pas. La
Brière alla deux fois se promener devant le Chalet, car il aimait
avec une sorte de désespoir, il avait une terreur profonde d'avoir
déplu, son avenir lui semblait couvert de nuages épais. Les deux amis
descendirent pour dîner le lundi, tous deux habillés pour la première
visite, la plus importante de toutes. La Brière s'était mis comme il
l'était le fameux dimanche à l'église; mais il se regardait comme le
satellite d'un astre, et s'abandonnait aux hasards de sa situation.
Canalis, lui, n'avait pas négligé l'habit noir, ni ses ordres, ni cette
élégance de salon, perfectionnée dans ses relations avec la duchesse
de Chaulieu, sa protectrice, et avec le plus beau monde du faubourg
Saint-Germain. Toutes les minuties du dandysme, Canalis les avait
observées, tandis que le pauvre La Brière allait se montrer dans le
laisser-aller de l'homme sans espérance.
En servant ses deux maîtres à table, Germain ne put s'empêcher de
sourire de ce contraste. Au second service, il entra d'un air assez
diplomatique, ou, pour mieux dire, inquiet.
--Monsieur le baron, dit-il à Canalis et à demi-voix, sait-il que
monsieur le Grand-Écuyer arrive à Graville pour se guérir de la même
maladie qui tient monsieur de La Brière et monsieur le baron?
--Le petit duc d'Hérouville? s'écria Canalis.
--Oui, monsieur.
--Il viendrait pour mademoiselle de La Bastie? demanda La Brière en
rougissant.
--Pour mademoiselle Mignon! répondit Germain.
--Nous sommes joués! s'écria Canalis en regardant La Brière.
--Ah! répliqua vivement Ernest, voilà le premier _nous_ que tu dis
depuis notre départ. Jusqu'à présent tu disais, _je_!
--Tu me connais, répondit Melchior en laissant échapper un éclat de
rire. Mais nous ne sommes pas en état de lutter contre une Charge de
la couronne, contre le titre de duc et pair, ni contre les marais que
le Conseil d'État vient d'attribuer, sur mon rapport, à la maison
d'Hérouville.
--Sa Seigneurie, dit La Brière avec une malice pleine de sérieux,
t'offre une fiche de consolation dans la personne de sa sœur.
En ce moment on annonça monsieur le comte de La Bastie: les deux jeunes
gens se levèrent en l'entendant, et La Brière alla vivement au-devant
de lui pour lui présenter Canalis.
--J'avais à vous rendre la visite que vous m'avez faite à Paris, dit
Charles Mignon au jeune Référendaire, et je savais en venant ici que
j'aurais le double plaisir de voir l'un de nos grands poëtes actuels.
--Grand?... Monsieur, répondit le poëte en souriant, il ne peut plus
y avoir rien de grand dans un siècle à qui le règne de Napoléon sert
de préface. Nous sommes d'abord une peuplade de soi-disant grands
poëtes!... Puis, les talents secondaires jouent si bien le génie,
qu'ils ont rendu toute grande illustration impossible.
--Est-ce la raison qui vous jette dans la politique? demanda le comte
de La Bastie.
--Même chose dans cette sphère, dit le poëte. Il n'y aura plus de
grands hommes d'État, il y aura seulement des hommes qui toucheront
plus ou moins aux événements. Tenez, monsieur, sous le régime que nous
a fait la Charte qui prend la cote des contributions pour une cotte
d'armes, il n'y a de solide que ce que vous êtes allé chercher en
Chine, la fortune!
Satisfait de lui-même et content de l'impression qu'il faisait sur le
futur beau-père, Melchior se tourna vers Germain.
--Vous servirez le café dans le salon, dit-il en invitant le négociant
à quitter la salle à manger.
--Je vous remercie, monsieur le comte, dit alors La Brière, de me
sauver ainsi l'embarras où j'étais pour introduire chez vous mon ami.
Avec beaucoup d'âme, vous avez encore de l'esprit...
--Bah! l'esprit qu'ont tous les Provençaux, dit Charles Mignon.
--Ah! vous êtes de la Provence?... s'écria Canalis.
--Excusez mon ami, dit La Brière, il n'a pas, comme moi, étudié
l'histoire des La Bastie.
A cette observation d'_ami_, Canalis jeta sur Ernest un regard profond.
--Si votre santé vous le permet, dit le Provençal au grand poëte, je
réclame l'honneur de vous recevoir ce soir sous mon toit, ce sera une
journée à marquer, comme dit l'ancien, _albo notanda lapillo_. Quoique
nous soyons assez embarrassés de recevoir une si grande gloire dans
une si petite maison, vous satisferez l'impatience de ma fille dont
l'admiration pour vous va jusqu'à mettre vos vers en musique.
--Vous avez mieux que la gloire, dit Canalis, vous y possédez la
beauté, s'il faut en croire Ernest.
--Oh! une bonne fille que vous trouverez bien provinciale, dit Charles.
--Une provinciale recherchée, dit-on, par le duc d'Hérouville, s'écria
Canalis d'un ton sec.
--Oh! reprit monsieur Mignon avec la perfide bonhomie du méridional, je
laisse ma fille libre. Les ducs, les princes, les simples particuliers,
tout m'est indifférent, même un homme de génie. Je ne veux prendre
aucun engagement, et le garçon que ma Modeste choisira sera mon gendre,
ou, plutôt, mon fils, dit-il en regardant La Brière. Que voulez-vous?
madame de La Bastie est Allemande, elle n'admet pas notre étiquette,
et moi je me laisse mener par mes deux femmes. J'ai toujours aimé
mieux être dans la voiture que sur le siége. Nous pouvons parler de
ces choses sérieuses en riant, car nous n'avons pas encore vu le
duc d'Hérouville, et je ne crois pas plus aux mariages faits par
procuration qu'aux prétendus imposés par les parents.
--C'est une déclaration aussi désespérante qu'encourageante pour deux
jeunes gens qui veulent chercher la pierre philosophale du bonheur dans
le mariage, dit Canalis.
--Ne croyez-vous pas utile, nécessaire et politique, de stipuler la
parfaite liberté des parents, de la fille et des prétendus? demanda
Charles Mignon.
Canalis, sur un regard de La Brière, garda le silence, la conversation
devint banale; et, après quelques tours de jardin, le père se retira,
comptant sur la visite des deux amis.
--C'est notre congé, s'écria Canalis, tu l'as compris comme moi.
D'ailleurs, à sa place, moi je ne balancerais pas entre le Grand-Écuyer
et nous deux, quelque charmants que nous puissions être.
--Je ne le pense pas, répondit La Brière. Je crois que ce brave soldat
est venu pour satisfaire son impatience de te voir, et nous déclarer
sa neutralité, tout en nous ouvrant sa maison. Modeste, éprise de ta
gloire et trompée par ma personne, se trouve tout simplement entre la
Poésie et le Positif. J'ai le malheur d'être le Positif.
--Germain, dit Canalis au valet de chambre qui vint desservir le café,
faites atteler. Dans une demi-heure nous partons, nous nous promènerons
avant d'aller au Chalet.
Les deux jeunes gens étaient aussi impatients l'un que l'autre de voir
Modeste, mais La Brière redoutait cette entrevue, et Canalis y marchait
avec une confiance pleine de fatuité. L'élan d'Ernest vers le père et
la flatterie par laquelle il venait de caresser l'orgueil nobiliaire du
négociant en faisant apercevoir la maladresse de Canalis, déterminèrent
le poëte à prendre un rôle. Melchior résolut, tout en déployant ses
séductions, de jouer l'indifférence, de paraître dédaigner Modeste, et
de piquer ainsi l'amour-propre de la jeune fille. Élève de la belle
duchesse de Chaulieu, il se montrait en ceci digne de sa réputation
d'homme connaissant bien les femmes, qu'il ne connaissait pas, comme il
arrive à ceux qui sont les heureuses victimes d'une passion exclusive.
Pendant que le pauvre Ernest, confiné dans son coin de calèche, abîmé
dans les terreurs du véritable amour et pressentant la colère, le
mépris, le dédain, toutes les foudres d'une jeune fille blessée et
offensée, gardait un morne silence, Canalis se préparait non moins
silencieusement, comme un acteur prêt à jouer un rôle important dans
quelque pièce nouvelle. Certes ni l'un ni l'autre, ils ne ressemblaient
à deux hommes heureux. Il s'agissait d'ailleurs pour Canalis d'intérêts
graves. Pour lui, la seule velléité du mariage emportait la rupture de
l'amitié sérieuse qui le liait, depuis dix ans bientôt, à la duchesse
de Chaulieu. Quoiqu'il eût coloré son voyage par le vulgaire prétexte
de ses fatigues auquel les femmes ne croient jamais, même quand il est
vrai, sa conscience le tourmentait un peu; mais le mot conscience parut
si jésuitique à La Brière, qu'il haussa les épaules quand le poëte lui
fit part de ses scrupules.
--Ta conscience, mon ami, me semble tout bonnement la crainte de perdre
des plaisirs de vanité, des avantages très réels et une habitude, en
perdant l'affection de madame de Chaulieu; car, si tu réussis auprès
de Modeste, tu renonceras sans regret aux fades regains d'une passion
très fauchée depuis huit ans. Dis que tu trembles de déplaire à ta
protectrice, si elle apprend le motif de ton séjour ici, je te croirai
facilement. Renoncer à la duchesse et ne pas réussir au Chalet, c'est
jouer trop gros jeu. Tu prends l'effet de cette alternative pour des
remords.
--Tu ne comprends rien aux sentiments, dit Canalis impatienté comme un
homme à qui l'on dit la vérité quand il demande un compliment.
--C'est ce qu'un bigame devrait répondre à douze jurés, répliqua La
Brière en riant.
Cette épigramme fit encore une impression désagréable sur Canalis; il
trouva La Brière trop spirituel et trop libre pour un secrétaire.
L'arrivée d'une calèche splendide, conduite par un cocher à la livrée
de Canalis, fit d'autant plus de sensation au Chalet que l'on y
attendait les deux prétendants, et que tous les personnages de cette
histoire, moins le duc et Butscha, s'y trouvaient.
--Lequel est le poëte? demanda madame Latournelle à Dumay dans
l'embrasure de la croisée où elle vint se poster au bruit de la voiture.
--Celui qui marche en tambour-major, répondit le caissier.
--Ah! dit la notaresse en examinant Melchior qui se balançait en homme
regardé.
Quoique trop sévère, l'appréciation de Dumay, homme simple s'il en
fut jamais, a quelque justesse. Par la faute de la grande dame qui
le flattait excessivement et le gâtait comme toutes les femmes plus
âgées que leurs adorateurs les flatteront et les gâteront toujours,
Canalis était alors au moral une espèce de Narcisse. Une femme d'un
certain âge, qui veut s'attacher à jamais un homme, commence par en
diviniser les défauts, afin de rendre impossible toute rivalité; car
une rivale n'est pas de prime abord dans le secret de cette superfine
flatterie à laquelle un homme s'habitue assez facilement. Les fats
sont le produit de ce travail féminin, quand ils ne sont pas fats de
naissance. Canalis, pris jeune par la belle duchesse de Chaulieu,
se justifia donc à lui-même ses affectations en se disant qu'elles
plaisaient à cette femme dont le goût faisait loi. Quoique ces
nuances soient d'une excessive délicatesse, il n'est pas impossible
de les indiquer. Ainsi, Melchior possédait un talent de lecture fort
admiré que de trop complaisants éloges avaient amené dans une voie
d'exagération où ni le poëte ni l'acteur ne s'arrêtent, et qui fit dire
de lui (toujours par de Marsay) qu'il ne déclamait pas, mais qu'il
bramait ses vers, tant il allongeait les sons en s'écoutant lui-même.
En argot de coulisse, Canalis _prenait des temps_ un peu _longuets_.
Il se permettait des œillades interrogatives à son public, des poses
de satisfaction, et ces ressources de jeu appelées par les acteurs
_des balançoires_, expression pittoresque comme tout ce que crée le
peuple artiste. Canalis eut d'ailleurs des imitateurs et fut chef
d'école en ce genre. Cette emphase de mélopée avait légèrement atteint
sa conversation, il y portait un ton déclamatoire, ainsi qu'on l'a vu
dans son entretien avec Dumay. Une fois l'esprit devenu comme ultra
coquet, les manières s'en ressentirent. Aussi Canalis avait-il fini par
scander sa démarche, inventer des attitudes, se regarder à la dérobée
dans les glaces, et faire concorder ses discours à la façon dont il
se campait. Il se préoccupait tant de l'effet à produire, que plus
d'une fois, un railleur, Blondet, avait parié l'interloquer, et avec
succès, en dirigeant un regard obstiné sur la frisure du poëte, sur ses
bottes ou sur les basques de son habit. Après dix années, ces grâces,
qui commencèrent par avoir pour passe-port une jeunesse florissante,
étaient devenues d'autant plus vieillottes que Melchior paraissait
usé. La vie du monde est aussi fatigante pour les hommes que pour les
femmes, et peut-être les vingt années que la duchesse avait de plus
que Canalis pesaient-elles plus sur lui que sur elle, car le monde la
voyait toujours belle, sans rides, sans rouge et sans cœur. Hélas!
ni les hommes ni les femmes n'ont d'ami pour les avertir au moment où
le parfum de leur modestie se rancit, où la caresse de leur regard
est comme une tradition de théâtre, où l'expression de leur visage
se change en minauderie, et où les artifices de leur esprit laissent
apercevoir leurs carcasses roussies. Il n'y a que le génie qui sache se
renouveler comme le serpent; et, en fait de grâce comme en tout, il n'y
a que le cœur qui ne vieillisse pas. Les gens de cœur sont simples.
Or, Canalis, vous le savez, a le cœur sec. Il abusait de la beauté de
son regard en lui donnant, hors de propos, la fixité que la méditation
prête aux yeux. Enfin, pour lui, les éloges étaient un commerce où il
voulait trop gagner. Sa manière de complimenter, charmante pour les
gens superficiels, pouvait aux gens délicats paraître insultante par sa
banalité, par l'aplomb d'une flatterie où l'on devinait un parti pris.
En effet, Melchior mentait comme un courtisan. Il avait dit sans pudeur
au duc de Chaulieu qui fit peu d'effet à la tribune quand il fut obligé
d'y monter comme ministre des Affaires Étrangères:--Votre Excellence a
été sublime! Combien d'hommes eussent été, comme Canalis, opérés de
leurs affectations par l'insuccès administré par petites doses!... Ces
défauts, assez légers dans les salons dorés du faubourg Saint-Germain,
où chacun apporte avec exactitude sa quote part de ridicules, et où
cette espèce de jactance, d'apprêt, de tension, si vous voulez, a
pour cadre un luxe excessif, des toilettes somptueuses qui peut-être
en sont l'excuse, devaient trancher énormément au fond de la province
dont les ridicules appartiennent à un genre opposé. Canalis, à la
fois tendu et maniéré, ne pouvait d'ailleurs point se métamorphoser,
il avait eu le temps de se refroidir dans le moule où l'avait jeté la
duchesse; et, de plus, il était très Parisien, ou, si vous voulez,
très Français. Le Parisien s'étonne que tout ne soit pas partout
comme à Paris, et le Français, comme en France. Le bon goût consiste
à se conformer aux manières des étrangers sans néanmoins trop perdre
de son caractère propre, comme le faisait Alcibiade, ce modèle des
_gentlemen_. La véritable grâce est élastique. Elle se prête à toutes
les circonstances, elle est en harmonie avec tous les milieux sociaux,
elle sait mettre une robe de petite étoffe, remarquable seulement par
la façon, pour aller dans la rue, au lieu d'y traîner les plumes et les
ramages éclatants que certaines bourgeoises y promènent. Or, Canalis,
conseillé par une femme qui l'aimait plus pour elle que pour lui-même,
voulait faire loi, être partout ce qu'il était. Il croyait, erreur que
partagent quelques uns des grands hommes de Paris, porter son public
particulier avec lui.
Tandis que le poëte accomplissait au salon une entrée étudiée, La
Brière s'y glissa comme un chien qui craint de recevoir des coups.
--Eh! voilà mon soldat! dit Canalis en apercevant Dumay après avoir
adressé un compliment à madame Mignon et salué les femmes. Vos
inquiétudes sont calmées, n'est-ce pas? reprit-il en lui tendant la
main avec emphase; mais à l'aspect de mademoiselle, on les conçoit dans
toute leur étendue. Je parlais des créatures terrestres, et non des
anges.
Chacun, par son attitude, demandait le mot de cette énigme.
--Ah! je compterai comme un triomphe, reprit le poëte en comprenant
l'explication que chacun désirait, d'avoir ému l'un de ces hommes de
fer que Napoléon avait su trouver pour en faire le pilotis sur lequel
il essaya de fonder un empire trop colossal pour être durable. A de
telles choses, le temps seul peut servir de ciment! Mais est-ce bien
un triomphe dont je doive m'enorgueillir? Je n'y suis pour rien. Ce fut
le triomphe de l'idée sur le fait. Vos batailles, mon cher monsieur
Dumay, vos charges héroïques, monsieur le comte, enfin la guerre fut
la forme qu'empruntait la pensée de Napoléon. De toutes ces choses,
qu'en reste-t-il? l'herbe qui les couvre n'en sait rien, les moissons
n'en diraient pas la place; et, sans l'historien, sans notre écriture,
l'avenir ignorerait ce temps héroïque! Ainsi vos quinze ans de luttes
ne sont plus que des idées, et c'est ce qui sauvera l'Empire, les
poëtes en feront un poëme! Un pays qui sait gagner de telles batailles
doit savoir les chanter!
Canalis s'arrêta pour recueillir, par un regard jeté sur les figures,
le tribut d'étonnement que lui devaient des provinciaux.
--Vous ne pouvez pas douter, monsieur, du chagrin que j'ai de ne pas
vous voir, dit madame Mignon, à la manière dont vous me dédommagez par
le plaisir que vous me donnez à vous écouter.
Décidée à trouver Canalis sublime, Modeste, mise comme elle l'était
le jour où cette histoire commença, restait ébahie, et avait lâché sa
broderie qui ne tenait plus à ses doigts que par l'aiguillée de coton.
--Modeste, voici monsieur de La Brière. Monsieur Ernest, voici ma
fille, dit Charles en trouvant le secrétaire un peu trop humblement
placé.
La jeune fille salua froidement Ernest, en lui jetant un regard qui
devait prouver à tout le monde qu'elle le voyait pour la première fois.