--Hé! mon brave! dit solennellement le poëte en posant sa main sur

l'épaule de Dumay et trouvant drôle de faire frissonner un soldat

impérial, cette jeune fille est tout pour vous... Mais dans la société,

qu'est-ce?... Rien. En ce moment, le mandarin le plus utile à la Chine

tourne l'œil en dedans, et met l'empire en deuil?... cela vous fait-il

beaucoup de chagrin? Les Anglais tuent dans l'Inde des milliers de gens

qui nous valent, et l'on y brûle, à la minute où je vous parle, la

femme la plus ravissante; mais vous n'en avez pas moins déjeuné d'une

tasse de café?... En ce moment même, il se trouve dans Paris des mères

de famille qui sont sur la paille et qui mettent un enfant au monde

sans linge pour le recevoir!... voici du thé délicieux dans une tasse

de cinq louis et j'écris des vers pour faire dire aux Parisiennes:

«_Charmant! charmant! divin! délicieux! cela va à l'âme._» La nature

sociale, de même que la nature elle-même, est une grande oublieuse!

Vous vous étonnerez, dans dix ans, de votre démarche! Vous êtes dans

une ville où l'on meurt, où l'on se marie, où l'on s'idolâtre dans

un rendez-vous, où la jeune fille s'asphyxie, où l'homme de génie et

sa cargaison de thèmes gros de bienfaits humanitaires sombrent, les

uns à côté des autres, souvent sous le même toit, sans le savoir, en

s'ignorant! Et vous venez nous demander de nous évanouir de douleur

à cette question vulgaire: Une jeune fille du Havre est-elle ou

n'est-elle pas?... Oh!... mais vous êtes...

--Et vous vous dites poëte, s'écria Dumay; mais vous ne sentez donc

rien!...

--Eh! si nous éprouvions les misères ou les joies que nous chantons,

nous serions usés en quelques mois, comme de vieilles bottes!... dit le

poëte en souriant. Tenez, vous ne devez pas être venu du Havre à Paris,

et chez Canalis, pour n'en rien rapporter. Soldat (Canalis eut la

taille et le geste d'un héros d'Homère)! apprenez ceci du poëte: Tout

grand sentiment est un poëme tellement individuel, que votre meilleur

ami, lui-même, ne s'y intéresse pas. C'est un trésor qui n'est qu'à

vous, c'est...

--Pardon de vous interrompre, dit Dumay qui contemplait Canalis avec

horreur, êtes-vous venu au Havre?...

--J'y ai passé une nuit et un jour, dans le printemps de 1824, en

allant à Londres.

--Vous êtes un homme d'honneur, reprit Dumay, pouvez-vous me donner

votre parole de ne pas connaître mademoiselle Modeste Mignon?...

--Voici la première fois que ce nom frappe mon oreille, répondit

Canalis.

--Ah! monsieur, s'écria Dumay, dans quelle ténébreuse intrigue vais-je

donc mettre le pied?... Puis-je compter sur vous pour être aidé dans

mes recherches, car on a, j'en suis sûr, abusé de votre nom! Vous

auriez dû recevoir hier une lettre du Havre!...

--Je n'ai rien reçu! Soyez sûr que je ferai, monsieur, dit Canalis,

tout ce qui dépendra de moi pour vous être utile...

Dumay se retira, le cœur plein d'anxiété, croyant que l'affreux

Butscha s'était mis dans la peau de ce grand poëte pour séduire

Modeste; tandis qu'au contraire Butscha, spirituel et fin autant qu'un

prince qui se venge, plus habile qu'un espion, fouillait la vie et les

actions de Canalis, en échappant par sa petitesse à tous les yeux comme

un insecte qui fait son chemin dans l'aubier d'un arbre.

A peine le Breton était-il sorti que La Brière entra dans le cabinet

de son ami. Naturellement Canalis parla de la visite de cet homme du

Havre...

--Ah! dit Ernest, Modeste Mignon, je viens exprès à cause de cette

aventure.

--Ah! bah! s'écria Canalis, aurais-je donc triomphé par procureur?...

--Eh! oui, voilà le nœud du drame. Mon ami, je suis aimé par la plus

charmante fille du monde, belle à briller parmi les plus belles à

Paris, du cœur et de la littérature autant qu'une Clarisse Harlowe;

elle m'a vu, je lui plais, et elle me croit le grand Canalis!... Ce

n'est pas tout. Modeste Mignon est de haute naissance, et Mongenod

vient de me dire que le père, le comte de La Bastie, doit avoir quelque

chose comme six millions... Ce père est arrivé depuis trois jours,

et je viens de lui faire demander un rendez-vous à deux heures par

Mongenod, qui, dans son petit mot, lui dit qu'il s'agit du bonheur de

sa fille... Tu comprends, qu'avant d'aller trouver le père, je devais

tout t'avouer.

--Dans le nombre de ces fleurs écloses au soleil de la gloire, dit

emphatiquement Canalis, il s'en trouve une magnifique, portant, comme

l'oranger, ses fruits d'or parmi les mille parfums de l'esprit et de

la beauté réunis! un élégant arbuste, une tendresse vraie, un bonheur

entier, et il m'échappe!...--Canalis regarda son tapis, pour ne pas

laisser lire dans ses yeux.--Comment, reprit-il après une pause où

il reprit son sang-froid, comment deviner à travers les senteurs

enivrantes de ces jolis papiers façonnés, de ces phrases qui portent à

la tête, le cœur vrai, la jeune fille, la jeune femme chez qui l'amour

prend les livrées de la flatterie et qui nous aime pour nous, qui nous

apporte la félicité?... il faudrait être un ange ou un démon, et je ne

suis qu'un ambitieux maître des requêtes... Ah! mon ami, la gloire fait

de nous un but que mille flèches visent! L'un de nous a dû son riche

mariage à l'une des pièces hydrauliques de sa poésie, et moi, plus

caressant, plus homme à femmes que lui, j'aurai manqué le mien... car,

l'aimes-tu, cette pauvre fille?... dit-il en regardant La Brière.

--Oh! fit La Brière.

--Eh bien, dit le poëte en prenant le bras de son ami et s'y appuyant,

sois heureux, Ernest! Par hasard, je n'aurai pas été ingrat avec toi!

Te voilà richement récompensé de ton dévouement, car je me prêterai

généreusement à ton bonheur.

Canalis enrageait; mais il ne pouvait se conduire autrement, et alors

il tirait parti de son malheur en s'en faisant un piédestal. Une larme

mouilla les yeux du jeune Référendaire, il se jeta dans les bras de

Canalis et l'embrassa.

--Ah! Canalis, je ne te connaissais pas du tout!...

--Que veux-tu?... Pour faire le tour d'un monde, il faut du temps!

répondit le poëte avec son emphatique ironie.

--Songes-tu, dit La Brière, à cette immense fortune?...

--Eh! mon ami, ne sera-t-elle pas bien placée?... s'écria Canalis en

accompagnant son effusion d'un geste charmant.

--Melchior, dit La Brière, c'est entre nous à la vie et à la mort...

Il serra les mains du poëte et le quitta brusquement, il lui tardait de

voir monsieur Mignon.

En ce moment, le comte de La Bastie était accablé de toutes les

douleurs qui l'attendaient comme une proie. Il avait appris par la

lettre de sa fille, la mort de Bettina-Caroline, la cécité de sa femme;

et Dumay venait de lui raconter le terrible imbroglio des amours de

Modeste.

--Laisse-moi seul, dit-il à son fidèle ami.

Quand le lieutenant eut fermé la porte, le malheureux père se jeta sur

un divan, y resta la tête dans ses mains, pleurant de ces larmes rares,

maigres, qui roulent entre les paupières des gens de cinquante-six

ans, sans en sortir, qui les mouillent, qui se sèchent promptement et

qui renaissent, une des dernières rosées de l'automne humain.--Avoir

des enfants chéris, avoir une femme adorée, c'est se donner plusieurs

cœurs et les tendre aux poignards! s'écria-t-il en faisant un bond

de tigre et se promenant par la chambre. Être père, c'est se livrer

pieds et poings liés au malheur. Si je rencontre ce d'Estourny, je le

tuerai!--Ayez donc des filles?... L'une met la main sur un escroc, et

l'autre, ma Modeste, sur quoi! sur un lâche qui l'abuse sous l'armure

de papier doré d'un poëte. Encore si c'était Canalis! il n'y aurait

pas grand mal. Mais ce Scapin d'amoureux?... je l'étranglerai de mes

deux mains... se disait-il en faisant involontairement un geste d'une

atroce énergie... Et après!... se demanda-t-il, si ma fille meurt de

chagrin! Il regarda machinalement par les fenêtres de l'hôtel des

Princes, et vint se rasseoir sur son divan où il resta immobile. Les

fatigues de six voyages aux Indes, les soucis de la spéculation, les

dangers courus, évités, les chagrins avaient argenté la chevelure de

Charles Mignon. Sa belle figure militaire, d'un contour si pur, s'était

bronzée au soleil de la Malaisie, de la Chine et de l'Asie Mineure,

elle avait pris un caractère imposant que la douleur rendit sublime

en ce moment.--Et Mongenod qui me dit d'avoir confiance dans le jeune

homme qui va venir me parler de ma fille.

Ernest de La Brière fut alors annoncé par l'un des domestiques que le

comte de La Bastie s'était attachés pendant ces quatre années et qu'il

avait triés dans le nombre de ses subordonnés.

--Vous venez, monsieur, de la part de mon ami Mongenod? dit-il.

--Oui, répondit Ernest qui contempla timidement ce visage aussi sombre

que celui d'Othello. Je me nomme Ernest de La Brière, allié, monsieur,

à la famille du dernier premier-ministre, et son secrétaire particulier

pendant son ministère. A sa chute, son Excellence me mit à la Cour des

Comptes, où je suis Référendaire de première classe, et où je puis

devenir Maître des Comptes...

--En quoi tout ceci peut-il concerner mademoiselle de La Bastie?

demanda Charles Mignon.

--Monsieur, je l'aime, et j'ai l'inespéré bonheur d'être aimé d'elle...

Écoutez-moi, monsieur, dit Ernest en arrêtant un mouvement terrible

du père irrité, j'ai la plus bizarre confession à vous faire, la plus

honteuse pour un homme d'honneur. La plus affreuse punition de ma

conduite, naturelle peut-être, n'est pas d'avoir à vous la révéler...

je crains encore plus la fille que le père...

Ernest raconta naïvement et avec la noblesse que donne la sincérité

l'avant-scène de ce petit drame domestique, sans omettre les vingt et

quelques lettres échangées qu'il avait apportées, ni l'entrevue qu'il

venait d'avoir avec Canalis. Quand le père eut fini la lecture de ces

lettres, le pauvre amant, pâle et suppliant, trembla sous les regards

de feu que lui jeta le Provençal.

--Monsieur, dit Charles, il ne se trouve en tout ceci qu'une erreur,

mais elle est capitale. Ma fille n'a pas six millions, elle a tout au

plus deux cent mille francs de dot et des espérances très douteuses.

--Ah! monsieur, dit Ernest en se levant, se jetant sur Charles

Mignon et le serrant, vous m'ôtez un poids qui m'oppressait! Rien ne

s'opposera peut-être plus à mon bonheur!... J'ai des protecteurs, je

serai Maître des Comptes. N'eût-elle que dix mille francs, fallût-il

lui reconnaître une dot, mademoiselle Modeste serait encore ma femme;

et la rendre heureuse, comme vous avez rendu la vôtre, être pour vous

un vrai fils... (oui, monsieur, je n'ai plus mon père), voilà le fond

de mon cœur.

Charles Mignon recula de trois pas, arrêta sur La Brière un regard

qui pénétra dans les yeux du jeune homme comme un poignard dans sa

gaîne, et il resta silencieux en trouvant la plus entière candeur,

la vérité la plus pure sur cette physionomie épanouie, dans ces yeux

enchantés.--Le sort se lasserait-il donc!... se dit-il à demi-voix, et

trouverais-je dans ce garçon la perle des gendres? Il se promena très

agité par la chambre.

--Vous devez, monsieur, dit enfin Charles Mignon, la plus entière

soumission à l'arrêt que vous êtes venu chercher; car, sans cela, vous

joueriez en ce moment la comédie.

--Oh! monsieur...

--Écoutez-moi, dit le père en clouant sur place La Brière par un

regard. Je ne serai ni sévère, ni dur, ni injuste. Vous subirez et les

inconvénients et les avantages de la position fausse dans laquelle

vous vous êtes mis. Ma fille croit aimer un des grands poëtes de ce

temps-ci, et dont la gloire, avant tout, l'a séduite. Eh bien! moi, son

père, ne dois-je pas la mettre à même de choisir entre la Célébrité qui

fut comme un phare pour elle, et la pauvre Réalité que le hasard lui

jette par une de ces railleries qu'il se permet si souvent? Ne faut-il

pas qu'elle puisse opter entre Canalis et vous? Je compte sur votre

honneur pour vous taire sur ce que je viens de vous dire relativement

à l'état de mes affaires. Vous viendrez, vous et votre ami le baron de

Canalis, au Havre passer cette dernière quinzaine du mois d'octobre. Ma

maison vous sera ouverte à tous deux, ma fille aura le loisir de vous

observer. Songez que vous devez amener vous-même votre rival et lui

laisser croire tout ce qu'on dira de fabuleux sur les millions du comte

de La Bastie. Je serai demain au Havre, et vous y attends trois jours

après mon arrivée. Adieu, monsieur...

Le pauvre La Brière retourna d'un pied très lent chez Canalis. En ce

moment, seul avec lui-même, le poëte pouvait s'abandonner au torrent de

pensées que fait jaillir ce second mouvement si vanté par le prince de

Talleyrand. Le premier mouvement est la voix de la Nature, et le second

est celle de la Société.

--Une fille riche de six millions! et mes yeux n'ont pas vu briller cet

or à travers les ténèbres! Avec une fortune si considérable, je serais

pair de France, comte, ambassadeur. J'ai répondu à des bourgeoises, à

des sottes, à des intrigantes qui voulaient un autographe! Et je me

suis lassé de ces intrigues de bal masqué, précisément le jour où Dieu

m'envoyait une âme d'élite, un ange aux ailes d'or... Bah! je vais

faire un poëme sublime, et ce hasard renaîtra! Mais est-il heureux, ce

petit niais de La Brière, qui s'est pavané dans mes rayons?... Quel

plagiat! Je suis le modèle, il sera la statue! Nous avons joué la

fable de Bertrand et Raton! Six millions et un ange, une Mignon de La

Bastie! un ange aristocratique aimant la poésie et le poëte... Et moi

qui montre mes muscles d'homme fort, qui fais des exercices d'Alcide

pour étonner par la force morale ce champion de la force physique, ce

brave soldat plein de cœur, l'ami de cette jeune fille à laquelle il

dira que je suis une âme de bronze! Je joue au Napoléon quand je devais

me dessiner en séraphin!... Enfin j'aurai peut-être un ami, je l'aurai

payé cher; mais l'amitié, c'est si beau! Six millions, voilà le prix

d'un ami: on ne peut pas en avoir beaucoup à ce prix-là...

La Brière entra dans le cabinet de son ami sur ce dernier point

d'exclamation. Il était triste.

--Eh bien! qu'as-tu? lui dit Canalis.

--Le père exige que sa fille soit mise à même de choisir entre les deux

Canalis...

--Pauvre garçon, s'écria le poëte en riant. Il est très spirituel, ce

père-là.

--Je suis engagé d'honneur à t'amener au Havre, dit piteusement La

Brière.

--Mon cher enfant, répondit Canalis, du moment qu'il s'agit de ton

honneur, tu peux compter sur moi... Je vais aller demander un congé

d'un mois...

--Ah! Modeste est bien belle! s'écria La Brière au désespoir, et tu

m'écraseras facilement! J'étais aussi bien étonné de voir le bonheur

s'occupant de moi, et je me disais: Il se trompe!

--Bah! nous verrons! dit Canalis avec une atroce gaieté.

Le soir, après dîner, Charles Mignon et son caissier volaient, à

raison de trois francs de guides, de Paris au Havre. Le père avait

complétement rassuré le chien de garde sur les amours de Modeste, en le

relevant de sa consigne et le rassurant sur le compte de Butscha.

--Tout est pour le mieux, mon vieux Dumay, dit Charles qui avait pris

des renseignements auprès de Mongenod et sur Canalis et sur La Brière.

Nous allons avoir deux personnages pour un rôle, s'écria-t-il gaiement!

Il recommanda néanmoins à son vieux camarade une discrétion absolue sur

la comédie qui devait se jouer au Chalet, la plus douce des vengeances

ou, si vous le voulez, des leçons d'un père à sa fille. De Paris au

Havre, ce fut entre les deux amis une longue causerie qui mit le

colonel au fait des plus légers incidents arrivés à sa famille pendant

ces quatre années, et Charles apprit à Dumay que Desplein, le grand

chirurgien, devait, avant la fin du mois, venir examiner la cataracte

de la comtesse, afin de dire s'il était possible de lui rendre la vue.

Un moment avant l'heure à laquelle on déjeunait au Chalet, les

claquements de fouet d'un postillon comptant sur un large pourboire

apprirent le retour des deux soldats à leurs familles. La joie d'un

père revenant après une si longue absence pouvait seule avoir de

tels éclats; aussi les femmes se trouvèrent-elles toutes à la petite

porte. Il y a tant de pères, tant d'enfants, et peut-être plus de

pères que d'enfants, pour comprendre l'ivresse d'une pareille fête que

la littérature n'a jamais eu besoin de la peindre, heureusement! car

les plus belles paroles, la poésie est au-dessous de ces émotions.

Peut-être les émotions douces sont-elles peu littéraires. Pas un mot

qui pût troubler les joies de la famille Mignon ne fut prononcé dans

cette journée. Il y eut trêve entre le père, la mère et la fille

relativement au soi-disant mystérieux amour qui pâlissait Modeste

levée pour la première fois. Le colonel, avec l'admirable délicatesse

qui distingue les vrais soldats, se tint pendant tout le temps à côté

de sa femme dont la main ne quitta pas la sienne, et il regardait

Modeste sans se lasser d'admirer cette beauté fine, élégante, poétique.

N'est-ce pas à ces petites choses que se reconnaissent les gens de

cœur? Modeste, qui craignait de troubler la joie mélancolique de son

père et de sa mère, venait, de moment en moment, embrasser le front du

voyageur; et, en l'embrassant trop, elle semblait vouloir l'embrasser

pour deux.

--Oh! chère petite! je te comprends! dit le colonel en serrant la main

de Modeste à un moment où elle l'assaillait de caresses.

--Chut! lui répondit Modeste à l'oreille en lui montrant sa mère.

Le silence un peu finaud de Dumay rendit Modeste inquiète sur les

résultats du voyage à Paris, elle regardait parfois le lieutenant à la

dérobée, sans pouvoir pénétrer au delà de ce dur épiderme. Le colonel

voulait, en père prudent, étudier le caractère de sa fille unique, et

consulter surtout sa femme avant d'avoir une conférence d'où dépendait

le bonheur de toute la famille.

--Demain, mon enfant chéri, dit-il le soir, lève-toi de bonne heure,

nous irons ensemble, s'il fait beau, nous promener au bord de la mer...

Nous avons à causer de vos poëmes, mademoiselle de La Bastie.

Ce mot, accompagné d'un sourire paternel qui reparut comme un écho sur

les lèvres de Dumay, fut tout ce que Modeste put savoir; mais ce fut

assez, et pour calmer ses inquiétudes, et pour la rendre curieuse à ne

s'endormir que tard, tant elle fit de suppositions! Aussi, le lendemain

était-elle tout habillée et prête avant le colonel.

--Vous savez tout, mon bon père, dit-elle aussitôt qu'elle se trouva

sur le chemin de la mer.

--Je sais tout, et encore bien des choses que tu ne sais pas,

répondit-il.

Sur ce mot, le père et la fille firent quelques pas en silence.

--Explique-moi, mon enfant, comment une fille adorée par sa mère a pu

faire une démarche aussi capitale que celle d'écrire à un inconnu, sans

la consulter?

--Hé! papa, parce que maman ne l'aurait pas permis.

--Crois-tu, ma fille, que ce soit raisonnable? Si tu t'es fatalement

instruite toute seule, comment ta raison ou ton esprit, à défaut de la

pudeur, ne t'ont-ils pas dit qu'agir ainsi c'était _te jeter à la tête

d'un homme_? Ma fille, ma seule et unique enfant serait sans fierté,

sans délicatesse?... Oh! Modeste, tu as fait passer à ton père deux

heures d'enfer à Paris; car enfin, tu as tenu moralement la même

conduite que Bettina, sans avoir l'excuse de la séduction; tu as été

coquette à froid, et cette coquetterie-là, c'est l'amour de tête, le

vice le plus affreux de la Française.

--Moi, sans fierté?... disait Modeste en pleurant, mais _il_ ne m'a pas

encore vue!...

--_Il_ sait ton nom...

--Je ne _lui_ ai dit qu'au moment où les yeux ont donné raison à trois

mois de correspondance pendant lesquels nos âmes se sont parlé!

--Oui, mon cher ange égaré, vous avez mis une espèce de raison dans une

folie qui compromettait et votre bonheur et votre famille...

--Eh! après tout, papa, le bonheur est l'absolution de cette témérité,

dit-elle avec un mouvement d'humeur.

--Ah! c'est de la témérité seulement? s'écria le père.

--Une témérité que ma mère s'est permise, répliqua-t-elle vivement.

--Enfant mutiné! votre mère, après m'avoir vu pendant un bal, a dit le

soir à son père, qui l'adorait, qu'elle croyait devoir être heureuse

avec moi... Sois franche, Modeste, y a-t-il quelque similitude entre un

amour conçu rapidement, il est vrai, mais sous les yeux d'un père, et

la folle action d'écrire à un inconnu?...

--Un inconnu?... dites, papa, l'un de nos plus grands poëtes, dont le

caractère et la vie sont exposés au grand jour, à la médisance, à la

calomnie, un homme vêtu de gloire, et pour qui, mon cher père, je suis

restée à l'état de personnage dramatique et littéraire, une fille de

Shakspeare, jusqu'au moment où j'ai voulu savoir si l'homme est aussi

bien que son âme est belle...

--Mon Dieu! ma pauvre enfant, tu fais de la poésie à propos de mariage;

mais, si de tout temps on a cloîtré les filles dans l'intérieur de la

famille; si Dieu, si la loi sociale les mettent sous le joug sévère du

consentement paternel, c'est précisément pour leur épargner tous les

malheurs de ces poésies qui vous charment, qui vous éblouissent, et

qu'alors vous ne pouvez apprécier à leur juste valeur. La poésie est un

des agréments de la vie, elle n'est pas toute la vie.

--Papa, c'est un procès encore pendant devant le tribunal des faits,

car il y a lutte constante entre nos cœurs et la famille.

--Malheur à l'enfant qui serait heureuse par cette résistance!...

dit gravement le colonel. En 1813, j'ai vu l'un de mes camarades, le

marquis d'Aiglemont, épousant sa cousine contre l'avis du père, et ce

ménage a payé cher l'entêtement qu'une jeune fille prenait pour de

l'amour... La Famille est en ceci souveraine...

--Mon fiancé m'a dit tout cela, répondit-elle. Il s'est fait Orgon

pendant quelque temps, et il a eu le courage de me dénigrer le

personnel des poëtes.

--J'ai lu vos lettres, dit Charles Mignon en laissant échapper un

malicieux sourire, qui rendit Modeste inquiète; mais, à ce propos, je

dois te faire observer que ta dernière serait à peine permise à une

fille séduite, à une Julie d'Étanges! Mon Dieu, quel mal nous font les

romans!...

--On ne les écrirait pas, mon cher père, nous les ferions, il vaut

mieux les lire... Il y a moins d'aventures dans ce temps-ci que sous

Louis XIV et Louis XV, où l'on publiait moins de romans... D'ailleurs,

si vous avez lu les lettres, vous avez dû voir que je vous ai trouvé

pour gendre le fils le plus respectueux, l'âme la plus angélique, la

probité la plus sévère, et que nous nous aimons au moins autant que

vous et ma mère vous vous aimiez... Eh bien! je vous accorde que tout

ne s'est pas exactement passé selon l'étiquette; j'ai fait, si vous

voulez, une faute...

--J'ai lu vos lettres, répéta le père en interrompant sa fille, ainsi

je sais comment il t'a justifiée à tes propres yeux d'une démarche

que pourrait se permettre une femme à qui la vie est connue et qu'une

passion entraînerait, mais qui chez une jeune fille de vingt ans est

une faute monstrueuse...

--Une faute pour des bourgeois, pour des Gobenheim compassés, qui

mesurent la vie à l'équerre... Ne sortons pas du monde artiste et

poétique, papa... Nous sommes, nous autres jeunes filles, entre

deux systèmes: laisser voir par des minauderies à un homme que nous

l'aimons, ou aller franchement à lui... Ce dernier parti n'est-il

pas bien grand, bien noble? Nous autres jeunes filles françaises,

nous sommes livrées par nos familles comme des marchandises, à trois

mois, quelquefois _fin courant_, comme mademoiselle Vilquin; mais en

Angleterre, en Suisse, en Allemagne, on se marie à peu près d'après le

système que j'ai suivi... Qu'avez-vous à répondre? Ne suis-je pas un

peu Allemande?

--Enfant! s'écria le colonel en regardant sa fille, la supériorité de

la France vient de son bon sens, de la logique à laquelle sa belle

langue y condamne l'esprit: elle est la Raison du monde! l'Angleterre

et l'Allemagne sont romanesques en ce point de leurs mœurs; et,

encore, les grandes familles y suivent-elles nos lois. Vous ne voudrez

donc jamais penser que vos parents, à qui la vie est bien connue,

ont la charge de vos âmes et de votre bonheur, qu'ils doivent vous

faire éviter les écueils du monde!... Mon Dieu! dit-il, est-ce leur

faute, est-ce la nôtre? Doit-on tenir ses enfants sous un joug de fer?

Devons-nous être punis de cette tendresse qui nous les fait rendre

heureux, qui les met malheureusement à même notre cœur?...

Modeste observa son père du coin de l'œil, en entendant cette espèce

d'invocation dite avec des larmes dans la voix.

--Est-ce une faute, à une fille libre de son cœur, de se choisir pour

mari, non seulement un charmant garçon, mais encore un homme de génie,

noble, et dans une belle position?... Un gentilhomme doux comme moi,

dit-elle.

--Tu l'aimes?... demanda le père.

--Tenez, mon père, dit-elle en posant sa tête sur le sein du colonel,

si vous ne voulez pas me voir mourir...

La Comédie humaine - Volume 04 · 第 22 / 54 段