--Pourvu que ton père revienne à temps! s'il tarde encore, il

ne trouvera plus que toi de tout ce qu'il aime! aussi, Modeste,

promets-moi de nouveau de ne jamais le quitter, dit-elle avec une

câlinerie maternelle.

Modeste porta les mains de sa mère à ses lèvres et les baisa doucement

en répondant:--Ai-je besoin de te le redire?

--Ah! mon enfant, c'est que moi-même j'ai quitté mon père pour suivre

mon mari!... mon père était seul cependant, il n'avait que moi

d'enfant... Est-ce là ce que Dieu punit dans ma vie!... Ce que je te

demande, c'est de te marier au goût de ton père, de lui conserver une

place dans ton cœur, de ne pas le sacrifier à ton bonheur, de le

garder au milieu de la famille. Avant de perdre la vue, je lui ai écrit

mes volontés, il les exécutera; je lui enjoins de retenir sa fortune en

entier, non que j'aie une pensée de défiance contre toi, mais est-on

jamais sûr d'un gendre? Moi, ma fille, ai-je été raisonnable? Un clin

d'œil a décidé de ma vie. La beauté, cette enseigne si trompeuse,

a dit vrai pour moi; mais, dût-il en être de même pour toi, pauvre

enfant, jure-moi que si, de même que ta mère, l'apparence t'entraînait,

tu laisserais à ton père le soin de s'enquérir des mœurs, du cœur et

de la vie antérieure de celui que tu aurais distingué, si par hasard tu

distinguais un homme.

--Je ne me marierai jamais qu'avec le consentement de mon père,

répondit Modeste.

La mère garda le plus profond silence après avoir reçu cette réponse,

et sa physionomie quasi morte annonçait qu'elle la méditait à la

manière des aveugles, en étudiant en elle-même l'accent que sa fille y

avait mis.

--C'est que, vois-tu, mon enfant, dit enfin madame Mignon après un

long silence, si la faute de Caroline me fait mourir à petit feu, ton

père ne survivrait pas à la tienne; je le connais, il se brûlerait

la cervelle, il n'y aurait plus ni vie ni bonheur sur la terre pour

lui...--Modeste fit quelques pas pour s'éloigner de sa mère, et revint

un moment après.--Pourquoi m'as-tu quittée? demanda madame Mignon.

--Tu m'as fait pleurer, maman, répondit Modeste.

--Eh bien! mon petit ange, embrasse-moi. Tu n'aimes personne, ici?...

tu n'as pas d'attentif? demanda-t-elle en la gardant sur ses genoux,

cœur contre cœur.

--Non, ma chère maman, répondit la petite jésuite.

--Peux-tu me le jurer?

--Oh! certes!... s'écria Modeste.

Madame Mignon ne dit plus rien, elle doutait encore.

--Enfin, si tu te choisissais un mari, ton père le saurait, reprit-elle.

--Je l'ai promis, et à ma sœur, et à toi ma mère. Quelle faute

veux-tu que je commette en lisant à toute heure, à mon doigt: _Pense à

Bettina_! Pauvre sœur!

Au moment où sur ce mot: Pauvre sœur! dit par Modeste, une trêve de

silence s'était établie entre la fille et la mère, dont les deux yeux

éteints laissèrent couler des larmes que ne put sécher Modeste en se

mettant aux genoux de madame Mignon et lui disant: «Pardon, pardon,

maman», l'excellent Dumay gravissait la côte d'Ingouville au pas

accéléré, fait anormal dans la vie du caissier.

Trois lettres avaient apporté la ruine, une lettre ramenait la fortune.

Le matin même Dumay recevait, d'un capitaine venu des mers de la Chine,

la première nouvelle de son patron, de son seul ami.

A MONSIEUR ANNE DUMAY, ANCIEN CAISSIER DE LA MAISON MIGNON.

«Mon cher Dumay, je suivrai de bien près, sauf les chances de la

navigation, le navire par l'occasion duquel je t'écris; je n'ai pas

voulu quitter mon bâtiment auquel je suis habitué. Je t'avais dit: Pas

de nouvelles, bonnes nouvelles! Mais, au premier mot de cette lettre,

tu seras joyeux; car ce mot, c'est: J'ai sept millions au moins! J'en

rapporte une grande partie en indigo, un tiers en bonnes valeurs sur

Londres et Paris, un autre tiers en bel or. Ton envoi d'argent m'a fait

atteindre au chiffre que je m'étais fixé, je voulais deux millions pour

chacune de mes filles et l'aisance pour moi. J'ai fait le commerce de

l'opium en gros pour des maisons de Canton, toutes dix fois plus riches

que moi. Vous ne vous doutez pas, en Europe, de ce que sont les riches

marchands chinois. J'allais de l'Asie Mineure, où je me procurais

l'opium à bas prix, à Canton où je livrais mes quantités aux compagnies

qui en font le commerce. Ma dernière expédition a eu lieu dans les

îles de la Malaisie, où j'ai pu échanger le produit de l'opium contre

mon indigo, première qualité. Aussi peut-être aurai-je cinq à six cent

mille francs de plus, car je ne compte mon indigo que ce qu'il me coûte.

»Je me suis toujours bien porté, pas la moindre maladie. Voilà ce que

c'est que de travailler pour ses enfants! Dès la seconde année, j'ai pu

avoir à moi _le Mignon_, joli brick de sept cents tonneaux, construit

en bois de teck, doublé, chevillé en cuivre, et dont les emménagements

ont été faits pour moi. C'est encore une valeur. La vie du marin,

l'activité voulue pour mon commerce, mes travaux pour devenir une

espèce de capitaine au long cours, m'ont entretenu dans un excellent

état de santé. Te parler de tout ceci, n'est-ce pas te parler de mes

deux filles et de ma chère femme! J'espère qu'en me sachant ruiné le

misérable qui m'a privé de ma Bettina l'aura laissée, et que la brebis

égarée sera revenu au cottage. Ne faudra-t-il pas quelque chose de plus

dans la dot de celle-là! Mes trois femmes et mon Dumay, tous quatre

vous avez été présents à ma pensée pendant ces trois années. Tu es

riche, Dumay. Ta part, en dehors de ma fortune, se monte à cinq cent

soixante mille francs, que je t'envoie en un mandat, qui ne sera payé

qu'à toi-même par la maison Mongenod, qu'on a prévenue de New-York.

Encore quelques mois, et je vous reverrai tous, je l'espère, bien

portants.

»Maintenant, mon cher Dumay, si je t'écris à toi seulement, c'est que

je désire garder le secret sur ma fortune, et que je veux te laisser

le soin de préparer mes anges à la joie de mon retour. J'ai assez

du commerce, et je veux quitter le Havre. Le choix de mes gendres

m'importe beaucoup. Mon intention est de racheter la terre et le

château de la Bastie, de constituer un majorat de cent mille francs de

rente au moins, et de demander au roi la faveur de faire succéder l'un

de mes gendres à mon nom et à mon titre. Or, tu sais, mon pauvre Dumay,

le malheur que nous avons dû au fatal éclat que répand l'opulence. J'y

ai perdu l'honneur d'une de mes filles. J'ai ramené à Java le plus

malheureux des pères, un pauvre négociant hollandais, riche de neuf

millions, à qui ses deux filles furent enlevées par des misérables,

et nous avons pleuré comme deux enfants, ensemble. Donc je ne veux

pas que l'on connaisse ma fortune. Aussi n'est-ce pas au Havre que

je débarquerai, mais à Marseille. Mon second est un Provençal, un

ancien serviteur de ma famille, à qui j'ai fait faire une petite

fortune. Castagnould aura mes instructions pour racheter La Bastie,

et je traiterai de l'indigo par l'entremise de la maison Mongenod. Je

mettrai mes fonds à la Banque de France, et je reviendrai vous trouver,

en ne me donnant qu'une fortune ostensible d'environ un million en

marchandises. Mes filles seront censées avoir deux cent mille francs.

Choisir celui de mes gendres qui sera digne de succéder à mon nom, à

mes armes, à mes titres, et de vivre avec nous, sera ma grande affaire;

mais je les veux tous deux, comme toi et moi, éprouvés, fermes, loyaux,

honnêtes gens absolument. Je n'ai pas douté de toi, mon vieux, un seul

instant. J'ai pensé que ma bonne et excellente femme, la tienne et

toi, vous avez tracé une haie infranchissable autour de ma fille, et

que je pourrai mettre un baiser plein d'espérances sur le front pur de

l'ange qui me reste. Bettina-Caroline, si vous avez su sauver sa faute,

aura de la fortune. Après avoir fait la guerre et le commerce, nous

allons faire de l'agriculture, et tu seras notre intendant. Cela te

va-t-il? Ainsi, mon vieil ami, te voilà le maître de ta conduite avec

ma famille, de dire ou de taire mes succès. Je m'en fie à ta prudence;

tu diras ce que tu jugeras convenable. En quatre ans, il peut être

survenu tant de changements dans les caractères. Je te laisse être le

juge, tant je crains la tendresse de ma femme pour ses filles. Adieu,

mon vieux Dumay. Dis à mes filles et à ma femme que je n'ai jamais

manqué de les embrasser de cœur tous les jours, soir et matin. Le

second mandat, également personnel, de quarante mille francs, est pour

mes filles et ma femme, en attendant.

»Ton patron et ami,

»CHARLES MIGNON.»

--Ton père arrive, dit madame Mignon à sa fille.

--A quoi vois-tu cela, maman? demanda Modeste.

--Il n'y a que cette nouvelle à nous apporter qui puisse faire courir

Dumay.

Modeste, plongée dans ses réflexions, n'avait ni vu ni entendu Dumay.

--Victoire! s'écria le lieutenant dès la porte. Madame, le colonel n'a

jamais été malade, et il revient... il revient sur _le Mignon_, un beau

bâtiment à lui, qui doit valoir avec sa cargaison dont il me parle,

huit à neuf cent mille francs; mais il vous recommande la plus profonde

discrétion, il a le cœur creusé bien avant par l'accident de notre

chère petite défunte.

--Il y a fait la place d'une tombe, dit madame Mignon.

--Et il attribue ce malheur, ce qui me semble probable, à la cupidité

que les grandes fortunes excitent chez les jeunes gens... Mon pauvre

colonel croit retrouver la brebis égarée au milieu de nous... Soyons

heureux entre nous, ne disons rien à personne, pas même à Latournelle,

si c'est possible.--Mademoiselle, dit-il à l'oreille de Modeste,

écrivez à monsieur votre père une lettre sur la perte que la famille a

faite et sur les suites affreuses que cet événement a eues, afin de le

préparer au terrible spectacle qu'il aura; je me charge de lui faire

tenir cette lettre avant son arrivée au Havre, car il est forcé de

passer par Paris; écrivez-lui longuement, vous avez du temps à vous,

j'emporterai la lettre lundi, lundi j'irai sans doute à Paris...

Modeste eut peur que Canalis et Dumay ne se rencontrassent, elle voulut

monter pour écrire et remettre le rendez-vous.

--Mademoiselle, dites-moi, reprit Dumay de la manière la plus humble

en barrant le passage à Modeste, que votre père retrouve sa fille sans

autre sentiment au cœur que celui qu'elle avait à son départ pour lui,

pour madame votre mère.

--Je me suis juré à moi-même, à ma sœur et à ma mère, d'être la

consolation, le bonheur et la gloire de mon père, et--ce--sera!

répliqua Modeste en jetant un regard fier et dédaigneux à Dumay. Ne

troublez pas la joie que j'ai de savoir bientôt mon père au milieu

de nous par des soupçons injurieux. On ne peut pas empêcher le cœur

d'une jeune fille de battre, vous ne voulez pas que je sois une momie?

dit-elle. Ma personne est à ma famille, mon cœur est à moi. Si j'aime,

mon père et ma mère le sauront. Êtes-vous content, monsieur?

--Merci, mademoiselle, répondit Dumay, vous m'avez rendu la vie; mais

vous auriez toujours bien pu me dire _Dumay_, même en me donnant un

soufflet!

--Jure-moi, dit la mère, que tu n'as échangé ni parole ni regard avec

aucun jeune homme...

--Je puis le jurer, ma mère, dit Modeste en souriant et regardant Dumay

qui l'examinait et souriait comme une jeune fille qui fait une malice.

--Elle serait donc bien fausse, s'écria Dumay quand Modeste rentra dans

la maison.

--Ma fille Modeste peut avoir des défauts, répondit la mère, mais elle

est incapable de mentir.

--Eh bien! soyons donc tranquilles, reprit le lieutenant, et pensons

que le malheur a soldé son compte avec nous.

--Dieu le veuille! répliqua madame Mignon. Vous _le_ verrez, Dumay;

moi, je ne pourrai que l'entendre... Il y a bien de la mélancolie dans

mon bonheur!

En ce moment, Modeste, quoique heureuse du retour de son père, était

affligée comme Perrette en voyant ses œufs cassés. Elle avait espéré

plus de fortune que n'en annonçait Dumay. Devenue ambitieuse pour

son poëte, elle souhaitait au moins la moitié des six millions dont

elle avait parlé dans sa seconde lettre. En proie à sa double joie et

contrariée par le petit chagrin que lui causait sa pauvreté relative,

elle se mit à son piano, ce confident de tant de jeunes filles, qui lui

disent leurs colères, leurs désirs, en les exprimant par les nuances

de leur jeu. Dumay causait avec sa femme en se promenant sous les

fenêtres, il lui confiait le secret de leur fortune et l'interrogeait

sur ses désirs, sur ses souhaits, sur ses intentions. Madame Dumay

n'avait, comme son mari, d'autre famille que la famille Mignon. Les

deux époux décidèrent de vivre en Provence, si le comte de la Bastie

allait en Provence, et de léguer leur fortune à celui des enfants de

Modeste qui en aurait besoin.

--Écoutez Modeste! leur dit madame Mignon, il n'y a qu'une fille

amoureuse qui puisse composer de pareilles mélodies sans connaître la

musique...

Les maisons peuvent brûler, les fortunes sombrer, les pères revenir de

voyage, les empires crouler, le choléra ravager la cité, l'amour d'une

jeune fille poursuit son vol, comme la nature sa marche, comme cet

effroyable acide que la chimie a découvert, et qui peut trouer le globe

si rien ne l'absorbe au centre.

Voici la romance que sa situation avait inspirée à Modeste sur les

stances qu'il faut citer, quoiqu'elles soient imprimées au deuxième

volume de l'édition dont parlait Dauriat, car pour y adapter sa

musique, la jeune artiste en avait brisé les césures par quelques

modifications qui pourraient étonner les admirateurs de la correction,

souvent trop savante de ce poëte.

CHANT D'UNE JEUNE FILLE.

Mon cœur, lève-toi! Déjà l'alouette

Secoue en chantant son aile au soleil.

Ne dors plus, mon cœur, car la violette

Élève à Dieu l'encens de son réveil.

Chaque fleur vivante et bien reposée,

Ouvrant tour à tour les yeux pour se voir,

A dans son calice un peu de rosée,

Perle d'un jour qui lui sert de miroir.

On sent dans l'air pur que l'ange des roses

A passé la nuit à bénir les fleurs!

On voit que pour lui toutes sont écloses,

Il vient d'en haut raviver leurs couleurs.

Ainsi lève-toi, puisque l'alouette

Secoue en chantant son aile au soleil;

Rien ne dort plus, mon cœur! la violette

Élève à Dieu l'encens de son réveil.

Et voici, puisque les progrès de la Typographie le permettent, la

musique de Modeste, à laquelle une expression délicieuse communiquait

ce charme admiré dans les grands chanteurs, et qu'aucune typographie,

fût-elle hiéroglyphique ou phonétique, ne pourra jamais rendre.

[Illustration: Musique]

--C'est joli, dit madame Dumay, Modeste est musicienne, voilà

tout...

--Elle a le diable au corps, s'écria le caissier à qui le soupçon de la

mère entra dans le cœur et donna le frisson.

--Elle aime, répéta madame Mignon.

En réussissant, par le témoignage irrécusable de cette mélodie, à faire

partager sa certitude sur l'amour caché de Modeste, madame Mignon

troubla la joie que le retour et les succès de son patron causaient au

caissier. Le pauvre Breton descendit au Havre y reprendre sa besogne

chez Gobenheim; puis, avant de revenir dîner, il passa chez les

Latournelle y exprimer ses craintes et leur demander de nouveau aide et

secours.

--Oui, mon cher ami, dit Dumay sur le pas de la porte en quittant le

notaire, je suis du même avis que madame: _elle_ aime, c'est sûr, et le

diable sait le reste! Me voilà déshonoré.

--Ne vous désolez pas, Dumay, répondit le petit notaire, nous serons

bien, à nous tous, aussi forts que cette petite personne, et, dans un

temps donné, toute fille amoureuse commet une imprudence qui la trahit;

mais, nous en causerons ce soir.

Ainsi toutes les personnes dévouées à la famille Mignon furent en proie

aux mêmes inquiétudes qui les poignaient la veille avant l'expérience

que le vieux soldat avait cru être décisive. L'inutilité de tant

d'efforts piqua si bien la conscience de Dumay qu'il ne voulut pas

aller chercher sa fortune à Paris avant d'avoir deviné le mot de cette

énigme. Ces cœurs, pour qui les sentiments étaient plus précieux que

les intérêts, concevaient tous en ce moment que, sans la parfaite

innocence de sa fille, le colonel pouvait mourir de chagrin en trouvant

Bettina morte et sa femme aveugle. Le désespoir du pauvre Dumay fit une

telle impression sur les Latournelle qu'ils en oublièrent le départ

d'Exupère que, dans la matinée, ils avaient embarqué pour Paris.

Pendant les moments du dîner où ils furent tous les trois seuls,

monsieur, madame Latournelle et Butscha retournèrent les termes de ce

problème sous toutes les faces, en parcourant toutes les suppositions

possibles.

--Si Modeste aimait quelqu'un du Havre, elle aurait tremblé hier, dit

madame Latournelle, son amant est donc ailleurs.

--Elle a juré, dit le notaire, ce matin, à sa mère et devant Dumay,

qu'elle n'avait échangé ni regard, ni parole avec âme qui vive...

--Elle aimerait donc à ma manière? dit Butscha.

--Et comment donc aimes-tu, mon pauvre garçon? demanda madame

Latournelle.

--Madame, répondit le petit bossu, j'aime à moi tout seul, à distance,

à peu près comme d'ici aux étoiles...

--Et comment fais-tu, grosse bête? dit madame Latournelle en souriant.

--Ah! madame, répondit Butscha, ce que vous croyez une bosse, est

l'étui de mes ailes.

--Voilà donc l'explication de ton cachet! s'écria le notaire.

Le cachet du clerc était une étoile sous laquelle se lisaient ces mots:

_Fulgens, sequar_ (brillante, je te suivrai), la devise de la maison de

Chastillonest.

--Une belle créature peut avoir autant de défiance que la plus laide,

dit Butscha comme s'il se parlait à lui-même. Modeste est assez

spirituelle pour avoir tremblé de n'être aimée que pour sa beauté!

Les bossus sont des créations merveilleuses, entièrement dues

d'ailleurs à la Société; car, dans le plan de la Nature, les êtres

faibles ou mal venus doivent périr. La courbure ou la torsion de la

colonne vertébrale produit chez ces hommes, en apparence disgraciés,

comme un regard où les fluides nerveux s'amassent en de plus grandes

quantités que chez les autres, et dans le centre même où ils

s'élaborent, où ils agissent, d'où ils s'élancent ainsi qu'une lumière

pour vivifier l'être intérieur. Il en résulte des forces, quelquefois

retrouvées par le magnétisme, mais qui le plus souvent se perdent à

travers les espaces du Monde Spirituel. Cherchez un bossu qui ne soit

pas doué de quelque faculté supérieure, soit d'une gaieté spirituelle,

soit d'une méchanceté complète, soit d'une bonté sublime. Comme des

instruments que la main de l'Art ne réveillera jamais, ces êtres,

privilégiés sans le savoir, vivent en eux-mêmes comme vivait Butscha,

quand ils n'ont pas usé leurs forces, si magnifiquement concentrées,

dans la lutte qu'ils ont soutenue à l'encontre des obstacles pour

rester vivants. Ainsi s'expliquent ces superstitions, ces traditions

populaires auxquelles on doit les gnomes, les nains effrayants, les

fées difformes, toute cette race de bouteilles, a dit Rabelais,

contenant élixirs et baumes rares.

Donc, Butscha devina presque Modeste. Et, dans sa curiosité d'amant

sans espoir, de serviteur toujours prêt à mourir, comme ces soldats

qui, seuls et abandonnés, criaient dans les neiges de la Russie:

_Vive l'empereur!_ il médita de surprendre pour lui seul le secret de

Modeste. Il suivit d'un air profondément soucieux ses patrons quand

ils allèrent au Chalet, car il s'agissait de dérober à tous ces yeux

attentifs, à toutes ces oreilles tendues, le piége où il prendrait la

jeune fille. Ce devait être un regard échangé, quelque tressaillement

surpris, comme lorsqu'un chirurgien met le doigt sur une douleur

cachée. Ce soir-là, Gobenheim ne vint pas, Butscha fut le partenaire de

monsieur Dumay contre monsieur et madame Latournelle.

Pendant le moment où Modeste s'absenta, vers neuf heures, afin d'aller

préparer le coucher de sa mère, madame Mignon et ses amis purent causer

à cœur ouvert; mais le pauvre clerc, abattu par la conviction qui

l'avait gagnée, lui aussi, parut étranger à ces débats autant que la

veille l'avait été Gobenheim.

--Eh bien! qu'as-tu donc, Butscha? s'écria madame Latournelle étonnée.

On dirait que tu as perdu tous tes parents...

Une larme jaillit des yeux de l'enfant abandonné par un matelot

suédois, et dont la mère était morte de chagrin à l'hôpital.

--Je n'ai que vous au monde, répondit-il d'une voix troublée, et votre

compassion est trop religieuse, pour que je la perde jamais, car jamais

je ne démériterai vos bontés.

Cette réponse fit vibrer une corde également sensible chez les témoins

de cette scène, celle de la délicatesse.

--Nous vous aimons tous, monsieur Butscha, dit madame Mignon d'une voix

émue.

--J'ai six cent mille francs à moi! dit le brave Dumay, tu seras

notaire au Havre et successeur de Latournelle.

L'Américaine, elle, avait pris et serré la main au pauvre bossu.

--Vous avez six cent mille francs!... s'écria Latournelle, qui leva

le nez sur Dumay dès que cette parole fut lâchée, et vous laissez

ces dames ici!... Et Modeste n'a pas un joli cheval! Et elle n'a pas

continué d'avoir des maîtres de musique, de peinture, de.....

--Eh! il ne les a que depuis quelques heures!... s'écria l'Américaine.

--Chut! fit madame Mignon.

Pendant toutes ces exclamations, l'auguste patronne de Butscha s'était

posée, elle le regardait.

--Mon enfant, dit-elle, je te crois entouré de tant d'affection que je

ne pensais pas au sens particulier de cette locution proverbiale; mais

tu dois me remercier de cette petite faute, car elle a servi à te faire

voir quels amis tes exquises qualités t'ont valus.

--Vous avez donc eu des nouvelles de monsieur Mignon? dit le notaire.

--Il revient, dit madame Mignon, mais gardons ce secret entre nous...

Quand mon mari saura que Butscha nous a tenu compagnie, qu'il nous a

montré l'amitié la plus vive et la plus désintéressée quand tout le

monde nous tournait le dos, il ne vous laissera pas le commanditer

à vous seul, Dumay. Aussi, mon ami, dit-elle en essayant de diriger

son visage vers Butscha, pouvez-vous dès à présent traiter avec

Latournelle...

--Mais il a l'âge, vingt-cinq ans et demi, dit Latournelle. Et, pour

moi, c'est acquitter une dette, mon garçon, que de te faciliter

l'acquisition de mon Étude.

Butscha, qui baisait la main de madame Mignon en l'arrosant de ses

larmes, montra un visage mouillé quand Modeste ouvrit la porte du salon.

--Qui donc a fait du chagrin à mon nain mystérieux?... demanda-t-elle.

--Eh! mademoiselle Modeste, pleurons-nous jamais de chagrin, nous

autres enfants bercés par le Malheur? On vient de me montrer autant

d'attachement que je m'en sentais au cœur pour tous ceux en qui je

me plaisais à voir des parents. Je serai notaire, je pourrai devenir

riche. Ah! ah! le pauvre Butscha sera peut-être un jour le riche

Butscha. Vous ne connaissez pas tout ce qu'il y a d'audace chez cet

avorton!... s'écria-t-il.

Le bossu se donna un violent coup de poing sur la caverne de sa

poitrine et se posa devant la cheminée après avoir jeté sur Modeste un

regard qui glissa comme une lueur entre ses grosses paupières serrées;

car il aperçut, dans cet incident imprévu, la possibilité d'interroger

le cœur de sa souveraine. Dumay crut pendant un moment que le clerc

avait osé s'adresser à Modeste, et il échangea rapidement avec ses amis

un coup d'œil bien compris par eux et qui fit contempler le petit

bossu dans une espèce de terreur mêlée de curiosité.

--J'ai mes rêves aussi, moi!... reprit Butscha dont les yeux ne

quittaient pas Modeste.

La jeune fille abaissa ses paupières par un mouvement qui fut déjà pour

le clerc toute une révélation.

--Vous aimez les romans, laissez-moi, dans la joie où je suis, vous

confier mon secret, et vous me direz si le dénoûment du roman, inventé

par moi pour ma vie, est possible; autrement, à quoi bon la fortune?

Pour moi, l'or est le bonheur plus que pour tout autre; car, pour moi,

le bonheur sera d'enrichir un être aimé! Vous qui savez tant de choses,

mademoiselle, dites-moi donc si l'on peut se faire aimer indépendamment

de la forme, belle ou laide, et pour son âme seulement?

Modeste leva les yeux sur Butscha. Ce fut une interrogation terrible,

car alors Modeste partagea les soupçons de Dumay.

La Comédie humaine - Volume 04 · 第 19 / 54 段