exposés aux vitres des marchands de gravures? Et moi qui faisais mon
bonheur de cette horrible lithographie! Je suis honteuse d'aimer un
homme si beau. Non, je ne saurais imaginer que les Parisiennes soient
assez stupides pour ne pas avoir vu toutes que vous étiez leur rêve
accompli. Vous délaissé! vous sans amour!... Je ne crois plus un mot
de ce que vous m'avez écrit sur votre vie obscure et travailleuse,
sur votre dévouement à une idole, cherchée en vain jusqu'aujourd'hui.
Vous avez été trop aimé, monsieur; votre front, pâle et suave comme
la fleur d'un magnolia, le dit assez, et je serai malheureuse. Que
suis-je, moi, maintenant?... Ah! pourquoi m'avoir appelée à la vie!
En un moment j'ai senti que ma pesante enveloppe me quittait! Mon âme
a brisé le cristal qui la retenait captive, elle a circulé dans mes
veines! Enfin, le froid silence des choses a cessé tout à coup pour
moi. Tout, dans la nature, m'a parlé. La vieille église m'a semblé
lumineuse; ses voûtes, brillant d'or et d'azur comme celles d'une
cathédrale italienne, ont scintillé sur ma tête. Les sons mélodieux que
les anges chantent aux martyrs et qui leur font oublier les souffrances
ont accompagné l'orgue! Les horribles pavés du Havre m'ont paru comme
un chemin fleuri. J'ai reconnu dans la mer une vieille amie dont le
langage plein de sympathies pour moi ne m'était pas assez connu. J'ai
vu clairement que les roses de mon jardin et de ma serre m'adorent
depuis longtemps et me disaient tout bas d'aimer; elles ont souri
toutes à mon retour de l'église, et j'ai enfin entendu votre nom de
Melchior murmuré par les cloches des fleurs, je l'ai lu écrit sur
les nuages! Oui, me voilà vivante, grâce à toi! poëte plus beau que
ce froid et compassé lord Byron, dont le visage est aussi terne que
le climat anglais. Épousée par un seul de tes regards d'Orient qui a
percé mon voile noir, tu m'as jeté ton sang au cœur, il m'a rendue
brûlante de la tête aux pieds! Ah! nous ne sentons pas la vie ainsi,
quand notre mère nous la donne. Un coup que tu recevrais m'atteindrait
au moment même, et mon existence ne s'explique plus que par ta pensée.
Je sais à quoi sert la divine harmonie de la musique, elle fut inventée
par les anges pour exprimer l'amour. Avoir du génie et être beau, mon
Melchior, c'est trop! A sa naissance, un homme devrait opter. Mais
quand je songe aux trésors de tendresse et d'affection que vous m'avez
montrés depuis un mois surtout, je me demande si je rêve! Non, vous
me cachez un mystère! Quelle femme vous cédera sans mourir? Ah! la
jalousie est entrée dans mon cœur avec un amour auquel je ne croyais
pas! Pouvais-je imaginer un pareil incendie? Quelle inconcevable et
nouvelle fantaisie! je te voudrais laid, maintenant! Quelles folies
ai-je faites en rentrant! Tous les dahlias jaunes m'ont rappelé votre
joli gilet, toutes les roses blanches ont été mes amies, et je les ai
saluées par un regard qui vous appartenait, comme tout moi! La couleur
des gants qui moulaient les mains du gentilhomme, tout, jusqu'au bruit
des pas sur les dalles, tout se représente à mon souvenir avec tant de
fidélité que, dans soixante ans, je reverrai les moindres choses de
cette fête, telles que la couleur particulière de l'air, le reflet du
soleil qui miroitait sur un pilier, j'entendrai la prière que vous avez
interrompue, je respirerai l'encens de l'autel, et je croirai sentir
au-dessus de nos têtes les mains du curé qui nous a bénis tous deux
au moment où tu passais, en donnant sa dernière bénédiction! Ce bon
abbé Marcellin nous a mariés déjà! Le plaisir surhumain de ressentir
ce monde nouveau d'émotions inattendues ne peut être égalé que par la
joie que j'éprouve à vous les dire, à renvoyer tout mon bonheur à celui
qui le verse dans mon âme avec la libéralité d'un Soleil. Aussi plus de
voiles, mon bien-aimé! Tenez! oh! revenez promptement. Je me démasque
avec plaisir.
»Vous avez dû sans doute entendre parler de la maison Mignon du
Havre? Eh! bien, j'en suis, par l'effet d'un irréparable malheur,
l'unique héritière. Ne faites pas fi de nous, descendant d'un preux
de l'Auvergne! les armes des Mignon de La Bastide ne déshonoreront
pas celles des Canalis. Nous portons _de gueules à une bande de sable
chargée de quatre besants d'or, et à chaque quartier une croix d'or
patriarcale, avec un chapeau de cardinal pour cimier et les_ fiocchi
_pour supports_. Cher, je serai fidèle à notre devise: _Una fides, unus
Dominus!_ La vraie foi, et un seul maître.
»Peut-être, mon ami, trouverez-vous quelque sarcasme dans mon nom,
après tout ce que je viens de faire et ce que je vous avoue ici. Je
me nomme Modeste. Ainsi je ne vous ai jamais trompé en signant O.
d'Este--M.
»Je ne vous ai point abusé davantage en vous parlant de ma fortune;
elle atteindra, je crois, à ce chiffre qui vous a rendu si vertueux.
Et je sais si bien que, pour vous, la fortune est une considération
sans importance, que je vous en parle avec simplicité. Néanmoins,
laissez-moi vous dire combien je suis heureuse de pouvoir donner à
notre bonheur la liberté d'action et de mouvements que procure la
fortune, de pouvoir dire:--Allons! quand la fantaisie de voir un pays
nous prendra, de voler dans une bonne calèche, assis à côté l'un de
l'autre, sans nul souci d'argent; enfin heureuse de pouvoir vous
donner le droit de dire au roi:--J'ai la fortune que vous voulez à vos
pairs!... En ceci, Modeste Mignon vous sera bonne à quelque chose, et
son or aura la plus noble des destinations.
»Quant à votre servante, vous l'avez vue une fois, à sa fenêtre,
en déshabillé... Oui, la blonde fille d'Ève la blonde était votre
inconnue; mais combien la Modeste d'aujourd'hui ressemble peu à celle
de ce jour-là! L'une était dans un linceul, et l'autre (vous l'ai-je
bien dit?) a reçu de vous la vie de la vie. L'amour pur et permis,
l'amour, que mon père enfin revenu de voyage et riche autorisera,
m'a relevée de sa main, à la fois enfantine et puissante, du fond
de cette tombe où je dormais! Vous m'avez éveillée comme le soleil
éveille les fleurs. Le regard de votre aimée n'est plus le regard de
cette petite Modeste si hardie? oh! non, il est confus, il entrevoit
le bonheur et il se voile sous de chastes paupières. Aujourd'hui j'ai
peur de ne pas mériter mon sort! Le roi s'est montré dans sa gloire,
mon seigneur n'a plus qu'une sujette qui lui demande pardon de ses
libertés grandes, comme le joueur aux dés pipés après avoir escroqué le
chevalier de Grammont. Va, poëte chéri, je serai ta Mignon; mais une
Mignon plus heureuse que celle de Goethe, car tu me laisseras dans ma
patrie, n'est-ce pas? dans ton cœur. Au moment où je trace ce vœu de
fiancée, un rossignol du parc Vilquin vient de me répondre pour toi.
Oh! dis-moi bien vite que le rossignol, en filant sa note si pure, si
nette, si pleine, qui m'a rempli le cœur de joie et d'amour, comme une
Annonciation, n'a pas menti?...
»Mon père passera par Paris, il viendra de Marseille; la maison
Mongenod, dont il a été le correspondant, saura son adresse; allez
le voir, mon Melchior aimé, dites-lui que vous m'aimez, et n'essayez
pas de lui dire combien je vous aime, faites que ce soit toujours un
secret entre nous et Dieu! Moi, cher adoré, je vais tout dire à ma
mère. La fille des Wallenrod Tustall-Bartenstild me donnera raison
par des caresses, elle sera tout heureuse de notre poëme si secret,
si romanesque, humain et divin tout ensemble! Vous avez l'aveu de la
fille, ayez le consentement du comte de La Bastie, père de
»Votre MODESTE.
»_P. S._--Surtout ne venez pas au Havre sans avoir obtenu l'agrément de
mon père; et, si vous m'aimez, vous saurez le trouver à son passage à
Paris.»
--Que faites-vous donc à cette heure, mademoiselle Modeste? demanda
Dumay.
--J'écris à mon père, répondit-elle au vieux soldat; n'avez-vous pas
dit que vous partiez demain?
Dumay n'eut rien à répondre, il rentra se coucher, et Modeste se mit à
écrire une longue lettre à son père.
Le lendemain, Françoise Cochet, tout effrayée en voyant le timbre du
Havre, vint au Chalet remettre à sa jeune maîtresse la lettre suivante
en emportant celle que Modeste avait écrite.
A MADEMOISELLE O. D'ESTE-M.
«Mon cœur m'a dit que vous étiez la femme si soigneusement voilée et
déguisée, placée entre monsieur et madame Latournelle qui n'ont qu'un
enfant, un fils. Ah! chère aimée, si vous êtes dans une condition
modeste, sans éclat, sans illustration, sans fortune même, vous ne
savez pas quelle serait ma joie! Vous devez me connaître maintenant,
pourquoi ne me diriez-vous pas la vérité? Moi, je ne suis poëte que
par l'amour, par le cœur, par vous. Oh! quelle puissance d'affection
ne me faut-il pas pour rester ici, dans cet hôtel de Normandie, et ne
pas monter à Ingouville que je vois de mes fenêtres! M'aimerez-vous
comme je vous aime? S'en aller du Havre à Paris dans cette incertitude,
n'est-ce pas être puni d'aimer, autant que si l'on avait commis un
crime? J'ai obéi aveuglément. Oh! que j'aie promptement une lettre,
car, si vous avez été mystérieuse, je vous ai rendu mystère pour
mystère, et je dois enfin jeter le masque de l'incognito, vous dire le
poëte que je suis et abdiquer la gloire qui me fut prêtée.»
Cette lettre inquiéta vivement Modeste, elle ne put reprendre la
sienne que Françoise avait déjà mise à la poste quand elle chercha la
signification des dernières lignes en les relisant; mais elle monta
chez elle, et fit une réponse où elle demandait des explications.
Pendant ces petits événements, il s'en passait d'aussi petits au Havre,
et qui devaient faire oublier cette inquiétude à Modeste. Dumay,
descendu de bonne heure en ville, y sut promptement que nul architecte
n'était arrivé l'avant-veille. Furieux du mensonge de Butscha qui
révélait une complicité dont il lui fallait raison, il courut de la
Mairie chez les Latournelle.
--Où donc est votre sieur Butscha?... demanda-t-il à son ami le notaire
en ne trouvant pas le clerc à l'Étude.
--Butscha, mon cher, il est sur la route de Paris, la vapeur l'emmène.
Il a rencontré ce matin, de grand matin, sur le port, un matelot qui
lui a dit que son père, ce matelot suédois, est riche. Le père de
Butscha serait allé dans les Indes, il aurait servi un prince, les
Marattes, et il est à Paris...
--Des contes! des infamies! des farces! Oh! je trouverai ce damné
bossu, je vais alors exprès à Paris pour ça! s'écria Dumay. Butscha
nous trompe! il sait quelque chose de Modeste, et ne nous en a rien
dit. S'il trempe là-dedans!... il ne sera jamais notaire, je le rendrai
à sa mère, à la boue, en le...
--Voyons, mon ami, ne pendons jamais personne sans procès, répliqua
Latournelle, effrayé de l'exaspération de Dumay.
Après avoir expliqué sur quoi ses soupçons étaient fondés, Dumay pria
madame Latournelle de tenir compagnie à Modeste au Chalet pendant son
absence.
--Vous trouverez le colonel à Paris, dit le notaire. Au mouvement des
ports, ce matin dans le journal du Commerce, il y a, sous la rubrique
de Marseille... Tenez, voyez? dit-il en présentant la feuille «_Le
Bettina-Mignon_, capitaine Mignon, entré du 6 octobre,» et nous sommes
aujourd'hui le 17; le Havre sait en ce moment l'arrivée du patron...
Dumay pria Gobenheim de se passer de lui désormais, il remonta
sur-le-champ au Chalet, et il entrait au moment où Modeste venait de
cacheter la lettre à son père et celle à Canalis. Hormis l'adresse, ces
deux lettres étaient exactement pareilles, comme enveloppe et comme
volume. Modeste crut avoir posé celle de son père sur celle de son
Melchior et avait fait tout le contraire. Cette erreur, si commune dans
le cours des petites choses de la vie, occasionna la découverte de son
secret par sa mère et par Dumay. Le lieutenant parlait avec chaleur à
madame Mignon dans le salon, en lui confiant les nouvelles craintes
engendrées par la duplicité de Modeste et par la complicité de Butscha.
--Allez, madame, s'écriait-il, c'est un serpent que nous avons
réchauffé dans notre sein, il n'y a pas de place pour une âme chez ces
bouts d'hommes-là!...
Modeste mit dans la poche de son tablier la lettre pour son père en
croyant y mettre celle destinée à son amant, et descendit avec celle
de Canalis à la main, en entendant Dumay parler de son départ immédiat
pour Paris.
--Qu'avez-vous donc contre mon pauvre nain mystérieux, et pourquoi
criez-vous? dit Modeste en se montrant à la porte du salon.
--Butscha, mademoiselle, est parti pour Paris ce matin, et vous
savez sans doute pourquoi!... Ce sera pour y aller intriguer avec ce
soi-disant petit architecte à gilet jaune-soufre qui, par malheur pour
le mensonge du bossu, n'est pas encore arrivé.
Modeste fut saisie, elle devina que le nain était parti pour procéder à
une enquête sur les mœurs de Canalis; elle pâlit, et s'assit.
--Je le rejoindrai, je le trouverai, dit Dumay. C'est sans doute
la lettre pour monsieur votre père, dit-il en tendant la main, je
l'enverrai chez Mongenod, pourvu que nous ne nous croisions pas en
route, mon colonel et moi!...
Modeste donna la lettre. Le petit Dumay, qui lisait sans lunettes,
regarda machinalement l'adresse.
--Monsieur le baron de Canalis, rue de Paradis-Poissonnière, n° 29!...
s'écria Dumay. Qu'est-ce que cela veut dire?...
--Ah! ma fille, voilà l'homme que tu aimes! s'écria madame Mignon, les
stances sur lesquelles tu as fait ta musique sont de lui...
--Et c'est son portrait que vous avez là-haut, encadré? dit Dumay.
--Rendez-moi cette lettre, monsieur Dumay?... dit Modeste qui se dressa
comme une lionne défendant ses petits.
--La voici, mademoiselle, répondit le lieutenant.
Modeste remit la lettre dans son corset et tendit à Dumay celle
destinée à son père.
--Je sais ce dont vous êtes capable, Dumay, dit-elle; mais si vous
faites un seul pas vers monsieur Canalis, j'en fais un dehors la
maison, où je ne reviendrai jamais!
--Vous allez tuer votre mère, mademoiselle, répondit Dumay qui sortit
et appela sa femme.
La pauvre mère s'était évanouie, atteinte au cœur par la fatale phrase
de Modeste.
--Adieu, ma femme, dit le Breton en embrassant la petite Américaine,
sauve la mère, je vais aller sauver la fille.
Il laissa Modeste et madame Dumay près de madame Mignon, fit ses
préparatifs de départ en quelques instants et descendit au Havre. Une
heure après, il voyageait en poste avec cette rapidité que la passion
ou la spéculation impriment seules aux roues.
Bientôt rappelée à la vie par les soins de Modeste, madame Mignon
remonta chez elle sur le bras de sa fille, à qui, pour tout reproche,
elle dit quand elles furent seules:--Malheureuse enfant, qu'as-tu fait?
pourquoi te cacher de moi? Suis-je donc si sévère?...
--Eh! j'allais tout te dire naturellement, répondit la jeune fille en
pleurs.
Elle raconta tout à sa mère, elle lui lut les lettres et les réponses,
elle effeuilla dans le cœur de la bonne Allemande, pétale à pétale,
la rose de son poëme, elle y passa la moitié de la journée. Quand la
confidence fut achevée, quand elle aperçut presque un sourire sur les
lèvres de la trop indulgente aveugle, elle se jeta sur elle tout en
pleurs.
--O ma mère! dit-elle au milieu de ses sanglots, vous dont le cœur,
tout or et tout poésie, est comme un vase d'élection pétri par Dieu
pour contenir l'amour pur, unique et céleste qui remplit toute la
vie!... vous que je veux imiter en n'aimant au monde que mon mari! vous
devez comprendre combien sont amères les larmes que je répands en ce
moment et qui mouillent vos mains... Ce papillon, aux ailes diaprées,
cette double et belle âme élevée avec des soins maternels par votre
fille, mon amour, mon saint amour, ce mystère animé, vivant, tombe en
des mains vulgaires qui vont déchirer ses ailes et ses voiles sous
le triste prétexte de m'éclairer, de savoir si le génie est correct
comme un banquier, si mon Melchior est capable d'amasser des rentes,
s'il a quelque passion à dénouer, s'il n'est pas coupable aux yeux des
bourgeois de quelque épisode de jeunesse qui maintenant est à notre
amour ce qu'est un nuage au soleil... Que vont-ils faire? Tiens, voilà
ma main, j'ai la fièvre! Ils me feront mourir.
Modeste, prise d'un frisson mortel, fut obligée de se mettre au lit, et
donna les plus vives inquiétudes à sa mère, à madame Latournelle et à
madame Dumay, qui la gardèrent pendant le voyage du lieutenant à Paris,
où la logique des événements transporta le drame pour un instant.
Les gens véritablement modestes, comme l'est Ernest de La Brière, mais
surtout ceux qui, sachant leur valeur, ne sont ni aimés ni appréciés,
comprendront les jouissances infinies dans lesquelles le Référendaire
se complut en lisant la lettre de Modeste. Après l'avoir trouvé
spirituel et grand par l'âme, sa jeune, sa naïve et rusée maîtresse le
trouvait beau. Cette flatterie est la flatterie suprême. Et pourquoi?
La beauté, sans doute, est la signature du maître sur l'œuvre où il
a empreint son âme, c'est la divinité qui se manifeste; et la voir là
où elle n'est pas, la créer par la puissance d'un regard enchanté,
n'est-ce point le dernier mot de l'amour? Aussi le pauvre Référendaire,
s'écria-t-il dans un ravissement d'auteur applaudi:--Enfin, je suis
aimé! Quand une femme, courtisane ou jeune fille, a laissé échapper
cette phrase: «Tu es beau!» fût-ce un mensonge; si un homme ouvre son
crâne épais au subtil poison de ce mot, il est attaché par des liens
éternels à cette menteuse charmante, à cette femme vraie ou abusée;
elle devient alors son monde, il a soif de cette attestation, il ne
s'en lassera jamais, fût-il prince! Ernest se promena fièrement dans
sa chambre, il se mit de trois-quarts, de profil, de face devant
la glace, il essaya de se critiquer; mais une voix diaboliquement
persuasive lui disait: Modeste a raison! Et il revint à la lettre, il
la relut, il vit sa blonde céleste, il lui parla! Puis, au milieu de
son extase, il fut atteint par cette atroce pensée:--Elle me croit
Canalis, et elle est millionnaire! Tout son bonheur tomba, comme
tombe un homme qui, parvenu somnambuliquement sur la cime d'un toit,
entend une voix, avance et s'écrase sur le pavé.--Sans l'auréole de la
gloire, je serais laid, s'écria-t-il. Dans quelle situation affreuse
me suis-je mis! La Brière était trop l'homme de ses lettres, il était
trop le cœur noble et pur qu'il avait laissé voir, pour hésiter à la
voix de l'honneur. Il résolut aussitôt d'aller tout avouer au père de
Modeste s'il était à Paris, et de mettre Canalis au fait du dénoûment
sérieux de leur plaisanterie parisienne. Pour ce délicat jeune homme,
l'énormité de la fortune fut une raison déterminante. Il ne voulut
pas surtout être soupçonné d'avoir fait servir à l'escroquerie d'une
dot les entraînements de cette correspondance, si sincère de son
côté. Les larmes lui vinrent aux yeux pendant qu'il allait de chez
lui rue Chantereine, chez le banquier Mongenod dont la fortune, les
alliances et les relations étaient en partie l'ouvrage du ministre, son
protecteur à lui.
Au moment où La Brière consultait le chef de la maison Mongenod, et
prenait toutes les informations que nécessitait son étrange position,
il se passa chez Canalis une scène que le brusque départ de l'ancien
lieutenant peut faire prévoir.
En vrai soldat de l'école impériale, Dumay, dont le sang breton avait
bouillonné pendant le voyage, se représentait un poëte comme un drôle
sans conséquence, un farceur à refrains, logé dans une mansarde, vêtu
de drap noir blanchi sur toutes les coutures, dont les bottes ont
quelquefois des semelles, dont le linge est anonyme, qui se rince le
nez avec les doigts, ayant enfin toujours l'air de tomber de la lune
quand il ne griffonne pas à la manière de Butscha. Mais l'ébullition
qui grondait dans sa cervelle et dans son cœur reçut comme une
application d'eau froide quand il entra dans le joli hôtel habité par
le poëte, quand il vit dans la cour un valet nettoyant une voiture,
quand il aperçut dans une magnifique salle à manger un valet vêtu comme
un banquier et à qui le groom l'avait adressé, lequel lui répondit, en
le toisant, que monsieur le baron n'était pas visible.
--Il y a, dit-il en finissant, séance pour monsieur le baron au Conseil
d'État aujourd'hui...
--Suis-je bien, ici, dit Dumay, chez monsieur Canalis, auteur de
quelques poésies?...
--Monsieur le baron de Canalis, répondit le valet de chambre, est bien
le grand poëte dont vous parlez; mais il est aussi Maître des Requêtes
au Conseil d'État, et attaché au Ministère des Affaires Étrangères.
Dumay, qui venait pour souffleter un _poâcre_, selon son expression
méprisante, trouvait un haut fonctionnaire de l'État. Le salon où il
attendit, remarquable par sa magnificence, offrit à ses méditations la
brochette de croix qui brille sur l'habit noir de Canalis laissé sur
une chaise par le valet de chambre. Bientôt ses yeux furent attirés
par l'éclat et la façon d'une coupe de vermeil, où ces mots: _Donné
par_ MADAME le frappèrent. Puis en regard, sur un socle, il vit un
vase de porcelaine de Sèvres sur lequel était gravé: _Donné par madame
la_ DAUPHINE. Ces avertissements muets firent rentrer Dumay dans son
bon sens, pendant que le valet de chambre demandait à son maître s'il
voulait recevoir un inconnu, venu tout exprès du Havre pour le voir, un
nommé Dumay.
--Qu'est-ce? dit Canalis.
--Un homme propre, décoré...
Sur un signe d'assentiment, le valet de chambre sortit et revint, il
annonça:--Monsieur Dumay.
Quand il s'entendit annoncer, quand il fut devant Canalis, au milieu
d'un cabinet aussi riche qu'élégant, les pieds sur un tapis tout aussi
beau que le plus beau de la maison Mignon, et qu'il reçut le regard
apprêté du poëte qui jouait avec les glands de sa somptueuse robe de
chambre, Dumay fut si complétement interdit qu'il se laissa interpeller
par le grand homme.
--A quoi dois-je l'honneur de votre visite, monsieur?
--Monsieur... dit Dumay qui resta debout.
--Si vous en avez pour longtemps? fit Canalis en interrompant, je vous
prierai de vous asseoir...
Et Canalis se plongea dans son fauteuil à la Voltaire, se tirant les
jambes, éleva la supérieure en la dandinant à la hauteur de l'œil,
regarda fixement Dumay qui se trouva, selon son expression soldatesque,
entièrement _mécanisé_.
--Je vous écoute, monsieur, dit le poëte, mes moments sont précieux, le
ministre m'attend...
--Monsieur, reprit Dumay, je serai bref. Vous avez séduit, je ne sais
comment, une jeune demoiselle du Havre, belle et riche, le dernier, le
seul espoir de deux nobles familles, et je viens vous demander quelles
sont vos intentions?...
Canalis qui, depuis trois mois, s'occupait d'affaires graves, qui
voulait être fait commandeur de la Légion-d'Honneur, et devenir
ministre dans une cour d'Allemagne, avait complétement oublié la lettre
du Havre.
--Moi! s'écria-t-il.
--Vous, répéta Dumay.
--Monsieur, répondit Canalis en souriant, je ne sais pas plus ce que
vous voulez me dire que si vous me parliez hébreu... Moi, séduire une
jeune fille!... moi qui...--Un superbe sourire se dessina sur les
lèvres de Canalis.--Allons donc, monsieur! je ne suis pas assez enfant
pour m'amuser à voler un petit fruit sauvage, quand j'ai de beaux et
bons vergers où mûrissent les plus belles pêches du monde. Tout Paris
sait où mes affections sont placées. Qu'il y ait, au Havre, une jeune
fille prise de quelque admiration, dont je ne suis pas digne, pour
les vers que j'ai faits, mon cher monsieur, cela ne m'étonnerait pas!
Rien de plus ordinaire. Tenez! voyez! regardez ce beau coffre d'ébène
incrusté de nacre, et garni de fer travaillé comme de la dentelle...
Ce coffre vient du pape Léon X, il me fut donné par la duchesse de
Chaulieu qui le tenait du roi d'Espagne: je l'ai destiné à contenir
toutes les lettres que je reçois, de toutes les parties de l'Europe,
de femmes ou de jeunes personnes inconnues... J'ai le plus profond
respect pour ces bouquets de fleurs, coupées à même l'âme, envoyés dans
un moment d'exaltation vraiment respectable. Oui, pour moi, l'élan
d'un cœur est une noble et sublime chose!... D'autres, des railleurs,
roulent ces lettres pour en allumer leurs cigares, ou les donnent à
leurs femmes qui s'en font des papillotes; mais, moi, qui suis garçon,
monsieur, je suis trop délicat pour ne pas conserver ces offrandes si
naïves, si désintéressées, dans une espèce de tabernacle; enfin, je les
recueille avec une sorte de vénération; et, à ma mort, je les ferai
brûler sous mes yeux. Tant pis pour ceux qui me trouveront ridicule!
Que voulez-vous, j'ai de la reconnaissance, et ces témoignages-là
m'aident à supporter les critiques, les ennuis de la vie littéraire.
Quand je reçois dans le dos l'arquebusade d'un ennemi embusqué dans
un journal, je regarde cette cassette, et je me dis:--Il est, çà et
là, quelques âmes dont les blessures ont été guéries, ou amusées, ou
pansées par moi...
Cette poésie, débitée avec le talent d'un grand acteur, pétrifia le
petit caissier dont les yeux s'agrandissaient, et dont l'étonnement
amusa le grand poëte.
--Pour vous, dit ce paon qui faisait la roue, et par égard pour une
position que j'apprécie, je vous offre d'ouvrir ce trésor, vous verrez
à y chercher votre jeune fille; mais je sais mon compte, je retiens les
noms, et vous êtes dans une erreur que....
--Et voilà donc ce que devient, dans ce gouffre de Paris, une pauvre
enfant?... s'écria Dumay, l'amour de ses parents, la joie de ses amis,
l'espérance de tous, caressée par tous, l'orgueil d'une maison, et à
qui six personnes dévouées font de leurs cœurs et de leurs fortunes un
rempart contre tout malheur... Dumay reprit après une pause.--Tenez,
monsieur, vous êtes un grand poëte, et je ne suis qu'un pauvre
soldat... Pendant quinze ans que j'ai servi mon pays, et dans les
derniers rangs, j'ai reçu le vent de plus d'un boulet dans la figure,
j'ai traversé la Sibérie où je suis resté prisonnier, les Russes m'ont
jeté sur un kitbit comme une chose, j'ai tout souffert; enfin j'ai vu
mourir des tas de camarades... Eh! bien, vous venez de me donner froid
dans mes os, ce que je n'ai jamais senti!...
Dumay crut avoir ému le poëte, il l'avait flatté, chose presque
impossible, car l'ambitieux ne se souvenait plus de la première fiole
embaumée que l'Éloge lui avait cassée sur la tête.