en m'obligeant à me sonder le cœur; car vous avez rectifié chez moi
cette erreur assez commune en France, que le mariage est un moyen de
fortune. Au milieu des troubles de ma conscience, une voix sainte m'a
parlé. Je me suis juré, solennellement à moi-même, de faire ma fortune
à moi seul, afin de n'être pas déterminé dans le choix d'une compagne
par des motifs cupides. Enfin j'ai blâmé, j'ai réprimé la curiosité
malséante que vous aviez excitée en moi. Vous n'avez pas six millions.
Il n'y a pas d'incognito possible, au Havre, pour une jeune personne
qui posséderait une pareille fortune, et vous seriez trahie par cette
meute des familles de la Pairie que je vois à la chasse des héritières
à Paris et qui jette le Grand-Écuyer chez vos Vilquin. Ainsi les
sentiments que je vous exprime ont été conçus, abstraction faite de
tout roman ou de la vérité, comme une règle absolue.
»Prouvez-moi maintenant que vous avez une de ces âmes auxquelles on
passe la désobéissance à la loi commune, vous donnerez alors raison
dans votre esprit à cette seconde comme à ma première lettre. Destinée
à la vie bourgeoise, obéissez à la loi de fer qui maintient la société.
Femme supérieure, je vous admire; mais je vous plains, si vous voulez
obéir à l'instinct que vous devez réprimer: ainsi le veut l'État
social. L'admirable morale de l'épopée domestique, intitulée _Clarisse
Harlowe_, est que l'amour légitime et honnête de la victime la mène à
sa perte, parce qu'il se conçoit, se développe et se poursuit, malgré
la famille. La Famille a raison contre Lovelace. La Famille, c'est la
Société.
»Croyez-moi, pour une fille, comme pour une femme, la gloire sera
toujours d'enfermer dans la sphère des convenances les plus serrées ses
ardents caprices. Si j'avais une fille qui dût être madame de Staël,
je lui souhaiterais la mort à quinze ans. Supposez-vous votre fille
exposée sur les tréteaux de la Gloire, et paradant pour obtenir les
hommages de la foule, sans éprouver mille cuisants regrets? A quelque
hauteur qu'une femme se soit élevée par la poésie secrète de ses rêves,
elle doit sacrifier ses supériorités sur l'autel de la famille. Ses
élans, son génie, ses aspirations vers le bien, vers le sublime, tout
le poëme de la jeune fille appartient à l'homme qu'elle accepte, aux
enfants qu'elle aura. J'entrevois chez vous un désir secret d'agrandir
le cercle étroit de la vie à laquelle toute femme est condamnée, et de
mettre la passion, l'amour dans le mariage. Ah! c'est un beau rêve, il
n'est pas impossible, il est difficile; mais il fut réalisé pour le
désespoir des âmes, passez-moi ce mot devenu ridicule, dépareillées!
»Si vous cherchez une espèce d'amitié platonique, elle ferait le
désespoir de votre avenir. Si votre lettre fut un jeu, ne le continuez
pas. Ainsi ce petit roman est fini, n'est-ce pas? Il n'aura pas été
sans porter quelques fruits: ma probité s'est armée, et vous aurez,
vous, acquis une certitude sur la vie sociale. Jetez vos regards vers
la vie réelle, et jetez dans les vertus de votre sexe l'enthousiasme
passager que la littérature y fit naître.
»Adieu, mademoiselle. Faites-moi l'honneur de m'accorder votre estime.
Après vous avoir vue, ou celle que je crois être vous, j'ai trouvé
votre lettre bien naturelle: une si belle fleur devait se tourner vers
le soleil de la poésie. Aimez la poésie ainsi que vous devez aimer
les fleurs, la musique, les somptuosités de la mer, les beautés de
la nature, comme une parure de l'âme; mais songez à tout ce que j'ai
eu l'honneur de vous dire sur les poëtes. Gardez-vous d'épouser un
sot, cherchez avec soin le compagnon que Dieu vous a fait. Il existe,
croyez-moi, beaucoup de gens d'esprit, capables de vous apprécier, de
vous rendre heureuse.
»Si j'étais riche, et si vous étiez pauvre, je mettrais un jour ma
fortune et mon cœur à vos pieds, car je vous crois l'âme pleine de
richesses, de loyauté; je vous confierais enfin ma vie et mon honneur
avec une pleine sécurité. Encore une fois, adieu, blonde fille d'Ève,
la blonde.»
La lecture de cette lettre, dévorée comme une gorgée d'eau dans le
désert, ôta la montagne qui pesait sur le cœur de Modeste. Elle
aperçut les fautes qu'elle avait commises dans la conception de son
plan, et les répara sur-le-champ en faisant à Françoise des enveloppes
de lettres sur lesquelles elle écrivit elle-même son adresse à
Ingouville, en lui recommandant de ne plus venir au Chalet. Désormais
Françoise, rentrée chez elle, mettrait chaque lettre arrivée de Paris
sous une de ces enveloppes et la jetterait secrètement à la poste du
Havre. Modeste se promit de recevoir à l'avenir le facteur elle-même,
en se trouvant sur le seuil du Chalet à l'heure où il y passait. Quant
aux sentiments que cette réponse, où le cœur du noble et pauvre
La Brière battait sous le brillant fantôme de Canalis, excita chez
Modeste, ils furent aussi multipliés que les vagues qui vinrent mourir
une à une sur le rivage, pendant que les yeux attachés sur l'Océan,
elle se livrait au bonheur d'avoir harponné, pour ainsi dire, une âme
angélique dans la mer parisienne, d'avoir deviné que chez les hommes
d'élite le cœur pouvait parfois être en harmonie avec le talent,
et d'avoir été bien servie par la voix magique du pressentiment. Un
intérêt puissant allait animer sa vie. L'enceinte de cette jolie
habitation, le treillis de sa cage était brisé! Sa pensée volait à
pleines ailes.
--O mon père, se dit-elle en regardant à l'horizon, fais-nous bien
riches!
La réponse que lut cinq jours après Ernest de La Brière en dira plus
d'ailleurs que toute espèce de glose.
VII.
A MONSIEUR DE CANALIS.
«Mon ami, laissez-moi vous donner ce nom, vous m'avez ravie, et je
ne vous voudrais pas autrement que vous êtes dans cette lettre, la
première... oh! qu'elle ne soit pas la dernière? Quel autre qu'un poëte
aurait pu jamais excuser si gracieusement une jeune fille et la deviner.
»Je veux vous parler avec la sincérité qui, chez vous, a dicté les
premières lignes de votre lettre. Et d'abord, fort heureusement,
vous ne me connaissez point. Je puis vous le dire avec bonheur, je
ne suis ni cette affreuse mademoiselle Vilquin, ni la très noble
et très sèche mademoiselle d'Hérouville qui flotte entre trente et
cinquante ans, sans se décider à un chiffre tolérable. Le cardinal
d'Hérouville a fleuri dans l'histoire de l'Église avant le cardinal de
qui nous vient notre seule grande illustration, car je ne prends pas
des lieutenants-généraux, des abbés à petits volumes et à trop grands
vers pour des célébrités. Puis je n'habite pas la splendide villa des
Vilquin; il n'y a pas, Dieu merci, dans mes veines la dix-millionième
partie d'une goutte de ce sang froidi dans les comptoirs. Je tiens
à la fois et de l'Allemagne et du midi de la France, j'ai dans la
pensée la rêverie tudesque, et dans le sang la vivacité provençale. Je
suis noble, et par mon père, et par ma mère. Par ma mère, je tiens à
toutes les pages de l'almanach de Gotha. Enfin, mes précautions sont
bien prises, il n'est au pouvoir d'aucun homme ni même au pouvoir de
l'autorité, de démasquer mon incognito. Je resterai voilée, inconnue.
Quant à ma personne, et quant à _mes propres_, comme disent les
Normands, rassurez-vous, je suis au moins aussi belle que la petite
personne (heureuse sans le savoir) sur qui vos regards se sont arrêtés,
et je ne crois pas être une pauvresse, encore que dix fils de pairs
de France ne m'accompagnent pas dans mes promenades! J'ai vu jouer
déjà pour moi le vaudeville ignoble de l'héritière, adorée pour ses
millions. Enfin, n'essayez d'aucune manière, même par pari, d'arriver
à moi. Hélas! quoique libre, je suis gardée, et par moi-même d'abord,
et par des gens de courage qui n'hésiteraient point à vous planter un
couteau dans le cœur, si vous vouliez pénétrer dans ma retraite. Je ne
dis point ceci pour exciter votre courage ou votre curiosité, je crois
n'avoir besoin d'aucun de ces sentiments pour vous intéresser, pour
vous attacher.
»Je réponds maintenant à la seconde édition considérablement augmentée
de votre premier sermon.
»Voulez-vous un aveu? Je me suis dit en vous voyant si défiant, et me
prenant pour une Corinne, dont les improvisations m'ont tant ennuyée,
que, déjà, beaucoup de dixièmes Muses vous avaient emmené, vous tenant
par la curiosité, dans leurs doubles vallons, et vous avaient proposé
de goûter aux fruits de leurs parnasses de pensionnaire... Oh! soyez en
pleine sécurité, mon ami; si j'aime la poésie, je n'ai point de _petits
vers_ en portefeuille, et mes bas sont et resteront d'une entière
blancheur. Vous ne serez point ennuyé par des _légèretés_ en un ou
deux volumes. Enfin si je vous dis jamais: Accourez! vous ne trouverez
point, vous le savez maintenant, une vieille fille, pauvre et laide.
»Oh! mon ami, si vous saviez combien je regrette que vous soyez venu au
Havre! Vous avez ainsi modifié ce que vous appelez mon roman. Non, Dieu
seul peut peser dans ses mains puissantes le trésor que je réservais à
un homme assez grand, assez confiant, assez perspicace pour partir de
chez lui, sur la foi de mes lettres, après avoir pénétré pas à pas dans
l'étendue de mon cœur et arriver à notre premier rendez-vous avec la
simplicité d'un enfant! Je rêvais cette innocence à un homme de génie.
Le trésor, vous l'avez écorné. Je vous pardonne, cher poëte, vous
viviez à Paris; et, comme vous le dites, il y a un homme dans un poëte.
Me prendrez-vous, à cause de ceci, pour une petite fille qui cultive
le parterre enchanté des illusions? Ne vous amusez pas à jeter des
pierres dans les vitraux cassés d'un château ruiné depuis longtemps.
Vous, homme d'esprit, comment n'avez-vous pas deviné que la leçon de
votre pédante première lettre, mademoiselle d'Este se l'était dite à
elle-même! Non, cher poëte, ma première lettre ne fut pas le caillou
de l'enfant qui va gabant le long des chemins, qui se plaît à effrayer
un propriétaire lisant la cote de ses contributions à l'abri de ses
espaliers; mais bien la ligne appliquée avec prudence par un pêcheur du
haut d'une roche au bord de la mer, espérant une pêche miraculeuse.
»Tout ce que vous dites de beau sur la Famille a mon approbation.
L'homme qui me plaira, de qui je me croirai digne, aura mon cœur et
ma vie, de l'aveu de mes parents; je ne veux ni les affliger, ni les
surprendre; j'ai la certitude de régner sur eux, ils sont d'ailleurs
sans préjugés. Enfin, je me sens forte contre les illusions de ma
fantaisie. J'ai bâti de mes mains une forteresse, et je l'ai laissé
fortifier par le dévouement sans bornes de ceux qui veillent sur
moi comme sur un trésor, non que je ne sois de force à me défendre
en plaine; car, sachez-le, le hasard m'a revêtue d'une armure bien
trempée, et sur laquelle est gravé le mot MÉPRIS. J'ai l'horreur la
plus profonde de tout ce qui sent le calcul, de ce qui n'est pas
entièrement noble, pur, désintéressé. J'ai le culte du beau, de
l'idéal, sans être romanesque, mais après l'avoir été, pour moi seule,
dans mes rêves. Aussi ai-je reconnu la vérité des choses, justes
jusqu'à la vulgarité, que vous m'avez écrites sur la vie sociale.
»Pour le moment, nous ne sommes et ne pouvons être que deux amis.
Pourquoi chercher un ami dans un inconnu? direz-vous. Votre personne
m'est inconnue, mais votre esprit, votre cœur me sont connus, ils me
plaisent, et je me sens des sentiments infinis dans l'âme qui veulent
un homme de génie pour unique confident. Je ne veux pas que le poëme
de mon cœur soit inutile, il brillera pour vous comme il eût brillé
pour Dieu seul. Quelle chose précieuse qu'un bon camarade à qui l'on
peut tout dire! Refuserez-vous les fleurs inédites de la jeune fille
vraie qui voleront vers vous comme les jolis moucherons vers les
rayons du soleil? Je suis sûre que vous n'avez jamais rencontré cette
bonne fortune de l'esprit: les confidences d'une jeune fille! Écoutez
son babil, acceptez les musiques qu'elle n'a encore chantées que pour
elle. Plus tard, si nos âmes sont bien sœurs, si nos caractères se
conviennent à l'essai, quelque jour un vieux domestique à cheveux
blancs, placé sur le bord d'une route, vous attendra pour vous conduire
dans un chalet, dans une villa, dans un castel, dans un palais,
je ne sais encore de quel genre sera le pavillon jaune et brun de
l'hyménée (les couleurs de l'Autriche si puissante par le mariage), ni
si le dénoûment est possible; mais avouez que c'est poétique et que
mademoiselle d'Este est de bonne composition! Ne vous laisse-t-elle pas
votre liberté? vient-elle d'un pied jaloux jeter un coup d'œil dans
les salons de Paris? vous impose-t-elle les devoirs d'une _emprinse_,
les chaînes que les paladins se mettaient jadis au bras volontairement?
Elle vous demande une alliance proprement morale et mystérieuse?
Allons, venez dans mon cœur quand vous serez malheureux, blessé,
fatigué. Dites-moi bien tout alors, ne me cachez rien, j'aurai des
élixirs pour toutes vos douleurs. J'ai vingt ans, mon ami, mais ma
raison en a cinquante, et j'ai malheureusement ressenti dans un autre
moi-même les horreurs et les délices de la passion. Je sais tout ce
que le cœur humain peut contenir de lâchetés, d'infamies, et je suis
néanmoins la plus honnête de toutes les jeunes filles. Non, je n'ai
plus d'illusions; mais j'ai mieux: j'ai des croyances et une religion.
Tenez, je commence _le jeu_ de nos confidences.
»Quel que soit le mari que j'aurai, si je l'ai choisi, cet homme
pourra dormir tranquille, il pourra s'en aller aux Grandes Indes,
il me retrouvera finissant la tapisserie commencée à son départ,
sans qu'aucun regard ait plongé dans mes yeux, sans qu'une voix
d'homme ait flétri l'air dans mon oreille; et dans chaque point il
reconnaîtra comme un vers du poëme dont il aura été le héros. Quand
même je me serais trompée à quelque belle et menteuse apparence, cet
homme aura toutes les fleurs de mes pensées, toutes les coquetteries
de ma tendresse, les muets sacrifices d'une résignation fière et non
mendiante. Oui, je me suis promis de ne jamais suivre mon mari au
dehors quand il ne le voudra pas: je serai la divinité de son foyer.
Voilà ma religion humaine. Mais pourquoi ne pas éprouver et choisir
l'homme à qui je serai comme la vie est au corps? L'homme est-il jamais
gêné de la vie? Qu'est-ce qu'une femme contrariant celui qu'elle
aime? C'est la maladie au lieu de la vie. Par la vie, j'entends cette
heureuse santé qui fait de toute heure un plaisir.
»Revenons à votre lettre, qui me sera toujours précieuse. Oui,
plaisanterie à part, elle contient ce que je souhaitais, une expression
de sentiments prosaïques aussi nécessaires à la famille que l'air au
poumon, et sans lesquels il n'est pas de bonheur possible. Agir en
honnête homme, penser en poëte, aimer comme aiment les femmes, voilà ce
que je souhaitais à mon ami, et ce qui maintenant n'est, sans doute,
plus une chimère.
»Adieu, mon ami. Je suis pauvre pour le moment. C'est une des
raisons qui me font chérir mon masque, mon incognito, mon imprenable
forteresse. J'ai lu vos derniers vers dans la Revue, et avec quelles
délices, après m'être initiée aux austères et secrètes grandeurs de
votre âme!
»Serez-vous bien malheureux de savoir qu'une jeune fille prie Dieu
fervemment pour vous, qu'elle fait de vous son unique pensée, et que
vous n'avez pas d'autres rivaux qu'un père et une mère? Y a-t-il des
raisons de repousser des pages pleines de vous, écrites pour vous, qui
ne seront lues que par vous? Rendez-moi la pareille. Je suis si peu
femme encore que vos confidences, pourvu qu'elles soient entières et
vraies, suffiront au bonheur de
»Votre O. D'ESTE-M.»
--Mon Dieu! suis-je donc amoureux déjà, s'écria le jeune Référendaire
qui s'aperçut d'être resté cette lettre à la main pendant une heure
après l'avoir lue. Quel parti prendre? elle croit écrire à notre grand
Poëte! dois-je continuer cette tromperie? est-ce une femme de quarante
ans ou une jeune fille de vingt ans?
Ernest demeura fasciné par le gouffre de l'inconnu. L'inconnu, c'est
l'infini obscur, et rien n'est plus attachant. Il s'élève de cette
sombre étendue des feux qui la sillonnent par moments et qui colorent
des fantaisies à la Martynn. Dans une vie occupée comme celle de
Canalis, une aventure de ce genre est emportée comme un bluet dans les
roches d'un torrent; mais dans celle d'un Référendaire attendant le
retour aux affaires du système dont le représentant est son protecteur,
et qui, par discrétion, élevait Canalis au biberon pour la Tribune,
cette jolie fille, en qui son imagination persistait à lui faire
voir la jeune blonde, devait se loger dans le cœur et y causer les
mille dégâts des romans qui entrent chez une existence bourgeoise,
comme un loup dans une basse-cour. Ernest se préoccupa donc beaucoup
de l'inconnue du Havre, et il répondit la lettre que voici, lettre
étudiée, lettre prétentieuse, mais où la passion commençait à se
révéler par le dépit.
VIII.
A MADEMOISELLE O. D'ESTE-M.
«Mademoiselle, est-il bien loyal à vous de venir s'asseoir dans le
cœur d'un pauvre poëte avec l'arrière-pensée de le laisser là, s'il
n'est pas selon vos désirs, en lui léguant d'éternels regrets, en lui
montrant pour quelques instants une image de la perfection, ne fût-elle
que jouée, ou tout au moins un commencement de bonheur? Je fus bien
imprévoyant en sollicitant cette lettre où vous commencez à dérouler
la rubannerie de vos idées. Un homme peut très bien se passionner pour
une inconnue qui sait allier tant de hardiesse à tant d'originalité,
tant de fantaisie à tant de sentiment. Qui ne souhaiterait de vous
connaître, après avoir lu cette première confidence? il me faut des
efforts vraiment grands pour conserver ma raison en pensant à vous, car
vous avez réuni tout ce qui peut troubler un cœur et une tête d'homme.
Aussi profité-je du reste de sang-froid que je garde en ce moment pour
vous faire d'humbles représentations.
»Croyez-vous donc, mademoiselle, que des lettres, plus ou moins vraies
par rapport à la vie telle qu'elle est, plus ou moins hypocrites, car
les lettres que nous nous écririons seraient l'expression du moment où
elles nous échapperaient, et non pas le sens général de nos caractères;
croyez-vous, dis-je, que tant belles soient-elles, elles remplaceront
jamais l'expression que nous ferions de nous-mêmes par le témoignage
de la vie vulgaire? L'homme est double. Il y a la vie invisible, celle
du cœur à laquelle des lettres peuvent suffire, et la vie mécanique à
laquelle on attache, hélas! plus d'importance qu'on ne le croit à votre
âge. Ces deux existences doivent concorder à l'idéal que vous caressez;
ce qui, soit dit en passant, est très rare. L'hommage pur, spontané,
désintéressé, d'une âme solitaire, à la fois instruite et chaste, est
une de ces fleurs célestes dont les couleurs et le parfum consolent de
tous les chagrins, de toutes les blessures, de toutes les trahisons que
comporte à Paris la vie littéraire, et je vous remercie par un élan
semblable au vôtre; mais, après ce poétique échange de mes douleurs
contre les perles de votre aumône, que pouvez-vous attendre? Je n'ai ni
le génie, ni la magnifique position de lord Byron; je n'ai pas surtout
l'auréole de sa damnation postiche et de son faux malheur social; mais
qu'eussiez-vous espéré de lui dans une circonstance pareille? Son
amitié, n'est-ce pas? Eh bien, lui qui devait n'avoir que de l'orgueil
était dévoré de vanités blessantes et maladives qui décourageaient
l'amitié. Moi, mille fois plus petit que lui, ne puis-je avoir des
dissonances de caractère qui rendent la vie déplaisante, et qui font de
l'amitié le fardeau le plus difficile?... En échange de vos rêveries,
que recevriez-vous? les ennuis d'une vie qui ne serait pas entièrement
la vôtre. Ce contrat est insensé. Voici pourquoi.
»Tenez, votre poëme projeté n'est qu'un plagiat. Une jeune fille de
l'Allemagne, qui n'était pas, comme vous, une demi-Allemande, mais
une Allemande tout entière, a, dans l'ivresse de ses vingt ans, adoré
Goethe; elle en a fait son ami, sa religion, son dieu! tout en le
sachant marié. Madame Goethe, en bonne Allemande, en femme de poëte,
s'est prêtée à ce culte par une complaisance très narquoise, et qui
n'a pas guéri Bettina! Mais qu'est-il arrivé? Cette extatique a fini
par épouser un Allemand. Entre nous, avouons qu'une jeune fille qui se
serait faite la servante du génie, qui se serait égalée à lui par la
compréhension, qui l'eût pieusement adoré jusqu'à sa mort, comme fait
une de ces divines figures tracées par les peintres dans les volets de
leurs chapelles mystiques, et qui, lorsque l'Allemagne perdra Goethe,
se serait retirée en quelque solitude pour ne plus voir personne, comme
fit l'amie de lord Bolingbroke, avouons que cette jeune fille se serait
incrustée dans la gloire du poëte comme Marie Magdeleine l'est à jamais
dans le sanglant triomphe de notre Sauveur. Si ceci est le sublime,
que dites-vous de l'envers?
»N'étant ni lord Byron, ni Goethe, deux colosses de poésie et
d'égoïsme, mais tout simplement l'auteur de quelques poésies estimées,
je ne saurais réclamer les honneurs d'un culte. Je suis très peu
martyr. J'ai tout à la fois du cœur et de l'ambition, car j'ai ma
fortune à faire et suis encore jeune. Voyez-moi, comme je suis. La
bonté du roi, les protections de ses ministres me donnent une existence
convenable. J'ai toutes les allures d'un homme fort ordinaire. Je vais
aux soirées de Paris, absolument comme le premier sot venu; mais dans
une voiture dont les roues ne portent pas sur un terrain solidifié,
comme le veut le temps présent, par des inscriptions de rente sur
le Grand-Livre. Si je ne suis pas riche, je n'ai donc pas non plus
le relief que donnent la mansarde, le travail incompris, la gloire
dans la misère, à certains hommes qui valent mieux que moi, comme
d'Arthez, par exemple. Quel dénoûment prosaïque allez-vous chercher
aux fantaisies enchanteresses de votre jeune enthousiasme? Restons-en
là. Si j'ai eu le bonheur de vous sembler une rareté terrestre, vous
aurez été, pour moi, quelque chose de lumineux et d'élevé, comme ces
étoiles qui s'enflamment et disparaissent. Que rien ne ternisse cet
épisode de notre vie. En continuant ainsi, je pourrais vous aimer,
concevoir une de ces passions folles qui font briser les obstacles, qui
vous allument dans le cœur des feux dont la violence est inquiétante
relativement à leur durée; et, supposez que je réussisse auprès de
vous, nous finissons de la façon la plus vulgaire: un mariage, un
ménage, des enfants... Oh! Bélise et Henriette Chrysale ensemble,
est-ce possible?... Adieu, donc!»
IX.
A MONSIEUR DE CANALIS.
«Mon ami, votre lettre m'a fait autant de chagrin que de plaisir.
Peut-être aurons-nous bientôt tout plaisir en nous lisant.
Comprenez-moi bien. On parle à Dieu, nous lui demandons une foule
de choses, il reste muet. Moi je veux trouver en vous les réponses
que Dieu ne nous fait pas. L'amitié de mademoiselle de Gournay et
de Montaigne ne peut-elle se recommencer? Ne connaissez-vous pas le
ménage de Sismonde de Sismondi à Genève, le plus touchant intérieur que
l'on connaisse et dont on m'a parlé, quelque chose comme le marquis
et la marquise de Pescaire heureux jusque dans leur vieillesse? Mon
Dieu! serait-il impossible qu'il existât, comme dans une symphonie,
deux harpes qui, à distance, se répondent, vibrent, et produisent une
délicieuse mélodie? L'homme, seul dans la création, est à la fois la
harpe, le musicien et l'écouteur. Me voyez-vous inquiète à la manière
des femmes ordinaires? Ne sais-je pas que vous allez dans le monde,
que vous y voyez les plus belles et les plus spirituelles femmes de
Paris? Ne puis-je présumer qu'une de ces sirènes daigne vous enlacer de
ses froides écailles, et qu'elle a fait la réponse dont les prosaïques
considérations m'attristent? Il est, mon ami, quelque chose de plus
beau que ces fleurs de la coquetterie parisienne, il existe une fleur
qui croît en haut de ces pics alpestres, nommés hommes de génie,
l'orgueil de l'humanité qu'ils fécondent en y versant les nuages puisés
avec leurs têtes dans les cieux; cette fleur, je la veux cultiver et
faire épanouir, car ses sauvages et doux parfums ne nous manqueront
jamais, ils sont éternels.