j'eusse été Bettina, car je sais à qui vous avez fait allusion, je
n'aurais jamais été madame d'Arnim; et si j'avais été l'une des femmes
de lord Byron, je serais à cette heure dans un couvent. Vous m'avez
atteinte à l'endroit sensible. Vous ne me connaissez pas, vous me
connaîtrez. Je sens en moi quelque chose de sublime dont on peut parler
sans vanité. Dieu a mis dans mon âme la racine de cette plante hybride
née au sommet de ces Alpes dont je viens de parler, et que je ne veux
pas mettre dans un pot de fleurs, sur ma croisée, pour l'y voir mourir.
Non, ce magnifique calice, unique, aux odeurs enivrantes, ne sera
pas traîné dans les vulgarités de la vie; il est à vous, à vous sans
qu'aucun regard le flétrisse, à vous à jamais! Oui, cher, à vous toutes
mes pensées, même les plus secrètes, les plus folles; à vous un cœur
de jeune fille sans réserve, à vous une affection infinie. Si votre
personne ne me convient pas, je ne me marierai point. Je puis vivre de
la vie du cœur, de votre esprit, de vos sentiments; ils me plaisent,
et je serai toujours ce que je suis, votre amie. Il y a chez vous du
beau dans le moral, et cela me suffit. Là, sera ma vie.
»Ne faites pas fi d'une jeune et jolie servante qui ne recule pas
d'horreur à l'idée d'être un jour la vieille gouvernante du poëte, un
peu sa mère, un peu sa ménagère, un peu sa raison, un peu sa richesse.
Cette fille dévouée, si précieuse à vos existences, est l'Amitié pure
et désintéressée, à qui l'on dit tout, qui écoute quelquefois en
hochant la tête, et qui veille en filant à la lueur de la lampe, afin
d'être là quand le poëte revient ou trempé de pluie ou maugréant. Voilà
ma destinée si je n'ai pas celle de l'épouse heureuse et attachée à
jamais: je souris à l'une comme à l'autre.
»Et croyez-vous que la France sera bien lésée parce que mademoiselle
d'Este ne lui donnera pas deux ou trois enfants, parce qu'elle ne sera
pas une madame Vilquin quelconque? Quant à moi, jamais je ne serai
vieille fille. Je me ferai mère par la bienfaisance et par ma secrète
coopération à l'existence d'un homme grand à qui je rapporterai mes
pensées et mes efforts ici-bas. J'ai la plus profonde horreur de la
vulgarité. Si je suis libre, si je suis riche, je me sais jeune et
belle, je ne serai jamais ni à quelque niais sous prétexte qu'il est le
fils d'un pair de France, ni à quelque négociant qui peut se ruiner en
un jour, ni à quelque bel homme qui sera la femme dans le ménage, ni
à aucun homme qui me ferait rougir vingt fois par jour d'être à lui.
Soyez bien tranquille à ce sujet. Mon père a trop d'adoration pour mes
volontés, il ne les contrariera jamais. Si je plais à mon poëte, s'il
me plaît, le brillant édifice de notre amour sera bâti si haut, qu'il
sera parfaitement inaccessible au malheur: je suis une aiglonne, et
vous le verrez à mes yeux. Je ne vous répéterai pas ce que je vous ai
dit déjà, mais je le mets en moins de mots en vous avouant que je serai
la femme la plus heureuse d'être emprisonnée par l'amour, comme je le
suis en ce moment par la volonté paternelle. Eh! mon ami, réduisons à
la vérité du roman ce qui nous arrive par ma volonté.
»Une jeune fille, à l'imagination vive, enfermée dans une tourelle, se
meurt d'envie de courir dans le parc où ses yeux seulement pénètrent;
elle invente un moyen de desceller sa grille, elle saute par la
croisée, escalade le mur du parc, et va folâtrer chez le voisin. C'est
un vaudeville éternel!... Eh bien! cette jeune fille est mon âme, le
parc du voisin est votre génie. N'est-ce pas bien naturel? A-t-on
jamais vu de voisin qui se soit plaint de son treillage cassé par de
jolis pieds? Voilà pour le poëte. Mais le sublime raisonneur de la
comédie de Molière veut-il des raisons! En voici.
»Mon cher Géronte, ordinairement les mariages se font au rebours du
sens commun. Une famille prend des renseignements sur un jeune homme.
Si le Léandre fourni par la voisine ou pêché dans un bal n'a pas volé,
s'il n'a pas de tare visible, s'il a la fortune qu'on lui désire,
s'il sort d'un collége ou d'une École de Droit, ayant satisfait aux
idées vulgaires sur l'éducation, et s'il porte bien ses vêtements, on
lui permet de venir voir une jeune personne, lacée dès le matin, à
qui sa mère ordonne de bien veiller sur sa langue, et recommande de
ne rien laisser passer de son âme, de son cœur sur sa physionomie,
en y gravant un sourire de danseuse achevant sa pirouette, armée
des instructions les plus positives sur le danger de montrer son
vrai caractère, et à qui l'on recommande de ne pas paraître d'une
instruction inquiétante. Les parents, quand les affaires d'intérêt sont
bien convenues entre eux, ont la bonhomie d'engager les prétendus à
se connaître l'un l'autre, pendant des moments assez fugitifs où ils
sont seuls, où ils causent, où ils se promènent, sans aucune espèce
de liberté, car ils se savent déjà liés. Un homme se costume alors
aussi bien l'âme que le corps, et la jeune fille en fait autant de son
côté. Cette pitoyable comédie, entremêlée de bouquets, de parures, de
parties de spectacle, s'appelle _faire la cour à sa prétendue_. Voilà
ce qui m'a révoltée, et je veux faire succéder le mariage légitime à
quelque long mariage des âmes. Une jeune fille n'a, dans toute sa vie,
que ce moment où la réflexion, la seconde vue, l'expérience lui soient
nécessaires. Elle joue sa liberté, son bonheur, et vous ne lui laissez
ni le cornet, ni les dés; elle parie, elle fait galerie. J'ai le droit,
la volonté, le pouvoir, la permission de faire mon malheur moi-même, et
j'en use, comme fit ma mère qui, conseillée par l'instinct, épousa le
plus généreux, le plus dévoué, le plus aimant des hommes, aimé dans une
soirée pour sa beauté. Je vous sais libre, poëte et beau. Soyez sûr que
je n'aurais pas choisi pour confident l'un de vos confrères en Apollon
déjà marié. Si ma mère fut séduite par la Beauté qui peut-être est le
génie de la Forme, pourquoi ne serais-je pas attirée par l'esprit et la
forme réunis?
»Serais-je plus instruite en vous étudiant par correspondance qu'en
commençant par l'expérience vulgaire des quelques mois de _cour_? Ceci
est la question, dirait Hamlet. Mais mon procédé, mon cher Chrysale,
a du moins l'avantage de ne pas compromettre nos personnes. Je sais
que l'amour a ses illusions, et toute illusion a son lendemain. Là se
trouve la raison de tant de séparations entre amants qui se croyaient
liés pour la vie. La véritable épreuve est la souffrance et le bonheur.
Quand, après avoir passé par cette double épreuve de la vie, deux êtres
y ont déployé leurs défauts et leurs qualités, qu'ils y ont observé
leurs caractères, alors ils peuvent aller jusqu'à la tombe en se tenant
par la main; mais, mon cher Argante, qui vous dit que notre petit drame
commencé n'a pas d'avenir?... En tout cas, n'aurons-nous pas joui du
plaisir de notre correspondance?...
»J'attends vos ordres, monseigneur, et suis de grand cœur
»Votre servante,
»O. D'ESTE-M.»
X.
A MADEMOISELLE O. D'ESTE-M.
«Tenez, vous êtes un démon, je vous aime, est-ce là ce que vous
désiriez, fille originale! Peut-être voulez-vous seulement occuper
votre oisiveté de province par le spectacle des sottises que peut faire
un poëte? Ce serait une bien mauvaise action. Vos deux lettres accusent
précisément assez de malice pour inspirer ce doute à un Parisien. Mais
je ne suis plus maître de moi, ma vie et mon avenir dépendent de la
réponse que vous me ferez. Dites-moi si la certitude d'une affection
sans bornes, accordée dans l'ignorance des conventions sociales, vous
touchera; enfin si vous m'admettez à vous rechercher... Il y aura
bien assez d'incertitudes et d'angoisses pour moi dans la question de
savoir si ma personne vous plaira. Si vous me répondez favorablement,
je change ma vie et dis adieu à bien des ennuis que nous avons la
folie d'appeler le bonheur. Le bonheur, ma chère belle inconnue, il est
ce que vous rêvez: une fusion complète des sentiments, une parfaite
concordance d'âme, une vive empreinte du beau idéal (ce que Dieu nous
permet d'en avoir ici-bas) sur les actions vulgaires de la vie au
train de laquelle il faut bien obéir, enfin la constance du cœur plus
prisable que ce que nous nommons la fidélité.
»Peut-on dire qu'on fait des sacrifices dès qu'il s'agit d'un bien
suprême, le rêve des poëtes, le rêve des jeunes filles, le poëme qu'à
l'entrée de la vie, et dès que la pensée essaie ses ailes, chaque belle
intelligence a caressé de ses regards et couvé des yeux pour le voir
se briser dans un achoppement aussi dur que vulgaire; car, pour la
presque totalité des hommes, le pied du Réel se pose aussitôt sur cet
œuf mystérieux qui n'éclôt presque jamais. Aussi ne vous parlerai-je
pas encore de moi, ni de mon passé, ni de mon caractère, ni d'une
affection quasi maternelle d'un côté, filiale du mien, que vous avez
déjà gravement altérée, et dont l'effet sur ma vie expliquerait le
mot de sacrifice. Vous m'avez déjà rendu bien oublieux, pour ne pas
dire ingrat: est-ce assez pour vous? Oh! parlez, dites un mot, et je
vous aimerai jusqu'à ce que mes yeux se ferment, comme le marquis de
Pescaire aima sa femme, comme Roméo sa Juliette, et fidèlement. Notre
vie, pour moi du moins, sera cette _félicité sans trouble_ dont parle
Dante comme étant l'élément de son Paradis, poëme bien supérieur à son
Enfer. Chose étrange, ce n'est pas de moi, mais de vous que je doute
dans les longues méditations par lesquelles je me suis plu, comme vous,
peut-être, à embrasser le cours chimérique d'une existence rêvée. Oui,
chère, je me sens la force d'aimer ainsi, d'aller vers la tombe avec
une douce lenteur et d'un air toujours riant, en donnant le bras à une
femme aimée, sans jamais troubler le beau temps de l'âme. Oui, j'ai le
courage d'envisager notre double vieillesse, de nous voir en cheveux
blancs, comme le vénérable historien de l'Italie, encore animés de
la même affection, mais transformés selon l'esprit de chaque saison.
Tenez, je ne puis plus n'être que votre ami. Quoique Chrysale, Oronte
et Argante revivent, dites-vous, en moi, je ne suis pas encore assez
vieillard pour boire à une coupe tenue par les charmantes mains d'une
femme voilée sans éprouver un féroce désir de déchirer le domino, le
masque, et de voir le visage. Ou ne m'écrivez plus, ou donnez-moi
l'espérance. Que je vous entrevoie ou je quitte la partie. Faut-il vous
dire adieu? Me permettez-vous de signer,
»Votre ami?»
XI.
A MONSIEUR DE CANALIS.
«Quelle flatterie! avec quelle rapidité le grave Anselme est devenu
le beau Léandre? A quoi dois-je attribuer un tel changement? est-ce
à ce noir que j'ai mis sur du blanc, à ces idées qui sont aux fleurs
de mon âme ce qu'est une rose dessinée au crayon noir aux roses du
parterre? ou au souvenir de la jeune fille prise pour moi, et qui est à
ma personne ce que la femme de chambre est à la maîtresse? Avons-nous
changé de rôle? Suis-je la Raison? êtes-vous la Fantaisie? Trêve de
plaisanterie. Votre lettre m'a fait connaître d'enivrants plaisirs
d'âme, les premiers que je ne devrai pas aux sentiments de la famille.
Que sont, comme a dit un poëte, les liens du sang qui ont tant de poids
sur les âmes ordinaires en comparaison de ceux que nous forge le ciel
dans les sympathies mystérieuses? Laissez moi vous remercier... Non, on
ne remercie pas de ces choses... soyez béni du bonheur que vous m'avez
causé; soyez heureux de la joie que vous avez répandue dans mon âme.
Vous m'avez expliqué quelques apparentes injustices de la vie sociale.
Il y a je ne sais quoi de brillant dans la gloire, de mâle, qui ne
va bien qu'à l'Homme, et Dieu nous a défendu de porter cette auréole
en nous laissant l'amour, la tendresse pour en rafraîchir les fronts
ceints de sa terrible lumière. J'ai senti ma mission, ou plutôt vous me
l'avez confirmée.
»Quelquefois, mon ami, je me suis levée le matin dans un état
d'inconcevable douceur. Une sorte de paix, tendre et divine, me donnait
l'idée du ciel. Ma première pensée était comme une bénédiction.
J'appelais ces matinées, mes petits levers d'Allemagne, en opposition
avec mes couchers de soleil du Midi, pleins d'actions héroïques, de
batailles, de fêtes romaines, et de poëmes ardents. Eh bien! après
avoir lu cette lettre où vous ressentez une fiévreuse impatience,
moi j'ai eu dans le cœur la fraîcheur d'un de ces célestes réveils
où j'aimais l'air, la nature, et me sentais destinée à mourir pour un
être aimé. Une de vos poésies, le _Chant d'une jeune fille_, peint
ces moments délicieux où l'allégresse est douce, où la prière est un
besoin, et c'est mon morceau favori. Voulez-vous que je vous dise
toutes mes flatteries en une seule: je vous crois digne d'être moi!...
»Votre lettre, quoique courte, m'a permis de lire en vous. Oui, j'ai
deviné vos mouvements tumultueux, votre curiosité piquée, vos projets,
tous les fagots apportés (par qui?) pour les bûchers du cœur. Mais je
n'en sais pas encore assez sur vous pour satisfaire à votre demande.
Écoutez, cher, le mystère me permet cet abandon qui laisse voir le fond
de l'âme. Une fois vue, adieu notre mutuelle connaissance. Voulez-vous
un pacte? Le premier conclu vous fut-il désavantageux? vous y avez
gagné mon estime. Et c'est beaucoup, mon ami, qu'une admiration qui
se double de l'estime. Écrivez-moi d'abord votre vie en peu de mots;
puis racontez-moi votre existence à Paris, au jour le jour, sans aucun
déguisement, et comme si vous causiez avec une vieille amie: eh bien!
après, je ferai faire un pas à notre amitié. Je vous verrai, mon ami,
je vous le promets. Et c'est beaucoup... Tout ceci, cher, n'est ni une
intrigue, ni une aventure, je vous en préviens, il ne peut en résulter
aucune espèce de galanterie, ainsi que vous dites entre hommes. Il
s'agit de ma vie, et ce qui me cause parfois d'affreux remords sur les
pensées que je laisse envoler par troupes vers vous, il s'agit de celle
d'un père et d'une mère adorés, à qui mon choix doit plaire et qui
doivent trouver un vrai fils dans mon ami.
»Jusqu'à quel point vos esprits superbes, à qui Dieu donne les ailes
de ses anges sans leur en donner toujours la perfection, peuvent-ils
se plier à la famille, à ses petites misères?... Quel texte médité
déjà par moi. Oh! si j'ai dit, dans mon cœur, avant de venir à vous:
«Allons!...» je n'en ai pas moins eu le cœur palpitant dans la
course, et je ne me suis dissimulé ni les aridités du chemin, ni les
difficultés de l'alpe que j'avais à gravir. J'ai tout embrassé dans
de longues méditations. Ne sais-je pas que les hommes éminents comme
vous l'êtes ont connu l'amour qu'ils ont inspiré, tout aussi bien que
celui qu'ils ont ressenti, qu'ils ont eu plus d'un roman, et que vous
surtout, en caressant ces chimères de race que les femmes achètent à
des prix fous, vous vous êtes attiré plus de dénoûments que de premiers
chapitres. Et néanmoins je me suis écriée: «Allons!» parce que j'ai
plus étudié que vous ne le croyez la géographie de ces grands sommets
de l'Humanité taxés par vous de froideur. Ne m'avez-vous pas dit de
Byron et de Goethe qu'ils étaient deux colosses d'égoïsme et de poésie?
Hé! mon ami, vous avez partagé là l'erreur dans laquelle tombent les
gens superficiels; mais peut-être était-ce chez vous générosité,
fausse modestie, ou désir de m'échapper? Permis au vulgaire, et non
à vous, de prendre les effets du travail pour un développement de la
personnalité. Ni lord Byron, ni Goethe, ni Walter Scott, ni Cuvier,
ni l'inventeur, ne s'appartiennent, ils sont les esclaves de leur
idée; et cette puissance mystérieuse est plus jalouse qu'une femme,
elle les absorbe, elle les fait vivre et les tue à son profit. Les
développements visibles de cette existence cachée ressemblent en
résultat à l'égoïsme; mais comment oser dire que l'homme qui s'est
vendu au plaisir, à l'instruction ou à la grandeur de son époque, est
égoïste? Une mère est-elle atteinte de personnalité quand elle immole
tout à son enfant?... Eh bien! les détracteurs du génie ne voient pas
sa féconde maternité! voilà tout. La vie du poëte est un si continuel
sacrifice qu'il lui faut une organisation gigantesque pour pouvoir se
livrer aux plaisirs d'une vie ordinaire; aussi, dans quels malheurs
ne tombe-t-il pas, quand, à l'exemple de Molière, il veut vivre de la
vie des sentiments, tout en les exprimant dans leurs plus poignantes
crises; car, pour moi, superposé à sa vie privée, le comique de Molière
est horrible. Pour moi, la générosité du génie est quasi divine, et je
vous ai placé dans cette noble famille de prétendus égoïstes. Ah! si
j'avais trouvé la sécheresse, le calcul, l'ambition, là où j'admire
toutes mes fleurs d'âme les plus aimées, vous ne savez pas de quelle
longue douleur j'eusse été atteinte! J'ai déjà rencontré le mécompte
assis à la porte de mes seize ans! Que serais-je devenue en apprenant
à vingt ans que la gloire est menteuse, en voyant celui qui, dans ses
œuvres, avait exprimé tant de sentiments cachés dans mon cœur, ne
pas comprendre ce cœur quand il se dévoilait pour lui seul? O mon
ami, savez-vous ce qui serait advenu de moi? vous allez pénétrer dans
l'arrière de mon âme. Eh bien! j'aurais dit à mon père: «Amenez-moi le
gendre qui sera de votre goût, j'abdique toute volonté, mariez-moi pour
vous!» Et cet homme eût été notaire, banquier, avare, sot, homme de
province, ennuyeux comme un jour de pluie, vulgaire comme un électeur
du petit collége; il eût été fabricant, ou quelque brave militaire sans
esprit, il aurait eu la servante la plus résignée et la plus attentive
en moi. Mais, horrible suicide de tous les moments! jamais mon âme ne
se serait dépliée au jour vivifiant d'un soleil aimé! Aucun murmure
n'aurait révélé ni à mon père, ni à ma mère, ni à mes enfants, le
suicide de la créature qui, dans ce moment, ébranle les barreaux de sa
prison, qui lance des éclairs par mes yeux, qui vole à pleines ailes
vers vous, qui se pose comme une Polymnie à l'angle de votre cabinet
en y respirant l'air, en y regardant tout d'un œil doucement curieux.
Quelquefois dans les champs, où mon mari m'aurait menée, en m'échappant
à quelques pas de mes marmots, en voyant une splendide matinée,
secrètement, j'eusse jeté quelques pleurs bien amers. Enfin j'aurais
eu, dans mon cœur, et dans un coin de ma commode, un petit trésor pour
toutes les filles abusées par l'amour, pauvres âmes poétiques, attirées
dans les supplices par des sourires!... Mais je crois en vous, mon
ami. Cette croyance rectifie les pensées les plus fantasques de mon
ambition secrète; et par moments, voyez jusqu'où va ma franchise, je
voudrais être au milieu du livre que nous commençons, tant je me sens
de fermeté dans mon sentiment, tant de force au cœur pour aimer, tant
de constance par raison, tant d'héroïsme pour le devoir que je me crée,
si l'amour peut jamais se changer en devoir!
»S'il vous était donné de me suivre dans la magnifique retraite où je
nous vois heureux, si vous connaissiez mes projets, il vous échapperait
une phrase terrible où serait le mot folie, et peut-être serais-je
cruellement punie d'avoir envoyé tant de poésie à un poëte. Oui, je
veux être une source, inépuisable comme un beau pays, pendant les
vingt ans que nous accorde la nature pour briller. Je veux éloigner
la satiété par la coquetterie et la recherche. Je serai courageuse
pour mon ami, comme les femmes le sont pour le monde. Je veux varier
le bonheur, je veux mettre de l'esprit dans la tendresse, du piquant
dans la fidélité. Ambitieuse, je veux tuer les rivales dans le passé,
conjurer les chagrins extérieurs par la douceur de l'épouse, par sa
fière abnégation, et avoir, pendant toute la vie, ces soins du nid
que les oiseaux n'ont que pendant quelques jours. Cette immense dot,
elle appartenait, elle devait être offerte à un grand homme, avant
de tomber dans la fange des transactions vulgaires. Trouvez-vous
maintenant ma première lettre une faute? Le vent d'une volonté
mystérieuse m'a jetée vers vous, comme une tempête apporte un rosier au
cœur d'un saule majestueux. Et dans la lettre que je tiens là, sur mon
cœur, vous vous êtes écrié, comme votre ancêtre:--Dieu le veut! quand
il partit pour la croisade.
»Ne direz-vous pas: Elle est bien bavarde! Autour de moi, tous
disent:--Elle est bien taciturne, mademoiselle!
»O. D'ESTE-M.»
Ces lettres ont paru très originales aux personnes à la bienveillance
de qui la Comédie Humaine les doit; mais leur admiration pour ce
duel entre deux esprits croisant la plume, tandis que le plus sévère
incognito tient un masque sur les visages, pourrait ne pas être
partagée. Sur cent spectateurs quatre-vingts peut-être se lasseraient
de cet assaut. Le respect dû, dans tout pays de gouvernement
constitutionnel, à la majorité, ne fût-elle que pressentie, a conseillé
de supprimer onze lettres échangées entre Ernest et Modeste, pendant le
mois de septembre; si quelque flatteuse majorité les réclame, espérons
qu'elle donnera les moyens de les rétablir quelque jour ici.
Sollicités par un esprit aussi agressif que le cœur semblait adorable,
les sentiments vraiment héroïques du pauvre secrétaire intime se
donnèrent ample carrière dans ces lettres que l'imagination de chacun
fera peut-être plus belles qu'elles ne le sont, en devinant ce concert
de deux âmes libres. Aussi Ernest ne vivait-il plus que par ces doux
chiffons de papier, comme un avare ne vit plus que par ceux de la
Banque; tandis qu'un amour profond succédait chez Modeste au plaisir
d'agiter une vie glorieuse, d'en être, malgré la distance, le principe.
Le cœur d'Ernest complétait la gloire de Canalis. Il faut souvent,
hélas! deux hommes pour en faire un amant parfait, comme en littérature
on ne compose un type qu'en employant les singularités de plusieurs
caractères similaires. Combien de fois une femme n'a-t-elle pas dit
dans un salon après des causeries intimes: Celui-ci serait mon idéal
pour l'âme, et je me sens aimer celui-là qui n'est que le rêve des
sens!
La dernière lettre écrite par Modeste, et que voici, permet
d'apercevoir l'_île des Faisans_ où les méandres de cette
correspondance conduisaient ces deux amants.
XXIII.
A MONSIEUR DE CANALIS.
«Soyez, dimanche, au Havre; entrez à l'église, faites-en le tour,
après la messe d'une heure, une ou deux fois, sortez sans rien dire
à personne, sans faire aucune question à qui que ce soit, mais ayez
une rose blanche à votre boutonnière. Puis, retournez à Paris, vous y
trouverez une réponse. Cette réponse ne sera pas ce que vous croyez;
car je vous l'ai dit, l'avenir n'est pas encore à moi... Mais ne
serais-je pas une vraie folle de vous dire oui, sans vous avoir vu!
Quand je vous aurai vu, je puis dire non, sans vous blesser: je suis
sûre de rester inconnue.»
Cette lettre était partie la veille du jour où la lutte inutile entre
Modeste et Dumay venait d'avoir lieu. L'heureuse Modeste attendait donc
avec une impatience maladive le dimanche où les yeux donneraient tort
ou raison à l'esprit, au cœur, un des moments les plus solennels dans
la vie d'une femme et que trois mois d'un commerce d'âme à âme rendait
romanesque autant que le peut souhaiter la fille la plus exaltée. Tout
le monde, excepté la mère, avait pris la torpeur de cette attente pour
le calme de l'innocence. Quelque puissantes que soient et les lois de
la famille et les cordes religieuses, il est des Julies d'Étanges,
des Clarisses, des âmes remplies comme des coupes trop pleines et qui
débordent sous une pression divine. Modeste n'était-elle pas sublime
en déployant une sauvage énergie à comprimer son exubérante jeunesse,
en demeurant voilée? Disons-le, le souvenir de sa sœur était plus
puissant que toutes les entraves sociales; elle avait armé de fer sa
volonté pour ne manquer ni à son père ni à sa famille. Mais quels
mouvements tumultueux! et comment une mère ne les aurait-elle pas
devinés?
Le lendemain, Modeste et madame Dumay conduisirent, vers midi, madame
Mignon au soleil, sur le banc, au milieu des fleurs. L'aveugle tourna
sa figure blême et flétrie du côté de l'Océan, elle aspira l'odeur
de la mer et prit la main à Modeste qui resta près d'elle. Au moment
de questionner sa fille, la mère luttait entre le pardon et la
remontrance, car elle avait reconnu l'amour, et Modeste lui paraissait,
comme au faux Canalis, une exception.