--Une fois riche, je chercherai quelque belle jeune fille pauvre, une

abandonnée comme moi, qui aura bien souffert, qui sera malheureuse;

je lui écrirai, je la consolerai, je serai son bon génie; elle lira

dans mon cœur, dans mon âme, elle aura mes deux richesses à la fois,

et mon or bien délicatement offert, et ma pensée parée de toutes les

splendeurs que le hasard de la naissance a refusées à ma grotesque

personne! Je resterai caché comme une cause que les savants cherchent.

Dieu n'est peut-être pas beau?... Naturellement, cette enfant, devenue

curieuse, voudra me voir; mais je lui dirai que je suis un monstre de

laideur, je me peindrai en laid...

Là, Modeste regarda Butscha fixement, elle lui eût dit:--Que savez-vous

de mes amours?... elle n'aurait pas été plus explicite.

--Si j'ai le bonheur d'être aimé pour les poésies de mon cœur!... Si,

quelque jour, je ne parais être qu'un peu contrefait à cette femme,

avouez que je serai plus heureux que le plus beau des hommes, qu'un

homme de génie aimé par une créature aussi céleste que vous...

La rougeur qui colora le visage de Modeste apprit au bossu presque tout

le secret de la jeune fille.

--Eh bien! enrichir ce qu'on aime, et lui plaire moralement,

abstraction faite de la personne, est-ce le moyen d'être aimé? Voilà le

rêve du pauvre bossu, le rêve d'hier; car, aujourd'hui, votre adorable

mère vient de me donner la clef de mon futur trésor, en me promettant

de me faciliter les moyens d'acheter une Étude. Mais, avant de devenir

un Gobenheim, encore faut-il savoir si cette affreuse transformation

est utile. Qu'en pensez-vous, mademoiselle, vous?...

Modeste était si surprise, qu'elle ne s'aperçut pas que Butscha

l'interpellait. Le piége de l'amoureux fut mieux dressé que celui du

soldat, car la pauvre fille stupéfaite resta sans voix.

--Pauvre Butscha! dit tout bas madame Latournelle à son mari,

deviendrait-il fou?...

--Vous voulez réaliser le conte de _la Belle et la Bête_, répondit

enfin Modeste, et vous oubliez que la Bête se change en prince Charmant.

--Croyez-vous? dit le nain. Moi, j'ai toujours imaginé que ce

changement indiquait le phénomène de l'âme rendue visible, éteignant

la forme sous sa radieuse lumière. Si je ne suis pas aimé, je resterai

caché, voilà tout! Vous et les vôtres, madame, dit-il à sa patronne,

au lieu d'avoir un nain à votre service, vous aurez une vie et une

fortune. Butscha reprit sa place et dit aux trois joueurs en affectant

le plus grand calme:--A qui à donner?... Mais en lui-même, il se disait

douloureusement:--Elle veut être aimée pour elle-même, elle correspond

avec quelque faux grand homme, et où en est-elle?

--Ma chère maman, neuf heures trois quarts viennent de sonner, dit

Modeste à sa mère.

Madame Mignon fit ses adieux à ses amis, et alla se coucher.

Ceux qui veulent aimer en secret peuvent avoir pour espions des chiens

des Pyrénées, des mères, des Dumay, des Latournelle, ils ne sont pas

encore en danger; mais un amoureux?... c'est diamant contre diamant,

feu contre feu, intelligence contre intelligence, une équation parfaite

et dont les termes se pénètrent mutuellement. Le dimanche matin,

Butscha devança sa patronne qui venait toujours chercher Modeste pour

aller à la messe, et il se mit en croisière devant le Chalet, en

attendant le facteur.

--Avez-vous une lettre aujourd'hui pour mademoiselle Modeste? dit-il à

cet humble fonctionnaire quand il le vit venir.

--Non, monsieur, non...

--Nous sommes, depuis quelque temps, une fameuse pratique pour le

gouvernement, s'écria le clerc.

--Ah! dame! oui, répondit le facteur.

Modeste vit et entendit ce petit colloque de sa chambre, où elle se

postait toujours à cette heure derrière sa persienne, pour guetter le

facteur. Elle descendit, sortit dans le petit jardin où elle appela

d'une voix altérée:--Monsieur Butscha?...

--Me voilà, mademoiselle! dit le bossu en arrivant à la petite porte

que Modeste ouvrit elle-même.

--Pourriez-vous me dire si vous comptez parmi vos titres à l'affection

d'une femme le honteux espionnage auquel vous vous livrez? lui demanda

la jeune fille en essayant de terrasser son esclave sous ses regards et

par une attitude de reine.

--Oui, mademoiselle! répondit-il fièrement. Ah! je ne croyais pas,

reprit-il à voix basse, que les vermisseaux pussent rendre service aux

étoiles!... mais il en est ainsi. Souhaiteriez-vous que votre mère, que

monsieur Dumay, que madame Latournelle, vous eussent devinée, et non

un être, quasi proscrit de la vie, qui se donne à vous comme une de

ces fleurs que vous coupez pour vous en servir un moment? Ils savent

tous que vous aimez; mais, moi seul, je sais comment. Prenez-moi comme

vous prendriez un chien vigilant, je vous obéirai, je vous garderai,

je n'aboierai jamais, et je ne vous jugerai point. Je ne vous demande

rien que de me laisser vous être bon à quelque chose. Votre père vous a

mis un Dumay dans votre ménagerie, ayez un Butscha, vous m'en direz des

nouvelles!... Un pauvre Butscha qui ne veut rien, pas même un os!

--Eh bien, je vais vous prendre à l'essai, dit Modeste qui voulut se

défaire d'un gardien si spirituel. Allez sur-le-champ, d'hôtel en

hôtel, à Graville, au Havre, savoir s'il est venu d'Angleterre un

monsieur Arthur...

--Écoutez, mademoiselle, dit Butscha respectueusement en interrompant

Modeste, j'irai tout bonnement me promener au bord de la mer, et cela

suffira, car vous ne me voulez pas aujourd'hui à l'église. Voilà tout.

Modeste regarda le nain en laissant voir un étonnement stupide.

--Écoutez, mademoiselle! quoique vous vous soyez entortillé les joues

d'un foulard et de ouate, vous n'avez pas de fluxion. Et, si vous avez

un double voile à votre chapeau, c'est pour voir sans être vue.

--D'où vous vient tant de pénétration? s'écria Modeste en rougissant.

--Eh! mademoiselle, vous n'avez pas de corset! Une fluxion ne vous

obligeait pas à vous déguiser la taille, en mettant plusieurs jupons,

à cacher vos mains sous de vieux gants, et vos jolis pieds dans

d'affreuses bottines, à vous mal habiller, à...

--Assez! dit-elle. Maintenant, comment serais-je certaine d'avoir été

obéie?

--Mon patron veut aller à Sainte-Adresse, il en est contrarié; mais

comme il est vraiment bon, il n'a pas voulu me priver de mon dimanche:

eh bien, je lui proposerai d'y aller...

--Allez-y, et j'aurai confiance en vous...

--Êtes-vous sûre de ne pas avoir besoin de moi au Havre?

--Non. Écoutez, nain mystérieux, regardez, dit-elle en lui montrant le

temps sans nuages. Voyez-vous la trace de l'oiseau qui passait tout à

l'heure? eh bien! mes actions, pures comme l'air est pur, n'en laissent

pas davantage. Rassurez Dumay, rassurez les Latournelle, rassurez ma

mère, et sachez que cette main, dit-elle en lui montrant une jolie main

fine, aux doigts retroussés et que le jour traversa, ne sera point

accordée, elle ne sera pas même animée d'un baiser, avant le retour de

mon père, par ce qu'on appelle un amant.

--Et pourquoi ne me voulez-vous pas à l'église aujourd'hui?...

--Vous me questionnez, après ce que je vous ai fait l'honneur de vous

dire et de vous demander?...

Butscha salua sans rien répondre, et courut chez son patron dans le

ravissement d'entrer au service de sa maîtresse anonyme.

Une heure après, monsieur et madame Latournelle vinrent chercher

Modeste qui se plaignit d'un horrible mal de dents.

--Je n'ai pas eu, dit-elle, le courage de m'habiller.

--Eh bien! restez, dit la bonne notaresse.

--Oh! non, je veux prier pour l'heureux retour de mon père, répondit

Modeste, et j'ai pensé qu'en m'emmitouflant ainsi, ma sortie me ferait

plus de bien que de mal.

Et mademoiselle Mignon alla seule, à côté de Latournelle. Elle refusa

de donner le bras à son chaperon dans la crainte d'être questionnée sur

le tremblement intérieur qui l'agitait à la pensée de voir bientôt son

grand poëte. Un seul regard, le premier, n'allait-il pas décider de son

avenir?

Est-il dans la vie de l'homme une heure plus délicieuse que celle du

premier rendez-vous donné? Renaissent-elles jamais les sensations

cachées au fond du cœur et qui s'épanouissent alors? Retrouve-t-on les

plaisirs sans nom que l'on a savourés en cherchant, comme fit Ernest de

La Brière, et ses meilleurs rasoirs, et ses plus belles chemises, et

des cols irréprochables, et les vêtements les plus soignés? On déifie

les choses associées à cette heure suprême. On fait alors à soi seul

des poésies secrètes qui valent celles de la femme; et le jour où, de

part et d'autre, on les devine, tout est envolé! N'en est-il pas de

ces choses, comme de la fleur de ces fruits sauvages, âcre et suave

à la fois, perdue au sein des forêts, la joie du soleil, sans doute;

ou, comme le dit Canalis dans le _Chant d'une jeune fille_, la joie de

la plante elle-même à qui l'ange des fleurs a permis de se voir? Ceci

tend à rappeler que, semblable à beaucoup d'êtres pauvres pour qui la

vie commence par le labeur et par les soucis de la fortune, le modeste

La Brière n'avait pas encore été aimé. Venu la veille au soir, il

s'était aussitôt couché comme une coquette, afin d'effacer la fatigue

du voyage, et il venait de faire une toilette méditée à son avantage,

après avoir pris un bain. Peut-être est-ce ici le lieu de placer son

portrait en pied, ne fût-ce que pour justifier la dernière lettre que

devait écrire Modeste.

Né d'une bonne famille de Toulouse, alliée de loin à celle du ministre

qui le prit sous sa protection, Ernest possède cet air _comme il faut_

où se révèle une éducation commencée au berceau, mais que l'habitude

des affaires avait rendu grave sans effort, car la pédanterie est

l'écueil de toute gravité prématurée. De taille ordinaire, il se

recommande par une figure fine et douce, d'un ton chaud quoique sans

coloration, et qu'il relevait alors par de petites moustaches et par

une virgule à la Mazarin. Sans cette attestation virile, il eût trop

ressemblé peut-être à une jeune fille déguisée, tant la coupe du visage

et les lèvres sont mignardes, tant on est près d'attribuer à une femme

ses dents d'un émail transparent et d'une régularité quasi postiche.

Joignez à ces qualités féminines un parler doux comme la physionomie,

doux comme des yeux bleus à paupières turques, et vous concevrez très

bien que le ministre eût surnommé son jeune secrétaire particulier,

mademoiselle de La Brière. Le front plein, pur, bien encadré de cheveux

noirs abondants, semble rêveur, et ne dément pas l'expression de la

figure, qui est entièrement mélancolique. La proéminence de l'arcade

de l'œil, quoique très élégamment coupée, obombre le regard et ajoute

encore à cette mélancolie par la tristesse, physique pour ainsi dire,

que produisent les paupières quand elles sont trop abaissées sur la

prunelle. Ce doute intime, que nous traduisons par le mot modestie,

anime donc et les traits et la personne. Peut-être comprendra-t-on bien

cet ensemble en faisant observer que la logique du dessin exigerait

plus de longueur dans l'ovale de cette tête, plus d'espace entre le

menton qui finit brusquement et le front trop diminué par la manière

dont les cheveux sont plantés. Ainsi, la figure semble écrasée. Le

travail avait déjà creusé son sillon entre les sourcils un peu trop

fournis et rapprochés comme chez les gens jaloux. Quoique La Brière fût

alors mince, il appartient à ce genre de tempéraments qui, formés tard,

prennent à trente ans un embonpoint inattendu.

Ce jeune homme eût assez bien représenté, pour les gens à qui

l'histoire de France est familière, la royale et inconcevable figure

de Louis XIII, mélancolique modestie, sans cause connue, pâle sous la

couronne, aimant les fatigues de la chasse et haïssant le travail,

timide avec sa maîtresse au point de la respecter, indifférent jusqu'à

laisser trancher la tête à son ami, et que le remords d'avoir vengé

son père sur sa mère peut seul expliquer: ou l'Hamlet catholique, ou

quelque maladie incurable. Mais le ver rongeur qui blêmissait Louis

XIII et détendait sa force, était alors, chez Ernest, simple défiance

de soi-même, la timidité de l'homme à qui nulle femme n'a dit: «Comme

je t'aime!» et surtout le dévouement inutile. Après avoir entendu le

glas d'une monarchie dans la chute d'un ministère, ce pauvre garçon

avait trouvé dans Canalis un rocher caché sous d'élégantes mousses, il

cherchait donc une domination à aimer; et cette inquiétude du caniche

en quête d'un maître lui donnait l'air du roi qui trouva le sien. Ces

nuages, ces sentiments, cette teinte de souffrance répandue sur cette

physionomie, la rendaient beaucoup plus belle que ne le croyait le

Référendaire, assez fâché de s'entendre classer par les femmes dans le

genre des Beaux-Ténébreux; genre passé de mode par un temps où chacun

voudrait pouvoir garder pour lui seul les trompettes de l'Annonce.

Le défiant Ernest avait donc demandé tous ses prestiges au vêtement

alors à la mode. Il mit pour cette entrevue, où tout dépendait du

premier regard, un pantalon noir et des bottes soigneusement cirées,

un gilet couleur soufre qui laissait voir une chemise d'une finesse

remarquable et boutonnée d'opales, une cravate noire, une petite

redingote bleue ornée de la rosette et qui semblait collée sur le

dos et à la taille par un procédé nouveau. Portant de jolis gants de

chevreau, couleur bronze florentin, il tenait de la main gauche une

petite canne et son chapeau par un geste assez _Louis-Quatorzien_,

montrant ainsi, comme le lieu l'exigeait, sa chevelure amassée avec

art, et où la lumière produisait des luisants satinés. Campé dès

le commencement de la messe sous le porche, il examina l'église

en regardant tous les chrétiens, mais plus particulièrement les

chrétiennes qui trempaient leurs doigts dans l'eau sainte.

Une voix intérieure cria:--_Le voilà!_ à Modeste quand elle arriva.

Cette redingote et cette tournure essentiellement parisiennes, cette

rosette, ces gants, cette canne, le parfum des cheveux, rien n'était du

Havre. Aussi, quand La Brière se retourna pour examiner la grande et

fière notaresse, le petit notaire et le _paquet_ (expression consacrée

entre femmes), sous la forme duquel Modeste s'était mise, la pauvre

enfant, quoique bien préparée, reçut-elle un coup violent au cœur en

voyant cette poétique figure, illuminée en plein par le jour de la

porte. Elle ne pouvait pas se tromper: une petite rose blanche cachait

presque la rosette. Ernest reconnaîtrait-il son inconnue affublée d'un

vieux chapeau garni d'un voile mis en double?... Modeste eut si peur de

la seconde vue de l'amour, qu'elle se fit une démarche de vieille femme.

--Ma femme, dit le petit Latournelle en allant à sa place, ce monsieur

n'est pas du Havre.

--Il vient tant d'étrangers, répondit la notaresse.

--Mais les étrangers, dit le notaire, viennent-ils jamais voir notre

église qui n'est pas âgée de plus de deux siècles?

Ernest resta pendant toute la messe à la porte, sans avoir vu parmi

les femmes personne qui réalisât ses espérances. Modeste, elle, ne put

maîtriser son tremblement que vers la fin du service. Elle éprouva des

joies qu'elle seule pouvait dépeindre. Elle entendit enfin sur les

dalles le bruit d'un pas d'homme comme il faut; car la messe était

dite, Ernest faisait le tour de l'église où il ne se trouvait plus que

les _dilettanti_ de la dévotion qui devinrent l'objet d'une savante

et perspicace analyse. Ernest remarqua le tremblement excessif du

paroissien dans les mains de la personne voilée à son passage; et,

comme elle était la seule qui cachât sa figure, il eut des soupçons

que confirma la mise de Modeste, étudiée avec un soin d'amant curieux.

Il sortit quand madame Latournelle quitta l'église, il la suivit à une

distance honnête, et la vit rentrant avec Modeste, rue Royale, où,

selon son habitude, mademoiselle Mignon attendait l'heure des vêpres.

Après avoir toisé la maison ornée de panonceaux, Ernest demanda le

nom du notaire à un passant, qui lui nomma presque orgueilleusement

monsieur Latournelle, le premier notaire du Havre... Quand il longea

la rue Royale pour essayer de plonger dans l'intérieur de la maison,

Modeste aperçut son amant, elle se dit alors si malade qu'elle n'alla

pas à vêpres, et madame Latournelle lui tint compagnie. Ainsi le

pauvre Ernest en fut pour ses frais de croisière. Il n'osa pas flâner

à Ingouville, il se fit un point d'honneur d'obéir, et revint à Paris

après avoir écrit, en attendant le départ de la voiture, une lettre que

Françoise Cochet devait recevoir le lendemain, timbrée du Havre.

Tous les dimanches, monsieur et madame Latournelle dînaient au Chalet,

où ils reconduisaient Modeste après vêpres. Aussi, dès que la jeune

malade se trouva mieux, remontèrent-ils à Ingouville accompagnés de

Butscha. L'heureuse Modeste fit alors une charmante toilette. Quand

elle descendit pour dîner, elle oublia son déguisement du matin, sa

prétendue fluxion, et fredonna:

Rien ne dort plus, mon cœur! la violette

Élève à Dieu l'encens de son réveil.

Butscha ressentit un léger frisson à l'aspect de Modeste, tant elle lui

parut changée, car les ailes de l'amour étaient comme attachées à ses

épaules, elle avait l'air d'une sylphide, elle montrait sur ses joues

le divin coloris du plaisir.

--De qui donc sont les paroles sur lesquelles tu as fait une si jolie

musique? demanda madame Mignon à sa fille.

--De Canalis, maman, répondit-elle en devenant à l'instant du plus beau

cramoisi depuis le cou jusqu'au front.

--Canalis! s'écria le nain à qui l'accent de Modeste et sa rougeur

apprirent la seule chose qu'il ignorât encore du secret. Lui, le grand

poëte, faire des romances?...

--C'est, dit-elle, de simples stances sur lesquelles j'ai osé plaquer

des réminiscences d'airs allemands...

--Non, non, reprit madame Mignon, c'est de la musique à toi, ma fille!

Modeste, se sentant devenir de plus en plus cramoisie, sortit en

entraînant Butscha dans le petit jardin.

--Vous pouvez, lui dit-elle à voix basse, me rendre un grand service.

Dumay fait le discret avec ma mère et avec moi sur la fortune que mon

père rapporte, je voudrais savoir ce qui en est. Dumay, dans le temps,

n'a-t-il pas envoyé cinq cent et quelques mille francs à papa? Mon père

n'est pas homme à s'absenter pendant quatre ans pour seulement doubler

ses capitaux. Or, il revient sur un navire à lui, et la part qu'il a

faite à Dumay s'élève à près de six cent mille francs.

--Ce n'est pas la peine de questionner Dumay, dit Butscha. Monsieur

votre père avait perdu, comme vous savez, quatre millions au moment

de son départ, il les a sans doute regagnés; mais il aura dû donner à

Dumay dix pour cent de ses bénéfices, et, par la fortune que le digne

Breton avoue avoir, nous supposons, mon patron et moi, que celle du

colonel monte à six ou sept millions...

--O mon père! dit Modeste en se croisant les bras sur la poitrine et

levant les yeux au ciel, tu m'auras donné deux fois la vie!...

--Ah! mademoiselle, dit Butscha, vous aimez un poëte! Ce genre d'homme

est plus ou moins Narcisse! saura-t-il vous bien aimer? Un ouvrier

en phrases occupé d'ajuster des mots est bien ennuyeux. Un poëte,

mademoiselle, n'est pas plus la poésie que la graine n'est la fleur.

--Butscha, je n'ai jamais vu d'homme si beau!

--La beauté, mademoiselle, est un voile qui sert souvent à cacher bien

des imperfections...

--C'est le cœur le plus angélique du ciel...

--Fasse Dieu que vous ayez raison, dit le nain en joignant les mains,

et soyez heureuse! Cet homme aura comme vous, un serviteur dans Jean

Butscha. Je ne serai plus notaire alors, je vais me jeter dans l'étude,

dans les sciences...

--Et pourquoi?

--Eh! mademoiselle, pour élever vos enfants, si vous daignez me

permettre d'être leur précepteur... Ah! si vous vouliez agréer un

conseil? Tenez, laissez-moi faire: je saurai pénétrer la vie et les

mœurs de cet homme, découvrir s'il est bon, s'il est colère, s'il est

doux, s'il aura ce respect que vous méritez, s'il est capable d'aimer

absolument, en vous préférant à tout, même à son talent...

--Qu'est-ce que cela fait, si je l'aime? dit-elle naïvement.

--Eh! c'est vrai, s'écria le bossu.

En ce moment madame Mignon disait à ses amis:--Ma fille a vu ce matin

celui qu'elle aime!

--Ce serait donc ce gilet soufre qui t'a tant intrigué, Latournelle,

s'écria la notaresse. Ce jeune homme avait une jolie petite rose

blanche à sa boutonnière...

--Ah! dit la mère, le signe de reconnaissance.

--Il avait, reprit la notaresse, la rosette d'officier de la Légion

d'Honneur. C'est un homme charmant! mais nous nous trompons! Modeste

n'a pas relevé son voile, elle était fagotée comme une pauvresse, et...

--Et, dit le notaire, elle se disait malade, mais elle vient d'ôter sa

marmotte et se porte comme un charme...

--C'est incompréhensible! s'écria Dumay.

--Hélas! c'est maintenant clair comme le jour, dit le notaire.

--Mon enfant, dit madame Mignon à Modeste qui rentra suivie de Butscha,

n'as-tu pas vu ce matin à l'église un petit jeune homme bien mis, qui

portait une rose blanche à sa boutonnière, décoré...

--Je l'ai vu, dit Butscha vivement en apercevant à l'attention de

chacun le piége où Modeste pouvait tomber, c'est Grindot, le fameux

architecte avec qui la ville est en marché pour la restauration de

l'église: il est venu de Paris, je l'ai trouvé ce matin examinant

l'extérieur, quand je suis parti pour Sainte-Adresse.

--Ah! c'est un architecte... il m'a bien intriguée, dit Modeste à qui

le nain avait ainsi donné le temps de se remettre.

Dumay regarda Butscha de travers. Modeste avertie se composa un

maintien impénétrable. La défiance de Dumay fut excitée au plus haut

point, et il se proposa d'aller le lendemain à la mairie afin de savoir

si l'architecte attendu s'était en effet montré au Havre. De son côté,

Butscha, très inquiet de l'avenir de Modeste, prit le parti d'aller à

Paris espionner Canalis.

Gobenheim vint faire le whist et comprima par sa présence tous

les sentiments en fermentation. Modeste attendait avec une sorte

d'impatience l'heure du coucher de sa mère; elle voulait écrire, elle

n'écrivait jamais que pendant la nuit, et voici la lettre que lui dicta

l'amour, quand elle crut tout le monde endormi.

XXIV.

A MONSIEUR DE CANALIS.

La Comédie humaine - Volume 04 · 第 20 / 54 段